CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Gabriel GARCÍA MÁRQUEZ

COLOMBIE

Gabriel García Márquez est né en 1927 à Aracataca, en Colombie et mort à Mexico en 2014. Prix Nobel de Littérature en 1982, homme politiquement engagé, il a publié une dizaine de romans, des nouvelles, des scénarios de cinéma, des essais et une grande quantité d’articles dans des journaux et des revues en Amérique et en Europe.

Le scandale du siècle

2018 / 2022

Pendant de très longues années, Gabriel García Márquez a été journaliste. À 25 ans, il devait une chronique régulière au journal local en cherchant son inspiration essentiellement dans les potins locaux ou internationaux. Parfois c’est un reportage plus long, sur une coutume régionale, sur un personnage qui mérite un coup de  projecteur.

Il peut arriver qu’à la lecture d’un article écrit dans les années 50, on croie deviner un lien, très, très léger, avec une scène de roman du futur auteur : serait-ce là une source d’« inspiration » ? Et pourquoi ne pas jouer, si on est lecteur des futurs romans, aux correspondances plus ou moins cachées entre ces chroniques et l’œuvre romanesque ? Voir apparaître, en 1954, le colonel Aureliano Buendía dans un article, 13 ans avant Cent ans de solitude est drôle ou troublant au choix.

La variété des sujets abordés n’est pas étonnante chez un Gabriel GarcíaMárquez : un fait divers particulièrement révélateur d’une société toute entière, une anecdote qui pourraient trouver leur place dans un de ses romans, le survol détaillé et souriant d’une année entière qui est en train de s’achever, tout est bon pour un papier qui forcément intéressera le lecteur de 1950 ou de 2022.

Après les sujets disons anecdotiques vient l’époque de la Révolution cubaine, et Gabo se lance dans des commentaires politiques auxquels il ne se risquait pas avant : Cuba, le Nicaragua, ce qui l’a toujours intéressé mais qui ne lui était pas particulièrement demandé par ses rédacteurs en chef peut enfin être exprimé, et son talent de narrateur se marie avec les ambiances historico-politiques. Publiée en 1978, la description de Cuba un peu après la Révolution est magistrale, d’une neutralité (l’objectivité existe-t-elle ?) remarquable venant d’un proche de Fidel Castro : le sujet de l’article est le début du blocus imposé par les États-Unis vu du point de vue de la population.

On le sait, les professeurs de littérature, les critiques littéraires ont une saine ou une fâcheuse tendance en analysant les textes (grands ou très mineurs) à débusquer des sens cachés ou autres symboles. Buñuel, ami de Gabo, s’en réjouissait au point, à partir d’un certain âge, de glisser avec son complice Jean-Claude Carrière des « symboles » tout à fait insensés, comme une tapette à souris qui claque en pleine demande en mariage, à moins que la souris décédée ne symbolise le sort funeste de la promise (pardon pour la digression). On se réjouit dans Le scandale du siècle de voir ce que pense un écrivain devenu célèbre de certains commentaires des gens lettrés. On y trouve même des commentaires pleins de doutes sur un phénomène (qui pour moi n’a jamais existé) qui touche de près notre grand écrivain, le pseudo réalisme magique (p. 321 ou p. 343, pour être précis). Gabriel García Márquez a une fois de plus parfaitement raison : un critique littéraire ou un professeur de littérature devrait savoir être modeste. Dans un autre article particulièrement intéressant (mais ils le sont tous !), publié en 1980, celui qui sera lauréat en 1982 du Prix Nobel de Littérature démonte quelques mécanismes autour de l’attribution de la récompense suprême.

L’auteur, lui, cumule toutes les qualités que peut avoir un écrivain : il a le sens du récit, l’anecdote la plus banale devient passionnante, il garde en permanence la distance par rapport à son sujet (même politique) pour rester crédible, fiable, il pratique un humour discret qui suggère une vérité profonde : rien de ce qu’on raconte, ou même qu’on vit, n’est au fond très essentiel, son style, que je qualifierais de simple si je ne craignais pas de le dévaloriser, tend ses textes au point de rendre impossible de les lâcher. La joie de lire devient une joie de vivre.

Le scandale du siècle, traduit de l’espagnol (Colombie) par Gabriel Iaculli, éd. Grasset, 443 p., 24 €.

Gabriel García Márquez en espagnol : El escándalo del siglo, ed. Penguin Random House.

En France les romans de Gabriel García Márquez sont publiés aux éditions Grasset.

MOTS CLES : COLOMBIE / MONDE / SOCIETES / HISTOIRE / HUMOUR / EDITIONS GRASSET.

Pour compléter la lecture de ce Scandale du siècle il est (presque) indispensable de lire ou relire Les adieux à Gabo et à Mercedes de leur fils, Rodrigo García (éd. Harper Collins). Mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Julia ALVAREZ

ÉTATS-UNIS / RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

Julia Alvarez est née à New York en 1950 mais a passé ses premières années en République dominicaine d’où est originaire sa famille. En 1960 sa famille doit s’exiler à nouveau et elle vit depuis aux États-Unis. Elle est l’auteure de recueils de poésie, d’essais, de roman s pour la jeunesse et de cinq romans.

