CHRONIQUES

Dany LAFERRIERE

HAÏTI – CANADA

Auteur d’une trentaine d’ouvrages publiés, Windsor Kléber Laferrière est né à Port-au Prince en 1953. Il a passé ses premières années entre Québec, où son père s’était exilé en raison de ses idées politiques opposées au dictateur Duvalier et Haïti. Il réside principalement à Montréal. Il a été élu membre de l’Académie française en 2013.

Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer

1985 / 2020

Que ça fait du bien d’appeler un chat un chat et un nègre un nègre ! Oui, ce roman date de 1985, une époque où on pouvait parler et écrire assez librement sans risquer des foudres puritaines complètement délirantes.

Sous des airs de grosse plaisanterie pleine de mots pas bien du tout, c’est une sacrée leçon que nous donne un tout jeune Dany Laferrière, leçon de tolérance (et paf ! pour les intolérants sus-nommés !), leçon de vitalité (et paf ! pour ce mollasson de lecteur !), leçon d’intelligence (et paf ! pour tout le monde !).

Il fait une chaleur étouffante à Montréal cet été-là. Les deux étudiants noirs qui partagent une modeste chambre s’occupent comme ils le peuvent : l’un lit, l’autre écoute inlassablement du jazz, dort et lit le Coran. Ça ne les empêche pas de beaucoup se parler, des filles surtout, ces filles blanches qui paraissent si intriguées par les deux jeunes hommes, probablement avant tout parce qu’ils sont noirs.

Modestement, le narrateur se demande ce qui peut les attirer ainsi : qu’est-ce qu’il a de plus, à leurs yeux, que les jeunes gens friqués et policés de cette université nord-américaine ? Ce n’est pas un malentendu, tout au plus une incompréhension mutuelle. Il se demande aussi quelle est sa place dans cette société occidentale, moderne, propre, si bien réglée : objet de désir, objet de rejet, cible de certains, défendu par d’autres : est-ce du racisme (le mot n’apparaît qu’une fois dans le roman, sous la forme d’une citation de titre), et si oui, le racisme est-il à sens unique ?

Bouba, le copain-colocataire, lit le Coran, écoute le Cotton Club Orchestra, cite des dizaines de sourates, observe, conseille le narrateur, attire et fuit des filles plus ou moins jolies qui rendent visite à ces deux beaux et jeunes Nègres. Le narrateur, lui, se lance : il sera écrivain.

« Tout est, ici, à sa place, sauf moi », pense-t-il lors d’un moment passé chez une de ses − riches – conquêtes : que fait un Nègre dans le salon d’un des « pilleurs de l’Afrique » ? Eh  bien, lui comme son œuvre en gestation sont parfaitement à leur place, en 2020 encore plus et mieux qu’en 1985, juste au moment où un ex-responsable politique français dérape lamentablement en public. Un très grand merci aux éditions Zulma de faire vivre un roman aussi sain !

La grande Denise Bombardier qui commente le premier livre, le premier succès du narrateur, qui n’est autre que celui qu’on est en train de lire, lui dit qu’il a « l’œil dur ». C’est très vrai, une dureté qui sait ne pas être tranchante ni agressive : l’agressivité n’a pas lieu d’être, le Nègre peut être dormeur, musulman, lecteur, obsédé sexuel, il est lui, ni laid , ni beau, ni bon, ni méchant, lui, simplement, le Nègre.

Derrière ce Nègre omniprésent, il n’y a qu’un homme, derrière ces phrases et ces mots pas toujours corrects, il y a un Académicien français, derrière ce roman, il y a la vie.

comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, éditions Zulma, 192 p., 17,50 €

MOTS CLES : CARAÏBES / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HUMOUR / LITTERATURE / EDITIONS ZULMA

CHRONIQUES

Isabel ALLENDE

CHILI / ÉTATS-UNIS

ALLENDE, Isabel

Née en 1942 à Lima, de nationalité chilienne, Isabel Allende a passé son enfance et sa jeunesse en voyageant beaucoup. Elle s’est exilée aux États-Unis après le coup d’État qui a coûté la vie au cousin germain de son père. Son premier roman, La casa de los espíritus, est un énorme succès mondial. Elle partage son temps entre le militantisme (écologie, éducation), le journalisme et la littérature.

Plus loin que l’hiver

 

Depuis La maison aux esprits, publié en espagnol en 1982, Isabel Allende enchaîne les bestsellers. Née au Pérou, où son père était ambassadeur, elle a la nationalité américaine et vit aux États-Unis, mais a toujours gardé un lien direct avec son pays et le reste de l’Amérique latine. Ce nouveau roman, dont le cadre est New York, transporte les lecteurs au Chili, au Brésil, au Guatemala et au Mexique.

Dans une maison en plein Brooklyn qui a dû autrefois avoir beaucoup de charme mais qui est dans un état pitoyable, cohabitent Richard Bowmaster, un universitaire vieillissant au caractère d’ours et Lucía Maraz, une locataire chilienne, très solitaire elle aussi. Leur relation est aussi froide que le climat, une mémorable chute de neige qui paralyse New York et sa région.

