CHRONIQUES

Angélica GORODISCHER

ARGENTINE

GORODISCHER, Angélica

Née en 1928 à Buenos Aires, Angélica Gorodischer, considérée en Amérique latine comme un des auteurs les plus riches, au même titre que Jorge Luis Borges par exemple. Elle a publié une trentaine d’œuvres, romans ou nouvelles, souvent teintées de fantastique et de science fiction.

 

 

Kalpa Imperial

1983 / 2017

En 1984, je demandais à une amie argentine, elle-même romancière, ce qui se publiait d’intéressant dans son pays. Elle me donna quelques titres et termina sa lettre en me parlant d’un « roman qui dépasse tous les autres, et de loin », Kalpa Imperial. Je n’ai jamais réussi à me le procurer (sa diffusion a été assez réduite en Europe). Et voilà que trente ans plus tard, miracle !, un éditeur français le propose en traduction !

À la manière de la série télévisée à succès Game of Thrones, mais avec vingt-cinq ans d’avance et bien plus de nuances, Angélica Gorodischer crée un empire d’inspiration médiévale, mais tout est infiniment plus fin, plus intrigant… et plus drôle.

D’abord, il y a le narrateur, tellement omniscient qu’il en est un tant soit peu irritant parfois, surtout quand, condescendant, il nous prend pour des ânes bâtés, et aussi quand il passe à d’autres moments son temps à douter. L’ennui, c’est qu’on est bien obligés de lui céder, il sait tout en effet, et le raconte fort bien.

Défilent devant nous la création, en partant de rien, de cet Empire Infini, les aléas de sa construction, aléas généralement bassement humains et les inévitables erreurs qui le renforceront ou qui conduiront à sa déchéance.

Défilent les personnalités de certains Empereurs ou Impératrices (même s’il sait tout, le narrateur ne peut tous les citer, ils sont si nombreux). D’eux tout dépend, ils sont des symboles, mais de simples humains. On entrevoit quelques manants, des conseillers, parfois même honnêtes, des artistes, agités du bocal ou purs génies.

Peut-on parler de fantasy, de fantastique, de merveilleux ? Oui, mais non. Kalpa Imperial est bien plus ‒ et mieux ‒ que tout cela, une création gigantesque mais à taille humaine, qui fait rêver, penser, sourire (des sourires aux nuances infinies), qui nous sort de notre misérable monde pour mieux nous y replonger : un délicieux vertige.

Sous un aspect souvent absurde (un Empereur ascète qui, dans le but sincère de faire régner le Bien, fait exécuter tous ses fonctionnaires), il ressemble au nôtre, ce monde « imaginaire » ! Pouvoir, censure, gloire et oubli, religions, (in)justice, mais également bon sens, générosité, simplicité, font de cette création unique une source de réflexions qui touchent directement chaque lecteur.

On a souvent du mal à se convaincre que ces pages ont été écrites il y a plus de trente ans, tant elles sont en prise directe avec ce que nous vivons dans l’actualité. Un racisme discret envers les peuplades du sud (tiens donc !) est universellement accepté dans le nord, par tous, puissants et gens du peuple. On finira bien, en accompagnant un des personnages, par découvrir ces contrées du sud, au fond assez semblables à l’Empire officiel, la grande différence est que, dans ce sud défavorisé, personnage et lecteur prennent conscience de l’inutilité du luxe répandu dans le nord.

D’une légende dont la moralité est universelle à l’Histoire recréée de l’Empire, de la chronique impériale à l’anecdote qui accompagne inévitablement les hauts faits du pouvoir, Angélica Gorodischer survole un pays imaginaire plus vrai que ceux dans lesquels nous vivons et fait revivre à son lecteur ce qui ne s’est jamais produit ! Aussi prodigieux que les faits rapportés !

Kalpa Imperial de Angélica Gorodischer, traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne, éd. La Volte, 256 p., 20 €.

