CHRONIQUES, ROMAN MEXICAIN

Rolando VILLAZÓN

MEXIQUE / FRANCE / AUTRICHE

Rolando Villazón est né en 1972 à Mexico et a passé son enfance à Ciudad Satélite. Au terme d’une formation aux Etats-Unis, il devient un des ténors les plus recherchés au monde. Sa carrière de chanteur s’interrompt en 2008 pour des raisons de santé. Il vit en France, dont il a pris la nationalité et se consacre à la mise en scène et à l’animation d’émissions de radio autour de la musique classique. Amadeus à bicyclette est son deuxième roman.

Amadeus à bicyclette

2020 / 2022

Vian Mauer, 1m 67, joufflu, gros nez, a grandi à Mexico, orphelin de mère, il a été éduqué, si l’on peut dire, par son père, autoritaire, centré sur lui-même, l’éducation musicale consistant essentiellement en la présence, à partir de l’âge de 12 ans,  un an sur deux, aux festivals Mozart de Salzbourg et Wagner de Bayreuth (bien qu’il se soit consciencieusement endormi pendant chacun des trois actes de Tristan et Isolde, son premier opéra). Malgré tout Vian se sent attiré par, qui sait, une carrière de ténor, ou de baryton, ses professeurs eux-mêmes ne savent pas bien.

C’est ainsi qu’il se trouve, jeune adulte, à Salzbourg et il pourra monter sur scène lors du prestigieux festival… comme figurant, hélas, dans une nouvelle production du Don Giovanni… Il sera un des diablotins tout noirs dont on ne verra qu’à peine le visage. Les répétitions commencent. Les coulisses de ce qui sera une interprétation assez audacieuse du chef d’œuvre de Mozart se  dévoilent devant nous, les colères, pas toujours justifiées, du metteur en scène, les caprices d’une diva, les peurs des « utilités », comme jadis on appelait les seconds, les troisièmes rôles. Vian y apporte sa touche, très mexicaine, retards systématiques – et involontaires −, excès très drôles aussi bien dans ses complexes d’infériorité que dans certaines de ses réactions. Les mots de Rolando Villazón sont à l’avenant. Il compare par exemple un banal parapluie à « une note de musique enveloppée dans une aile de chauve-souris ».

« Celui qui obtient succès et renommée devient l’esclave de sa célébrité pour le reste de sa  vie », c’est ce que dit Julia, une des protagonistes du roman, assistante à la mise en scène, qui troublera Vian, l’accompagnera dans ses doutes et le fera douter. Mais c’est bien Rolando Villazón qui écrit cette phrase qu’il semble s’appliquer à lui-même tout en l’appliquant à un Vian tout en modestie, une modestie qui lui est imposée par le manque de succès de ses entreprises. Cette phrase donne le ton général au roman : on n‘est pas dans le flamboyant qui peut aller jusqu’au clinquant, si souvent associé à l’univers de l’opéra, on reste au niveau de l’homme et de la femme, pas de la vedette.

Subrepticement, subtilement, se tisse peu à peu tout un réseau de liens, comme une toile d’araignée (on en trouve d’ailleurs à tout coin de page, de ces petites bêtes, et celles de Louise Bourgeois ne manquent pas à l’appel !), des personnages qui se ressemblent et se répondent, des pères bien réels ou de substitution, des Commandeurs vindicatifs, des jeunes filles aussi mystérieuses que  celles que rencontre Don Giovanni, des Quetzalcoatls de remplacement, tout est jeu pour Rolando Villazón, un jeu de façade car le fond est plutôt sombre et l’avenir du pauvre garçon très fermé, son père, un des Commandeurs, lui a déjà acheté son billet d’avion : retour à Mexico et débuts dans une entreprise grise.

Pourtant c’est bien l’humour qui domine du début à la fin, les trouvailles de vocabulaire, de situations. L’expérience scénique du grand ténor étant la base de ce qu’il nous montre lui permet de rire de ce qu’il a vécu, de ce dont il a souffert, de prendre du recul par rapport à ses immenses succès et des rares échecs qu’il a connus, et de faire rire de tout.

On s’y attendait un peu : ce roman est (aussi) un superbe hommage à Mozart qui n’est ni le clown un peu bêbête du film de Forman, ni la statue glacée, le génie tellement supérieur qu’il en est intouchable, il est, avec tout l’amour que lui porte Rolando Villazón, un homme supérieur, certes, mais un homme qui aime autant penser à la fin inéluctable de ce qui vit qu’avoir envie de faire une bonne blague pas forcément très fine, un homme qui nous a fait l’inappréciable cadeau de son génie. Pour Rolando Villazón, la Culture, avec un grand C, c’est aussi bien Blade Runner que Boris Vian, Enki Bilal que Kundera, Nicanor Parra qu’Homer Simpson, la Culture est vivante, et bien vivante, et multiple.

Le miracle est là, le lecteur ne peut que partager la vitalité du personnage (et de l’auteur), qu’être littéralement tonifié par ces bouffées d’énergie positive, soulevé par cette volonté naturelle de dépasser ce qui peut entraver son élan, même si les entraves ne manquent pas.

Amadeus à bicyclette, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. Philippe Rey, 432 p., 21 €.

Rolando Villazón en espagnol : Amadeus en bicicleta, ed. Galaxia Gutenberg, Barcelone / Malabares, ed. Espasa Libros, Barcelone.

Rolando Villazón en français : Jongleries, éd. Jacqueline Chambon.

MOTS CLES : MEXIQUE / AUTRICHE / MUSIQUE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EDITIONS PHILIPPE REY.

ROMAN PERUVIEN, CHRONIQUES

Renato CISNEROS

PÉROU

Renato Cisneros est né en 1975 à Lima, dans une famille qui se partage entre la littérature et la politique. Son père a été un ministre très proche des dictateurs latino-américains. Après des études de communication et de journalisme, il exerce à la radio, la télévision et dans la presse écrite. Il a publié des recueils de nouvelles, de poésie et quatre romans.