Au-delà

2020 / 2022

Antonia, veuve depuis quelques mois, est aidée par ses trois sœurs dans le douloureux espoir de retrouver une vie plus « normale ». D’origine dominicaine, elle vit depuis l’enfance dans le nord-est des États-Unis. Elle était professeure de littérature, a la tête remplie de citations, elle militait dans diverses associations, elle était la femme, le complément de Sam, qu’est-elle désormais ? Mario, l’employé (sans papiers) et son voisin, un jeune Mexicain, lui offre bien involontairement l’occasion de se sentir à nouveau utile, mais est-ce suffisant ?

Le jour où trois de ses sœurs sont réunies pour fêter l’anniversaire d’Antonio, Izzy, la quatrième, n’arrive pas et ne répond plus au téléphone. Autrefois psychothérapeute, elle est à la retraite et marque depuis déjà pas mal de temps des signes de déséquilibre. Ses sœurs, quoique se sentant toujours proches d’elle, ont opté pour lui laisser son autonomie, sa liberté. Le problème pour Antonia, c’est son impression de perdre sa propre liberté face aux soucis qui s’ajoutent les uns aux autres, l’état mental d’Izzy, le statut de Mario et la petite amie mexicaine de Mario, Estela, enceinte, sans papiers, s’imposent tout d’un coup. Antonia va avoir à gérer tout cela. Elle joindra ses deux sœurs à la recherche de la troisième : laissera-t-elle Estela ou suivra-t-elle l’enquête depuis chez elle ?

La grande question que se pose Antonia et que pose Julia Alvarez est de savoir quelle place occupent chacune, chacun par rapport aux autres, à ses proches comme aux inconnus, quelle place et quel rôle tenir. Pour Antonia c’est le décès récent qui génère l’interrogation : tant qu’elle a été près de Sam, son mari, la question n’avait pas lieu d’être : elle était qui elle devait être, avec des rôles bien définis, la femme de…, la sœur de…, l’enseignante, etc., elle était où elle devait être. Le deuil remet tout en cause et les deux ou trois problèmes entremêlés lui permettent de se redéfinir.

Pour toute sorte de raisons, Antonia s’est très bien adaptée, intégrée à la vie nord-américaine. Mais ses racines latinas s’imposent sans cesse, ses rapports avec ses trois sœurs, des réactions imprévues qui refont surface, cette proximité qu’elle sent naturelle avec ce que les Nord-Américains appellent « les membres de sa communauté », ce qui veut dire les hispanophones, la faiblesse étant que cette « communauté », comme ils disent, n’est pas un bloc, il y a ceux qui sont intégrés et les illégaux.

Julia Alvarez a voulu un roman modeste : pas de grandes envolées, pas de situations exagérées, des personnages, loin d’être neutres ou pâlichons mais qui ne flirtent pas avec les extrêmes, et c’est très bien ainsi.
La réserve de l’intention et du propos est une des grandes qualités de cet Au-delà dont, malgré tout, il restera des traces dans la mémoire.

Au-delà, traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg, éd. La Croisée, 239 p., 20 €.

Julia Alvarez en anglais : Afterlife, ed. Algonquin, Chapel Hill.

Julia Alvarez en français : Au temps des papillons / Yo / Au nom de Salomé / Sauver le monde, éd. Métailié.

MOTS CLES : ETATS-UNIS / REPUBLIQUE DOMINICAINE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / FAMILLE / EXIL / EDITIONS LA CROISEE.

CHRONIQUES, V.O.

Clara OBLIGADO

ARGENTINE / ESPAGNE

Clara Obligado est née en 1950 à Buenos Aires. Depuis 1976 elle vit à Madrid, ayant dû fuir la dictature militaire. Elle anime es ateliers d’écriture. Elle est l’auteure d’essais (dont Una casa lejos de casa), de nouvelles, de microfiction et de cinq romans.

Una casa lejos de casa

2022

Cette autobiographie d’une lectrice argentine [1] exilée fait remonter à la surface, au présent, l’apprentissage d’une petite fille qui, dans les années 60 du XXème siècle, découvrait les plaisirs du vice impuni de Valery Larbaud : se choisir un héros, fût-il de bande dessinée, se plonger dans les délices d’un personnage récurrent créé par une Espagnole qu’on avait dû « traduire » en argentin et qui, elle aussi, s’exila, mais à Buenos Aires, fuyant le franquisme. Ces souvenirs ont ensuite pris un relief troublant, quand on a demandé à Clara Obligado d’écrire des romans pour la jeunesse.

Mais avant de passer à l’acte il lui a fallu du temps : l’éducation, les normes culturelles d’Argentine, puis de l’Espagne franquiste, lui avaient mis en tête une idée qui la bloquait : écrire est un geste masculin. Plusieurs de ses  aïeux avaient été des poètes reconnus, publiés, célébrés.

L’exil est une souffrance multiple, on le sait, cela a été dit et écrit sous des formes variées. Clara Obligado apporte pourtant une vision tellement personnelle, tellement « sentie » que le lecteur qui n’a pas connu physiquement cet état d’exilé, de métèque, l’absorbe, la fait sienne. Au-delà de la souffrance ressentie par l’auteure, se pose pour elle la question de l’acceptation de sa nouvelle vie : elle est arrivée à Madrid par hasard, ça aurait pu être le Mexique, Barcelone ou la Tanzanie : une fois installée dans un quartier central, arrivera-t-elle (voudra-t-elle ?) à s’approprier son nouveau cadre de vie, sa nouvelle ville ? Sa solution est créée par la littérature : en écrivant, se construit un pont entre ses deux pays, et aussi entre ses deux langues, le castillan d’Espagne et l’espagnol d’Argentine. Un pont très fragile, précaire, c’est ainsi qu’elle le qualifie, mais un lien véritable.