Ils vont pourtant être obligés de se rapprocher le jour où Richard percute une luxueuse voiture conduite par Evelyn Ortega et qui n’est pas à elle. Evelyn ne semble parler qu’espagnol et Lucía, la Chilienne, bien utile pour traduire, ne sera finalement pas qu’un intermédiaire entre eux. Entre eux aussi, apparaît un cadavre caché qui complique bien les choses.

Avec le talent de conteuse qu’on lui connaît depuis son premier roman, qui ne s’est jamais démenti ni affaibli, Isabel Allende fait vivre le Chili des années proches du coup d’État aussi bien que le Brésil d’un déraciné et que l’Amérique centrale de ceux qui migrent entre Guatemala et Mexique dans l’espoir du rêve américain. La description de la vie quotidienne des Américains moyens de New York est tout aussi réussie. Tout est juste, palpitant, sensible.

L’auteure mêle thriller, roman social, histoire et ce qu’on appelle couramment de nos jours romantisme, en respectant soigneusement les bonnes doses, ce qu’on lui reproche parfois, à tort puisqu’elle n’est pas superficielle, qu’elle ose aborder dans un roman populaire des sujets graves, tels que la torture sous une dictature, les gangs (les mêmes que ceux dont nous avons parlé récemment, au Salvador), le trafic  d’êtres humains, le vieillissement ou la responsabilité morale d’un individu ordinaire.

Un seul exemple : la description de la vie de chaque jour au Chili dans les années 1960 et 70 est remarquable, surtout venant d’une proche parente du président mort pendant le coup d’État : tout est dit, tout est clair, sans le moindre manichéisme.

Ce vingtième roman publié en France d’Isabel Allende est une nouvelle réussite de l’auteure chilienne, une symphonie avec thèmes qui se répondent et variations. Ne boudons pas un vrai plaisir, simple et multiple !

Plus loin que l’hiver d’Isabel Allende, traduit de l’espagnol (Chili) par Jean-Claude Masson, éd. Grasset, 336 p., 20,90 € (papier), 14,99 € (numérique) .

Isabel Allende en espagnol : Más allá del invierno, ed. Penguin Random House / L’ensemble de ses livres se trouvent aux éditions Plaza y Janés et dans diverses éditions de poche.

Isabel Allende en français est publiée aux éditions Grasset.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / SOCIETES / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS GRASSET

ALLENDE, Isabel Plus loin que l'hiver

 

CHRONIQUES

Michèle TEYSSEYRE

ARGENTINE / FRANCE

 

TEYSSEYRE, Michèle

Michèle Teysseyre est née à Toulouse où elle habite. Son intérêt pour l’Antiquité ou pour Venise à l’époque baroque l’ont conduite à publier des ouvrages en rapport avec ces sujets et à accompagner la création musicale qui les complète. Elle est également illustratrice.

 

Patagonie 

 

À la mort de son  père, la narratrice, en triant ses papiers, découvre une correspondance qui s’est amorcée au début du XXème siècle et s’est prolongée sur une vingtaine d’années, soigneusement rangée dans un cahier bleu intitulé Patagonie, correspondance signée par un certain Louis Capelle.

Tout commence avec un discret passage de frontière. L’homme, plus très jeune, pas riche du tout mais pas franchement pauvre, ne tient pas, de toute évidence, à être repéré. Il s’installe dans une modeste pension de Puigcerda, en Catalogne espagnole. On est en mars  1905. Louis Capelle s’embarque de Barcelone, pour l’autre bout du monde. Il a une quarantaine d’années, une mystérieuse dette l’a obligé à s‘éloigner de la terre natale, son honneur et celui de sa famille sont en cause.

Pendant des années, les lettres envoyées  d’Argentine sont le lien ente Louis et son frère Lucien. Mais on ne peut pas tout raconter, même à son frère : les humiliations, les misères banales et, pire encore, la misère… la narratrice le fait pour nous, elle bouche les trous, complète ce touchant récit d’une installation qui baigne dans l’espoir et qui cache la désespérance. Il y a aussi des trous que la narratrice ne pourra combler, quand par exemple il manque les lettres pendant une dizaine d’années : qu’imaginer sur l’absence de courrier, sur ce qu’a été la vie de l’exilé ?

Poussé par la misère, Louis tente de gagner la Terre promise, ou au moins la terre d’espoir, la Patagonie. En train, à pied, ce sont sept ans d’errance, d’une quête à demi consciente : il lui faut retrouver l’Italien qui a été le premier à l’accueillir sans rien lui demander à son arrivée à Buenos Aires. Lui, qui ne s’intéresse pas à l’histoire de ce pays qui n’est le sien que provisoirement, et encore moins à la politique, est doucement happé par les conflits sociaux de ces années qui ont précédé la Première Guerre mondiale, dont l’Argentine profiterait abondamment pour enrichir une partie de sa population.

On a rarement montré avec autant de délicatesse, de justesse aussi, un déracinement forcé : l’eldorado espéré n’existe évidemment pas, ce qui intéresse Michèle Teysseyre ce sont surtout les réactions de cet homme entre deux âges et ses liens à la fois ténus et solides avec son hameau français et ceux qui malgré tout se créent eux-mêmes dans ces nouveaux territoires si durs, si prometteurs.