 La distance qui nous sépare

2015 :/ 2017

Poète depuis son enfance, journaliste, présentateur de radio et de télévision, Renato Cisneros est aussi le fils d’un des dirigeants les plus durs de la dictature militaire qui a sévi au Pérou dans les années 1970. L’idée de ce qu’il appelle un roman s’est imposée à lui : tenter de reconstituer ce qu’il a  vécu avec cet homme rigide, ami personnel de Videla ou de Pinochet qui était avant tout son père. Et il réussit de façon magistrale.

Comment parler à autrui d’une famille « multiple », dont la plupart des aïeux a eu au moins deux descendances parallèles, dont la plupart ces hommes a eu un destin national dans la presse ou dans la politique et dont un des derniers rejetons, Renato, se retrouve en 2015 dans la plus grande perplexité par rapport à lui-même et à ses proches ? Écrire un roman (c’est ainsi qu’il qualifie son ouvrage) est pour lui la réponse évidente.

Pourtant rien n’est moins facile que d’écrire sur soi ou sur ses parents les plus proches. Surtout si le passé de son père est sulfureux, et celui du père de Renato Cisneros, le général Luis Federico Cisneros Vizquerra surnommé le Gaucho, est corsé : ami de Viola et de Videla (les dictateurs argentins dont il a été le compagnon à l’école militaire de Buenos Aires), de Pinochet entre autres tenants de manières fortes, passant sa retraite à tenter de mettre sur pied un deuxième 11 septembre chilien (le coup d’État de 1973), il était aussi un chef de famille rigoureux et un homme dont le fils découvre peu à peu les faiblesses.

Vers le milieu du XXème siècle, on disait d’un film sur la vie d’un grand musicien ou d’un souverain que le scénariste avait « romancé » la vérité historique. Le mot était gentiment péjoratif. Renato Cisneros rend ses lettres de noblesse au mot. En partant de témoignages et surtout de ses propres sensations, il fait de cette autofiction une œuvre d’art.

Freud nous l’a dit et répété : Tuer son père ! C’est précisément de que fait Renato Cisneros, mais pour le faire renaître autre : celui que le fils croyait avoir pour père, qui révèle sur des photos anciennes pouvoir être capable d’être soumis (à des amours passées) et même de sourire ; celui aussi, inconnu de sa famille, qui fréquentait ses « collègues » Videla ou Pinochet et partageait leurs idées.

Au fond de tout plane le mystère de la naissance, celle de Renato et celle de tout être humain : serait-il né si un amour de jeunesse frustré s’était réalisé ? Planent aussi tous les non-dits  hérités du « grand-père bâtard » (comme l’est aussi d’une certaine façon Renato) avec les conséquences familiales et personnelles. La « distance » du titre est une de ces conséquences. Écrire une vaste fresque sur son pays, sa famille, son origine, son père en particulier, est sûrement la meilleure façon pour Renato Cisneros de s’élever, ou plus simplement de lutter victorieusement contre une forme de folie qui, après avoir menacé son ascendant, s’approche dangereusement de lui.

Ce n’est pas un règlement de comptes qu’il nous propose ou, si c’en est un, il est universel, envers le Gaucho, envers l’auteur-narrateur, envers son pays.

La probité absolue est la base de ce récit, le Renato Cisneros de 2015 (au moment de la rédaction) qui revient sur ce qu’écrivait huit ans plus tôt le journaliste Renato Cisneros est d’une lucidité qui n’épargne ni le général Cisneros ni le journaliste et donc ni le père ni le fils. Mais grâce à cet exercice auquel il s’est soumis et qu’il a poussé jusqu’à ses limites les plus extrêmes, Renato Cisneros a fait un immense pas en avant, essentiellement personnel mais pas seulement. On ne peut que le remercier de faire partager à ses lecteurs ce modèle d’honnêteté.

La distance qui nous sépare de Renato Cisneros, traduit de l’espagnol (Pérou) par Serge Mestre, éd. Christian Bourgois, 320 p., 23 €.

Renato Cisneros en espagnol : La distancia qu nos separa, Planeta / Dejarás la tierra, Planeta, 2017 / Nunca confíes en mí / Raro, Santillana.

MOTS CLES : HISTOIRE / POLITIQUE / DICTATURE / FAMILLE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

Voir aussi sur AnnA mon commentaire sur le deuxième tome du dyptique familal de Renato Cisneros, Tu quitteras la terre.

CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

Renato CISNEROS

PÉROU

Renato Cisneros est né en 1975 à Lima, dans une famille qui se partage entre la littérature et la politique. Son père a été un ministre très proche des dictateurs latino-américains. Après des études de communication et de journalisme, il exerce à la radio, la télévision et dans la presse écrite. Il a publié des recueils de nouvelles, de poésie et quatre romans.

Tu quitteras la terre

2017 / 2022

Un troublant secret familial est révélé dès la première page : Nicolasa, l’arrière grand-mère de Renato, qui a eu sept enfants, a été l’amante pendant près de quarante ans d’un prêtre, Gregorio Cartagena. Naît alors chez Renato le désir d’écrire l’histoire de sa famille, ou plutôt de la poursuivre, La distance qui nous sépare, qui revient sur la trouble trajectoire de son père, le Gaucho, ami et conseiller de Pinochet, de Videla et de quelques autres dictateurs peu recommandables étant le premier tome de  ce dyptique.

Le « couple » formé par Nicolasa et Gregorio fait connaissance à Huánaco, petit village andin en 1820, en pleine effervescence historique. C’est la guerre d’indépendance, la région, qui reçoit la visite de Bolívar, se libère du joug espagnol. Pendant que Gregorio et Nicolasa vivent en secret leur longue histoire d’amour, l’histoire de la région vient interférer avec leur vie personnelle, luttes pour l’indépendance, luttes territoriales entre ces pays en formation, Colombie, Pérou, Chili, Bolivie. Gregorio est bientôt député, il occupera un poste important à Lima et les proches de Nicolasa ont un rôle actif dans les conflits entre les futurs pays. Cela permet à Renato Cisneros de jouer sur les deux niveaux, et il le fait brillamment.