Pourtant la souffrance de l’exilée est toujours là, non exprimée directement, mais elle se sous-entend dans un pessimisme latent, dans une recherche, qui devient inutile, vaine, recherche de reconnaissance, avec une amertume contre laquelle elle lutte mais qui ne la quitte pas.

Tout est exprimé avec sincérité, simplicité, la recherche d’un langage hispano-argentin, les doutes, et, un leitmotiv, l’« impossible intégration ».

Una casa lejos de casa, ed. Contrabando, Valencia, 136 p.


[1] Allusion à l’essai de Daniel Link très bientôt commenté sur AnnA.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / CULTURE / EXIL / SOCIETES / CREATION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS CONTRABANDO.

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN, ROMAN FRANCAIS

Blaise CENDRARS

SUISSE – FRANCE – BRÉSIL

Frédéric Louis Sauser est né à La Chaux de Fonds, en Suisse, en 1887. Dès l’âge de 17 ans, il voyage, un peu partout dans le monde. Il prend le pseudonyme de Blaise Cendrars en 1911. Journaliste, il s’intéresse aux autres civilisations et à l’évolution du monde. Il est l’auteur d’ouvres autobiographiques, de poèmes, de pièces radiophoniques, de romans et d’une abondante correspondance. Il est mort à Paris en 1961.

Trop c’est trop

1957 / 2022

L’infatigable voyageur manchot (il avait perdu un bras pendant la guerre de 1914) Blaise Cendrars a bien connu une bonne partie de l’Amérique latine, tout comme la Chine, le Kenya, la Nouvelle Zélande et tant d’autres pays. Folio propose une réédition d’un recueil publié en 1957 qui a deux grands mérites : donner une idée de l’étonnante variété des talents du bourlingueur : nouvelles, souvenirs personnels, articles de presse, récits de voyage, chroniques, et aussi de montrer ce qu’étaient des lieux (le Brésil pour ce qui nous concerne plus directement) à une époque pas si lointaine mais qui n’a plus grand-chose à voir avec le pays malmené que nous avons sous les yeux.

Parmi la quinzaine de textes présents dans Trop c’est trop, plusieurs nous intéressent en particulier, nous, les amateurs d’Amérique latine. Ils nous emmènent dans des endroits connus (Rio de Janeiro par exemple) mais si différents de l’idée que s’en fait un Européen aujourd’hui.

Un exemple : sur les douze articles intitulés Noël aux quatre coins du monde, trois concernent notre Amérique. Dans Chez les Indiens du Nouveau Mexique, on découvre une coutume à la fois jolie et très amère : un arc en ciel multicolore en papier de soie qu’ils éclairent de l’intérieur tout en mâchant du peyotl, « en exil dans leur propre pays ». Mais, tout près, de l’autre côté de la frontière, les boîtes de nuit brillent de tous leurs feux, miroirs aux alouettes. On est à Ojos Calientes. À Bahia, la « Rome des Noirs », le petit Jésus de la crèche vivante n’est pas blond du tout, et même il est souvent une petite fille, noire, forcément.

Dans un autre texte, le dernier descendant d’une famille aristocratique parisienne, les de la Rancheraie, devenu chercheur d’or au beau milieu du plateau désertique quelque part au Brésil intéresse particulièrement Blaise Cendrars. L’accès est difficile, on n’a que de vagues nouvelles de l’homme prénommé Tigre, de sa femme et de leurs innombrables enfants. Mais l’histoire entamée dévie brusquement, et c’est le Brésil hors des métropoles qu’a envie de faire connaître l’auteur, un Brésil débordant de lumières, de sons, de rythmes (la samba est un peu partout), de métissages, de vie. Un Brésil qu’il a voulu, vers 1920, mettre en images pour le faire découvrir aux Européens.

Le modernisme des idées surprend : dans les années 50 du XXème siècle, Blaise Cendrars se plaint, par la bouche d’une vieille Russe vivant à Rio de l’abondance excessive des avions qui occupent « son » ciel et de leur inutilité. Il annonce dès ces années 50 les risques écologiques (qu’on ne nommait pas encore ainsi) que faisaient planer les projets « modernes ». On est aussi surpris par la liberté que se donne le narrateur : ce qui était censé décrire un Noël à Rio de Janeiro devient le récit d’un terrible naufrage.

Il ressort aussi un immense respect pour les gens qu’il croise et dont il parle, les plus pauvres surtout, pour la vie qu’ils mènent, pour leurs coutumes, leurs civilisations si méprisées par une majorité d’Européens. Aucun colonialisme chez lui, même si une lecture actuelle fera ressortir quelques vocables qu’on n’utiliserait plus de nos jours, dans la crainte ridicule de réactions plus ou moins justifiées : oui on devrait pouvoir utiliser le mot Nègre sans mépris !

Blaise Cendrars, c’est l’acceptation de l’autre quel qu’il soit.

Trop c’est trop, Folio n° 7128, 357 p.

MOTS CLES : BRESIL / AVENTURES / SOCIETES / ECOLOGIE / EDITIONS FOLIO.

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN, V.O.

Ricardo SUMALAVIA

PEROU

Ricardo Sumalavia est né à Lima en 1968. Après des études littéraires à Lima, il s’intéresse en particulier à la littérature péruvienne et à la littérature coréenne. Auteur de nouvelles et de romans, il est aussi traducteur et éditeur.

