CHRONIQUES

Ramón GÓMEZ DE LA SERNA

ESPAGNE / ARGENTINE

Ramón Gómez de la Serna est né à Madrid en 1888. Il a publié une centaine de livres d’inspiration très variée, essais, biographies, nouvelles et roman, et a créé un genre, la greguería, suite de phrases poético-humoristiques. Au début de la guerre civile espagnole, il décide de s’exiler avec sa femme, argentine, à Buenos Aires où il meurt en 1963.

Automoribundia

1948 /2020

Ramón Gómez de la Serna (1888 – 1963) est un écrivain espagnol trop peu connu en France, inventeur de formes littéraires, écrivain prolifique, lien intellectuel entre l’Europe des avant-gardes et l’Amérique latine qui elle aussi était en pleine mutation intellectuelle, il eut des rapports personnels directs avec l’Argentine. Son autobiographie au titre plein d’humour noir (Automoribundia), fut publiée en 1948, un livre de plus de 1000 pages, dont plus de 200 sur l’Argentine. Sans convictions politiques bien fixées, ce fils de député élevé dans une famille bourgeoise aux ressources plutôt modestes si on le croit, mais qui n’a jamais manqué de rien, suivait de loin les remous de l’histoire espagnole de l’époque, s’intéressant aux arts, aux discussions intellectuelles et à l’humour de tendance surréaliste. Ne sachant où se situer, ne voulant pas choisir de camp alors qu’il avait des amis des deux côtés, il décide finalement de quitter l’Espagne provisoirement pour l’Argentine où  il mourra pourtant près de 30 ans plus tard, loin d’un régime franquiste lui aussi très ambigu par rapport à cet immense artiste.

En 1931, don Ramón, comme l’appelaient ses proches, fait un premier voyage en Argentine où il est invité pour des conférences. L’accueil est très chaleureux. Ce sont des conférences savantes mais surréalistes : un jour où il doit parler de papillons, il fait mine d’attraper des images et des mots avec un filet à papillons rose, une autre fois il ôte la façade d’une guitare pour montrer son cœur au public. Ce premier séjour se complète avec un passage par le Paraguay, puis par le Chili, avant le retour à Buenos Aires où l’attend… l’amour ! Luisa Sofovich (dont le livre, La vida sin Ramón est publié en 1994), mère d’un tout jeune enfant, sera l’épouse de don Ramón.

Dès 1933 les époux Gómez de la Serna traversent à nouveau l’Atlantique, toujours pour des conférences, ils rencontrent Victoria Ocampo et parcourent le pays pour donner des conférences-malle : il ouvrait une malle déposées sur la scène et en tirait spectaculairement le sujet du jour.

En 1936, quand va éclater la guerre civile après le coup d’État militaire dirigé par le général Franco, Ramón Gómez de la Serna vit à Madrid. Il est à ce moment peu favorable à la République qui est au pouvoir depuis 1931, depuis l’abdication du roi Alphonse XIII, ce qui ne l’a pas empêché e fonder en Espagne l’Alliance des Intellectuels Antifascistes.

Craignant les violences des deux camps, il préfère quitter très vite l’Espagne pour Buenos Aires. Il y demeurera jusqu’à sa mort en 1963.

Le long séjour argentin de notre créateur génial n’est pas pour lui une période heureuse. Autodéclaré apolitique, il n’ose pas, ne peut pas penche d’un côté, même aux moments les plus dramatiques de l’histoire récente de son pays qu’il aime profondément. Il a des amis dans les deux camps, qui le sollicitent. Il ne veut fâcher personne, il craint surtout de s’engager, et il en souffre.

Il souffre aussi de son déracinement. Madrid était sa ville. Madrid et lui partageaient un esprit commun. À Buenos Aires, il se sent étranger, quoi qu’il fasse, et cette sensation désagréable ne le quittera pas. Les pages sur son arrivée en Argentine (l’émigrant qui devient émigré) sont bouleversantes, universelles, hors du temps. Ce sont des pages d’une troublante actualité.

Don Ramón a perdu de sa superbe : journaux et organisateurs e conférences le boudent : il n’est bonnement plus à la mode. Il lui arrive même de s’ennuyer, la nostalgie l’habite. Les années passent il ne s’appesantit plus sur ses activités qui ont perdu leurs côtés surréalistes, leur fantaisie à l’humour au bord de l’excès. Il fait part de ses réflexions, parfois encore farfelues, comme le charme des presse-papiers, des jaquettes de livres, avec la photo d’un coin de son  studio, les murs couverts jusqu’au plafond de reproductions d’œuvres d’art, de portraits d’anonymes ou de célébrités, le tout dans une joyeuse anarchie. J’ai vu la même chose chez son frère, Julio, avec, perdu au milieu du fatras, un Miró authentique.

