V.O.

Alonso CUETO

PÉROU

 

CUETO, Alonso

 

 

Né à Lima en 1954, Alonso Cueto est universitaire, journaliste et romancier. Son œuvre a été primée à plusieurs reprises, tant au Pérou qu’en Europe et même en Chine. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma.

La Perricholi : reina de Lima

2019

12 octobre 1762, arrive à Lima, en grande pompe, le nouveau vice-roi, Manuel Amat y Junyent. Lima est alors une des villes les plus peuplées d’Amérique, à la tête du plus grand territoire gouverné par l’Espagne. Certes, un tremblement de terre l’a pratiquement rasée en 1746, elle n’a plus le lustre du siècle précédent, mais elle veut reconquérir sa gloire et son éclat, et le nouveau gouverneur est bien décidé à laisser sa trace dans l’histoire de sa capitale.

Quelques années plus tard, Micaela Villegas, qui a assisté à l’arrivée du nouveau vice-roi, est une demoiselle orpheline, peu fortunée mais correctement éduquée par sa mère, elle-même issue d’une petite noblesse sans argent qui avait désapprouvé son mariage avec Joseph Villegas, un homme assez mal vu par les gens bien. Elle a beaucoup de grâce et possède des talents pour le chant, la danse et la comédie et, talent suprême, de très jolis pieds, tout petits, le comble pour une Liménienne. Elle pourra vivre dans une des plus belles villes américaines à une époque de bouleversements historiques radicaux, entre la solidité de l’empire espagnol et les troubles qui conduiront à l’indépendance.

Alonso Cueto fait vivre une Lima contrastée, puanteur et parfums raffinés, oraisons et médisances, beaucoup de couleurs sur les murs des maisons coloniales et sur les robes des femmes. Micalea a seize ans, elle est déjà le point de convergence de tous les regards, belle et potentiellement sulfureuse, elle attire la sympathie, le désir et la méfiance. Il faut dire que rien ni personne n’échappe aux commentaires de tous et de chacun : Lima tout entière est une grande scène pour le théâtre de la vie.

Les œuvres françaises qui racontent la Périchole (la courte pièce de Mérimée, le film de Renoir et plus encore l’opéra d’Offenbach), reprennent l’image d’une femme superficielle et capricieuse, amoureuse du luxe plus que de ses (nombreux) amants, espèce de cocotte mâtinée de diva et celle d’un souverain un peu nouveau riche attiré par le tape-à-l’œil. Alonso Cueto offre au contraire un roman historique parfaitement documenté dans lequel don Manuel est un digne représentant des lumières, amateur de culture et de partage de la culture (tout en moralisant l’accès aux salles de spectacle), se faisant un devoir d’améliorer l’hygiène et de développer l’économie du territoire dont il est responsable. Cela ne l’empêche pas d’avoir recours à un certain nombre d’exécutions, il faut bien veiller à la tranquillité de ce paradis urbain, une ville où on s’efforce d’oublier que quelque part dans les montagnes, des Indiens sont cruellement exécutés simplement parce qu’ils tentent, avec très peu de moyens, d’exister en tant qu’Indiens. On est à l’époque où un noble indien, se faisant appeler Tupac Amarú, paie de sa vie son espoir de faire revivre l’empire inca de ses ancêtres.  Et il aime les femmes, le vice roi, il en est conscient, mais il est tout aussi conscient qu’il lui sera impossible de trouver la femme idéale.

Micaela, elle, est une jeune fille qui fait tout pour qu’on la respecte sans pour autant étouffer sa personnalité qu’elle sait solide.

Une des principales forces du roman, c’est que tout y est double et même contradictoire : le vice roi, qui sait être grand reste un homme, avec ses démons et ses mesquineries, Micaela, qui est sortie de la misère, parvient à force de dignité à une certaine noblesse, à l’image de Lima, entre misère, saleté et grandeur. Et ce qui est complètement double, c’est la situation de la jeune femme, mère de l’enfant de l’homme le plus puissant du continent mais maîtresse illégitime, vue à la fois avec une certaine admiration par le peuple et même par l’aristocratie locale qui n’ose pas déplaire au vice roi, et avec mépris par ceux et surtout celles qui se posent en moralistes.

Micaela est une femme libre, on pourrait la comparer à la María de Jorge Isaacs ou à la Carmen de Prosper Mérimée, le même Mérimée qui a fait de sa Périchole une diva capricieuse !

La Perricholi : reina de Lima est un riche roman historique, une histoire d’amour belle parce qu’assez complexe, un portrait de femme nuancé et un hymne à Lima. Un grand roman.

La Perricholi : reina de Lima, ed. Penguin Random House, Lima y Barcelona, 443 p.

MOTS CLES : ROMAN PERUVIEN / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS PENGUIN RANDOM HOUSE

 

CUETO, Alonso La Perricholi reina de Lima

V.O.

Gustavo RODRÍGUEZ

PEROU

RODRIGUEZ, Gustavo

 

Né en 1968 à Lima, Gustavo Rodríguez partage son activité entre la création littéraire et la com. Il est directeur d’une agence de publicité autour de l’art et des sciences sociales. Il a publié recueils de nouvelles, romans et plusieurs anthologies d’articles.