Croac, o el nuevo fin del mundo

2022

Un genre littéraire vient peut-être de naître sous nos yeux : la philosophie batracienne. Pourquoi pas, ou, plus exactement, pourcroac pas ?

Cabezón, le narrateur et personnage principal de ces 47 courts chapitres, semble oisif, contemplatif, il est de toute évidence un traducteur hors pair. Les premières lignes de chaque épisode le montrent dans sa cuisine, sur son hamac ou près de sa piscine croisant la  grenouille domestique, qui est un grenouille, qui lui lance un Croac bien net qu’il interprète pour nous. Et ce que dit ce Croac est pure pensée, tout sujet est bon à être analysé.

Le grenouille a une grande capacité à se dédoubler, avant de redevenir lui-même, à se créer une transe qui le fait se voir tel qu’il est ou devenir écrivain (tiens, tiens !), ou encore vivre une autre vie de grenouille. Inutile d’insister, on est plongé dans un absurde tellement absurde qu’il s’approche du noyau de la raison, le cercle semble se refermer.

L’autre personnage, secondaire mais très présent sous des formes multiples, est la grand-mère du narrateur, faire valoir de la grenouille qui, comme on dit au théâtre, joue les utilités. L’auteur, lui, joue avec la logique et avec le principe qu’il s’est donné : commenter 47 fois le Croac récurrent de son copain grenouille et se joue du lecteur. Mais grande est la sagesse de ce grenouille-penseur. Que répondre, par exemple, à cette maxime qui dit qu’il faut savoir « vivre avec le mystère des choses, le mystère des êtres » ?

Et de quoi donc parle notre batracien qui, au passage, ne se prive ni de tabac en quantité, ni de marijuana, et qui passe de longs moments sur la cuvette des cabinets, très intéressé par ses émissions ? De la vie et de la mort, de la réincarnation. Quelques scènes de la vie quotidienne, quelques fables,  orientales ou pas, l’ombre d’une guerre entre le Nord et le Sud, on voyage  beaucoup sans sortir ou presque de la maison familiale habitée par Cabezón, la grand-mère et le grenouille. On voyage aussi, parfois, d’un corps à l’autre : pourquoi se refuser un petit dédoublement de personne (pas de personnalité) ? On voyage, ou, plus exactement, on s’évade. Que c’est bon ! Même quand Cabezón nous oblige à lire à l’envers le monologue du grenouille.

Le lecteur obsédé de rationalisme, Dieu le lui pardonne !, se tiendra à l’écart d’un tel roman, il perdra, outre bien des sujets de méditation, de bons moments de réjouissants bouillonnements, de dépaysements hilarants, d’intrigantes questions sur l’animalité de l’homme et l’humanité des bêtes.

Croac y el nuevo fin del mundo, ed. Seix Barral, Lima, 120 p.

MOTS CLES : PEROU / PHILOSOPHIE / HUMOUR / SOCIETES / FANTASTIQUE / EDITIONS SEIX BARRAL.

Mon commentaire sur Historia de un brazo de Ricardo Sumalavia, sur AnnA (septembre 2020) :

CHRONIQUES, ROMAN BOLIVIEN, ROMAN BRESILIEN

Cesare BATTISTI

ITALIE – BOLIVIE – BRÉSIL

Né en 1954 au sud de Rome, Cesare Battisti est connu pour ses démêlés avec la justice italienne autant que pour son œuvre littéraire (une vingtaine de romans ou d’essais). Condamné pour assassinat, à l’époque des années de plomb, il fuit à l’étranger après son évasion d’une prison italienne. Il passe 8 ans au Mexique, 14 ans en France, 14 ans au Brésil avant de se réfugier en Bolivie (2018 – 2019) où il est arrêté par Interpol, puis transféré dans une prison italienne. En 2019, il reconnaît sa responsabilité dans quatre assassinats.

Le guet-apens

2022

Adriano vient d’être enlevé quelque part en Bolivie, son avion le débarque, il le saura plus tard, en Sardaigne. Ayant quitté le Brésil pour échapper à la police du Capitaine (Jair Bolsonaro), il devait en principe se trouver en sûreté dans une petite ville bolivienne, un petit groupe de sympathisants, proches du gouvernement de La Paz, se demandent comment il a pu être trahi, c’est bien ce qui s’est produit.

Désormais, pour Adriano, il s’agit de survivre : il est, après quarante ans de fuite, dans une prison de haute sécurité, il ne doit pas flancher.

À La Paz, on parle officiellement mais discrètement de « raison d’État », la droite et l’extrême droite progressent sur tout le continent, la Bolivie, pour survivre (elle aussi) a, semble-t-il, dû céder : un terroriste recherché par toutes les polices du monde contre la paix intérieure d’une nation.

À Rio de Janeiro où Adriano avait vécu longtemps, d’autres militants exilés pour la plupart survivent (eux aussi) dans la nostalgie et dans la sensation d’être parvenus au bout de tout.

En Sardaigne, Adriano pousse les murs de sa cellule en visualisant Rio et ceux qu’il y a laissés, Heléna et leur fils et ce qui peut être leur présent, ce qui pourra être leur avenir et surtout son propre passé puisque toute idée de futur lui est fermée.