Mais l’enthousiasme, les fantaisies de la jeunesse se sont éloignées. Sa nostalgie fait qu’à plusieurs reprises, la comparaison entre ses deux pays tourne au désavantage de l’Argentine, pourtant la nation où  il mourra. « Il faut aimer l’Amérique », écrit-il, mais il peine à le faire et il le fait finalement.

Ces mémoires s’achèvent le 10 juin 1948. Il mourra 15 ans plus tard sans s’être vraiment réconcilié avec son Espagne chérie et sans avoir réussi une intégration profonde. Le flamboyant inventeur de formes s’est un peu perdu.

Automoribundia, traduit de l’espagnol par Catherine Vasseur, éd. Quai Voltaire, 1040 p., 34 €.

Ramón Gómez de la Serna en espagnol : Automoribundia (1888-1948), ed. Mare Nostrum, San Agustín del Guadalix.

Plus de vingt ouvrages de Ramón Gómez de la Serna ont été publiés en traduction française entre 1922 et 2021.

MOTS CLES : ARGENTINE / ESPAGNE / HUMOUR / LITTERATURE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DE LA TABLE RONDE.

CHRONIQUES

Salim BACHI

FRANCE / CUBA

Salim Bachi est né à Alger en 1971. Il vit à Paris. Lauréat de plusieurs prix importants, il a publié une dizaine de romans.

La peau des nuits cubaines

2021

Un cinéaste français d’origine maghrébine, est venu à Cuba pour y tourner un documentaire et apprendre à connaître de l’intérieur l’île attirante et méconnue. Ce qu’il voit, ce qu’il filme, est très éloigné de l’image touristique, le Vedado, ses piscines et ses hôtels e luxe. C’est Chaytan, un Iranien exilé, qui l’accompagne, le loge et lui fait partager à la fois ses problèmes, très personnels, les décors quotidiens et la sensualité qui est une des caractéristiques cubaines.

Une succession de beautés diverses inspire le cinéaste qu’il intègre à ses prises de vues : un espace de nature en pleine ville, une jolie fille, un coin de rue. Difficile d’imaginer à qui ressemblera son documentaire, mais il n’est pas douteux qu’il donnera une idée juste de Cuba, au même titre que le roman qui nous fait voyager hors des circuits habituels (et le plus  souvent frelatés), qui nous laisse écouter des Iraniens installés temporairement là mais qui ont assez de clairvoyance pour dire au Français les contradictions de ce lieu et de cette époque qui créent cette vérité multiple si difficile à commenter de façon rationnelle, ne disons pas objective.

La Havane, Cienfuegos, les rues sales et les gens joyeux, ce séjour, parenthèse dans la vie qui semble morne du cinéaste, lui donne l’occasion d’une remise en cause personnelle sur sa conception de l’amour en particulier, ce qui n’empêche pas les brèves rencontres… Ambiance cubaine.

Les décors urbains, anciens palais coloniaux envahis par des arbres qui poussent dans leurs patios et font s’effondrer des murs, sont à l’image des habitants dont les vies sont un mélange de vie luxuriante et de ruine psychique. Le film qui en train de naître sera fidèle à cette ambiance avec, aussi, une nuance désespérée.

Est-ce la sensualité exubérante des filles et des femmes, le climat tropical ou l’atmosphère ? Le cinéaste est bien tombé sous le charme vénéneux de cette Havane miséreuse, colorée et rythmée de musiques, toujours et partout. Est-ce un moment de paradis perdu pour lui, avec cette nature vivace qui renaît en lui, ou un cauchemar de folies qui ont envahi toutes les vies, avec antidépresseurs et sexualité débridée ? Ne serait-ce pas finalement un « grand purgatoire de solitudes » ?

La peau des nuits cubaines, éd. Gallimard, 153 p., 15 €.

MOTS CLES : CUBA / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / SEXE / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES

César VALLEJO

PÉROU

César Vallejo est né dans les Andes péruviennes en 1892, dans une famille très modeste. Sa jeunesse se passe entre des études e Lettres et des travaux divers pour gagner sa vie. Après quelques années à Lima, il s’installe à Paris en 1923. Il y meurt en 1938. Il est reconnu comme étant le plus grand poète péruvien de son époque.