Angélica Gorodischer en espagnol : Kalpa Imperial, ed. Martínez Roca, Madrid et ed. Gigalesh, Barcelone / Bajo las jubeas en flor, ed. Ultramar, Barcelone/ Opus Dos, ed. Ultramar / Trafalgar, ed. Orbis, Barcelone.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / FANTASTIQUE / SOCIETES / HUMOUR / EDITIONS LA VOLTE

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Rubén GALLO

MEXIQUE / ÉTATS-UNIS

Né au Mexique, Rubén Gallo enseigne la littérature latino-américaine à l’Université de Princeton. il a publié en français plusieurs ouvrages sur les rapports entre l’Amérique latine et l’Europe.

 

 

GALLO, Rubén (2)

 

Proust latino

2016 / 2019

Marcel Proust est très peu sorti de France : un ou deux voyages « culturels » pour voir des tableaux ou des cathédrales. Même Cabourg-Balbec lui semblait bien loin de Paris. Mais, toujours très sociable, il s’est fait de nombreuses relations avec des étrangers cultivés, fascinés par la Ville Lumière. Parmi eux, des Latino-Américains.

Cette étude documentée, précise, commence par un tableau de cette mode, pas des plus positives, du personnage « sud-américain », connu sous le nom de rastaquouère qu’on trouve chez Offenbach, Feydeau et même déjà chez Voltaire. Or les amis de Proust sont très éloignés de ces caricatures.

Le tout premier, on le sait, est Reynaldo Hahn, un homme très cultivé parlant quatre langues, compositeur un peu trop négligé de nos jours, dont les oeuvres pourtant sont d’une grande élégance. Reynaldo Hahn était né à Caracas, mais il n’avait que trois ans quand une révolution chassa sa famille du Venezuela. Son père était d’origine allemande, sa mère d’origine espagnole, alors quelle était la nationalité profonde de Reynaldo ? C’est ce qu’analyse très finement Rubén Gallo.

On connait bien la relation entre Marcel et Reynaldo, mais Proust avait d’autres rapports avec l’Amérique latine, infiniment moins connus. Par exemple, on sait qu’il était un grand maniaque dans les détails minutieux de son quotidien, il surveillait également de très près l’état de sa fortune, qui n’était pas négligeable, et il s’intéressait méticuleusement à ses actions boursières, les latino-américaines en particulier. On était au moment du développement colonial de la France et ces nouvelles entreprises minières, avec leur intitulé exotique, semblaient le faire rêver, un rêve qui se révélera fort malheureux : acheter des actions de la compagnie des tramways de Mexico courant 1910 alors que la révolution, qui va durer dix ans, commence en novembre, revendre celles qui lui restent et qui ont perdu presque toute leur valeur vers 1920, quand elle vont remonter, les violences s’étant calmées, tout cela s’avère « désastreux » (c’est lui qui l’écrit) pour son portefeuille.

Il arrive parfois à Rubén Gallo de s’égarer un peu (l’analyse de Ciboulette, qui n’a tout de même pas la profondeur célébrée dans une longue parenthèse), mais il nous apprend tellement de choses sur ces Latinos, pas toujours bien acceptés dans les salons parisiens qu’on lui pardonne volontiers ces légers dérapages.

Amant (Reynaldo Hahn), ami (l’Argentin Gabriel de Yturri), référence intellectuelle (José María de Heredia), jeune critique et admirateur (Ramon Fernandez, le père de Dominique) se succèdent. Tous ont un même double souci : la France m’aime-t-elle ? Que puis- je lui offrir ? Rubén Gallo a une vision panoramique, assez proche, au fond, de celle de Marcel Proust lui-même : à la fois l’ensemble d’une société à un moment précis où tout est en train de basculer, et le rôle de l’homme, de l’humain, au cœur de ce bouleversement. Conclusion : la mémoire est LE salut.

Proust latino de Rubén Gallo, traduit de l’anglais par Cécile Magné, éd. Buchet-Chastel, 304 p., 22 €.

Rubén Gallo en français : Chroniques littéraires d’une mégalopole baroque, éd. Autrement /  Freud au Mexique, éd. Campagne Première / L’atelier du roman: conversation à Princeton (conversation avec Mario Vargas Llosa, éd. Gallimard *

* cf. chronique sur AnnA

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / HISTOIRE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS BUCHET-CHASTEL

GALLO, Rubén Proust latino

V.O.