C’est évident, il y a une bonne proportion d’autobiographie dans Le guet-apens, mais Cesare Battista, qui l’a écrit dans sa cellule sarde, a tenu à écrire un roman. Les chapitres non numérotés, qui semblent donc extérieurs à l’action et qui concernent directement un Adriano au bout de sa course, sont courts, ont un ton neutre. L’homme emprisonné ne veut jamais avoir l’air de se plaindre, son intérêt est ailleurs, dans ce qu’il n’a pas vécu directement (les coulisses de sa fuite et de son arrestation) et ce que ses pensées lui permettent d’imaginer : c’est bien là le principe de tout roman.

À La Paz, la vie politique est compliquée : Evo Morales, après l’euphorie des premiers mois, doit lutter contre ennemis déclarés et amis qui commencent à douter de ses capacités à garder la ligne originelle.

À Rio et à São Paulo, Bolsonaro est tout juste élu, il commence sans cap très net et sans la moindre compétence à se voir en maître absolu et n’hésite pas à faire taire ses opposants par la violence. Adriano se revoit arpentant des rues, rencontrant amis et sympathisants politiques. Adriano, du fond de sa cellule – et Cesare Battisti dans sa prison sarde – reconstruisent tout un monde secret, le secret que doivent tenir ces groupes parmi lesquels se mêlent le rôle officiel que chacun doit jouer avec ses dangers permanents, le personnel et l’intime, les amours à l’intérieur du groupe, les soupçons qui naissent : qui a trahi ? Par conséquent les côtés politiques, militants, évoluent vers une enquête d’autant plus serrée qu’elle porte sur des très proches. «  Je suis une chose, la lutte à laquelle nous participons en est une autre » dit un personnage, et c’est bien l’expression qui s’applique à ce roman qui hésite un peu entre la lutte politique et la lutte très personnelle, on ne sait pas toujours laquelle privilégier. On atteint toutefois une vraie profondeur quand Adriano revient sur son expérience d’homme traqué qui ne renie pas l’extrême violence de son passé, mais qui a pris le recul que lui ont apporté les années : ce qui a été n’est pas effacé, cela appartient à une réalité différente.

« Dans son pays, il n’y a plus de cause à défendre », cette phrase s’applique aussi bien à Adriano qu’à Cesare Battisti. Nous parlons bien ici d’un roman. Qu’en est-il de la situation personnelle de son auteur ? Peu importe pour le lecteur, il n’a pas la compétence, et encore moins la légitimité, pour porter un jugement : le roman l’intéresse. Rien de plus.

Le guet-apens, traduit de l’italien par Vincent Raynaud, éd. du Seuil, 416 p., 21 €.

MOTS CLES : BOLIVIE / BRÉSIL / POLITIQUE / SOCIETES / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS LE SEUIL.

Pour compléter cette lecture, onpeut se replonger dans le roman précédent de Cesare Battisti, Indio qui se situe au Brtésil et lire mon commentaire sur AnnA…

… et, Jair Bolsonaro étant très présent dans Le guet-apens, prendre ou reprendre le Cauchemar brésilien de Bruno Meyerfeld :

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Nicole DENNIS-BENN

JAMAÏQUE

Née en 1982 à Kingston. Après des études secondaires en Jamaïque, elle s’installe aux Etats-Unis pour y étudier, à l’Université de Cornell. Elle y réside toujours, avec son épouse. Elle se consacre à la littérature depuis 2017.

Si le soleil se dérobe

2019 / 2022

Patsy, jamaïcaine de 28 ans, vit dans un quartier que l’on peut qualifier de moyen, de populaire. Elle est une modeste fonctionnaire, a eu avec Roy, un policier local, une fille âgée à présent de cinq ans, Tru, qu’elle a bien du mal à élever avec sa propre mère, Manman G. Elle rêve de la vie aux États-Unis où est partie il y a un certain temps sa meilleure amie Cicely qui a passé des années avant de donner de ses nouvelles. Adolescentes, elles ont vécu des années d’amitié amoureuse et, si Cicely s’est éloignée, physiquement et sentimentalement, Patsy garde une forte nostalgie de ces amours de jeunesse, au point de tout faire pour quitter son île et tenter sa chance au pays de Cocagne. Retrouver Cicely surtout.

Elle finit par obtenir un visa de tourisme et fait le grand saut après avoir confié leur fille à Roy, marié et père de trois garçons. Nicole Dennis-Benn, elle-même immigrée aux États-Unis, décrit de façon extrêmement minutieuse et sensible le parcours d’une femme sans diplôme et très vite sans papiers dans la métropole nord-américaine, d’abord accueillie par son ex-amie qui a d’une certaine façon réussi, puis livrée à elle-même, en parallèle avec l’évolution de Tru, abandonnée dans une famille inconnue qui doit l’accompagner dans sa croissance.

Aucun aspect de la vie de tous les jours n’échappe à l’auteure, le froid que découvre la femme qui découvre une métropole new-yorkaise qui n’a presque rien à voir avec l’image qu’elle s’en faisait, celle qui lui avait donné les images télévisées qui inondaient son île, qui découvre le froid de l’hiver et les prix inabordables pour les gens comme elle, les propriétaires inflexibles, la quasi impossibilité de se créer des relations avec collègues et voisins, les petits trucs pour se faire embaucher par des gens bien installés, eux. Au fil des mois, des années, elle se crée un espace et finit par s’installer, se sentir chez elle, même si elle sait qu’elle restera toujours une marginale.