Vers le royaume des Sciris

1944 / 2021

À la frontière entre un réalisme à  la française et le courant littéraire né en Espagne au XIXème siècle, le costumbrismo, qui a été adopté au Pérou par Ricardo Güiraldes, entre autres, César Vallejo, avant tout poète, l’un des principaux du Pérou, a voulu s’immerger dans l’histoire, dans l’époque qui a précédé l’arrivée des Espagnols, qui  a été l’apogée de l’empire inca peu avant son effondrement.

Ce que j’ai nommé réalisme à la française (le Hugo des Misérables, Balzac ou Zola) se traduit dans Vers le royaume des Sciris par des passages documentaires très riches en informations de type naturalistes, les couleurs de la laine d’alpaga tissée, les aliments et les boissons des Incas, par des passages historiques également : les guerres d’expansion déclenchées par les empereurs successifs, la soumission des peuples voisins vaincus. Le costumbrismo se traduit, lui, par des scènes de vie quotidienne et beaucoup de mots quechuas qui font couleur locale et qui entravent souvent la lecture par leur abondance. On s’y habitue assez vite et le récit historique prend son envol.

Malgré la fin peu glorieuse de ce qui aurait dû être une expédition triomphale de conquête menée par Huayna Cápac, son fils, l’Inca Túpac Yupanki déclare achevée la période de guerre et ouvre une période de sérénité.

Cependant plusieurs signes inquiètent les proches de Túpac Yupanki, des présages peut-être ? L’époque de paix ne serait-elle que brève et sans lendemain ? Viracocha, le créateur du monde était-il fâché ? Faudra-t-il entreprendre de nouvelles guerres pour le tranquilliser ? Qui désormais sera le conquérant ?

Ce récit de l’avant-conquête, historique et humain à la fois, nous plonge dans une société à la fois très différente et tout de même proche sous certains aspects de l’Europe de l’époque, jolie création romanesque d’un poète.

Vers le royaume des Sciris, traduit de l’espagnol (Pérou) par Laurent Tranier, éd. Toute Latitude, 112 p., 14 €.

César Vallejo en espagnol : On peut trouver Hacia el reyno de los Sciris dans plusieurs éditions de la Narration complète de César Vallejo. Plusieurs éditions de ses poèmes.

MOTS CLES : PEROU / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETES / EDITIONS TOUTE LATITUDE.

ROMAN ARGENTIN, CHRONIQUES

Roberto ARLT

Autodidacte, on l’a opposé à Jorge Luis Borges, chacun défendant un courant de littérature, directe et populaire pour Arlt, raffinée et intellectuelle chez Borges. Il n’a été reconnu par la critique et les universitaires que très tardivement, une cinquantaine d’années après sa mort, en 1942.

Terrible voyage

1941 / 2021

Peut-on embarquer l’âme sereine sur le Blue Star quand on sait qu’il vient tout juste de changer de nom et que de telles circonstances portent malheur, quand on sait qu’un astrologue (serait-ce celui, diabolique des Sept fous et des Lance-flammes ??), a prédit les pires horreurs pour sa prochaine traversée, quand on sait enfin que le cousin Luciano a dissuadé le jeune narrateur de le faire ? Il embarque quand même… et Luciano aussi.

Les passagers, comme il se doit, sont étranges, parmi eux le fils d’un émir de Damas qui envisage sur le Blue Star de faire croître son harem, un comte espagnol,  Chevalier de Malte et voleur international bien connu, une féministe suédoise, un personnel de bord exclusivement composé de débutants, un capitaine mal embouché.

La folie s’invite aussi à bord, mais on le sait bien si on a lu d’autres romans de Roberto Arlt, qui est fou dans ce monde, celui qui accuse l’autre de folie ou celui qui est accusé de l’être ? Et puis c’est la réalité qui devient folle à son tour, et quand la situation est incontrôlable, il n’y a plus qu’à laisser aller.

Le jeu de massacre est réjouissant, les normes de jadis, qui semblaient bien solides, le vernis de l’éducation bourgeoise par exemple, se renversent et la question se pose : où se trouve l’absurde ? Dans la société que les passagers avaient connue avant (et qu’ils ne respectaient pas forcément), dans le nouvel état, ou, plus probablement, partout ?