Carla GUELFENBEIN

 

La estación de las mujeres

 

 

418 Carla Guelfenbein

 

Le titre est clair, c’est un roman sur la femme, dédié aux grands-mères, à la mère et à la fille de l’auteure. Une demi-douzaine de femmes sont les protagonistes. Si elles sont au premier plan dans le roman, elles sont toutes dans l’ombre dans leur réalité, dans l’attente d’une phase prochaine de leur vie, mais enchaînées à l’attente.

Carla Guelfenbein mêle avec adresse personnages fictif et réels, époque présente avec plusieurs passés plus ou moins lointains pour composer une œuvre chorale de dimension modeste, ce qui renforce l’intimité que nous sommes amenés à partager avec elles.

Margarita finit par réagir face aux infidélités de Jorge, son mari, qui ne dédaigne pas de s’offrir des escapades, généralement avec une de ses étudiantes. Doris qui elle aussi souffre par la faute d’amours compliquées (elle est l’amante de Gabriela Mistral qui la néglige trop souvent), s’échappe au moins temporairement par une folle nuit partagée avec une ancienne amie, Anne, jeune fille paumée, découvre enfin la vérité sur sa naissance.

Les trames, qui s’entrecroisent, peuvent au début sembler assez banales, apparence trompeuse : les rapports qu’elles ont entre elles, puis les nœuds qui se forment, créent une atmosphère commune, soutenue par un style à la fois serré et léger, Carla Guelfenbein domine parfaitement la manière de faire avancer ces histoires individuelles qui deviennent une histoire féminine unique.

Elle a eu une autre bonne idée, celle de parsemer son texte de citations de l’artiste nord-américaine Jenny Holtzer et même de proposer une photo d’un banc installé au Barnard College de l’Université Columbia à New York.

Ces femmes ont, on l’a dit, un point commun, l’attente, mais en se prenant en main, elles font éclater le carcan, sans violence, presque sans s’en rendre compte sur le coup, ce n’est qu’à la fin, bien après le lecteur, qu’elles seront conscientes du chemin parcouru dans le bon sens.

Le féminisme peut être violent, celui de Carla Guelfenbein se fait en douceur, mais fermement et le spectacle pour le lecteur est réjouissant et tellement optimiste. Vous aurez peut-être remarqué que je n’ai utilisé le mot « lecteur » qu’au masculin, ce n’était pas une négligence : étant lecteur, pas lectrice, je me suis néanmoins senti complètement concerné par ce roman de femme, sur les femmes, autour des femmes. Un livre dont on devrait rendre la lecture obligatoire à tous les machos !

La estación de las mujeres de Carla Guelfenbein, 141 p., ed. Alfaguara, Santiago de Chile et Barcelona.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / FEMINISME / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / LITTERATURE / EDITIONS ALFAGUARA

 

978842043759

Souvenir : 

420 Avec Carla Guelfenbein

CHRONIQUES, Non classé, ROMAN CHILIEN

Alexandro JODOROWSKY

CHILI / FRANCE /MONDE

 

 

JODOROWSKY, Alexandro

Alejandro / Alexandro Jodorowsky est né en 1929 à Tocopilla au nord du Chili. Venu à Paris pour des études de médecine, il ttravaille avec le mime Marceau et écrit son premier scénario de bande dessinée. Ensuite, résidant au Mexique, il crée une troupe de théâtre et tourne trois films, dont La montagne sacrée (1973) qui devient très vite un film culte. De retour à Paris, à partir des années 80, il partage son temps entre la bande dessinée, le cinéma, le roman et différentes traditions spirituelles qu’il associe.

 

Psychomagie.

204/2019

La médecine est-elle une science ou un art ? Quand il arrive qu’un guérisseur guérisse, car cela peut arriver, est-ce un miracle ou un tour de passe-passe ? Ce sont les premières questions que pose Alexandro Jodorowsky, génial touche à tout, littérature, cinéma, ésotérisme, qui aura passé sa vie à chercher et à faire profiter tout un chacun de ses découvertes qui, ne rejetant rien de ce qui existe, unit christianisme, bouddhisme, religions indiennes d’Amérique et magie.