 

 

La furia de Aquiles 

Les tribulations adolescentes d’Aquiles, jeune provincial de Trujillo, catapulté à Lima pour poursuivre des études un peu hésitantes avec son jeune frère et deux autres garçons, amis qui partagent le logement, de brefs chagrins et de mémorables bringues, de celles qu’on ne peut pas qualifier d’inoubliables puisque le lendemain matin on se retrouve avec une fille inconnue sans pouvoir deviner comment on en est arrivé là, dans le placard d’une chambre où l’on n’avait jamais mis les pieds.

Gustavo Rodríguez excelle dans les changements de ton : la légèreté des 17 ans devient soudain question existentielle quand Aquiles se rend brusquement compte qu’il est en train de jouer le reste de sa vie à pile ou face, ce qui ne l’avait jamais effleuré jusque là. Cela ne l’empêchera pas de foncer à nouveau pour faire ‒ ou  subir ‒ une blague pas toujours très fine.

Il y a pas mal de désordre dans le récit (on apprendra à la fin que plusieurs  nouvelles, premiers écrits de Aquiles/Gustavo se sont glissés dans le roman), mais c’est le genre de désordre que tout adolescent a en permanence dans la tête : une marque de baskets a autant d’importance qu’un amour impossible, une méchante escroquerie, toute relative quand même, passe pour un gag qui devrait être oublié l’heure suivante, l’inconscience tient lieu de règle de vie.

Au centre d’une étape cruciale pour tout être humain, les relations d’un garçon avec sa mère se compliquent, avec la société en général, elles sont hésitantes, avec les copains, elles deviennent franchement problématiques, quand on se rend compte qu’au fond on n’est plus sûr du tout de la solidité de cette amitié qui nous avait aidés à vivre. Et le dernier chapitre jette là-dessus une lumière troublante et émouvante.

Pour paraphraser Rimbaud, on n’est pas sérieux à cet âge-là, Gustavo Rodríguez s’amuse bien à le faire ressortir, il y a beaucoup de scènes où il semble être au moins aussi jeune que ses personnages. Ce n’est pas toujours d’une délicatesse extrême, c’est toujours réjouissant. Il s’amuse aussi à prendre de saines libertés avec les codes du roman traditionnel, un narrateur inattendu par exemple, qui fait irruption pour une page ou deux. Tout cela passe très bien, le ton est détendu, il est bien normal que auteur et lecteur le soient aussi.

Mais les blagues genre pipi-caca ne sont qu’une étape (comme aurait dit le bon docteur Freud). Aquiles avance au long des pages et de ces quelques années. Après les hésitations, la timide entrée dans le monde du travail, avec petits échecs et petits succès lui permet de se découvrir lui-même, de lui donner une confiance qui était loin d’être acquise.

La furia de Aquiles offre, en prime, de jolis tableaux vivants d’une Lima plutôt modeste et d’une province qui sait rester populaire, modeste elle aussi, et très vivante avec, souvent, des dangers invisibles et aussi le racisme souterrain qui parfois resurgit brutalement. Tout le Pérou des années 90 est présent, sous l’aspect d’un roman d’apprentissage.

La furia de Aquiles, ed. Alfaguara, 2001, 306 p.

 

MOTS CLES : ROMAN PERUVIEN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR.

RODRIGUEZ, Gustavo La furia de Aquiles

 

CHRONIQUES

Gustavo RODRÍGUEZ

PEROU

 

RODRIGUEZ, Gustavo

 

Né en 1968 à Lima, Gustavo Rodríguez partage son activité enter la création littéraire et la com. Il est directeur d’une agence de publicité autour de l’art et des sciences sociales.

 

Les matins de Lima

2018 / 2020

 

Des couleurs pleines d’allégresse, des fleurs qui parsèment la robe déployée d’une jeune fille à longues nattes en train de danser et, dominant le tout, une vedette christique face à un micro, la couverture des Matins de Lima est à elle seule une petite œuvre d’art. Qu’annonce-t-elle ? Une comédie, une épopée moderne, une histoire au « réalisme magique » ? On sera surpris de toute manière, ce sixième roman du Péruvien Gustavo Rodríguez, le premier à être traduit en France, a tout pour séduire.

Quand les extrêmes opposés non seulement s’attirent, mais se marient. Ce n’est pas un roman de 270 pages, ce sont cinq ou six romans sur une trame unique et toute simple : une jeune femme, fille illégitime et abandonnée, cherche à trouver son père. Elle est née vingt neuf ans plus tôt en pleine Amazonie péruvienne, elle vit à Lima. Jeune métisse, elle a toute sa courte vie été exploitée. Il est chanteur à cheveux teints (les chevelures reviennent souvent au premier plan), prétend qu’il a eu un certain succès, ce qui reste à prouver ou, du moins, à relativiser.

À partir de cette éventuelle rencontre, Gustavo Rodríguez joue, avec un talent tout à fait unique, à marier l’immariable. S’il fallait définir ce roman, qu’il est impossible de lâcher une fois lu le premier chapitre, on serait bien embarrassé : drame, mélodrame, polar ou comédie ? Roman psychologique, social, sentimental, dénonciateur ? Provocateur ou moraliste ? Aussi incroyable que cela paraisse, Les matins de Lima est tout cela, on passe du vocabulaire le plus cru et de certaine situations qui peuvent choquer à des bouffées de poésie, de l’érotisme à la tendresse la plus pure. C’est un éventail de romans qu’on a entre les mains.