Les liens familiaux, quel beau sujet de roman ! Que faire d’un secret dont on ne pressent l’existence que vaguement quand on est enfant, qu’on devine, qu’on refuse avant de l’accepter pour mieux le refouler ? Cette notion de famille s’applique dans le livre aussi bien verticalement, d’une génération à l’autre, qu’horizontalement, à l’intérieur d’une même fratrie. Cela peut aussi se traduire par un sain esprit d’indépendance qui n’empêche pas l’affection.

Je serais d’une grande cruauté si je vous racontais plus que le premier épisode. Je me contenterai de vous inviter à jouir des multiples rebondissements sentimentaux, politiques dramatiques, drolatiques, et j’en passe. Attendons-nous à faire la rencontre de très nombreux enfants illégitimes et d’amours peu « morales » ! Dans la famille de Renato Cisneros, on peut avoir cinq enfants avec sa femme légitime et sept avec sa « seconde famille ». La constatation d’une réalité vécue, aucun jugement moral qui, du reste, serait vain et inutile.

Roman historique, saga familiale, chroniques sociales sur le Pérou, l’Angleterre, l’Argentine, l’Uruguay, le Brésil et la France de Napoléon III, Tu quitteras la terre est riche de situations humaines souvent émouvantes, l’être humain vu par Renato Cisneros, même triomphant en apparence, est fragile. Les hésitations amoureuses, les lâchetés et les silences, les erreurs non assumées par des hommes qui tiennent avant tout à garder une image « officielle »,  les cruautés souvent inconscientes mais bien réelles pour ceux (celles, le plus souvent) qui les subissent, Renato Cisneros, en refusant tout jugement, dévoile des aspects de sa propre famille qu’il ignorait et qu’il découvre. Les figures qui apparaissent, hommes politiques, écrivains connus et célébrés, sont pour nous des hommes qui, simplement, se battent plus ou moins glorieusement pour exister.

Voilà un roman (est-ce bien le mot ?) qui fait connaître, qui suscite pas mal de réflexions chez l’auteur comme chez le lecteur, qui apprend, qui étonne, qui émeut, qui complète l’autre pan du diptyque, La distance qui  nous sépare, à relire dans  la foulée.

Tu quitteras la terre, traduit de l’espagnol (Pérou) par Serge Mestre, éd. Christian Bourgois, 303 p., 23 €.

Renato Cisneros en espagnol : Dejarás la tierra / La distancia que nos separa, ed. Planeta / Algún día te mostraré el desierto, ed. Alfaguara.

MOTS CLES : HISTOIRE / SOCIETE / FAMILLE / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

On peut lire sur AnnA mon commentaire sur La distance qui nous sépare, dans lequel Renato Cisneros revient sur ses relations avec son père, proche de Pinochet, Videla et quelques autres…

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Juan Pablo MENESES

ARGENTINE / CHILI

Juan Pablo Meneses est né en 1969 à Santiago du Chili. Il a débuté dans le journalisme dans son pays et a publié des nouvelles avant de s’installer à Barcelone. Ses travaux ont obtenu divers prix de journalisme et son premier roman a été finaliste du Prix Herralde des éditions Anagrama en 2021.

La vie d’une vache

2008 / 2020 / 2022

Juan Pablo Meneses, chilien installé à Barcelone, est un journaliste dans toute l’acception du terme, et même au-delà : intéressé par la question de la place de la viande dans l’alimentation et plus encore par les problèmes soulevés par une consommation excessive par rapport aux équilibres économiques mondiaux et par rapport à l’écologie mondiale, il décide, vivant alors à Buenos Aires, d’acheter une génisse et de l’accompagner dans sa croissance et sa maturité. L’expérience durera des années et le personnage principal s’appellera La Negra, malgré quelques taches blanches sur le ventre.

La plupart des humains urbains et modernes vivent dans une spectaculaire contradiction. Aucun jugement dans tout ça, j’en fais partie : ils s’attendrissent devant la grâce d’un veau nouveau né et il ne refusera pas de s’attabler devant un bon steak. C’est une question posée à la base de cette étude fouillée et passionnante. Une question encore plus prégnante en Argentine où la viande grillée est plus qu’une institution, une véritable religion, où un habitant sur trois vit de la vache, selon les sondages.

Assis à une table devant un beau steak saignant ou à point, on ignore à peu près tout de ces 200 grammes appétissants. En lisant cette Vie d’une vache, on découvre une foule de choses dont on ne s’est jamais douté auparavant, l’élevage, les problèmes de santé de l’animal, le transport, l’abattage, et aussi la psychologie bovine. Tout, vraiment tout, et sur un ton qui n’est jamais celui d’un donneur de leçon : Juan Pablo Meneses informe, rien de plus, mais c’est énorme. Au passage, certains chapitres nous renseignent sur les aléas politiques et financiers du pays, avec les spectaculaires hauts et bas des premières années du XXIème siècle.

Qui aurait pu dire qu’une modeste vache argentine aurait le moindre intérêt pour un lecteur français ? C’est pourtant bien le cas. Cette étude est passionnante, réunissant facteurs économiques et réactions affectives, politique nationale et existences banales au cœur de la Pampa, discussions entre un véganisme à la mode, les contraintes économiques et les attirances gastronomiques.

La Negra permet à Juan Pablo Meneses, et par conséquent à nous, lecteurs, de faire de belles rencontres, la plus marquante est celle de Juan Jorajuria, l’homme qui lui a vendu la vache, un homme droit et passionné qui a vécu des moments très pénibles (l’«industrie » bovine a connu de mauvaises passes) et qui a trouvé l’énergie de se relever, toujours dans la dignité. D’autres rencontres sont moins recommandables, celle de celui qui se nomme lui-même le Roi de la Viande, qui connaît tellement bien la législation qu’il préfère l’ignorer, hôte de toutes les chaînes de télévision avant de l’être par la justice panaméenne à passer quelques années à l’ombre, ou celle de Fernando de la Rúa, ex-président de l’Argentine, celui qui a piteusement fui le palais présidentiel, la Casa Rosada, en hélicoptère. Les uns et les autres sont très représentatifs d’un pays tellement divers qu’il en est écartelé.