 Après avoir clairement défini en à peine quelques pages ce qu’est la psychomagie, Alexandro Jodorowsky se livre à des réflexions multiples, universelles pourrait-on dire, qui, toutes, tournent autour de l’être humain et de son accomplissement. Une phrase pourrait résumer : « Il faut avoir conscience de ce que nous sommes. »

L’étendue des sujets abordés est immense, ils ont tous pour axe l’existence humaine, d’où, justement leur multiplicité. Son indépendance, qui n’est plus à souligner depuis bien longtemps, est absolue, ce qui n’empêche pas une certaine cohérence : il est, à 90 ans, parvenu à un très haut degré de perception, il en fait profiter. On peut, un peu par commodité, un peu par jeu, partir sur la piste de quelques-uns de ces thèmes, pas tous, on récrirait le livre !

GOUROU : Il avoue avoir un temps voulu l’être. Il l’a été, mais comme personnage, dans son film La Montagne sacrée. Il ne l’a jamais été dans la réalité, et aujourd’hui moins que jamais. Il parle de certaines de ses expériences, il ouvre des pistes vers une meilleure connaissance de soi, mais Psychomagie est l’opposé exact de ces épouvantables manuels pour vaincre sa timidité ou réussir sa relation à autrui.

TAROT : Pour Alexandro Jodorowsky, le Tarot n’est surtout pas une divination de l’avenir, mais l’analyse du présent.  « M’installerai-je à Madrid ou à Barcelone ? », lui demande un consultant. L’essentiel est de trouver par les cartes la cause de l’hésitation.

GRATUITÉ : Ce qui a de la valeur doit être gratuit. Faire payer (un conseil, une consultation, une aide quelconque) revient à détruire l’objet du paiement. Cette notion revient constamment dans le livre et elle est pratiquée, pendant des années Jodorowsky a donné à Paris des consultations hebdomadaires autour du Tarot sans prendre un franc ou un euro.

RELIGIONS : Elles ne sont pas à rejeter, puisqu’elles existent et qu’elles influencent une bonne partie des populations, en réalité elles ne sont qu’une et doivent être considérées comme une parcelle de vérité, la seule religion est l’univers dont chacun de nous est une partie. Les manifestations de la religion, que sont miracles, ou apparitions dans le christianisme, sont des bizarreries intéressantes, à observer, mais ne font en rien avancer notre connaissance (de l’univers et de soi-même).

On pourrait trouver d’autres têtes de chapitres, beaucoup d’autres. Le plus frappant, dans ses propos, c’est la distance, admirable chez un homme « normal » ou « ordinaire », que prend Alexandro Jodorowsky avec tout, la science, l’ésotérisme, la vie et la mort, et même la magie, qui est au centre de tous ces propos. Il est parfois un peu difficile de le suivre sans réagir : le monde futuriste, hyper technologique qu’il voit à peu près idéal, semble en contradiction avec ses aspirations spirituelles, mais du moment qu’en fin de compte c’est l’esprit qui s’imposera, on lui pardonnera bien volontiers ! D’ailleurs, peut-on seulement imaginer un Jodorowsky sans délires ? C’est pour ça aussi qu’on l’aime !

Si on trouve parfois qu’il va un peu loin, quelques lignes plus tard on se remet à accepter ce qui nous est dit, le dialogue avec le maître est constant, riche et nuancé. On en ressort inévitablement enrichi. Il pourrait nous écraser par la force de ses conceptions, et non, sa bienveillance est là, il nous met en confiance.

« Nous n’avons pas besoin de contes de fées », nous sommes adultes, la Bible ou le Coran peuvent même être dangereux. La vérité est en soi. Je suis persuadé qu’elle est aussi dans Psychomagie !

Psychomagie de Alexandro Jodorowsky, traduit de l’espagnol par Nelly Lhermillier, éd. Albin Michel, 267 p., 17 €..

à À noter la prochaine sortie du nouveau film d’Alejandro Jodorowsky Psychomagie. Un art pour guérir.

Alexandro Jodorwsky en espagnol : Psychomagia, ed. Siruela, Madrid.

MOTS CLES : PSYCHOLOGIE / RELIGIONS/ SOCIETES / ROMAN CHILIEN / EDITIONS ALBIN MICHEL.