Lima, le Pérou, c’est vrai, sont le cadre idéal pour ces excès, avec leurs propres excès : injustices sociales extrêmes, modernisme et misère étalés l’un et l’autre au grand jour. Tout, sous des allures de normalité, est bancal, à commencer par les « familles » (si on peut appeler familles ces groupes d’individus réunis par des hasards successifs qui forment pourtant des groupes humains soudés malgré tout) et les personnes, c’est bien ce qui les rend humains, monstres d’égoïsme ‒ inconscient, le plus souvent ‒ et capables de générosité spontanée.

Alors on rit beaucoup ‒ parfois avec un peu de scrupule ! ‒ mais l’émotion n’est jamais loin. À chacun ses fêlures, lecteur compris ! Drôle et pathétique, encore deux oppositions qui s’épousent.

Gustavo Rodríguez parvient à faire aimer des personnages qu’on mépriserait probablement, qu’on ne regarderait même pas si on les croisait dans la vie. Il parvient aussi, c’est encore admirable, à introduire une bonne dose de raison dans l’hystérie à la mode que devient souvent une certaine forme de féminisme. Oui, Les matins de Lima est un livre profondément féministe dans lequel les excès revendiqués, de machisme en particulier, servent paradoxalement à l’équilibre nécessaire : ce sont les vraies questions qui sont ici posées. Vive le féminisme, celui de Gustavo Rodríguez ! On découvre la noblesse de la putain, la tendresse du macho, la beauté sublime du ringard. Quelle leçon pour chacun de nous, que nous soyons putain, macho ou ringard ! Chacun est respectable. Bravo et merci, Gustavo Rodríguez !

Les matins de Lima, traduit de l’espagnol (Pérou) par Margot Nguyen Béraud, éd. de l’Observatoire, 269 p., 21 €.

Gustavo Rodríguez en espagnol : Madrugada, ed. Alfaguara, Lima.

MOTS CLES : ROMAN PERUVIEN / SOCIETE / FEMINISME / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DE L’OBSERVATOIRE.

RODRIGUEZ, Gustavo Les matins de Lima

ACTUALITE

Rencontre avec Gustavo Rodríguez

 

Cariño 1

 

 

Amis Parisiens : ne manquez pas la rencontre avec le romancier péruvien

Gustavo Rodríguez

mardi 3 mars

19 h

à la librairie Cariño

21, rue du Chalet

Paris 10 ème

à l’occasion de la sortie en France de son roman

Les matins de Lima

(éditions de l’Observatoire)

 

.

Et, prochainement, lisez ma chronique sur le roman !

 

cariño 2

 

 

CHRONIQUES

Alonso CUETO

PEROU

cueto-alonso

Né en 1954 à Lima, fils d’un philosophe, il a étudié la littérature à Lima et aux États Unis.  Parallèlement à sa carrière d’écrivain, il collabore à plusieurs journaux et revues. Auteur d’une trentaine de romans, il est membre de l’Académie péruvienne de Lettres.

 

La passagère du vent

 

Dans Avant l’aube, en 2005 déjà, Alonso Cueto  se penchait sur le douloureux passé de son pays, le Pérou. Le Sentier Lumineux, la réaction des autorités politiques, les atrocités commises des deux côtés et plusieurs questions fondamentales : peut-on pardonner ? Peut-on oublier ? Il revient avec un nouveau roman sur ce thème qu’il traite encore une fois avec une grande originalité.

Traumatisé par le décès de sa mère, Ángel Serpa avait décidé d’entrer dans l’armée péruvienne. C’était au moment où le Sentier Lumineux imposait ses violences sur une grande partie du territoire. Ángel, simple soldat, avait dû obéir aux ordres et parfois donner le coup de grâce à des corps déjà inertes. C’est ce qu’un jour il a reçu l’ordre de faire sur une jeune femme.

Des années après sa démission, il mène à Lima une existence assez terne qui, de l’extérieur, pourrait sembler d’une sérénité absolue. Quand entre dans la petite boutique où il vend casseroles et verres une femme qu’il reconnaît comme ayant été sa victime, il a du mal à y croire puis, devant l’évidence, il entame un véritable chemin de croix qui ne sera fait que de questions : peut-il, veut-il tenter d’entrer en contact avec elle ? En a-t-il le droit, moral surtout ? La présence intermittente de la femme, toujours indéchiffrable, va l’obséder.

À l’opposé de tout manichéisme, Alonso Cueto navigue au cœur d’un doute tour à tour poisseux et incandescent, à l’image de l’esprit d’Ángel, et il fait en sorte que nous accompagnions le personnage, que nous collions à lui, que nous n’ayons pas plus que lui ces repères faciles qui sont le ressort des romans faciles. Ce que l’on comprend, ce que l’on partage, c’est cette perplexité par rapport à son problème moral.

Son « autre vie », les combats de catch qu’il pratique certains soirs contre des hommes sur  le retour, eux aussi blessés, d’une façon plus physique, par une vie que nous ignorons, n’aide pas à en savoir plus sur lui : le fait-il pour se prouver qu’il est quelqu’un ? Pour expier ? Par plaisir, comme il le dit ?