Elle traite avec la  même délicatesse le mystère autour de la fuite de Louis et celui autour de ses rapports avec le reste de sa famille. Pour montrer l’évolution de Buenos Aires, de son port, de sa population à cette époque où naît la ville que nous connaissons, elle préfère l’évocation au réalisme direct, et elle a bien raison : on ressent ces changements et ils nous apparaissent évidents. La douce poésie de son style est à l’image du personnage principal, pour l’une comme pour lui, il est impossible de ne pas ressentir ce genre d’empathie qu’on peut éprouver pour le passant croisé quelques secondes, dont on sait qu’on partage avec lui l’essentiel.

On est à mille lieues de l’épopée, c’est la vraie Argentine qui vit sous nos yeux, la beauté des gens modestes qui, grâce à une Française, un siècle plus tard, peuvent acquérir le statut de héros de roman. Un héros, oui, parce que, discrètement, il a su tenir sa place, unique, entre la France et l’Argentine.

Patagonie de Michèle Teysseyre, éd. Serge Safran, 208 p., 17,90 €.

On peut commander le livre (e-book) sur le site de Serge Safran : sergesafranediteur.fr

Sa sortie en librairie est prévue le 19 juin.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HISTOIRE / POESIE / EDITIONS SERGE SAFRAN.

TEYSSEYRE, Michèle Patagonie

 

N'OUBLIONS PAS...

José Emilio PACHECO

MEXIQUE

 

PACHECO, José Emilio

 

 

Né en 1939 à Mexico, José Emilio Pacheco est un poète, un auteur de nouvelles, de deux romans et de scénarios pour le cinéma (il a travaillé à plusieurs reprises avec le grand Arturo Ripstein). Il a été également traducteur et a enseigné dans plusieurs universités au Mexique et aux États-Unis. Il a reçu en 2009 le Prix Cervantes. Il est décédé en 2014 à Mexico.

 

Tu mourras ailleurs

1967 / 1988

Mexico, après la Seconde Guerre mondiale. Un homme en observe un autre depuis sa fenêtre. Ils ne se connaissent pas, n’ont pas de nom, pas de réalité, et toute l’action du livre se trouve dans le regard de l’un sur l’autre et dans les multiples questions qu’il se pose. Le premier, désigné comme M, semble inquiet de la présence du second (Quelqu’un), tous les jours sur le même banc, en train de lire le même journal, les petites annonces. Est-il venu pour lui ? Pour l’observer lui aussi, le menacer, le découvrir ? Ce jeu de regards répétés au quotidien est, dans la première partie, régulièrement interrompue par le récit de la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains, puis par celle du ghetto de Varsovie.

Dans une deuxième partie, on découvrira qui a été ce M et ses rapports avec le nazisme.

Ce pourrait être un roman psychologique (peur, remords, arrogance, rapports humains, dans le désordre), ce pourrait être un roman historique (triplement historique, entre Jérusalem, Varsovie et les camps d’extermination). Ça l’est, mais avant tout c’est un roman sur le roman. Au-delà des questions posées sur l’histoire, l’Histoire et les personnages, José Emilio Pacheco crée tout au long de ses pages tout un questionnement sur ce qu’est écrire un roman. Ainsi le narrateur tout puissant ne cesse de se poser à lui-même des questions sur sa façon de procéder : qui suis-je, qui me raconte cette histoire, à qui est-ce que je la raconte ? Il reconnaît à plusieurs reprises qu’il conduit son lecteur sur de fausses pistes, qu’il dément un peu plus loin, cela fait partie du « travail » du romancier, même si, sur le sujet, cela prend une tout autre tonalité, une tout autre responsabilité. Dans le fond c’est bien de responsabilité qu’il s’agit, celle des nazis, celle de ceux qui furent des  chasseurs de nazis dans les années qui ont suivi la guerre, et puis celle de celui qui raconte les horreurs passées, ce qui entraîne celle des lecteurs.

Il y a une chose que je crains, arrivé à ce point de mon commentaire, c’est de donner l’impression qu’on a affaire à un roman très intellectuel, disons illisible, mais c’est tout le contraire qui se passe pour un lecteur de ceux que j’appelle courant (pour ne pas dire normal ou banal), vous ou moi, qui tout simplement aime lire. Tu mourras ailleurs se présente comme un roman à suspense, sans action c’est vrai au premier degré, mais rempli de ces questions qui font la littérature de suspense. On passe les deux heures de cette lecture immergés sous des questions à résoudre. Et elles se résoudront tellement bien que José Emilio Pacheco nous offre, cadeau sublime, six dénouements alternatifs, nous donnant le luxe de pouvoir décider nous-mêmes. J’insiste, malgré l’incroyable richesse de ce roman, la lecture n’est à aucun moment gênée par de quelconques complications, tout est simple et l’émotion n’est jamais au second plan.

Publié en 1967, Tu mourras ailleurs (Morirás lejos) a dès sa parution été considéré comme un livre marquant. Il l’est resté, n’a rien perdu de ses audaces ou, bien sûr, de la profondeur de ses idées sur le cours de l’histoire en lien avec la nature humaine (comment a-t-on pu en arriver à de telles abjections, au cœur de ce qu’on considérait comme la région la plus cultivée du monde ?). On trouve des traces de son influence dans des dizaines de romans publiés ultérieurement, la plus récente étant le nouveau roman de Guillermo Fadanelli (à paraître au Mexique dès que la pandémie le permettra), El hombre mal vestido, avec une présence parfois étonnante d’un narrateur lui-même peut-être personnage… Autrement dit Tu mourras ailleurs est un livre absolument indispensable pour toute personne ayant l’envie et le besoin de réfléchir.