JODOROWSKY, Alexandro Psychomagie

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
ROMAN D'AMERIQUE CENTRALE

Eduardo HALFON

GUATEMALA

HALFON, Eduardo

Eduardo Halfon est né en 1971 à Ciudad de Guatemala. Après des études d’ingénieur il  s’est consacré à la littérature, qu’il a enseignée dans son pays. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans dont plusieurs sont été primés.

Deuils.

2017/2018

En général Eduardo Halfon, né un peu par hasard au Guatemala dans une famille d’origine libanaise d’un côté et polonaise de l’autre, parle dans ses romans de ses origines et de ses proches. Dans ce nouveau livre, il revient sur un épisode mystérieux, devenu tabou pour ses parents, la mort d’un oncle, à cinq ans, de laquelle on refuse de parler. L’enquête qu’il décide de mener ouvre la porte à un récit  d’une extraordinaire richesse.

Certains secrets, ou semi-secrets de famille vous poursuivent pendant des années, justement parce que ce sont des secrets ou des semi-secrets. Ce qu’on ne sait pas prend une place infiniment plus importante que ce que l’on sait ou que l’on croit savoir. Salomón, le frère aîné du père d’Eduardo, est mort à cinq ans, noyé dans le lac Amatitlán au Guatemala où résidait la famille à l’époque. C’est ce qui se dit dans la famille, mais jamais personne ne rajoute rien sur le sujet. Les enfants connaissaient le drame, mais le nom même de Salomón était interdit.

Depuis, la famille a beaucoup changé de lieux, entre le Guatemala, le Mexique et les États-Unis. Des années plus tard, adulte, Eduardo revient près du lac pour tenter, sinon de savoir, du moins d’imaginer l’épisode lointain de la mort de l’enfant.

À nouveau sur les lieux où  il a passé quelques anneées, Eduardo laisse s’exhaler ses souvenirs  d’enfance et d’adolescence et des personnages qui l’ont marqué, le vieux don Isidoro, inlassable conteur, un des grands pères, édenté à la suite de séjours dans plusieurs camps de concentration, l’autre passionné par l’histoire de l’aviation, qui laisse totalement indifférents Eduardo et son jeune frère lui reviennent. Un souvenir lointain en entraîne un autre plus récent, qui lui fait penser à un autre moment de sa vie de jeune homme. C’est ainsi que se tisse un réseau de sensations floues ou précises qui mettent en perspective passé et présent. La distance que prend naturellement Eduardo Halfon est remarquable : malgré sa proximité avec ses proches victimes du nazisme, il rejette tout militantisme, tout excès : tout n’est qu’humain dans ses évocations et les sentiments qui en ressortent n’en sont que plus forts. La visite ‒ qui lui est imposée ‒ d’un camp, au-delà du malaise causé par le côté « touristique », devient un parcours vers la connaissance personnelle plus que purement historique.

Dans cette famille où l’on parle presque indifféremment arabe, français, espagnol ou hébreu (« une langue est un scaphandre », dit l’auteur), les souvenirs eux aussi semblent éparpillés, comme des flashes, une image fuyante remplacée par une autre, photos de femmes en bikini, dans l’usine tenue un temps par son père en Floride, ou une place déserte sous la pluie dans un village guatémaltèque, à mille lieues des images riantes destinées aux touristes.

Cette quête d’un passé familial mystérieux parce que refusé aux générations suivantes donne lieu à une promenade sereine malgré tout, à une redécouverte entre la « grande » histoire, tragique pour la famille de l’auteur, et les mille faits personnels, sans importance apparemment, qui constituent le passé de tout être humain, les relations fluctuantes avec son frère, plus jeune de quatorze mois, par exemple.

On ne peut être que séduit par cette langue simple mais prenante, par ces sauts dans le temps et les lieux, par les révélations, fiables ou pas. Eduardo Halfon prouve là que l’on peut faire une grande œuvre avec des petits riens, ou ce qui peut passer pour tel.

 

Deuil, traduit de l’espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg, éd. Quai Voltaire, 160 p., 15,80€.

Eduardo Halfon en espagnol : Mañana nunca le hablamos / Monasterio / Signor Hoffmann / La pirueta, ed. Pre Textos, Valencia.