Si Ángel a du mal à diriger sa vie, Alonso Cueto maîtrise à  la perfection son récit. L’apparente banalité ‒ banalité dans l’horreur, une horreur que nous connaissions avant d’entamer la lecture ‒ devient profondeur, puis élévation. Les croyances indiennes héritées des Incas à certains moments donnent à l’atrocité moderne une ouverture spirituelle d’une beauté saisissante. Un peuple qui a une autre manière d’exprimer son sens moral ne peut que ressentir différemment ses souffrances ; pour ce peuple l’absence de l’être cher est synonyme de tout autre manque. « Orphelin » est dans leur langue le mot qui signifie aussi « Pauvreté ». De même, penser que le passé est en réalité devant nous parce que nous le connaissons remet en cause tout notre système moral, chrétien et occidental.

Ángel, lui, dans sa simplicité, peut servir de modèle : de terribles épreuves ont accompagné sa vie entière, elles sont là, pesantes, tout le temps, et pourtant des lueurs de vie se manifestent par intermittences, timides mais bien présentes, et il finit par savoir les entrevoir.

La passagère du vent est à lire pour la multitude d’idées et pour leurs nuances et surtout pour les atmosphères changeantes, à l’image de toute vie. Un roman qui ne peut que marquer le lecteur.

La passagère du vent de Alonso Cueto, traduit de l’espagnol (Pérou) par Aurore Touya, éd. Gallimard, 260 p., 22 €.

Alonso Cueto en espagnol : La viajera el viento, ed. Planeta, Lima / El susuro de la mujer ballena, Planeta, Barcelona / La hora azul / Grandes miradas, ed. Anagrama.

Alonso Cueto en français : Avant l’aube, éd. Michalon / La vie en mouvement (entretiens avec Mario Vargas Llosa), éd. Gallimard.

MOTS CLES : ROMAN PERUVIEN / HISTOIRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS GALLIMARD

CUETO, Alonso La passagère du vent (2)

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Alonso CUETO

PEROU

cueto-alonso

Né en 1954 à Lima, fils d’un philosophe, il a étudié la littérature à Lima et aux États Unis.  Parallèlement à sa carrière d’écrivain, il collabore à plusieurs journaux et revues. Auteur d’une trentaine de romans, il est membre de l’Académie péruvienne de Lettres.

Avant l’aube

 

Alonso Cueto est un auteur prolifique, très connu au Pérou où il a déjà publié une quinzaine de livres, parmi lesquels un long entretien avec Mario Vargas Llosa en 2003, mais jusque là ignoré des éditeurs français.

Dans Avant l’aube, il explore les blessures d’un passé assez récent, l’époque où les affrontements entre les guérilleros de Sentier lumineux et l’armée péruvienne, dans les années 80, faisaient des centaines de victimes, paysans pauvres et totalement extérieurs au conflit pour la plupart.

Adrián Ormache, le narrateur, parfaitement à l’aise dans son rôle d’avocat reconnu, se trouve brusquement confronté dans sa vie personnelle à ce drame national qu’il ne connaissait qu’indirectement. À la mort de sa mère, il découvre dans ses papiers que son père, dont elle était divorcée et que lui n’avait que peu fréquenté avant son décès quelques années plus tôt, avait vraisemblablement participé à cette chasse des militaires contre les terroristes et qu’il avait entretenu des relations pour le moins étranges avec une prisonnière qui avait fini par s’échapper. Cette découverte l’oblige à sortir de son confort, il se lance dans une enquête pour savoir si la fille est encore vivante et, si c’est le cas, comment elle a pu sortir de ce traumatisme.

Ce récit à la première personne n’est pas qu’une enquête policière ; au-delà de la recherche d’une personne, au milieu des dangers divers, et du suspense qui en est le moteur, Alonso Cueto se livre à une réflexion sur cet épisode historique, bien sûr, mais aussi (et c’est ce qui fait l’intérêt principal du roman) sur la manière de réagir d’un bourgeois bien établi face à des situations dont il ne voulait pas voir la gravité. Il ne peut guère trouver d’aide ou même de réconfort auprès de ses proches : sa femme, à qui il se confie, est très représentative de cette classe sociale qui, peut-être par égoïsme, par peur de l’inconnu ou par indifférence, n’a qu’une réaction, fermer les yeux sur ce qui trouble son mari. C’est la psychologie qui intéresse avant tout Alonso Cueto, c’est à travers elle que le lecteur, en même temps que le personnage, va découvrir la complexité de cette réalité assez éloignée pour paraître extérieure, mais dont Ormache ne peut pas fuir les conséquences.

L’habileté de l’auteur permet à un lecteur européen d’entrer dans cette tragédie où n’importe quel citoyen moyen pouvait se retrouver victime aussi bien de terroristes que de représentants de l’Etat, d’avoir une réflexion non plus sur le bien ou le mal (ces notions n’ont plus cours dans un tel contexte), mais sur la façon de survivre quand on est confronté à un dilemme qui reste quand même moral et aussi de découvrir d’autres réalités de la Lima d’aujourd’hui : la description de la capitale péruvienne est particulièrement réussie, car Alonso Cueto, plutôt que de nous montrer des coins de rues ou des bâtiments, nous présente des gens, pauvres ou riches, confrontés à un quotidien plus ou moins dur, selon le quartier qu’ils habitent.