Roberto Arlt se révèle ici comme toujours comme un prodigieux inventeur de personnages et de situations qui ne peuvent que troubler le lecteur, il sait mettre le doigt sur ce qui déclenche des frissons qui ne l’empêchent jamais de rire franchement de la malhonnêteté et de la bêtise universelles dont ce même lecteur n’est pas exempt (je parle pour moi mais je sais que je ne suis pas une exception).

Ce génial Terrible voyage n’est pas qu’une perle, c’est aussi une introduction idéale au reste de l’œuvre narrative et aux chroniques de celui qui a été l’initiateur (dans les années 1920) de la modernité latino-américaine en littérature, bien avant Gabriel García Márquez, Manuel Puig ou Mario Vargas Llosa qui, tous, ont revendiqué son influence.

Terrible voyage, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laurent Tranier, éd. Toute Latitude, 99 p., 12 €.

Roberto Arlt en espagnol : Viaje terrible, ed. Eneida, Madrid. Le reste de la production littéraire de Roberto Arlt est disponible en Espagne sous diverses marques éditoriales.

Roberto Arlt en français : Les sept fous / Les lance-flammes / , éd. Cambourakis / Un crime presque parfait / Le petit bossu : L’éleveur de gorilles, éd. Cent pages / Eaux fortes de Buenos Aires / Dernières nouvelles de Buenos Aires, éd. Asphalte.

MOTS CLES : ARGENTINE / HUMOUR / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS TOUTE LATITUDE.

CHRONIQUES

Roberto MONTAÑA

URUGUAY

Roberto Montaña est né en 1963 à Montevideo. Après des études de Philosophie et de Lettres, il se consacre à l’écriture. Il vit à Buenos Aires.

Rien à perdre

2021

La cinquantaine un tant soit peu décadente, trois Argentins, ex copains de lycée se retrouvent pour passer quelques jours en Uruguay. Ils ne se sont pas revus depuis des décennies, n’ont rien en commun si ce n’est le nombre d’années passées sans se voir. Le dénommé González, qui préfère qu’on l’appelle Wave, son nom de scène, a invité le Nerveux et Mario, qui a une voiture, une vénérable Taunus, qui pourra les transporter.

La femme du premier vient de lui annoncer qu’« elle avait quelqu’un », celle du deuxième l’a menacé de divorcer et de lui enlever leur fille, et celle du troisième est sa mère, du genre envahissant. La joie n’est pas franchement au rendez-vous et ça se gâte au moment de passer la frontière uruguayenne, avec un moment de panique incompréhensible de Wave, qui s’explique quand on sait que l’invraisemblable imperméable qu’il ne quitte pas contient plusieurs kilos de drogue qu’il est chargé de livrer discrètement à Cabo Polonio, repaire de bobos et de hippies.

Tout fait peine à voir, l’état déplorable de la voiture, le moral des trois hommes et de la fille qu’ils prennent en stop, enceinte sur le point d’accoucher et qui va elle aussi faire des siennes. Mais tout fait sourire, les relations de Mario avec sa mère et sa Taunus, les sautes d’humeur du Nerveux et ses incohérences, la figure pathétique et ridicule de Wave, son maquillage (« j’ai mon image à conserver), l’eyeliner coulant plus souvent que ce qui serait acceptable…

On les accompagne, mi moqueurs, mi compatissants, sous l’image qu’ils veulent donner on voit les hommes, entre deux âges mais penchant dangereusement vers le troisième ! Des hommes qui malgré les petites trahisons, les moqueries, les rosseries, restent attachants parce que vivants. Leurs dialogues sont savoureux et l’ascension finale symbolique d’une certaine vision de la destinée humaine.

Rien à perdre, traduit de l’espagnol (Uruguay) par René Solis, 160 p., 18 €.

MOTS CLES : URUGUAY / ARGENTINE / AVENTURES / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETES / ROMAN NOIR / EDITIONS METAILIE.

Cette « épopée » uruguayenne par des Argentine peut faire penser à une autre aventure, celle de Lucas Pereyra, le héros de L’Uruguayenne de Pedro Mairal (éd. Buchet-Chastel), drôle et touchante expédition sur les mêmes territoires et avec un humour semblable. Mon commentaire sur le roman:  

Pedro MAIRAL

CHRONIQUES

Martín SOLARES

MEXIQUE

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Né en 1970 à Tampico, après des études effectuées au Mexique et en France, est devenu journaliste et éditeur. Il a publié trois romans et un essai.

Mort dans le jardin de la Lune

2020 /2021

(Il est fortement conseillé de lire Quatorze crocs, le premier tome des aventures policières de Pierre Le Noir, même si Mort dans le jardin de la Lune peut très bien se lire indépendamment).