On (mais qui est ce on ?) ne dira rien du destin final de la Negra. Après la rédaction de cette Vie d’une vache, Juan Pablo Meneses a poursuivi cette expérience troublante autour du football, puis de ces religions… douteuses. Un mot de conclusion à destination de l’éditeur (bravo, entre parenthèses, pour l’élégance de cette édition) et pour le traducteur : Vite, les deux prochains épisodes !

La vie d’une vache, traduit de l’espagnol (Chili)  par Guillaume Contré, éd. Marchialy, 302 p., 21,10 €.

Juan Pablo Meneses en espagnol : La vida de una vaca, ed. Planeta.

MOTS CLES : ARGENTINE / REPORTAGE / SOCIETE / HISTOIRE / EDITIONS MARCHIALY.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

María GAINZA

María Gainza est née à Buenos Aires en 1975. Journaliste spécialisé en art, elle a publié son premier roman, El nervio óptico / Ma vie en peinture en 2014, suivi de La luz negra / La faussaire de Buenos Aires qui a été lauréat du prestigieux prix Sor Juana Inés de la Cruz.

Ma vie en peinture.

2014 / 2018

Dans ce premier ouvrage, María Gainza a voulu mêler sa vaste culture et des confidences plus personnelles, mettant en évidence son talent de conteuse. Le résultat, ce sont onze nouvelles, chacune à partir d’un tableau qui sert de base à une histoire, un morceau de la vie de l’auteure, le portrait d’un membre de sa famille ou d’un ami proche, qu’elle relie finement avec un véritable cours sur le tableau ou la vie du peintre. Une grande originalité faite de simplicité.

Le Gréco, Hubert Robert (le « peintre des ruines »), le Douanier Rousseau, Toulouse Lautrec et des artistes moins connus de ce côté de l’Atlantique sont au rendez-vous, sur un plan d’égalité, il ne s’agit pas de donner des bons  ou des mauvais points. Leurs œuvres sont la base des onze textes, à partir d’un tableau, dont María Gainza décrit les grandes lignes et des détails soigneusement choisis. Le tableau évoque un événement ou une personne dont elle fait le protagoniste principal de ce qui pourrait être une nouvelle.

L’art et l’intimité familiale se rejoignent quand elle évoque par exemple son oncle Marion, riche excentrique très doué pour apprécier les esthétiques nouvelles ‒ on est au début du XXème siècle ‒. Encore très jeune, il a l’autorisation de faire aménager son salon privé par le peintre catalan Josep Maria Sert qui, sans jamais traverser l’Atlantique, crée les plans de surfaces délirantes couvertes d’ « arlequins, de bouddhas et de travestis ». Près du peintre, sa femme, Misia, amie de Proust et de Bonnard, dont la vie fut, elle aussi, un roman que María Gainza se plaît à raconter.

Elle réussit de jolies correspondances inattendues et profondes, comme par exemple sa phobie de l’avion qui l’empêche d’aller voir à Saint Pétersbourg ou à New York quelques chefs d’œuvre, qu’elle rapproche de la montgolfière que le Douanier Rousseau a vu, émerveillé, survoler les lignes allemandes pour se poser à Paris en 1870 et qui apparaît dans d’autres décors sur quelques tableaux.

Elle va jusqu’à nous offrir des dialogues avec l’au-delà et des visites dans un fantastique directement en prise avec notre monde : est-elle le modèle de onze ans, peint en 1929 par Augusto Schiavoni, un peintre argentin peu connu en Europe mais exposé dans les musées à Buenos Aires ? Elle est persuadée, elle qui est née en 1975, d’être cette fillette qui aurait rencontré, dans une autre vie, le portraitiste à la mode des décennies plus tôt qui finit lui-même communiquant avec les morts et enfermé à l’asile.

Les remarques sur l’art, sobres et solides, apportent une lumière sur les peintures sans jamais être pesantes. La critique d’art fait entendre ses idées, et ses opinions sans concessions, qu’elles portent sur l’art, sur les artistes, sur des amis, des frères ou sur elle-même, sont prenantes : même sans connaître les tableaux (dont une reproduction pour la plupart figure dans le livre) et encore moins les personnes concernées, on est obligé de suivre María Gainza dans son univers, ou plutôt dans ses deux univers, la peinture qui est son métier et les gens dont elle a envie de nous  parler. Ces deux univers sont dans l’ensemble plutôt sombres malgré les couleurs des tableaux cités. Les dernières lignes de Ma vie en peinture révèleront la cause de cette douce noirceur.

                                                                                

Ma vie en peinture, traduit de l’espagnol (Argentine) par Gersende Camenen, éd. Gallimard, 181 p., 18 €.

En espagnol : El nervio óptico, éd. Mansalva, Buenos Aires / ed. Anagrama, Barcelona.

MOTS CLES : ARGENTINE / ARTS / PEINTURE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

On peut aussi lire ma chronique sur le deuxième roman de María Gainza, La faussaire de Buenos Aires, sur AnnA.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

María GAINZA

ARGENTINE

María Gainza est née à Buenos Aires en 1975. Journaliste spécialisé en art, elle a publié son premier roman, El nervio óptico / Ma vie en peinture en 2014, suivi de La luz negra / La faussaire de Buenos Aires qui a été lauréat du prestigieux prix Sor Juana Inés de la Cruz.