Tu mourras ailleurs de José Emilio Pacheco, traduit de l’espagnol (Mexique) par Gérard de Cortanze, éd. La Différence, 168 p., 8,10 €.

José Emilio Pacheco en espagnol : Morirás lejos, ed. Montesinos, Barcelona.

 

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / ROMAN HISTORIQUE / LITTERATURE / SOCIETES / VIOLENCE / EDITIONS LA DIFFERENCE.

 

PACHECO, José Emilio Tu mourras ailleurs

CHRONIQUES

Óscar et Juan José MARTÍNEZ

SALVADOR

Nés respectivement en 1983 et 1986 à San Salvador et respectivement journaliste et anthropologue, Óscar et Juan José Martínez étudient tous deux la violence en Amérique du Nord et Amérique centrale et les liens qui se sont tissés entre ces deux zones.

 

 

El Niño de Hollywood

2018 / 2020

Fin novembre 2014, dans un village quelque part au Salvador, on enterre un jeune homme de 31 ans qui laisse une « veuve » encore plus jeune et deux fillettes. Miguel Ángel Tobar a été tué de trois balles. Il était l’auteur de  plus de cinquante « exécutions ». Les deux frères Martínez, dont l’un est journaliste et l’autre anthropologue, se sont plongés pendant de longues années dans une enquête aux multiples ramifications pour tenter de clarifier les rapports entre gangs répandus un peu partout, entre États-Unis et Amérique centrale, entre la délinquance et la pure violence.

On savait déjà certaines choses que ce document met à jour, on se doutait d’autres informations, sans oser y croire, on en découvre aussi. Ainsi on saura comment Ronald Reagan, l’ancien faux cowboy qui dirigea le pays le plus puissant du monde (à l’époque), a ouvert très imprudemment une boîte de Pandore. On verra l’inanité de toute procédure légale dans un pays aussi corrompu que le Salvador, ce qui n’empêche pas que certains policiers provinciaux y exercent honnêtement leur métier. On assistera à des rixes sans pitié entre garçons partageant la même origine, la même culture et écrasés par le système appelé libéral justement par Reagan. On se promènera sur un Hollywood Boulevard espace des gangs et des  mafias, qui n’a rien à voir avec l’image qu’on nous en a donnée, mais qui est bien réel.

En quittant les États-Unis pour l’Amérique centrale, on verra aussi que tout est lié : les armes achetées au temps de la guerre froide se sont reconverties en outil de domination entre gangs, la guerre idéologique étant devenue obsolète, et c’est cela qui a fait du Salvador le pays le  plus violent du monde. Parfois des adolescents, élèves de collèges réputés, forment un groupe pour sortir de leur routine : un peu d’herbe, de la musique et de la danse, et très vite on passe à la violence contre un groupe rival. L’engrenage est lancé.

Peu à peu, les deux auteurs dressent le portrait de ce jeune homme hyper violent depuis très loin en arrière, son environnement, très peu favorable, son quartier, son pays, et sa chute. Son propre témoignage est le centre du livre, il a été vérifié, croisé par de multiples entretiens avec d’autres membres des gangs, des voisins, des policiers.

Ce livre, essentiel pour découvrir de l’intérieur la violence endémique du Salvador (dont l’autre face sociale, celle de la société du « haut », est  superbement montrée par Horacio Castellanos Moya, dont La mémoire tyrannique vient de paraître, chez Métailié aussi), aurait gagné en clarté en se concentrant sur les gangs locaux, ceux du Salvador. La partie nord-américaine apporte une vision intéressante, mais dont les rapports avec Miguel Ángel Tobar, El Niño sont très lâches. Il n’en est pas moins un document marquant à mettre en parallèle avec le terrible 492 de Klester Cavalcanti (toujours chez Métailié !).

Tueur à de multiples reprises, trahissant plusieurs fois, les uns et les autres, fuyant, n’ayant jamais acquis la gloire ni la fortune, El Niño aura eu la vie la plus misérable, constat que font pour lui les deux auteurs et leurs lecteurs. Pour lui, cela aura été une vie comme une autre, sans plus, dans le Salvador du XIXème siècle, le pays le plus violent au monde.

El Niño de Hollywood. Comment les USA et le Salvador ont créé le gang le plus dangereux du monde, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd.  Métailié, 336 p., 22 €.

Óscar et Juan José Martínez en espagnol : El niño de Hollywood : una historia personal de la Mara Salvatrucha , ed.  Debate, Barcelona.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / VIOLENCE / SOCIETES / POLITIQUE / EDITIONS METAILIE

MARTINEZ, Oscar Juan José El Niño de Hollywood

CHRONIQUES

Angélica GORODISCHER

ARGENTINE

GORODISCHER, Angélica

Née en 1928 à Buenos Aires, Angélica Gorodischer, considérée en Amérique latine comme un des auteurs les plus riches, au même titre que Jorge Luis Borges par exemple. Elle a publié une trentaine d’œuvres, romans ou nouvelles, souvent teintées de fantastique et de science fiction.