On l’aura compris, Alonso Cueto a réussi un roman facile à lire, plein de suspense, qui convie à la réflexion parce qu’il aborde un sujet d’une grande gravité.

Avant l’aube, traduit de l’espagnol (Pérou) par Isabelle Gugnon, éd. Michalon, 255 p.,    20 €.

Alonso Cueto (en espagnol) : Mario Vargas LLosa. La vida en movimiento U.P.C., Lima, 2003, Deseo de noche, Apoyo, Lima, 1997, Grandes miradas, Peisa, Lima, 2003 et Anagrama, Barcelona, 2005, Amores de invierno, Planeta, Lima, 2005, Pálido cielo, Peisa, Lima.

MOTS CLES / ROMAN PERUVIEN / HISTOIRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS MICHALON

CUETO, Alonso Avant l'aube

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
ACTUALITE

Bientôt le dernier livre d’Alfredo Bryce Echenique

56209346_2185125674914300_8858054380788645888_n

Le 30 avril Alfredo Bryce Echenique publie Permiso para retirarme, ses adieux littéraires.

À 80 ans tout juste, le grand romancier péruvien a décidé de mettre fin à sa carrière littéraire pour prendre sa retraite, comme on dit en français.

La sortie de ces « antimémoires » sera accompagnée d’une tournée à Santiago du Chili, Buenos Aires,puis Lima et Callao.

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

Mario VARGAS LLOSA

PÉROU

 

 

VARGAS LLOSA, Mario

 

Mario Vargas Llosa est né à Arequipa en 1936. Après quelques années d’internat dans l’Académie militaire qu’il décrit dans son premier roman et des études de Lettres, il collabore à plusieurs revues et journaux. La ville et les chiens (1963) le propulse au premier plan des jeunes écrivains latino-américains qui vont être le noyau du Boom. Auteur d’essais, de pièces de théâtre, de nouvelles et de plus de vingt romans, il a reçu en 2010 le Prix Nobel de Littérature.

 

 L’atelier du roman

2017/2019

On va vite oublier la triste image récente d’un Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature, au premier rang d’une manifestation madrilène de rétrogrades aigris, adversaires pour la plupart du mariage pour tous et défenseurs de ce qu’ils nomment la tradition sans préciser, proches de l’homophobie… Il nous faut penser au littéraire, à l’écrivain qui se penche sur son œuvre dans un dialogue avec enseignants et étudiants d’une université nord-américaine.

Mario Vargas Llosa a été invité à plusieurs reprises à l’université de Princeton. L’atelier du roman reprend quelques unes des interventions de l’écrivain interrogé par professeurs et étudiants. Le principal interlocuteur est Rubén Gallo, ami de confiance, et Mario Vargas Llosa évite les deux pièges qui pouvaient se présenter : quand on parle en public avec un proche, soit on tombe dans trop d’intimité, soit on donne un spectacle. Il se livre ici, en disant seulement ce qui est nécessaire pour éclairer certains aspects de l’homme et surtout de l’œuvre. Ses revirements politiques ne sont pas éludés, il les explique même de façon convaincante. Pour le reste, il est inutile, si l’on connaît un minimum Vargas Llosa, de souligner l’intelligence de ses propos sur l’évolution du roman depuis les années 60 ou sur la censure. On pourra seulement, peut-être, regretter leur brièveté.

L’analyse de quatre romans (Conversation à La Catedral, Histoire de Mayta, Qui a tué Palomino Molero et La fête au Bouc), ainsi que Le poisson dans l’eau,  est très enrichissante sur le plan littéraire. Mais là aussi l’analyse politico-historique laisse planer des doutes : les dictatures militaires qui ont sévi dans toute l’Amérique latine ou presque à partir des années 60 ne seraient qu’une réponse aux tentatives révolutionnaires qui ont suivi l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir, l’économie espagnole ne se serait développée qu’après la disparition de Franco, cela est tout de même un peu simpliste et pas du tout exact sur le plan historique ! Oublions !

En revanche, les origines d’Histoire de Mayta  ou de La fête au Bouc, leur élaboration, le sens qu’a voulu leur donner leur créateur, ne peuvent que passionner tout lecteur de ces romans. Les judicieuses questions posées par les interlocuteurs donnent un relief supplémentaire, obligeant parfois l’auteur à s’engager sur des chemins qu’il n’aurait pas abordés seul. Parfois, et c’est tout à fait normal, il n’a pas la réponse, par exemple quand on lui fait remarquer qu’il n’y a pratiquement jamais de dates précises, ou de laps de temps entre deux épisodes, il doit le reconnaître, sans pouvoir l’expliquer.

Le dialogue avec les universitaires, organisé mais très spontané aussi, revient sur les sources d’inspiration, les influences littéraires, Hemingway en tête, les lieux qu’il a fréquentés, enfant, permet de découvrir des pans d’intimité peu connus des lecteurs et qui aident à mieux comprendre des détails de sa création.