Saturne, Meet, Saint-Nazaire / La pirouette / Monastère / Signor Hoffmann / Le boxeur polonais, éd. Quai Voltaire.

 

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS QUAI VOLTAIRE.

Deuils

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

 

ROMAN CHILIEN

Pedro LEMEBEL

CHILI

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Né à Santiago en 1952, décédé en 2015, militant homosexuel, il est avant tout connu pour ses chroniques, irrévérencieuses, acides et extrêmement drôles, qui s’attaquaient à toute forme d’autorité. Les romans (dont un seul a été traduit en France confirment son immense talent d’écrivain.

 

Je tremble, ô matador

2001/2004

 

Dès les premières lignes, on est happés par les mots, les phrases et les images. Il ne nous reste plus qu’à nous laisser emporter : le narrateur / narratrice, travesti vieillissant et folle flamboyante, nous conduit au cœur de son univers fait du quotidien le plus prosaïque et des fantasmes les plus débridés.

Pedro Lemebel est chilien. Artiste plasticien et chroniqueur dont les textes sont très suivis en Amérique par un public de fidèles, il a aussi touché au cinéma. Je tremble, ô matador est son premier roman publié, le seul pour le moment. L’œuvre et l’homme sont évidemment inclassables, comme l’est ce récit délirant, qui serait d’une simplicité toute classique s’il n’y avait cette façon de s’exprimer de la Folle, personnage déchiré et déchirant, insupportable et attachant.

Nous sommes en 1986 à Santiago, le régime de Pinochet, en place depuis déjà plus de douze ans, commence à vaciller tout en restant extrêmement dangereux. Notre travesti vaincu par la vie tombe amoureux (sans grand espoir) de Carlos, un jeune homme beau comme un dieu qui, malgré sa discrétion, se révèle très vite être un militant anti Pinochet. Il se crée entre eux une très belle relation humaine, au sujet de laquelle aucun des deux n’est dupe, qui a pour épicentre la confiance, une confiance totale et aveugle qui n’exclut pas les questions : jusqu’où ira l’engagement de Carlos, jusqu’où ira le silence de la Folle, que ressentira chacun des deux pour l’autre.

Malgré la gravité du sujet, rien n’est profondément dramatique dans les mots du travesti amateur de chansons à la guimauve : il suffit d’adapter ce que disent ces chansons à la réalité et faire de sa vie un mélo plein de larmes et de petits oiseaux, comme la nappe qu’il vient de broder et qui est son chef d’œuvre. L’amour impossible devient un superbe espoir qui ne finira jamais, et la dictature une farce grotesque dans laquelle le général tyran n’est qu’un fantoche ridicule manipulé par sa femme. Car l’autre pan du roman, le contrepoint qui fait aussi verser des larmes, mais de rire cette fois, ce sont les épisodes qui se passent dans l’intimité du couple Pinochet. On y voit un pauvre homme soûlé par les bavardages stupides et vides de son épouse, doña Lucía.  Mme Pinochet sait tout, décide de tout, assistée quand même par les conseils avisés de son couturier : par exemple, mettre de la couleur sur les uniformes tristounets des militaires redonnerait sûrement le moral à un pays en pleine déprime, qui, ainsi, pourrait repartir d’un bon pied. Le vrai dictateur, c’est elle, et on finit par plaindre son malheureux mari ! Comment mieux rendre absurde une réalité aussi cruelle.

Constamment Lemebel nous fait changer d’univers, d’ambiance, de sentiments, et les personnages principaux, même s’ils n’ont a priori rien de commun avec nous deviennent forcément proches du lecteur.

La traduction d’un texte aussi fulgurant ressemblait à une gageure. Alexandra Carrasco a pourtant totalement réussi ce qui paraissait impossible : on retrouve dans le texte français non seulement les mots et les images, mais aussi l’esprit subtil et excessif de l’original.

Un seul regret, pour l’instant, c’est le seul roman de Pedro Lemebel. Un éditeur français pourrait envisager une traduction de ses chroniques…

 

Je tremble, ô matador, traduit de l’espagnol (Chili) par Alexandra Carrasco, éd. Denoël, 2004 et 10/18, 2007.