 

 

Kalpa Imperial

1983 / 2017

En 1984, je demandais à une amie argentine, elle-même romancière, ce qui se publiait d’intéressant dans son pays. Elle me donna quelques titres et termina sa lettre en me parlant d’un « roman qui dépasse tous les autres, et de loin », Kalpa Imperial. Je n’ai jamais réussi à me le procurer (sa diffusion a été assez réduite en Europe). Et voilà que trente ans plus tard, miracle !, un éditeur français le propose en traduction !

À la manière de la série télévisée à succès Game of Thrones, mais avec vingt-cinq ans d’avance et bien plus de nuances, Angélica Gorodischer crée un empire d’inspiration médiévale, mais tout est infiniment plus fin, plus intrigant… et plus drôle.

D’abord, il y a le narrateur, tellement omniscient qu’il en est un tant soit peu irritant parfois, surtout quand, condescendant, il nous prend pour des ânes bâtés, et aussi quand il passe à d’autres moments son temps à douter. L’ennui, c’est qu’on est bien obligés de lui céder, il sait tout en effet, et le raconte fort bien.

Défilent devant nous la création, en partant de rien, de cet Empire Infini, les aléas de sa construction, aléas généralement bassement humains et les inévitables erreurs qui le renforceront ou qui conduiront à sa déchéance.

Défilent les personnalités de certains Empereurs ou Impératrices (même s’il sait tout, le narrateur ne peut tous les citer, ils sont si nombreux). D’eux tout dépend, ils sont des symboles, mais de simples humains. On entrevoit quelques manants, des conseillers, parfois même honnêtes, des artistes, agités du bocal ou purs génies.

Peut-on parler de fantasy, de fantastique, de merveilleux ? Oui, mais non. Kalpa Imperial est bien plus ‒ et mieux ‒ que tout cela, une création gigantesque mais à taille humaine, qui fait rêver, penser, sourire (des sourires aux nuances infinies), qui nous sort de notre misérable monde pour mieux nous y replonger : un délicieux vertige.

Sous un aspect souvent absurde (un Empereur ascète qui, dans le but sincère de faire régner le Bien, fait exécuter tous ses fonctionnaires), il ressemble au nôtre, ce monde « imaginaire » ! Pouvoir, censure, gloire et oubli, religions, (in)justice, mais également bon sens, générosité, simplicité, font de cette création unique une source de réflexions qui touchent directement chaque lecteur.

On a souvent du mal à se convaincre que ces pages ont été écrites il y a plus de trente ans, tant elles sont en prise directe avec ce que nous vivons dans l’actualité. Un racisme discret envers les peuplades du sud (tiens donc !) est universellement accepté dans le nord, par tous, puissants et gens du peuple. On finira bien, en accompagnant un des personnages, par découvrir ces contrées du sud, au fond assez semblables à l’Empire officiel, la grande différence est que, dans ce sud défavorisé, personnage et lecteur prennent conscience de l’inutilité du luxe répandu dans le nord.

D’une légende dont la moralité est universelle à l’Histoire recréée de l’Empire, de la chronique impériale à l’anecdote qui accompagne inévitablement les hauts faits du pouvoir, Angélica Gorodischer survole un pays imaginaire plus vrai que ceux dans lesquels nous vivons et fait revivre à son lecteur ce qui ne s’est jamais produit ! Aussi prodigieux que les faits rapportés !

Kalpa Imperial de Angélica Gorodischer, traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne, éd. La Volte, 256 p., 20 €.

Angélica Gorodischer en espagnol : Kalpa Imperial, ed. Martínez Roca, Madrid et ed. Gigalesh, Barcelone / Bajo las jubeas en flor, ed. Ultramar, Barcelone/ Opus Dos, ed. Ultramar / Trafalgar, ed. Orbis, Barcelone.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / FANTASTIQUE / SOCIETES / HUMOUR / EDITIONS LA VOLTE

GORODISCHER, Angélica Kalpa imperial.jpg

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Rubén GALLO

MEXIQUE / ÉTATS-UNIS

Né au Mexique, Rubén Gallo enseigne la littérature latino-américaine à l’Université de Princeton. il a publié en français plusieurs ouvrages sur les rapports entre l’Amérique latine et l’Europe.

 

 

GALLO, Rubén (2)

 

Proust latino

2016 / 2019

Marcel Proust est très peu sorti de France : un ou deux voyages « culturels » pour voir des tableaux ou des cathédrales. Même Cabourg-Balbec lui semblait bien loin de Paris. Mais, toujours très sociable, il s’est fait de nombreuses relations avec des étrangers cultivés, fascinés par la Ville Lumière. Parmi eux, des Latino-Américains.

Cette étude documentée, précise, commence par un tableau de cette mode, pas des plus positives, du personnage « sud-américain », connu sous le nom de rastaquouère qu’on trouve chez Offenbach, Feydeau et même déjà chez Voltaire. Or les amis de Proust sont très éloignés de ces caricatures.