Un dernier « chapitre » reprend la visite de Philippe Lançon, le journaliste parisien qui vient de publier Le lambeau (Prix Femina 2018), cette visite à Princeton a été sa première intervention publique après l’attentat contre Charlie Hebdo où il a été gravement blessé. Ses mots sont forts et émouvants, il revient sur la notion de terrorisme et sur les leçons que nous devons malgré tout en tirer.

Le passage le plus faible de cet ouvrage, il fallait s’y attendre, est la partie consacrée aux mémoires de Mario Vargas Llosa, Le poisson dans l’eau, centré sur sa désastreuse campagne électorale, dont il n’est de toute évidence pas remis. 25 ans plus tard, la leçon, pourtant très simple, n’a pas été tirée : on peut être Prix Nobel de littérature et un des plus grands écrivains de son siècle et n’avoir pas de don pour la politique. Si l’on se place du côté du lecteur, le nôtre, la morale de l’histoire est aussi simple : apprécions l’écrivain, ses mots, ses phrases, fermons les yeux sur ce qui est extérieur à la pure littérature.

L’atelier du roman de Mario Vargas Llosa et Rubén Gallo, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, éd. Gallimard (collection Arcades), 312 p., 21 €.

Mario Vargas Llosa en espagnol : Conversación en Princeton con Rubén Gallo, ed. Alfaguara.

Mario Vargas Llosa en français est essentiellement publié aux éditions Gallimard.

MOTS CLES : ROMAN PERUVIEN / LITTERATURE / SOCIETE / POLITIQUE / DICTATURE / EDITIONS GALLIMARD.

 

VARGAS LLOSA, Mario L'atelier du roman

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
N'OUBLIONS PAS..., ROMAN PERUVIEN

Julio Ramón RIBEYRO

Julio Ramón Ribeyro

 

ribeyro2cjulioramc3b3n

Julio Ramón Ribeyro (1929 – 1994) est un des écrivains les plus connus et les plus respectés du Pérou, mais qui a toujours voulu se protéger de toute publicité, de toute promotion, ce qui l’a maintenu à l’écart des circuits médiatiques.

Il est né à Lima dans une famille autrefois puissante qui dans les années 1930 appartenait à la classe moyenne, une classe qui apparaît souvent dans ses écrits. Après des études chez les Maristes puis à l’Université catholique, il obtient une bourse qui lui permet de passer plusieurs années en Espagne où il complète ses études en Littérature, puis à Paris, en Belgique et en Allemagne où il écrit son premier roman, Crónica de San Gabriel. À son retour à Lima, il enseigne la littérature. Mais très vite il repart pour Paris où il travaille pour l’Agence France-Presse et comme Attaché culturel à l’Ambassade du Pérou, puis comme Ambassadeur du Pérou auprès de l’UNESCO.

Son œuvre se compose de trois romans, d’essais, de recueils d’aphorismes, écrits principalement les dernières années, et surtout de nouvelles (une édition (en espagnol) de l’ensemble des nouvelles est parue chez Alfaguara en 1998).

 En 1983, encore à Paris, il m’écrivait : « Je peux dire en tout cas que dans ma jeunesse j’écrivais avec davantage de facilité, que chaque jour cela m’est plus laborieux. L’obsession de la clarté, la concision, le naturel sont un enjeu[1]* diabolique qui pourrait me conduire au silence. Cela fait des années que je n’écris plus de romans ni de récits, mais des textes très courts, ceux que j’appelle Prosas apátridas. Et ces derniers temps, des textes encore plus courts, de petits dialogues de quatre ou cinq lignes pour lesquels il faudra que je trouve un nom[2]. »

 

 

 

Chronique de San Gabriel

 

ribeyro2cjulioramc3b3nchroniquedesangabriel

 

Le premier roman de Julio Ramón Ribeyro est une réussite absolue. Il raconte l’arrivée de Lucho, adolescent liménien dont la mère vient de mourir à San Gabriel, l’hacienda familiale et sa découverte d’un monde entièrement nouveau pour lui, le luxueux domaine dans les Andes, les fêtes qui se répètent, la famille, nombreuse et diverse. Peu à peu le jeune homme découvre la vraie nature de chacun et se rend compte que là comme ailleurs «le gros poisson mange le petit ».

Les apparences sont trompeuses, Leonardo, le chef de famille, n’est pas aussi puissant qu’il pourrait (qu’il devrait) l’être, Ema, sa femme, silencieuse et soumise, cache bien son jeu, Felipe, le frère de Leonardo, le plus proche de Lucho, va de femme en femme, les adolescents, qui devraient être proches de Lucho, restent à l’écart.

Lucho, lui n’est qu’un spectateur, tout comme le lecteur. Il découvre un univers, mais un univers inversé par rapport à la norme (la sienne et celle du lecteur), et avec une caractéristique de la narration latino-américaine du XXème siècle, ici poussée à l’extrême : Julio Ramón Ribeyro laisse à son lecteur une liberté absolue de jugement : il le met exactement dans la position de l’adolescent qui découvre des personnes et des situations totalement inédites, incompréhensibles sur le coup, qui s’éclairciront (ou pas) par la suite. Le lecteur ne dispose d’aucune explication que n’a pas Lucho, il devient donc le juge de ce qu’il a sous les yeux, pour les faits et pour la morale. Tout ce à quoi nous assistons a la même importance apparente, à nous de faire ressortir tel ou tel aspect de la psychologie, tel événement qui pourrait passer inaperçu et qui, pour nous sera intéressant, quitte à nous tromper parfois.