Dans le réjouissant bric-à-brac qui caractérisait déjà Quatorze crocs et qu’on est bien contents de retrouver, se trouve un hôpital dans lequel on entrevoit des squelettes de sirènes, un lion allongé sur un brancard et des êtres jamais vus jusque là, on trouve des fantômes pickpockets qui ont l’audace de détrousser leurs semblables et on souffre du manque d’espace dans un bar très caractéristique de Paris, déjà en 1927.

Pierre Le Noir, le détective déjà connu de la Brigade nocturne, échappe de peu à la mort, mais sa belle amie, la magicienne Mariska n’a rien perdu de ses pouvoirs. Il en aura bien besoin, dans ce Paris où rôdent non seulement les poètes surréalistes, mais aussi l’ombre maléfique de Jack l’Éventreur, qui pourrait bien d’ailleurs s’être approprié l’esprit de Robert Desnos. Le poète, journaliste avait eu la malheureuse idée d’écrire plusieurs articles dans Paris-Soir sur l’assassin anglais.

L’enquête se développe de façon classique, le policier avance, des faits qui semblent clairs sont démentis avant de finir par s’éclaircir et les surprises nous guettent à chaque page. Les fantômes, cette fois, sont majoritairement britanniques, on a parfois l’impression que certains d’entre eux sont parvenus à se réincarner tout près de nous, Paris nocturne est envoûtant, pour le lecteur comme pour les personnages. Martín Solares serait-il un Alexandre Dumas qui aurait vécu un siècle ou deux de plus et aurait ainsi acquis une « grande expérience de la vie » qui l’aurait perfectionné comme écrivain ? On peut le penser en toute objectivité. Et on en a la preuve quand on lit les lignes cachées du Comte de Monte-Cristo cachées au lecteur ordinaire.

Des hordes de sangliers sauvages en furie, les Kiefer, accompagnés par des chiens noirs, sèment l’angoisse même chez notre Pierre Le Noir pourtant toujours protégé pas le talisman hérité de sa grand-mère, dont les changements de température dans sa main lui donnent de précieux conseils muets.

Le Comte de Monte Cristo en  guest star se révèle lui aussi être une collaboration d’une grande efficacité malgré le nombre de ses années, il est collaborateur, subordonné ou supérieur direct, en tout cas très présent.

Évadons-nous vers des territoires familiers, Paris, Marseille, qui deviennent étranges, angoissants, en n’oubliant jamais que le second degré en littérature comme dans la vie est une panacée toujours efficace pour nous approcher du réel !

Mort dans le jardin de la Lune, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, éd. Christian Bourgois, 271 p., 22 €.

Martín Solares en espagnol : Muerte en el Jardín de la Luna, / Catorce colmillos / No manden flores,  ed. Literature Random House / Los minutos negros, ed. Mondadori.

Martín Solares en français : Les minutes noires / N’envoyez pas de fleurs / Comment dessiner un roman / Quatorze crocs, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / FRANCE / POLAR / FANTASTIQUE / LITTERATURE / SOCIETES / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

Souvenir :

Saint-Etienne, octobre 2019.

CHRONIQUES

Andrés RESÉNDEZ

Né en 1970, après des études à Mexico, il collabore quelque temps avec le gouvernement mexicain avant de se consacrer à une carrière universitaire aux États-Unis. Il est enseignant à l’université de Davis, en Californie. La version originale de ce roman a obtenu le Bancroft Prize

L’autre esclavage

2016 / 2021

L’Histoire, comme toutes les sciences, est constamment soumise à des remises en question, on s’en rend compte particulièrement dans la pratique actuellement à propos de la médecine. Il est très sain de faire évoluer les connaissances qu’on croyait acquises, et c’est un des grands mérites de L’autre esclavage de le faire.

Ainsi, Andrés Reséndez revoit pour commencer son étude les causes avancées pour expliquer le génocide des Indiens dans les Caraïbes dès l’arrivée des Européens. Une analyse très fine montre comment la volonté des souverains espagnols dès les années qui ont suivi l’installation espagnole en Amérique la volonté de respecter, dans une certaine mesure (n’oublions pas le contexte socio-historique), était vouée à l’échec par l’impossibilité matérielle d’appliquer les lois censées défendre les populations indiennes : contrairement à ce qui a été la règle au Nord, une personne dépendant de la Couronne espagnole avait le statut − théorique – de « vassal libre » et était donc − théoriquement− défendue par un tribunal royal. Le problème, éternel et universel, c’est l’application de la loi, fût-elle la meilleure sur le papier. Si en Espagne même la plupart des procès intentés par des Indiens « importés » contre leurs maîtres sont perdus par les « propriétaires », en Amérique la force est du côté des Européens et l’esclavage devient un système. On apprend ainsi que dès 1528 des Noirs font partie des possessions des riches Espagnols.