Le tout premier, on le sait, est Reynaldo Hahn, un homme très cultivé parlant quatre langues, compositeur un peu trop négligé de nos jours, dont les oeuvres pourtant sont d’une grande élégance. Reynaldo Hahn était né à Caracas, mais il n’avait que trois ans quand une révolution chassa sa famille du Venezuela. Son père était d’origine allemande, sa mère d’origine espagnole, alors quelle était la nationalité profonde de Reynaldo ? C’est ce qu’analyse très finement Rubén Gallo.

On connait bien la relation entre Marcel et Reynaldo, mais Proust avait d’autres rapports avec l’Amérique latine, infiniment moins connus. Par exemple, on sait qu’il était un grand maniaque dans les détails minutieux de son quotidien, il surveillait également de très près l’état de sa fortune, qui n’était pas négligeable, et il s’intéressait méticuleusement à ses actions boursières, les latino-américaines en particulier. On était au moment du développement colonial de la France et ces nouvelles entreprises minières, avec leur intitulé exotique, semblaient le faire rêver, un rêve qui se révélera fort malheureux : acheter des actions de la compagnie des tramways de Mexico courant 1910 alors que la révolution, qui va durer dix ans, commence en novembre, revendre celles qui lui restent et qui ont perdu presque toute leur valeur vers 1920, quand elle vont remonter, les violences s’étant calmées, tout cela s’avère « désastreux » (c’est lui qui l’écrit) pour son portefeuille.

Il arrive parfois à Rubén Gallo de s’égarer un peu (l’analyse de Ciboulette, qui n’a tout de même pas la profondeur célébrée dans une longue parenthèse), mais il nous apprend tellement de choses sur ces Latinos, pas toujours bien acceptés dans les salons parisiens qu’on lui pardonne volontiers ces légers dérapages.

Amant (Reynaldo Hahn), ami (l’Argentin Gabriel de Yturri), référence intellectuelle (José María de Heredia), jeune critique et admirateur (Ramon Fernandez, le père de Dominique) se succèdent. Tous ont un même double souci : la France m’aime-t-elle ? Que puis- je lui offrir ? Rubén Gallo a une vision panoramique, assez proche, au fond, de celle de Marcel Proust lui-même : à la fois l’ensemble d’une société à un moment précis où tout est en train de basculer, et le rôle de l’homme, de l’humain, au cœur de ce bouleversement. Conclusion : la mémoire est LE salut.

Proust latino de Rubén Gallo, traduit de l’anglais par Cécile Magné, éd. Buchet-Chastel, 304 p., 22 €.

Rubén Gallo en français : Chroniques littéraires d’une mégalopole baroque, éd. Autrement /  Freud au Mexique, éd. Campagne Première / L’atelier du roman: conversation à Princeton (conversation avec Mario Vargas Llosa, éd. Gallimard *

* cf. chronique sur AnnA

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / HISTOIRE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS BUCHET-CHASTEL

GALLO, Rubén Proust latino

V.O.

Carla GUELFENBEIN

 

La estación de las mujeres

 

 

418 Carla Guelfenbein

 

Le titre est clair, c’est un roman sur la femme, dédié aux grands-mères, à la mère et à la fille de l’auteure. Une demi-douzaine de femmes sont les protagonistes. Si elles sont au premier plan dans le roman, elles sont toutes dans l’ombre dans leur réalité, dans l’attente d’une phase prochaine de leur vie, mais enchaînées à l’attente.

Carla Guelfenbein mêle avec adresse personnages fictif et réels, époque présente avec plusieurs passés plus ou moins lointains pour composer une œuvre chorale de dimension modeste, ce qui renforce l’intimité que nous sommes amenés à partager avec elles.

Margarita finit par réagir face aux infidélités de Jorge, son mari, qui ne dédaigne pas de s’offrir des escapades, généralement avec une de ses étudiantes. Doris qui elle aussi souffre par la faute d’amours compliquées (elle est l’amante de Gabriela Mistral qui la néglige trop souvent), s’échappe au moins temporairement par une folle nuit partagée avec une ancienne amie, Anne, jeune fille paumée, découvre enfin la vérité sur sa naissance.

Les trames, qui s’entrecroisent, peuvent au début sembler assez banales, apparence trompeuse : les rapports qu’elles ont entre elles, puis les nœuds qui se forment, créent une atmosphère commune, soutenue par un style à la fois serré et léger, Carla Guelfenbein domine parfaitement la manière de faire avancer ces histoires individuelles qui deviennent une histoire féminine unique.

Elle a eu une autre bonne idée, celle de parsemer son texte de citations de l’artiste nord-américaine Jenny Holtzer et même de proposer une photo d’un banc installé au Barnard College de l’Université Columbia à New York.

Ces femmes ont, on l’a dit, un point commun, l’attente, mais en se prenant en main, elles font éclater le carcan, sans violence, presque sans s’en rendre compte sur le coup, ce n’est qu’à la fin, bien après le lecteur, qu’elles seront conscientes du chemin parcouru dans le bon sens.

Le féminisme peut être violent, celui de Carla Guelfenbein se fait en douceur, mais fermement et le spectacle pour le lecteur est réjouissant et tellement optimiste. Vous aurez peut-être remarqué que je n’ai utilisé le mot « lecteur » qu’au masculin, ce n’était pas une négligence : étant lecteur, pas lectrice, je me suis néanmoins senti complètement concerné par ce roman de femme, sur les femmes, autour des femmes. Un livre dont on devrait rendre la lecture obligatoire à tous les machos !