Une autre originalité de Chronique de San Gabriel est le retournement de deux normes fondamentales : la notion, très développée en Amérique latine depuis le XIXème siècle de civilisation et barbarie et le principe du roman d’initiation.

Civilisation et barbarie est le sous-titre du curieux ouvrage, Facundo,  de l’Argentin Domingo Faustino Sarmiento, écrit et publié en 1845. Un livre inclassable qui, à bien des égards et malgré sa complexité et ses maladresses, peut être considéré comme un des éléments fondateurs de la littérature latino-américaine. Le thème survole toute la réflexion des intellectuels entre le milieu du XIXème siècle et les années du Boom, comme il avait été théorisé et utilisé par les grands romanciers européens du XIXème siècle. On considère que la ville est le foyer de la civilisation nouvelle et que la campagne (la forêt vierge en Amérique) représente tout ce qui est attardé, dépourvu d’hygiène et de culture. Le roman vénézuelien Doña Bárbara de Rómulo Gallegos (1929) est un des sommets de cette théorie. Or, que nous dit Julio Ramón Ribeyro dans Crónica de San Gabriel ? Que, en effet, c’est bien le désordre et la corruption qui font rage, mais que ce n’est que le reflet de toute une société, qu’on n’en est plus, dans les années 1960, à une opposition entre les deux notions, mais qu’elles se sont rejointes et que la salvation ne peut être qu’individuelle. Cette dernière idée, à cette époque où se dessine timidement ce qui sera l’année 1968 est prémonitoire, les événements en France, au Mexique, aux États-Unis ou au Japon reflétant la contradiction, qui nourrit la « lutte » des étudiants et de la jeune génération, entre individu (profiter des plaisirs de la vie) et groupe (partis politiques, groupuscules, rendez-vous hippies, etc.). Cela fait partie de la recherche (passive tout au long du roman mais qui se résout à la fin) de Lucho.

Le roman d’apprentissage traditionnel est bousculé par Julio Ramón Ribeyro. Ce genre, très répandu dans toute littérature (l’Odyssée ou Don Quichotte peuvent, d’une certaine façon y faire aussi penser !), s’est développé particulièrement au XIXème siècle, s’appuyant sur les théories éducatives du Siècle des Lumières. On en trouve de nombreux exemples en Allemagne (Goethe), en Grande Bretagne (Dickens) ou en France (Flaubert), très peu en langue espagnole (en Amérique, on peut penser à Los ríos profundos / Les fleuves profonds de José María Arguedas (Pérou) ou à El juguete rabioso / Le jouet enragé de Roberto Arlt (Argentine) qui, lui, est un bon exemple « inversé », le jeune personnage perdant d’un chapitre à l’autre toute notion de « progrès ».

Dans Crónica de San Gabriel Julio Ramón Ribeyro réussit un parfait roman d’apprentissage, mais qui fonctionne à l’inverse des normes traditionnelles. Ainsi le personnage se déplace bien dans un premier temps, il change d’univers, il découvre des normes qui lui avaient été occultées jusque là, il « s’éduque » par ce qui lui est donné de voir et termine par un nouveau voyage, instruit et armé pour une vie nouvelle. Mais ici, contrairement à l’ensemble des romans du genre, c’est non pas dans la capitale, dans la grande ville mais dans un territoire complètement isolé, qu’il apprend, et ce qu’il découvre c’est la duplicité, la cruauté d’autrui, l’impossibilité d’amours saines, la méfiance.

Ce premier roman de Julio Ramón Ribeyro se lit très facilement, il a l’apparence d’une histoire assez banale, mais sous cette apparence se cache une énorme richesse et une originalité qui n’ont pas pris une ride depuis sa date de parution.

Crónica de San Gabriel

 

Silvio et la roseraie / Charognard sans plumes / Réservé aux fumeurs

 

En français, on nomme le genre nouvelle ou conte, le conte fait plutôt penser aux récits pour enfants, même si Guy de Maupassant a tenu à donner ce titre à ses textes courts, et la nouvelle entre dans un cadre précis, le Français est avant tout cartésien et adore donner des classifications, même pour l’art et la création en général. Pour simplifier, disons que la nouvelle doit répondre à deux caractéristiques principales : une seule intrigue et un nombre de personnages aussi réduit que possible, la longueur du texte n’étant pas un critère.

En Amérique latine, le mot cuento (conto en portugais) s’applique à une production beaucoup moins codifiée et par conséquent offre infiniment plus de liberté aux auteurs, une liberté complète en réalité.

Les Cuentos de Julio Ramón Ribeyro sont considérés comme le sommet de sa création, ce qui, entre parenthèse, peut être largement discuté, vu la qualité de ses trois romans et, peut-être encore plus, de ses textes courts, les Prosas apátridas : Proses apatrides.

Il est difficile de donner un catalogue fiable de ces cuentos, ils ont été publiés entre 1955 et 1992, souvent dans des anthologies dans lesquelles certains manquent (normal, c’est le propre d’une anthologie !) et d’autres se répètent de l’une à l’autre. Une édition complète a été publiée en 1994.