 

Pedro Lemebel en espagnol : Tengo miedo, torero, Anagrama, Barcelone, Loco afán (chroniques), Anagrama, Barcelone.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / ROMANCIERS CHILIENS / DICTATURE.

 

 

 

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

 

ROMAN BRESILIEN

Guiomar de GRAMMONT

BRÉSIL

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GUIOMAR DE GRAMMONT est née à Ouro Preto EN 1963. Universitaire dans sa ville natale, elle est auteure de romans, de pièces de théâtre, historienne et philosophe. Son roman O fruto de vosso ventre a obtenu le Prix Casa de las Américas (Cuba) en 1995.

 Les ombres de l’Araguaia.                             

2015 / 2017

 

Brésil, années 70, la dictature militaire semble devoir durer toujours. Un groupe d’étudiants utopistes tente de reproduire le modèle cubain : installer dans l’État de Pará, au Nord-Ouest du pays, une guérilla qui convaincrait les paysans de participer à une lutte qui mettrait fin aux injustices. Le bilan sera impitoyable pour les jeunes gens. Bien des années plus tard la sœur d’un des participants disparus tente de retrouver la trace de son frère disparu.

Ce serait une famille normale s’il ne manquait le fils, Leonardo. Étudiant et militant, il était passé très vite à la clandestinité et avait disparu. Le père se réfugie dans le silence et dans l’invention de jouets pour sa fille Sofia, la mère Luisa dans le souvenir et l’espoir de son retour et Sofia, encore enfant, grandit en apprenant tout doucement le sens du mot absence : le vide, me manque, mais aussi comme une présence en négatif qui finit par perturber son existence d’adolescente puis de jeune adulte. À la mort du père, en 1992, vingt ans après la disparition de Leonardo, elle ne peut que reprendre les vagues recherches entamées des années plus tôt.

Une soixantaine d’étudiants transformés en guérilleros dans la forêt amazonienne, entre cinq et dix mille militaires chargés de les éliminer, voilà la réalité historique qui est le fond du roman de Guiomar de Grammont ; une impressionnante inégalité des forces, des violences pratiquées des deux côtés, exploitées pour déstabiliser l’adversaire ; et, à la fin, la presque totalité des guérilleros tués par l’armée. Telle est la Guérilla de l’Araguaia dans toute sa brutalité.

Sofia a récupéré de façon peu claire un cahier : deux voix, une masculine et une féminine, racontent la vie quotidienne des jeunes utopistes, leur générosité, leur espoir de convaincre les paysans voisins de l’utilité de leur lutte, les dangers naturels et humains, et aussi, sous-entendu mais omniprésent dans l’esprit de Sofia et celui du lecteur qui le connaissent d’avance, le dénouement sanglant et l’oubli : qui connaît encore au Brésil cette dérisoire épopée ? Tout a été fait pour que soit oubliée la longue période de dictature subie par le pays et ses conséquences.

La grande habileté de Guiomar de Grammont est d’avoir fait alterner l’enquête de Sofia dans diverses régions brésiliennes et même à Cuba avec les longues citations du mystérieux cahier qui plonge au même titre Sofia et le lecteur dans la réalité des entraînements au cœur de la forêt équatoriale et dans les horreurs de la répression.

Le thriller que constitue la quête de Sofia prend une profondeur de tragédie, plus il avance, plus s’accentue la sensation du vide laissé par Leonardo et sa compagne. Guiomar de Grammont ne néglige aucun personnage, même secondaire : elle nous fait partager, dans un style à la fois assuré et délicat, sensible, l’esprit des parents du disparu et surtout de Sofia, parvenant à mettre sur un plan d’égalité les violences causées par l’Histoire et les pensées, les sentiments, la noblesse et les faiblesses de simples personnes qui toutes sont des victimes directes ou non.

Avec cette enquête historique mais profondément humaine, Guiomar de Grammont non seulement réussit un roman émouvant, elle donne surtout une leçon d’histoire et d’humanité.

Les ombres de l’Araguaia , traduit du portugais (Brésil) par Danielle Schramm, éd. Métailié, 240 p., 18 €.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / DICTATURE / FORÊT VIERGE / ROMANCIERS BRESILIENS

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Souvenir :

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PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org