La estación de las mujeres de Carla Guelfenbein, 141 p., ed. Alfaguara, Santiago de Chile et Barcelona.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / FEMINISME / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / LITTERATURE / EDITIONS ALFAGUARA

 

978842043759

Souvenir : 

420 Avec Carla Guelfenbein

CHRONIQUES, Non classé, ROMAN CHILIEN

Alexandro JODOROWSKY

CHILI / FRANCE /MONDE

 

 

JODOROWSKY, Alexandro

Alejandro / Alexandro Jodorowsky est né en 1929 à Tocopilla au nord du Chili. Venu à Paris pour des études de médecine, il ttravaille avec le mime Marceau et écrit son premier scénario de bande dessinée. Ensuite, résidant au Mexique, il crée une troupe de théâtre et tourne trois films, dont La montagne sacrée (1973) qui devient très vite un film culte. De retour à Paris, à partir des années 80, il partage son temps entre la bande dessinée, le cinéma, le roman et différentes traditions spirituelles qu’il associe.

 

Psychomagie.

204/2019

La médecine est-elle une science ou un art ? Quand il arrive qu’un guérisseur guérisse, car cela peut arriver, est-ce un miracle ou un tour de passe-passe ? Ce sont les premières questions que pose Alexandro Jodorowsky, génial touche à tout, littérature, cinéma, ésotérisme, qui aura passé sa vie à chercher et à faire profiter tout un chacun de ses découvertes qui, ne rejetant rien de ce qui existe, unit christianisme, bouddhisme, religions indiennes d’Amérique et magie.

 Après avoir clairement défini en à peine quelques pages ce qu’est la psychomagie, Alexandro Jodorowsky se livre à des réflexions multiples, universelles pourrait-on dire, qui, toutes, tournent autour de l’être humain et de son accomplissement. Une phrase pourrait résumer : « Il faut avoir conscience de ce que nous sommes. »

L’étendue des sujets abordés est immense, ils ont tous pour axe l’existence humaine, d’où, justement leur multiplicité. Son indépendance, qui n’est plus à souligner depuis bien longtemps, est absolue, ce qui n’empêche pas une certaine cohérence : il est, à 90 ans, parvenu à un très haut degré de perception, il en fait profiter. On peut, un peu par commodité, un peu par jeu, partir sur la piste de quelques-uns de ces thèmes, pas tous, on récrirait le livre !

GOUROU : Il avoue avoir un temps voulu l’être. Il l’a été, mais comme personnage, dans son film La Montagne sacrée. Il ne l’a jamais été dans la réalité, et aujourd’hui moins que jamais. Il parle de certaines de ses expériences, il ouvre des pistes vers une meilleure connaissance de soi, mais Psychomagie est l’opposé exact de ces épouvantables manuels pour vaincre sa timidité ou réussir sa relation à autrui.

TAROT : Pour Alexandro Jodorowsky, le Tarot n’est surtout pas une divination de l’avenir, mais l’analyse du présent.  « M’installerai-je à Madrid ou à Barcelone ? », lui demande un consultant. L’essentiel est de trouver par les cartes la cause de l’hésitation.

GRATUITÉ : Ce qui a de la valeur doit être gratuit. Faire payer (un conseil, une consultation, une aide quelconque) revient à détruire l’objet du paiement. Cette notion revient constamment dans le livre et elle est pratiquée, pendant des années Jodorowsky a donné à Paris des consultations hebdomadaires autour du Tarot sans prendre un franc ou un euro.

RELIGIONS : Elles ne sont pas à rejeter, puisqu’elles existent et qu’elles influencent une bonne partie des populations, en réalité elles ne sont qu’une et doivent être considérées comme une parcelle de vérité, la seule religion est l’univers dont chacun de nous est une partie. Les manifestations de la religion, que sont miracles, ou apparitions dans le christianisme, sont des bizarreries intéressantes, à observer, mais ne font en rien avancer notre connaissance (de l’univers et de soi-même).

On pourrait trouver d’autres têtes de chapitres, beaucoup d’autres. Le plus frappant, dans ses propos, c’est la distance, admirable chez un homme « normal » ou « ordinaire », que prend Alexandro Jodorowsky avec tout, la science, l’ésotérisme, la vie et la mort, et même la magie, qui est au centre de tous ces propos. Il est parfois un peu difficile de le suivre sans réagir : le monde futuriste, hyper technologique qu’il voit à peu près idéal, semble en contradiction avec ses aspirations spirituelles, mais du moment qu’en fin de compte c’est l’esprit qui s’imposera, on lui pardonnera bien volontiers ! D’ailleurs, peut-on seulement imaginer un Jodorowsky sans délires ? C’est pour ça aussi qu’on l’aime !

Si on trouve parfois qu’il va un peu loin, quelques lignes plus tard on se remet à accepter ce qui nous est dit, le dialogue avec le maître est constant, riche et nuancé. On en ressort inévitablement enrichi. Il pourrait nous écraser par la force de ses conceptions, et non, sa bienveillance est là, il nous met en confiance.