Le conflit entre les rois successifs, jusqu’à Philippe II et ce qu’on appelle de nos jours les lobbies formés par les propriétaires tourna bien entendu à l’avantage de ces derniers. Enfin, réalité elle aussi hors du temps, les lois en principe officielles et univoques n’étaient pas appliquées de la même façon dans les différentes régions colonisées, sans parler de l’importance de la personnalité des hauts fonctionnaires chargés de faire respecter la volonté royale, la vision des suzerains.

Ce livre d’histoire, solidement documenté se lit avec la plus grande facilité, avec souvent des allures de roman, par exemple le récit du destin de ce nouveau chrétien d’origine modeste, devenu gouverneur d’une vaste région du Mexique après s’être enrichi comme trafiquant d’esclaves et qui meurt au fond  d’un cachot.

Les années passant, il s’établit une espèce de lutte permanente entre les rois successifs et les exécutants, à des milliers de kilomètres de la Cour, les uns restant sur une vision ouverte et généreuse, théorique, les autres expliquant de façon répétée que les ordres donnés par Madrid ne pouvaient être exécutés car ils entraîneraient la ruine des zones concernées et donc qu’ils continueraient à pratiquer un esclavage non officiel mais bien réel.

Le principe de l’esclavage n’était pas que le fait des derniers arrivants sur le continent : au Nord comme au Sud, de vastes réseaux, pas toujours aux mains des seuls Espagnols, loin de là, avaient établi des systèmes de déportations massives, à but lucratif, de Québec aux Antilles. Et puis, la nature humaine étant ce que nous savons, il n’a pas manqué d’Indiens mettant d’autres tribus indiennes en esclavage et traitant avec les Espagnols. Quand arrivent les premiers Anglo-saxons, ils entrent eux aussi dans la danse en dépit de quelques scrupules religieux… La nature humaine !

La victime d’un temps deviendra oppresseur un ou deux siècles après, comme les Apaches en plein XIXème siècle, au moment où la notion même d’esclavage change de nature : des deux côtés, on enlève des civils pour les faire travailler au grand jour sans compensation : servitude, péonage ou esclavage ? Le cynisme des colons anglo-américains installés en Californie montre clairement le passage de l’esclavage, officiellement aboli, en oppression, ce qui revient exactement au même, mais avec un vocabulaire plus acceptable, politiquement correct, dirait-on maintenant : on fait travailler les gens en les privant de liberté et en ne les rétribuant pas, ou peu.

Depuis les origines, l’Espagne catholique, jusqu’au XXème siècle, Andrés Reséndez souligne à juste titre l’hypocrisie des religions, avec en particulier l’exemple des mormons qui proclamaient bien fort leur horreur de l’asservissement mais ne se privaient pas d’utiliser abondamment la main d’œuvre indienne, pour qui la seule rétribution était l’éducation et donc la conversion des âmes en perdition.

L’autre esclavage a tout de la solide étude historique, graphiques, cartes, dessins et photos à l’appui, et se lit comme un roman d’aventures : on y retrouve Christophe Colomb, les Rois catholiques, des anonymes victimes ou persécuteurs, le chef indien Geronimo et Abraham Lincoln, et surtout on apprend énormément d’informations, certaines inconnues jusque là, beaucoup d’autres qui révisent totalement une vision largement diffusée : l’esclavage auquel on pense en premier, celui de La case de l’Oncle Tom n’est pas le seul qui a été florissant dans l’histoire.

L’autre esclavage, la véritable histoire de l’asservissement des Indiens aux Amériques, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bruno Boudard, 541 p., 25 €.

Andrés Reséndez en anglais : The Other Slavery : The Uncovered Story of Indian Enslavement in America, ed. Houghton Mifflin Harcourt, Boston.

MOTS CLES : MEXIQUE / ESPAGNE / ETATS-UNIS / HISTOIRE / SOCIETES / POLITIQUE / EDITIONS ALBIN MICHEL.