Parallèlement au parcours nord-américain de Patsy, Nicole Dennis-Benn montre avec la même sensibilité l’évolution sur une dizaine d’années de Tru, petite fille qui se sent à juste titre rejetée, oubliée par sa mère, qui est prise en charge par ces inconnus, Roy et Malva, sa femme, obligée par son mari d’accepter cette intruse pour laquelle elle ne peut empêcher une certaine tendresse (une fillette seule de six ans !). Les rapports humains à l’intérieur de la nouvelle famille sont complexes, le devoir et le sentiment. Tru grandit en garçon manqué, plus attirée par le football que par les poupées, fuyant son autre attirance qu’elle sent naître en elle envers les filles bien davantage que vers les garçons mais n’osant pas se l’avouer et encore moins en parler aux autres.

Entre Patsy et Tru, le silence de dix ans, Patsy étant piégée par sa situation qu’elle juge peu glorieuse (comment avouer qu’elle gagne à peine de quoi manger ?) et Tru attendant sans se décourager un simple coup de fil de sa mère. Nous, lecteurs, sommes les seuls à avoir tous les éléments et donc à comprendre les divers personnages, chacun d’eux est dans l’ignorance de l’autre, cela donne au récit une profondeur et une sensibilité notables.

Romanesque, parfois à la frontière du mélodrame mais n’y tombant jamais, ce roman est d’une puissance rarement atteinte, il aborde une foule de thèmes sociaux et psychologiques que l’auteure traite avec une maîtrise qu’on avait déjà remarquée dans son ouvrage précédent, Rends-moi fière, confirmant ainsi ses solides qualités.

Si le soleil se dérobe, traduit de l’anglais (Jamaïque) par Benoîte Dauvergne, éd. de l’Aube, 568 p., 24 €.

Nicole Dennis-Benn en anglais : Patsy, ed. Oneworld.

Nicole Dennis-Benn en français : Rends-moi fière, éd. de l’Aube.

MOTS CLES : JAMAÏQUE / CARAÏBES / ETATS-UNIS / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EXIL / EDITIONS DE L’AUBE.

On peut lire (ou relire) mes commentaires sur le premier roman publié en France de Nicole Dennis-Benn, Rends-moi fière :

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES, ROMAN FRANCAIS

Catherine BARDON

FRANCE / REPUBLIQUE DOMINICAINE

BARDON, Catherine

Auteure de guides touristique, Catherine Bardon vit depuis plusieurs années entre la France et la République dominicaine. Sa saga en quatre tomes Les déracinés autour d’une famille juive en République dominicaine a connu un grand succès public.

La fille de l’Ogre

2022

Flor de Oro naît en 1915 en République dominicaine, fille d’Aminta et de Rafael, télégraphiste et bon danseur qui entre dans l’armée et monte très vite les échelons. En bon macho, Rafael aurait voulu avoir un garçon, il se contente de Flor de Oro et joue au minimum son rôle de père, très occupé par ses maîtresses et préoccupé par son ascension sociale, qui se confirme. Sa fille ne pourra être une simple métisse peu ou mal éduquée. À huit ans elle est envoyée en France où elle vit dans un pensionnat pour jeunes filles jusqu’à 1932.

À son retour à Saint-Domingue, Rafael (Trujillo) est désormais président de la République et elle doit et devra jouer son rôle, celui de la fille du dictateur. Séparée de sa mère (Rafael a divorcé et épousé une femme plus jeune), ne voyant que très rarement son père, elle est plongée dans une solitude dorée, dans un ennui de chaque jour, d’autant plus qu’à la première occasion, une garden-party officielle, elle a commis une faute énorme, elle a discrètement flirté avec un beau lieutenant nommé Porfirio.

Dans un pays où déjà on ne compte plus les disparitions inexpliquées, la situation du jeune homme devient problématique. Mais le caractère de Flor est forgé dans le même métal que celui de son père, même si elle n’excelle pas dans le rôle de fille du Généralissime ni dans celui d’épouse : le mariage a été célébré en grande pompe dans la demeure de Rafael. La mariée a 17 ans, le marié 23. Pendant ce temps la République dominicaine devient en quelques années la propriété privée du papa de Flor.

Malgré sa position, qu’on pourrait penser privilégiée, Flor vit quelques hauts et  bien des bas, c’est ce que conte avec beaucoup de vivacité Catherine Bardon dont on sent bien qu’elle a aimé prendre en main la destinée de cette femme pour en faire un grand roman historique et sentimental sur une malheureuse ballotée entre l’Histoire de son pays. Elle donne une épaisseur à  ce personnage qui pourrait n’être qu’une marionnette le plus souvent manipulée par un père ou des maris et qui pourtant existe bien comme le personnage principal du roman.

Mais tout est ambigu dans les rapports entre épouse et époux, entre fille et père, entre fille et position officielle. Elle est victime de sa situation mais l’accepte et sait aussi en profiter, elle aime ce (premier) mari volage, souffre de l’espionnage incessant de sa vie personnelle voulu par son père mais elle l’admire, ferme les yeux sur un pouvoir de plus en plus aveugle lui aussi.

À mesure que Flor avance en âge le pouvoir de son père se radicalise : il veut être le seul, absolument le seul à régner sur son pays, multipliant les massacres d’opposant, d’étrangers, faisant main basse sur les propriétés et les richesses des gêneurs. Et il suffit d’un mot ou d’un geste pour devenir gêneur. Il veut aussi faire en sorte que toute personne qui l’approche se sente minuscule, inexistante, inutile, sa fille la première.