La faussaire de Buenos Aires

2018 / 2022

M, jeune fille sans expérience, devient un peu par hasard la secrétaire et femme de confiance de la grande experte en art Enriqueta Macedo. Assez vite, M découvre que la spécialiste réputée n’est pas d’une grande rigueur et qu’elle arrondit ses fins de mois en authentifiant des copies parfois très réussies. Elle a été particulièrement proche d’une faussaire argentine, la Negra, peintre frustrée qui a réussi dans l’imitation d’artistes contemporains argentins.

Enriqueta est prise d’une confiance sans limites pour M, au point de lui raconter sa vie, ses « méfaits » dans le secret humide d’un sauna. Le problème, M s’en rend vite compte, c’est qu’elle peut être aussi sincère qu’affabulatrice et que son récit sera un mélange autant de faits avérés que d’inventions. M pourra-t-elle faire le tri ? Probablement pas, tout comme nous, qui devons suivre ce récit de seconde main. Est-ce grave ? Bien sûr que non !

C’est à un très joli, très intéressant voyage à travers l’art en général que nous sommes conviés, peinture avant tout, et aussi tout ce qui peut constituer une collection : correspondance privée, photographie, objets divers. María Gainza garde une distance souvent un peu ironique envers personnages et événements. Avec humour elle fait ressortir la relativité de toute chose, encore plus frappante dans le monde de l’art. Un faux ne serait-il pas, dans certains cas, supérieur à l’original ? Et en fonction de quels critères ?

Cette même question en forme de clin d’œil s’applique aussi au roman, avec ses personnages réels, un peu modifiés, totalement transformés ou inventés. Cette façon de faire, qui peut être horripilante si elle n’existe que pour l’amusement, est ici très bien maîtrisée : elle rend évidente une des réponses possibles à ce dilemme entre l’art et le vrai que chacun se pose. Un tableau pour lequel Michel-Ange ou Vinci n’a peint personnellement que quelques centimètres quand leurs élèves bouchaient les vides est-il vraiment de Michel- Ange ou de Vinci ?

« Les gens sont comme ça, un mélange de choses », dit un personnage secondaire. Ce « mélange de choses » qui se contredisent entre elles et font une personne est au centre de la recherche de M, en croisant des témoignages divers, elle reconstruit le personnage étrange qu’était la faussaire, elle ne se contente pas de s’en tenir à la Negra, du même coup elle reconstruit tout un cercle artistique, si riche à Buenos Aires, et, plus encore, elle glisse ça et là de très intéressantes remarques sur la peinture et les peintres en général.

Une autre mise en abyme est l’histoire racontée elle-même, María Gainza nous fait suivre M tentant, sous un faux nom, d’écrire la biographie de la faussaire et parcourant parallèlement la grande histoire de l’art et une foule d’anecdotes, les coulisses de cette grande histoire qui éclairent d’une lumière différente la vie des créateurs. Un peu d’amertume (le côté dérisoire de toute chose, le temps qui efface trop de bons moments, l’impossibilité de discerner le vrai du faux, pas seulement en art) avec une bonne dose d’humour pas toujours tendre, voilà une recette qui fonctionne à merveille, et en prime, régnant sur chaque page, le doute fondamental, particulièrement excitant.

La faussaire de Buenos Aires, traduit de l’espagnol (Argentine) par Gersende Camenen, éd. Christian Bourgois, 169 p., 19 €.

María Gainza en espagnol : La luz negra / El nervio óptico, ed. Anagrama, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / ART / PEINTURE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN, ROMAN MEXICAIN

Roberto BOLAÑO

CHILI / MEXIQUE / ESPAGNE

Voici le sixième et dernier tome des oeuvres complètes de Roberto Bolaño publié par les éditions de l’olivier, son roman posthume, un véritable monument littéraire. Remercions chaleureusement les éditions de l’Olivier pour s’être lancées dans ce vaste hommage à l’un des plus grands écrivains de son temps.

Roberto Bolaño est né à Santiago du Chili en 1953. En 1968, sa famille s’installe à México où il commence à s’engager politiquement. Il y demeure jusqu’à 1973, il va alors au Chili pour militer, mais après une expérience douloureuse (arrestation et bref séjour en prison), il parcourt une partie de l’Amérique latine et e l’Europe. Il s’installe en Catalogne et à partir de 1980 il réside à Blanes où il meurt en 2003. Il est mondialement reconnu comme un des grands créateurs de la fin du XXème siècle.

2666

1. La partie des critiques met en scène quatre universitaires européens (une Anglaise, un Espagnol, un Français et un Italien), l’élite de l’intelligence et de la culture, qui ont une passion commune, un mystérieux écrivain allemand, Beno von Archimboldi, qui a beaucoup publié depuis des décennies, mais dont on ignore absolument toute la biographie. On voit se créer des relations culturelles, puis amicales, puis (peut-être) amoureuses entre ces intellectuels de haut vol, qui bien vite vont tomber de leur piédestal grâce à l’ironie de Bolaño qui, implacablement, non sans une certaine cruauté (méritée), les remet à la place qui est la leur : de simples êtres humains : au moment où ils sont sur la trace de leur écrivain mythique, une cuvette de W.C. ébréchée dans une chambre d’hôtel occupe l’esprit du Français et tous, les quatre, mondialement reconnus, se font laminer, intellectuellement, par un « petit » professeur mexicain, Amalfitano (d’origine chilienne, exilé au Mexique, comme Bolaño lui-même), qui enseigne dans une université perdue dans le désert, qui leur offre une vision infiniment plus vaste des choses qu’ils ne parviennent que difficilement à comprendre.

Est-ce parce que Bolaño se savait proche de sa fin au moment où il écrivait 2666 qu’il a réussi à trouver et à maintenir au long des 1100 pages du livre un tel recul, une telle profondeur ? Qu’est-ce que l’essentiel pour chacun de nous ? Pour nos chercheurs, c’est le fantôme d’un écrivain, dont on ne sait même pas s’il existe vraiment ; ce qui est le centre de leur vie n’est que du vent à nos yeux. Et pourtant Bolaño réussit quand même à créer le suspense, à nous faire pénétrer dans les mystères d’Archimboldi, à nous donner envie d’en savoir plus sur lui, c’est-à-dire à faire que nous ressemblions à ces marionnettes intelligentes, ou à ces sommités minables et ridicules, au choix.