La première grande qualité de ces textes, qui ne dépassent que rarement la dizaine de pages est le dépouillement. Il a toujours admis l’influence sur lui des romanciers européens du XIXème siècle et n’a jamais tenté d’imposer un modernisme qui pourtant est bien présent, principalement par l’usage d’une liberté qu’il se donne dans sa façon de construire un récit et surtout dans sa volonté de profiter de la liberté que peut avoir le narrateur et qu’il peut offrir au lecteur. On a vu que c’est le cas dans Crónica de San Gabriel / Chronique de San Gabriel où, en se contentant de décrire et en refusant tout jugement qu’il imposerait à son lecteur, il laisse à celui-ci le choix de décider de ce qui est bien ou mal… ou de ne pas décider.

On trouve une très grande variété dans ces dizaines de cuentos publiés sur une quarantaine d’années, avec des thèmes qui reviennent sous diverses formes. Il parle surtout de la classe moyenne péruvienne, si tant est qu’elle existait dans la deuxième moitié du XXème siècle, il s’agit de personnes ou de familles qui, sans connaître la faim ou la misère noire, ont du mal à voir l’avenir avec sérénité, qui doivent compter en permanence pour pouvoir vivoter dans une ville où le luxe côtoie la misère. Il revient aussi sur ses années de jeunesse en Europe.

La plupart des cuentos commencent par une rencontre, de celles qui vont donner une impulsion différente, qui vont provoquer un virage dans la vie du personnage ou qui vont lui faire prendre conscience de la banalité de son existence. Il y a souvent de l’humour dans ces histoires, mais entre l’ironie que Julio Ramón Ribeyro ne dédaigne pas et la cruauté de beaucoup de situations, le résultat est la plupart du temps la désillusion, distanciée car, pour l’auteur la vie humaine, si elle est tout notre bien, n’est finalement pas grand-chose. Cette idée reflète bien la modestie de Julio Ramón, modestie qui a pu sembler excessive par exemple quand vers la fin de sa vie, ses éditeurs espagnols avaient le plus grand mal à le convaincre de publier à nouveau ses textes qui étaient sortis du catalogue.

Ce qui ressort de la lecture des cuentos, au-delà de la variété des sujets, c’est la façon de faire avancer le récit, avec des ruptures de rythmes : de la lenteur pour présenter le cadre, pour définir un personnage clé, puis une surprise de taille qui retourne complètement ce que nous  imaginions, et la montée en puissance de l’attente vers le dénouement, toujours surprenant.

Tout texte littéraire est fait pour être lu une fois, pour que le plaisir soit là, sans que l’on doive l’analyser, le commenter, le décortiquer : il est ou il n’est pas, et dans ce cas, le texte est raté ! Mais si on analyse les textes de Julio Ramón Ribeyro après les voir lus et avoir eu ce plaisir, on se rend compte que la « technique » (mot détestable pour une création !) est d’une précision absolue. Un exemple : El polvo del saber / La poussière du savoir. Tout est déjà dans le titre : énigmatique en soi, il réunit ce qui est le plus prosaïque (la poussière) et ce qui est le plus abstrait (le savoir). Son sujet, c’est la perte d’une bibliothèque, celle d’un oncle du narrateur dont il aurait dû hériter et qui est revenu à une vieille avare. Or qu’est-ce qu’un livre ? Un objet, tout à fait matériel, avec une forme, un poids, d’éventuelles imperfections, rempli d’abstractions, d’idées, d’images, de sensations… Si on relit ce texte, un des plus réussis, on se rend compte que tout, jusque  dans les détails les plus fins, sous-entend cette contradiction résolue entre abstrait et concret : dans un premier temps les fameux livres sont entreposés dans la maison familiale, rue Espíritu Santo, quand la vieille veuve les récupère, ils se retrouvent… rue Washington : de l’esprit saint chez les Yankees !

Il serait vain, bien entendu de tenter une hiérarchie, les bons et les moins bons. Il faut reprendre n’importe quelle édition et savourer, une chose est certaine, rien n’a vieilli chez Julio Ramón Ribeyro, certains des textes correspondent à une époque, celle des Sud-Américains réfugiés à Paris et qui se débrouillaient comme ils pouvaient, en s’épaulant (ou en se jalousant), celle d’une Lima encore presque provinciale. Mais ils n’ont rien perdu de leur vivacité, de leur profondeur et ils continuent à donner un véritable plaisir au lecteur.

 

Chronique de San Gabriel / Silvio et la roseraie / Charognards sans plumes, éd. Gallimard

Julio Ramón Ribeyro en espagnol : Cuentos, ed. Cátedra, Madrid /Cuentos, ed. Austral,(Planeta), Barcelone / Cuentos completos, ed. Alfaguara / Prosas apátridas, ed. Tusquets, Barcelone et ed. Seix Barral, Barcelone / Crónica de San Gabriel, ed. Tusquets et ed. Pesopluma, Lima / Cambio de guardia, ed. Tusquets Los geniecillos dominicales, ed. Tusquets /  La tentación del fracaso, ed. Seix Barral.

[1] En français dans le texte.

[2] Proses apatrides est paru en France (traduction sous la direction de François Géal) aux éditions Finitude, Le Bouscat, en 2011.