Catherine Bardon fait avancer avec brio ce récit plein de rebondissements, d’aventures sentimentales dans un décor de paillettes et aussi de violences qui restent dans la coulisse mais qu’on sent très proches. Elle met au centre de cette vie en dents de scie la relation chaotique entre le dictateur et sa fille sans cacher une réelle sympathie pour elle qui peut, parfois, sembler un peu excessive : malheureuse, Flor de Oro l’a été sans aucun doute, mais elle a abondamment profité des avantages que son père le dictateur sanguinaire lui a offerts sans qu’elle se pose de questions sur la nature du régime ou l’origine de l’argent qui coulait généreusement. Il n’en reste pas moins que la destinée de cette femme fragile est unique et qu’elle méritait bien qu’on la raconte, et qu’elle est racontée à la perfection.

Vie privée et histoire politique d’un pays alternent et se complètent mutuellement, ce qui rend passionnante l’histoire de cette femme qui n’a jamais su être à sa place.

La fille de l’Ogre, éd. Les Escales, 407 p., 21 €.

MOTS CLES : REPUBLIQUE DOMINICAINE / CARAÏBES / HISTOIRE / DICTATURE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EDITIONS LES ESCALES.

On peut compléter cette lecture par le roman de Mario Vargas Llosa sur les dernières semaines de Rafael Trujillo, La fête du Bouc (éd. Gallimard).

Un autre roman latino-américain autobiographique récent La distance qui nous sépare du Colombien Renato Cisneros évoque de façon magistrale les rapports entre un fils et son père, proche conseiller des pires dictateurs latino-américains du 20ème siècle. On peut lire mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Une rétrospective

2020 / 2022

Dans la famille Cabrera, il y a l’aïeul, Domingo, né aux Canaries, époux de Julia, fille de militaires monarchistes, elle-même sœur d’Enrique, pilote militaire lui aussi, lui aussi monarchiste et par conséquent opposé au général Franco, le putschiste, l’usurpateur. Il y a le père, Fausto, engagé très à gauche avec sa femme Luz Elena. Ils ont un fils, Sergio, et une fille, Marianella, une famille plongée tout entière dans la poésie, le théâtre, le cinéma et la télévision. Sergio est le réalisateur célèbre de La estrategia del caracol / La stratégie de l’escargot (1993) ou de Perder es  cuestión de método / Perdre est une question de méthode (2004, adapté d’un roman de Santiago Gamboa), entre autres.

Les parents et l’oncle fuient l’Espagne écrasée par Franco. Le Venezuela, la Colombie, le Chili puis à nouveau la Colombie, Medellín (où naît Sergio) et Bogotá sont successivement leurs ports d’attache temporaire, avec une longue parenthèse dans la Chine de Mao.

Après les années de déplacements, d’instabilité comparables à l’errance du Juif errant, mais sans victimisation (dans la famille Cabrera on a toujours l’espoir rivé aux corps), l’étape colombienne permet d’établir une base solide : les parents, Fausto et Luz Elena, sont des acteurs reconnus et Fausto est un des créateurs de la Télévision nationale.

Sa nomination en Chine et le séjour de toute la famille à Pékin est l’étape essentielle, celle qui partage les vies en deux époques séparées. La Chine telle que la voit Sergio, telle qu’il la vit, étudiant d’une quinzaine d’années, se révèle d’abord semblable à l’image qu’on a d’elle en Occident, un monde clos, soupçonneux à l’extrême, que les parents, partisans inconditionnels, acceptent mieux que Sergio et sa sœur. L’étape est d’autant plus douloureuse quand les parents retournent en Colombie en laissant les deux adolescents dans leurs lycées pour qu’ils y achèvent leur éducation.

Au retour en Colombie, naturellement peut-on dire, Sergio, comme Marianella, comme Luz Elena, comme Fausto, entre dans la guérilla. Il y participera plusieurs années, séparé de ses proches qui en sont aussi des membres actifs.

Le roman est un long retour sur le passé commun à la famille Cabrera. Il commence en 2016, Sergio est l’invité vedette d’une cinémathèque espagnole où il est rejoint par son propre fils, Raúl. La veille du début de l’événement, on lui apprend la mort à Bogotá de Fausto. Il n’aura pas la possibilité, ni la volonté, de traverser l’Atlantique en urgence pour assister à la crémation. Ce sera l’occasion pour lui de se rapprocher de Raúl, qui vit en Espagne, et de revenir sur ce passé familial. La vie de Sergio a été fracturée entre vie privée et vie publique, entre vie privée et politique (il a aussi été député en Colombie), sa vie privée étant elle-même fracturée. Et malgré tout, vu par Juan Gabriel Vásquez, ami proche de Sergio qui lui a raconté en détail ce qui fait le roman, Sergio Cabrera reste un être humain conscient (de là probablement vient sa douleur) : comment raccommoder ces morceaux d’existence ? Plongés dans une situation historique (la guérilla des FARC), Sergio, sa sœur, les camarades sont bien des personnes, ce qu’ils ressentent, qu’ils ne veulent pas toujours s’avouer, est la base de tout le récit, malgré l’embrigadement, les règles militaires, qui peuvent d’ailleurs être contournées par les supérieurs eux-mêmes.