2. La parte d’Amalfitano. C’est la partie la plus courte. On y retrouve Amalfitano, le professeur d’origine chilienne qui enseigne à l’université de Santa Teresa, à la frontière Nord du Mexique, celui qui avait donné une belle leçon d’intelligence aux universitaires européens. Il ne se passe apparemment rien de spectaculaire dans cette petite centaine de pages, mais à travers les déboires conjugaux et le mal de vivre personnel du professeur, on se trouve dans un équilibre extrêmement précaire, aux limites de la folie : qui est fou, existe-t-il une normalité, est-il possible, par exemple, dans un hôpital spécialisé, de reconnaître, si on est visiteur, les patients et le personnel ? Amalfitano ne cesse de se poser la question : suis-je en train de devenir fou ? alors que sa fille est surtout inquiète de penser que les voisins pourraient le croire fou…

Sans événement majeur, au milieu d’une vie quotidienne banale et plutôt ennuyeuse, le récit oblige le lecteur à se poser des questions sur la normalité et aussi sur la création : un créateur est-il un être comme les autres ? Et un être ordinaire qui reproduit une œuvre d’art est-il fou, surtout s’il reproduit une « œuvre » surréaliste de Marcel Duchamp ?

Tout est dans l’immobilité, dans l’arrière-plan, chaque action, pour minime qu’elle soit, ne peut que poser des questions au lecteur. Heureusement, Bolaño n’y répond jamais.

3. La partie de Fate nous emmène aux Etats-Unis, dans le milieu de la presse spécialisée (une revue pour Noirs, faite par des Noirs). Fate est un journaliste qui, au moment où meurt sa mère, est envoyé pour couvrir un match de boxe dans le nord du Mexique pour remplacer le titulaire de la rubrique qui, lui aussi, vient de mourir subitement. Dans cette ambiance morose, il découvre tout à fait par hasard une ville, Santa Teresa, qui vit au rythme des meurtres de jeunes femmes. Son instinct de journaliste se réveille et il propose, en vain un article sur les assassinats. Il se contente de suivre de façon très passive ses collègues, mexicains et américains, qui, d’un bar au lobby d’un hôtel, occupent leur temps à de vagues conversations et à quelques beuveries, indifférents finalement aux multiples drames qui se produisent presque sous leurs yeux.

4. La partie des crimes, la plus longue, la plus terrible aussi, est une énumération sans fin des assassinats de femmes à Santa Teresa. C’est un constat (tout y est rigoureusement vrai, c’est aussi du roman (seuls des noms sont changés). Mais surtout Bolaño y fait éclater son génie de créateur : une fois de plus, il semble qu’on lise la chronique des faits divers du journal local, et pourtant, pour chaque cas il nous fait pénétrer au cœur de la vérité humaine, qu’on soit avec la famille d’une disparue, à côté de la famille ou des journalistes ou encore dans les milieux des nouveaux riches trafiquants de drogue ou homme politiques. Pour chacun d’eux, tout est humain, qualités et défaut, et la profondeur atteinte est extraordinaire. Rien de lassant ou de monotone dans cette longue liste des victimes ; on s’évade de l’énumération par de longues digressions, tranches de vies annexes, toujours inattendues, comme les apparitions récurrentes de la voyante à la télévision locale, qui commente et juge avec son bon sens d’autodidacte les drames.

5. La partie d’Archimboldi est la biographie d’un Allemand, né en 1920 dans une région reculée, passionné uniquement de plongée dans les eaux glacées de la Baltique. Un parcours sinueux, sans enthousiasmes, Hans Reiter se trouve confronté au grand séisme que connaît l’Allemagne, y participe physiquement mais reste, dans son esprit, totalement extérieur à tout ce qu’il vit, souffrances du soldat, horreurs qu’il côtoie, le hasard dirige son destin (comme le hasard dirige le destin de Boris Abramovich Ansky, un Russe né en 1909, dont Reiter lit les mémoires et qui est véritablement un double, côté soviétique. Après la guerre, Reiter continue une vie mi errante mi sédentaire, est pris par le besoin d’écrire et sera édité en prenant le pseudonyme de Benno von Archimboldi. Cette biographie fictive, plus vraie qu’une vraie, est en fait une longue méditation sur ce qu’est un écrivain tel que le voit (le vit) Bolaño, un dilettante investi sans qu’il le sache d’une mission ou plutôt qui DOIT faire ce « métier ». Tout cela avec beaucoup de modestie : un écrivain peut avoir une influence mondiale (on le sait de puis la première partie, celle des critiques), lui reste un homme petit, avec sa réalité, modeste. Inlassablement, Bolaño nous montre les limites de cette fonction d’écrivain, avec son humour habituel (les petitesses des grands auteurs, les avanies que leur fait subir un régime dictatorial (le destin d’Ivanov, écrivain fêté par le régime soviétique, avant d’être jeté aux oubliettes, sans qu’il en comprenne le motif). Un auteur ne peut pas faire autrement qu’écrire, mais son rôle s’arrête là, s’il est reconnu, influent, tant mieux, ce n’est pas ce qui compte le plus.

Un peu avant de mourir, Bolaño nous offre son testament, mais un testament plutôt jouissif que tragique, son immense force est bien là.

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN, V.O.

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Volver la vista atrás

2021

Dans la famille Cabrera, il y a l’aïeul, Domingo, né aux Canaries, époux de Julia, fille de militaires monarchistes, elle-même sœur d’Enrique, pilote militaire lui aussi, lui aussi monarchiste et par conséquent opposé au général Franco, le putschiste, l’usurpateur. Il y a le père, Fausto, engagé très à gauche avec sa femme Luz Elena. Ils ont un fils, Sergio, et une fille, Marianella, une famille plongée tout entière dans la poésie, le théâtre, le cinéma et la télévision. Sergio est le réalisateur célèbre de La estrategia del caracol / La stratégie de l’escargot (1993) ou de Perder es  cuestión de método / Perdre est une question de méthode (2004, adapté d’un roman de Santiago Gamboa), entre autres.