La lecture des premiers chapitres de L’autre esclavage renvoie au roman de Paula Anacaona 1492 Anacaona l’insurgée des Caraïbes. Vous pouvez lire mon commentaire sur AnnA.

CHRONIQUES

Odéric DELACHENAL

FRANCE / HAÏTI

Odéric Delachenal est né en 1985. Entre 2008 et 2010, il vit à Haïti en tant qu’éducateur pour les enfants des rues, puis dans la région parisienne. Il vit actuellement en Savoie.

Fissuré

2021

Dix ans ont passé. Entre 2008 et 2010, Odéric Delachenal a été éducateur à Port-au-Prince pour une ONG catholique. Il s’occupait des enfants des rues, leur donnait avec ses collègues des bribes d’éducation et surtout de la chaleur humaine. Les fonds qui devraient venir de sources diverses se font rares, les enfants et les adolescents perdent souvent la volonté d’aller de l’avant : vers où ? De quoi pourraient-ils rêver ? Malgré des moments de découragement, la volonté des jeunes Européens ne se dément pas, il y a une telle richesse dans ces contacts.

Et puis un jour de janvier 2010, la terre tremble très fort. Tout est bouleversé, les maisons et les églises effondrées, les familles décimées, plus d’eau, plus rien à manger. Si la ville n’existe plus, les rescapés doivent survivre, avec des choix terribles : s’occuper du jeune homme blessé dont la jambe brisée va irrémédiablement se gangrener et abandonner les enfants qui le suivent comme une couvée apeurée, ou garder les enfants qui sans lui n’ont plus aucun espoir et tourner le dos au blessé ?

À son retour en France, Odéric Delachenal se sent costaud et pourtant les fissures sont bien là, sans qu’il les voie. La France est prospère, la France est en paix, c’est sûr, mais…

Odéric Delachenal n’est pas le seul à être sonné par le tremblement de terre, par la misère haïtienne, par son incapacité à faire changer l’inacceptable, par la nullité de tout. Le lecteur l’est aussi, face à ce qu’il dit avec une franchise, une sincérité, uns honnêteté qui n’ont pas souvent été déployées avec autant de conviction. Le « paravent pour camoufler la misère » dont il parle, il le fait tomber et révèle la réalité insoutenable.

La générosité, le don de soi sont aussi bien présents parmi nous, Odéric Delachanal le montre, le prouve. Ça ne l’empêche pas d’être très conscient des limites, des écueils et de la démoralisation qui s’ensuit. Cette démoralisation, il nous la fait partager et on se retrouve dans cette sorte d’ambigüité entre un profond respect pour ces gens qui donnent tout aux autres (le ferions-nous ?) et la constatation terrible : la goutte d’eau qu’est ce don de soi change-t-il quelque chose à l’océan de détresse ? La réponse, peut-être paradoxale, est claire : c’est oui. Ce petit peu offert n’est pas rien, là est la différence.

Et ce qui demeure, le livre refermé, c’est un immense respect pour cet homme, qui n’est qu’un homme, un homme qui n’a pas déserté, comme il le prétend, non, pour cet acharnement à aider des inconnus, pour l’auteur de ces pages qui ne peuvent et ne pourront être oubliées. Un choc salutaire pour tout citoyen.

Fissuré, éd. Métailié, 144 p., 14,20 €, version numérique, 12,99 €.

MOTS CLES : HAÏTI / FRANCE / SOCIETE / MISERE / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS METAILIE.

On peut, pour compléter ce beau et terrible témoignage, réécouter la chanson de Barbara, Le Soleil noir qui présente bien des points communs avec Fissuré.

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

Méjico.

2015 / 2018

L’histoire et la petite histoire se mêlent dans ce nouveau roman du Mexicain Antonio Ortuño, dont La file indienne avait attiré notre attention en 2016. Le Mexique de la fin du XXème siècle jusqu’à l’époque contemporaine, puis vers la fin de la deuxième Guerre mondiale, l’Espagne des années 20, au moment de la dictature de Primo de Rivera ou de la guerre civile constituent le fond de ce récit multiple.

La première scène nous plonge dans un enchevêtrement de passions, de jalousies et de petits trafics. On est à Guadalajara en 1997. Tout s’éclaircit très vite et très vite on comprend qu’on est loin des hauteurs de l’Olympe : les trafics minables autour du syndicat des cheminots sont vraiment pitoyables, comme les amours dérisoires et les jalousies qui en résultent mais qui pourtant se terminent en hécatombes.