C’est un cliché de dire que la réalité dépasse la fiction. Ici, grâce à la maîtrise de Juan Gabriel Vásquez, la réalité est roman, avec ses émotions, ses rebondissements, ses moments de suspense. Vous l’avez peut-être remarqué, sur AnnA on déteste mettre les œuvres dans des cadres. On pourrait s’amuser, avec Volver la vista atrás à tenter de le faire : non-fiction, biographie, roman ? Et, si roman, roman historique, psychologique, politique, social, saga familiale ? Eh bien, il est tout cela, et j’en oublie sûrement. Pourrez-vous trouver une raison de ne pas le lire ?

Une rétrospective, traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 464 p., 23 €.

Juan Gabriel Vásquez en espagnol : Volver la vista atrás , ed. Alfaguara, comme les autres titres de l’auteur.

Juan Gabriel Vásquez est publié en France aux éditions du Seuil.

MOTS CLES : COLOMBIE / CHINE / HISTOIRE / POLITIQUE / FAMILLE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DU SEUIL.

* Chronique publiée sur AnnA le 6 juin 2022 dans la rubrique VO.

On peut aussi lire mon commentaire sur les nouvelles de Chansons pour l’incendie :

CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS, ROMAN VENEZUELIEN

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. En 2018-2019 il a été pensionnaire de la Villa Médicis à Rome. Après Héritage, L’inventeur est son quatrième roman.

L’inventeur

2022

« D’après une histoire vraie », lit-on parfois à propos d’un roman ou d’un film, slogan destiné à appâter le lecteur ou le spectateur ou à donner du poids au récit, au scénario. Miguel Bonnefoy n’a pas besoin de ce genre d’artifice pour séduire, pour étonner, pour apprendre, pour divertir aussi et pour émouvoir.

Qui connaît aujourd’hui Augustin Mouchot, né à Semur en Auxois en 1825 ? Bébé puis enfant souffreteux, personne ne lui voit d’avenir. Miguel Bonnefoy lui en donne un ! Plus exactement il le fait revivre, et c’est justice. Modeste professeur de mathématiques dans d’obscurs lycées provinciaux, Mouchot a un jour l’idée lumineuse que le soleil peut posséder une énergie jusque là pas tout à fait inconnue (les navires brûlés d’Archimède, la curieuse marmite solaire d’un certain Horace de Saussure, alpiniste qui cuisait ses soupes sur le Mont Blanc vers la fin du XVIIème siècle, pour le moins méconnu de nous mais qui avait intrigué le jeune homme.

Augustin Mouchot aura passé sa vie à être un survivant. Il survécut à toutes les maladies qui l’accablèrent enfant. Il survécut à ses interminables années d’ennui derrière sa chaire de professeur, enseignant sans enthousiasme. Il survécut à ses échecs répétés quand il s’escrimait à perfectionner les essais de sa machine révolutionnaire dont il sait  qu’elle sera un jour utile à l’humanité mais à laquelle personne ne croit. Il survécut même au succès de son invention, quand il fut l’invité de Napoléon III à Biarritz.

Mais sa réalité n’est pas celle d’un héros romanesque, elle est bien plus complexe, plus nuancée : plutôt qu’un héros, il est un homme peu doué pour en imposer aux autres et par là même bien plus intéressant, plus émouvant aussi. Le lecteur se sent proche de lui, il peut l’admirer ou avoir envie de le conseiller, de le secouer à certains moments, de prévoir ses faux-pas et de regretter de le voir finir par les faire.

Dans L’inventeur, il y a d’abord l’histoire d’une vie, le contexte historique, l’exotisme et, comme toujours chez Miguel Bonnefoy, il y a la façon de raconter, la fantaisie des images, les mots, ceux que l’on redécouvre, qui ont la saveur de la madeleine de Proust. Son style, une fois encore, est raffiné mais pas précieux, avec quelques audaces bienvenues (elle est belle, cette « cordée de dromadaires » dans le désert !), des phrases, des paragraphes entiers remplis de sensations un peu mystérieuses car tout se mêle, le doux et l’amer, le sombre et l’éblouissement. L’auteur rend visibles les machines ou les paysages qu’il décrit, on ne lit pas les descriptions du désert algérien, on le parcourt avec Mouchot, on ressent la chaleur ou l’humidité parisienne, on partage avec le savant-explorateur le goût de la bruyère sauvage qui parfume l’eau qu’il boit.

En explorant lui-même d’autres chemins (littéraires, ceux-là), Miguel Bonnefoy n’a pas fait fausse route. Il est aussi à l’aise dans ce registre plus classique, semble-t-il que dans ses balades sud-américaines précédentes et il donne le même plaisir sans bornes à ses lecteurs.

L’inventeur, éd. Rivages, 208 p., 19,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HUMOUR / EDITIONS RIVAGES.

(Il est intéressant de mettre en parallèle cet autre roman, sorti en octobre de cette même année 2022, Vie de Guastavino et Guastavino (éd. Christian Bourgois), même sujet, la biographie non d’un mais de deux (père et fils) ingénieurs célèbres à leur époque (ils ont participé de très près à la construction de la fameuse Gare centrale de New York, entre beaucoup d’autres bâtiments) avant de tomber dans l’oubli, mais façon de raconter, de commenter très différente de celle de Miguel Bonnefoy.

Souvenir :

Roanne 2017.

Voir mes commentaires sur les romans précédents de Miguel Bonnefoy :