Les parents et l’oncle fuient l’Espagne écrasée par Franco. Le Venezuela, la Colombie, le Chili puis à nouveau la Colombie, Medellín (où naît Sergio) et Bogotá sont successivement leurs ports d’attache temporaire, avec une longue parenthèse dans la Chine de Mao.

Après les années de déplacements, d’instabilité comparables à l’errance du Juif errant, mais sans victimisation (dans la famille Cabrera on a toujours l’espoir rivé aux corps), l’étape colombienne permet d’établir une base solide : les parents, Fausto et Luz Elena, sont des acteurs reconnus et Fausto est un des créateurs de la Télévision nationale.

Sa nomination en Chine et le séjour de toute la famille à Pékin est l’étape essentielle, celle qui partage les vies en deux époques séparées. La Chine telle que la voit Sergio, telle qu’il la vit, étudiant d’une quinzaine d’années, se révèle d’abord semblable à l’image qu’on a d’elle en Occident, un monde clos, soupçonneux à l’extrême, que les parents, partisans inconditionnels, acceptent mieux que Sergio et sa sœur. L’étape est d’autant plus douloureuse quand les parents retournent en Colombie en laissant les deux adolescents dans leurs lycées pour qu’ils y achèvent leur éducation.

Au retour en Colombie, naturellement peut-on dire, Sergio, comme Marianella, comme Luz Elena, comme Fausto, entre dans la guérilla. Il y participera plusieurs années, séparé de ses proches qui en sont aussi des membres actifs.

Le roman est un long retour sur le passé commun à la famille Cabrera. Il commence en 2016, Sergio est l’invité vedette d’une cinémathèque espagnole où il est rejoint par son propre fils, Raúl. La veille du début de l’événement, on lui apprend la mort à Bogotá de Fausto. Il n’aura pas la possibilité, ni la volonté, de traverser l’Atlantique en urgence pour assister à la crémation. Ce sera l’occasion pour lui de se rapprocher de Raúl, qui vit en Espagne, et de revenir sur ce passé familial. La vie de Sergio a été fracturée entre vie privée et vie publique, entre vie privée et politique (il a aussi été député en Colombie), sa vie privée étant elle-même fracturée. Et malgré tout, vu par Juan Gabriel Vásquez, ami proche de Sergio qui lui a raconté en détail ce qui fait le roman, Sergio Cabrera reste un être humain conscient (de là probablement vient sa douleur) : comment raccommoder ces morceaux d’existence ? Plongés dans une situation historique (la guérilla des FARC), Sergio, sa sœur, les camarades sont bien des personnes, ce qu’ils ressentent, qu’ils ne veulent pas toujours s’avouer, est la base de tout le récit, malgré l’embrigadement, les règles militaires, qui peuvent d’ailleurs être contournées par les supérieurs eux-mêmes.

C’est un cliché de dire que la réalité dépasse la fiction. Ici, grâce à la maîtrise de Juan Gabriel Vásquez, la réalité est roman, avec ses émotions, ses rebondissements, ses moments de suspense. Vous l’avez peut-être remarqué, sur AnnA on déteste mettre les œuvres dans des cadres. On pourrait s’amuser, avec Volver la vista atrás à tenter de le faire : non-fiction, biographie, roman ? Et, si roman, roman historique, psychologique, politique, social, saga familiale ? Eh bien, il est tout cela, et j’en oublie sûrement. Pourrez-vous trouver une raison de ne pas le lire ?

Volver la vista atrás, ed. Alfaguara, 477 p., 19,99 €.

MOTS CLES : COLOMBIE / ESPAGNE / CHINE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / FAMILLE / SOCIETES / .

ROMAN PERUVIEN, ROMAN VENEZUELIEN, V.O.

Kathy SERRANO

PEROU

Kathy Serrano est née en 1968 au Venezuela. Elle est actrice, metteuse en scène. Après un premier recueil de micro récits bien accueillis par la critique et les lecteurs, voici son premier roman.

El dolor de la sangre

2022

Martha vit à Lima depuis quinze ans. Elle a quitté le Venezuela, son pays natal, pour pratiquer son métier de photographe pour lequel elle est reconnue en Amérique latine. Son agent lui annonce qu’elle est invitée pour une série de photos de la fille d’un ministre vénézuélien qui elle-même veut entrer en politique. Ces photos glamour seraient une jolie introduction dans le milieu en passant par les revues qu’on appelle populaires.

Ses relations avec sa famille qui vit toujours à Caracas (une mère, deux sœurs et un frère, Rodrigo), sont réduites à presque zéro, Martha semble très réticente à se rapprocher d’eux si l’occasion se présentait et elle n’envisage même pas de leur annoncer sa venue pour quelques jours. Elle ne parle jamais de son passé familial avec ses amis et essaie constamment de le refouler. L’évocation de son frère en particulier lui est pénible, comme celle de l’attitude de la mère, dont le fils est celui à qui on pardonne tout, au détriment des trois filles.

À son arrivée à Caracas, elle est surprise d’être accueillie par Rafael, un ancien voisin et ami d’enfance, qui était un petit garçon timide, amoureux en secret de Martha. Il a visiblement réussi, ne se déplace qu’en voitures blindées surveillées par des gardes du corps. Il lui avoue être à l’origine de son invitation pour les séances photos et, plus tard, lui conseille vivement d’aller rendre visite à sa famille.