L’ambiance qui règne parmi les Espagnols des années 20 n’est pas plus noble. Les luttes politiques s’accompagnent davantage d’insultes personnelles que de querelles idéologiques, même si elles sont bien présentes aussi. C’est à cette époque que se font et se défont des relations personnelles avec comme toile de fond les grands drames qui se préparent, la guerre civile et quarante ans d’une dictature féroce. Les inimitiés qui naissent là ne s’éteindront pas.

On change d’atmosphère en passant de Madrid bombardé à Guadalajara menacé par les violences. La vision par un Latino-américain d’une Espagne dominée par le fascisme est assez différente de celle d’un lecteur européen, plus habitué aux versions opposées, celle « officielle » du temps de Franco et celle plus « historique » proposée par les chercheurs extérieurs au franquisme.

On change d’ailleurs constamment d’atmosphère, les genres littéraires se mêlent, cela pourrait ressembler à une saga, l’histoire de trois générations d’une famille, cela pourrait être un roman historique, et c’est un parfait thriller, un roman sur la violence quotidienne. La superposition de ces diverses couches fait la richesse et crée une belle originalité, ce qui fait ressortir le fond de ce qu’a voulu montrer Antonio Ortuño : la complexité, faite d’un empilement de paradoxes, des relations ente le Mexique et l’Espagne, la mère qui a apporté la destruction, les sentiments d’infériorité imposés, subis pendant des siècles, qui remontent à Cortés. Éternelle question : de qui descendent les Mexicains ? À qui doivent-ils leur identité ? Cette identité revendiquée existe-t-elle ? Désir et aversion ne s’ajoutent pas l’un à l’autre, ils se confondent.

Méjico, qui se lit comme un bon roman noir, prouve qu’action et réflexion profonde ne sont pas ennemies, bien au contraire.

Méjico de Antonio Ortuño, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls, éd. Christian Bourgois, 256 p., 18 €.

Antonio Ortuño en français : La file indienne, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / ESPAGNE / HISTOIRE / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Chansons pour l’incendie

2018 / 2021

On a été impressionné par les romans du Colombien Juan Gabriel Vásquez (Le bruit des choses qui tombent ou La corps des ruines). Cette impression de puissance, de retenue maîtrisée qui n’efface jamais l’aspect humain de ses écrits, se confirme à la lecture de ces neuf nouvelles réunies ici pour la première fois.

Les décors sont variés, l’aéroport Charles-de-Gaulle censé représenter celui de Barajas, Bogotá, le Paris des exilés sud-américains, une hacienda dans la campagne colombienne avec, presque toujours, un narrateur-acteur qui, la plupart du temps ressemble à Juan Gabriel Vásquez sans être tout à fait lui.

Les sujets sont pris dans le monde réel, ils ressemblent à des témoignages, des témoignages qui tous racontent un épisode banal mais qui glisse vers l’aventure extraordinaire ou vers la biographie d’une personnalité oubliée mais qui a eu une réelle importance il y a quelques décennies.

Le point commun entre ces nouvelles, c’est la violence, diffuse au début du récit qui ne manque pas de se déclencher, violence inhérente au pays (au continent), violence interne, intime, également, le remords qui mine interminablement un personnage, ou l’absence de remords après une tromperie soigneusement occultée. C’est aussi la mort, le souvenir d’une mort qui longtemps après continue à miner un proche ou un quasi inconnu. En un mot, c’est la souffrance des hommes qui pensent être passés à côté d’un destin, d’une occasion, d’un autre humain indéchiffrable et universellement connu.

Il n’est pas rare, à la lecture d’un recueil de nouvelles, d’être déçu par l’une ou l’autre, qui correspond moins à nos goûts. Cette fois ce n’est pas le cas, toutes celles de Chanson pour l’incendie ont leur propre individualité, leur propre force, leur propre émotion.

Chansons pour l’incendie, traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éd. du Seuil, 234 p., 22 €.

Juan Gabriel Vásquez en espagnol : Canciones para el incendio / Historia secreta de Costaguana / Los amantes de Todos los Santos : El ruido de las cosas al caer / Las reputaciones / Los informantes / El arte de la distorción / La forma de las ruinas, ed. Alfaguara.

Juan Gabriel Vásquez en français : Histoire secrète du Costaguana / Les amants de la Toussaint / Le bruit des choses qui tombent / Les réputations : Les dénonciateurs : Le corps des ruines, éd. du Seuil.

MOTS CLES : COLOMBIE / FRANCE / ESPAGNE / NOUVELLES / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS LE SEUIL.