« Nous n’avons pas besoin de contes de fées », nous sommes adultes, la Bible ou le Coran peuvent même être dangereux. La vérité est en soi. Je suis persuadé qu’elle est aussi dans Psychomagie !

Psychomagie de Alexandro Jodorowsky, traduit de l’espagnol par Nelly Lhermillier, éd. Albin Michel, 267 p., 17 €..

à À noter la prochaine sortie du nouveau film d’Alejandro Jodorowsky Psychomagie. Un art pour guérir.

Alexandro Jodorwsky en espagnol : Psychomagia, ed. Siruela, Madrid.

MOTS CLES : PSYCHOLOGIE / RELIGIONS/ SOCIETES / ROMAN CHILIEN / EDITIONS ALBIN MICHEL.

JODOROWSKY, Alexandro Psychomagie

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
ROMAN D'AMERIQUE CENTRALE

Eduardo HALFON

GUATEMALA

HALFON, Eduardo

Eduardo Halfon est né en 1971 à Ciudad de Guatemala. Après des études d’ingénieur il  s’est consacré à la littérature, qu’il a enseignée dans son pays. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans dont plusieurs sont été primés.

Deuils.

2017/2018

En général Eduardo Halfon, né un peu par hasard au Guatemala dans une famille d’origine libanaise d’un côté et polonaise de l’autre, parle dans ses romans de ses origines et de ses proches. Dans ce nouveau livre, il revient sur un épisode mystérieux, devenu tabou pour ses parents, la mort d’un oncle, à cinq ans, de laquelle on refuse de parler. L’enquête qu’il décide de mener ouvre la porte à un récit  d’une extraordinaire richesse.

Certains secrets, ou semi-secrets de famille vous poursuivent pendant des années, justement parce que ce sont des secrets ou des semi-secrets. Ce qu’on ne sait pas prend une place infiniment plus importante que ce que l’on sait ou que l’on croit savoir. Salomón, le frère aîné du père d’Eduardo, est mort à cinq ans, noyé dans le lac Amatitlán au Guatemala où résidait la famille à l’époque. C’est ce qui se dit dans la famille, mais jamais personne ne rajoute rien sur le sujet. Les enfants connaissaient le drame, mais le nom même de Salomón était interdit.

Depuis, la famille a beaucoup changé de lieux, entre le Guatemala, le Mexique et les États-Unis. Des années plus tard, adulte, Eduardo revient près du lac pour tenter, sinon de savoir, du moins d’imaginer l’épisode lointain de la mort de l’enfant.

À nouveau sur les lieux où  il a passé quelques anneées, Eduardo laisse s’exhaler ses souvenirs  d’enfance et d’adolescence et des personnages qui l’ont marqué, le vieux don Isidoro, inlassable conteur, un des grands pères, édenté à la suite de séjours dans plusieurs camps de concentration, l’autre passionné par l’histoire de l’aviation, qui laisse totalement indifférents Eduardo et son jeune frère lui reviennent. Un souvenir lointain en entraîne un autre plus récent, qui lui fait penser à un autre moment de sa vie de jeune homme. C’est ainsi que se tisse un réseau de sensations floues ou précises qui mettent en perspective passé et présent. La distance que prend naturellement Eduardo Halfon est remarquable : malgré sa proximité avec ses proches victimes du nazisme, il rejette tout militantisme, tout excès : tout n’est qu’humain dans ses évocations et les sentiments qui en ressortent n’en sont que plus forts. La visite ‒ qui lui est imposée ‒ d’un camp, au-delà du malaise causé par le côté « touristique », devient un parcours vers la connaissance personnelle plus que purement historique.

Dans cette famille où l’on parle presque indifféremment arabe, français, espagnol ou hébreu (« une langue est un scaphandre », dit l’auteur), les souvenirs eux aussi semblent éparpillés, comme des flashes, une image fuyante remplacée par une autre, photos de femmes en bikini, dans l’usine tenue un temps par son père en Floride, ou une place déserte sous la pluie dans un village guatémaltèque, à mille lieues des images riantes destinées aux touristes.

Cette quête d’un passé familial mystérieux parce que refusé aux générations suivantes donne lieu à une promenade sereine malgré tout, à une redécouverte entre la « grande » histoire, tragique pour la famille de l’auteur, et les mille faits personnels, sans importance apparemment, qui constituent le passé de tout être humain, les relations fluctuantes avec son frère, plus jeune de quatorze mois, par exemple.

On ne peut être que séduit par cette langue simple mais prenante, par ces sauts dans le temps et les lieux, par les révélations, fiables ou pas. Eduardo Halfon prouve là que l’on peut faire une grande œuvre avec des petits riens, ou ce qui peut passer pour tel.

 

Deuil, traduit de l’espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg, éd. Quai Voltaire, 160 p., 15,80€.

Eduardo Halfon en espagnol : Mañana nunca le hablamos / Monasterio / Signor Hoffmann / La pirueta, ed. Pre Textos, Valencia.

Saturne, Meet, Saint-Nazaire / La pirouette / Monastère / Signor Hoffmann / Le boxeur polonais, éd. Quai Voltaire.

 

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS QUAI VOLTAIRE.

Deuils

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org