On reste au plus près des réactions de Martha, partagée entre sa réussite professionnelle qui, sur place, semble ne plus compter pour les collègues vénézueliens, et sa redécouverte d’une ville où elle a passé son enfance et son adolescence et qui, en quinze ans, s’est considérablement dégradée. Kathy Serrano a su rester au plus près de cette femme assez éloignée des conflits politiques pour voir avec un regard qu’on pourrait qualifier de neuf des réalités souvent déformées pour des raison purement idéologiques : elle découvre des pénuries qui touchent directement la vie de chaque jour, une corruption qui, bien que cachée, se révèle un peu partout et une violence qui n’existait pas quinze ans plus tôt : il est devenu impossible de sortir seul(e) dans beaucoup de quartiers, même de jour. On est à mille lieues d’une description militante, et celle-ci n’en est que plus forte, plus crédible. Le féminisme, discret mais efficace, est lui aussi bien présent.

Quant aux silences qui pèsent sur les relations familiales, les mystères se dévoileront peu à peu, un équilibre qui ne peut que se détruire a été établi grâce à des non-dits, là aussi la romancière a très bien réussi à maintenir une sorte de suspense psychologique qui révèle peu à peu, sans trop en dire, ce que même Martha avait tenté de refouler.

Le portrait de cette femme est la grande réussite du roman : le combat entre ses faiblesses et sa force naturelle est le moteur du roman, rien n’est éludé, ce que le lecteur pourrait voir comme des défauts est simplement une partie d’elle, de nature, elle règne sur un récit qui, autour de quelques personnes, est aussi celui d’un pays qui souffre mais qui survit, comme Martha.

El dolor de la sangre, ed. Planeta Perú, 204 p.

MOTS CLES : PEROU / VENEZUELA / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / FEMINISME / EDICIONES PLANETA.

Mon commentaire, sur AnnA, en novembre 2019, sur le recueil de nouvelles de Kathy Serrano : Húmedos, sucios y violentos.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Daniel GUEBEL

ARGENTINE

Daniel Guebel est né à Buenos Aires en 1956. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans, de recueils de nouvelles, de pièces de théâtre et de scénarios pour la télévision. El absoluto (L’absolu) a reçu en Argentine le Prix de l’Académie argentine et le Prix national de Littérature.

L’absolu

2016 / 2022

Qu’on se le dise ! La mondialisation, ou globalisation, ne règne pas que sur la finance, le commerce, l’industrie et la politique. Elle existe aussi en littérature. Les écrivains – latino-américains en particulier – voyagent à travers le monde, s’installent un temps ici ou là, ils écrivent sur tel ou tel pays européen, sur les États-Unis, parfois même sur leur propre pays ! Daniel Guebel est argentin, dans L’absolu, son pays natal n’aura qu’une place réduite et à la fin de notre lecture on pourra parler non de roman universel mais carrément cosmique, peut-être même immortel.

Si la (ou les) personne(s) qui se dit narrateur est fier de son héritage, Daniel Guebel est le parangon de l’auteur omniscient qui non seulement raconte les faits mais qui les crée, qui invente une réalité bien plus réelle que ce qu’on a pu lire – et croire – jusque là. Il domine tout, l’histoire européenne, la biographie d’un compositeur célèbre et méconnu, la psychologie de personnages historiques, une pincée de science fiction, tout vraiment ! Et il le fait dans un humour permanent qui évoluera vers la gravité et finira par s’effacer, un humour qui nous fait hausser les sourcils (étonnement et plaisir).

Alexandre Scriabine est l’axe de cette vaste saga : cinq générations gravitent autour de lui, Moi, le narrateur final étant le dernier maillon de sa famille inventée, comme sont inventées les aventures délirantes des aïeux de Moi. Daniel Guebel, omniscient, omnipotent, rigoleur, ne se refuse rien, et il a bien raison. Qui d’autre mêlerait dans un même épisode Ignace de Loyola, Lénine et Napoléon Bonaparte ? La pseudo-folie dont il se pare est maîtrisée, elle l’autorise à aller très en profondeur dans l’analyse de questions qui lui tiennent à cœur, la création et ses diverses facettes. Quand on voit, dans le premier épisode, l’arrière-arrière-grand-père de Moi inventer une technique de création musicale née de gémissements variés de femmes avec lesquelles il copule dans l’enthousiasme, c’est de la recherche de tout inventeur qu’il parle. À chaque aïeul son style, leur point commun est leur nécessité d’avancer vers l’inconnu. À chaque chapitre son style, parodie de roman d’aventures ou conte philosophique entre autres.

Résumons en quelques mots (quelle audace !) ce qui fut pour Moi le grand projet d’Alexandre Scriabine : sauver l’univers par sa musique. N’est-ce pas aussi le grand projet de Daniel Guebel ? Le compositeur a cherché pendant des années le groupement absolu, définitif, de notes qui formeraient l’aboutissement génial et rendrait le monde parfait. Cela commence avec l’accord mystique (Do-Fa # – Do / Mi – La – Ré), qui par ailleurs n’a pas provoqué autant d’effet que ce qu’il avait espéré. Question subsidiaire : la perfection absolue étant inatteignable, peut-on, au moyen de sons propagés dans l’espace, réaligner des planètes qui risquent de ne plus jouer leur rôle de planètes bien sages ? Cet exemple est à l’image de ce roman sérieux (thèmes scientifiques, histoire de l’Europe, paternité et filiation, place fondamentale de la musique et bien plus) et complètement fou, ouvrage gigantesque par ses focalisations successives, d’un humour étonnant et changeant.

L’absolu, traduit de l’espagnol (Argentine) par Gersende Camenen, éd. Gallimard, 493 p., 24 €.

Daniel Guebel en espagnol : El absoluto, ed. Literatura Random House / El hijo judío / Las mujeres que amé , ed. De Conatus, Madrid / Un resplandor inicial, ed. Ampersand, Madrid.

Daniel Guebel en français : L’homme traqué, éd. L’Arbre vengeur, Bordeaux.

MOTS CLES : ARGENTINE / PHILOSOPHIE / HISTOIRE / HUMOUR / MUSIQUE / EDITIONS GALLIMARD.