CHRONIQUES

Luiz RUFFATO

BRÉSIL

Luiz Ruffato est né en 1961 dans l’État de Minas Gerais. Après avoir travaillé comme tourneur, il entame des études de journalisme puis publie ses premiers romans. Il a été lauréat du Prix Casa de las Américas en 2013.

Remords

2019 / 2021

Près de vingt ans ont passé depuis la mort de sa mère. Oséias, la cinquantaire, représentant de commerce qui ne travaille plus, installé à São Paulo décide, sans raison bien claire, d’aller dans sa petite ville natale, Cataguases, dans l’État de Minas Gerais. Le premier contact, avec sa sœur Rosana, qu’il n’a pas prévenue, est glacial.

Est-il revenu à Cataguases après si longtemps pour rebondir et repartir vers une nouvelle période de vie plus remplie d’espoir que ces vingt années passées dans un marasme un peu glauque, ou pour dessiner un bilan désenchanté ? On le saura.

Ce qu’il (re)découvre de sa ville, qui n’est plus la sienne, n’est pas fait pour lui donner de l’espoir : des existences grises, la saleté des rues, la mesquinerie générale, sa lucidité aussi, tout contribue à recréer ce marasme qu’il pensait noyé dans le passé. Un chien galeux, noir, l’accompagne un temps, présence amicale et même tendre, qui prouve que tout n’est pas complètement privé d’espoir… et d’humanité.

Toute une société se construit peu à peu sous nos yeux, une société  de province qui reproduit fidèlement, à échelle réduite, un Brésil tout entier, avec, bien sûr, ses inégalités criantes, mais aussi, plus frappantes encore, les luttes peu spectaculaires et terribles dans leurs cruautés et les souffrances subies par beaucoup, de ceux qui  veulent à tout prix se hisser un ou deux crans au-dessus de ce qu’ils sont : on est vraiment ce qu’on donne l’impression d’être, sinon on fait semblant, et les autres, dans la petite ville, font semblant d’y croire, ou (le plus souvent) ne sont pas dupes. Tout cela est montré par toutes petites touches, le contenu d’un frigo, un vêtement qu’on range ou qu’on jette par terre, une façon de se coiffer qui n’est pas en phase avec la personne.

La famille d’Oséias, la société brésilienne, se sont décomposées, les uns se sont éloignés des autres, un peu, et puis beaucoup, c’est comme cela qu’on passe vingt ans sans revenir voir ses sœurs et qu’on n’a plus de nouvelles du frère depuis plus longtemps encore, qu’on observe passivement la drogue qui se voit de plus en plus un peu partout, qu’on sourit des ragots autour du maire, qu’on ne sait plus s’il existe encore ce qu’on a appelé « morale » et qu’on n’a aucun espoir de sortir de cette quasi misère qu’on voit partout.

Le lecteur se retrouve directement dans la tête d’Oséias, pensées, regards, souvenirs se mêlent dans un texte très dense avec, renaissant régulièrement, un fantôme à peu près inconnu de nous qui obsède cet homme au bout du rouleau, celui d’une sœur restée mystérieuse pour tous, lecteur compris et qui soudain devient une douleur. On assiste à la mort d’une époque, celle de la colonie italienne à laquelle appartient Oséias, qui s’est disséminée à travers le Brésil, Oséias, lui, ne sait plus s’il est encore de cet endroit, qui n’est plus qu’une ombre.

Quelle puissance à toutes les étapes de ce roman, quelle vérité, peut-être difficile à digérer si on se trouve soi-même dans une période de déprime, une puissance et une vérité qui nous prennent au plus profond de notre condition d’humain voué à la poussière et à l’oubli.

Remords, traduit du brésilien par Hubert Tézenas, éd Métailié,  256 p., 20,60 €, version numérique,14,99 €.

Luiz Ruffato en brésilien : O verão tardio, ed. Cia das Letras / Eles eram muitos cavalos, ed. Boitempo, / Mamma son tanto felice / O mundo inimigo , ed. Record.

Luiz Ruffato en français : Tant et tant de chevaux / Des gens heureux : Le monde ennemi, éd. Métailié / À Lisbonne j’ai pensé à toi, éd. Chandeigne.

MOTS CLES : BRÉSIL / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / ÉDITIONS MÉTAILIÉ.

CHRONIQUES

Gaël OCTAVIA

FRANCE

Gaël Octavia est née en 1977 à Fort de France. Après des études scientifiques à Paris, elle partage son activité entre le journalisme scientifique, les arts plastiques, le cinéma, le théâtre et la littérature.

La bonne histoire de Madeleine Démétrius

2020

La narratrice, romancière d’origine martiniquaise, qui vit à Paris et élève seule ses deux filles, reçoit, après une vingtaine d’années de silence, un message de Madeleine, une de ses « amies » de lycée : Madeleine Démétrius, médecin, fille de médecin, femme de médecin, à la vie apparemment aisée et très rangée (on le sait grâce à ce qu’elle poste sur les réseaux sociaux), veut lui raconter ce qui lui est jadis arrivé et qui, sans aucun doute, sous la plume de la narratrice, deviendra un immense succès littéraire.

Ce qui lui est arrivé, au temps de l’adolescence, n’est pas, vu de l’extérieur, un drame shakespearien, tout au plus un épisode désagréable, de ceux qui peuvent soit laisser des traces indélébiles, soit s’effacer définitivement. Elle l’aurait enfoui dans un oubli peut-être inconscient avant de le faire réémerger pour le transmettre, en grand secret, vingt ans après, à notre narratrice. Notre narratrice, après avoir hésité, finit par accepter l’idée d’écrire cette histoire et se retrouve face à la question primordiale pour tout romancier : comment aborder, puis affronter cette histoire ?

Au lieu du personnage principal du roman que serait Madeleine Démétrius, c’est tout un réseau de questions, de souvenirs, de pensées, de projets qui monte à la surface : qu’a été vraiment l’amitié de la bande de copines autour d’elle, comment le groupe (un « tout indissociable », comme elles se voyaient) s’est-il dissout et pourquoi, l’égalité entre elles était-elle réelle : est-on vraiment égales quand l’une est noire, l’autre chabine et la troisième métisse ?

Tout en essayant, difficilement, de trouver une architecture à son futur roman, la narratrice dont le quotidien est prenant (deux filles de deux pères différents, leurs hormones, les finances, pas des plus florissantes), mêle de façon à la fois involontaire et très consciente, sa vie de Paris et ce dont elle se souvient de son passé martiniquais, ses propres relations avec Betty, sa mère. Ses pensées, qui lui viennent forcément dans le plus grand désordre, débouchent sur un torrent d’idées qui impressionnent en profondeur le lecteur : quelles sont les racines du racisme, la nostalgie d’une mère qui voit sa petite dernière lui échapper bientôt, les apparences sociales que certains s’imposent pour exister aux yeux des autres, les scrupules infimes d’une femme qui se juge mauvaise mère (à tort, c’est évident pour le lecteur) et qui rêve d’une perfection qu’elle sait (à raison) hors de sa portée. La richesse de chacun des courts chapitres est étonnante, surtout parce qu’elle se fait sans éclat, sans grande démonstration. Les phrases sont aussi simples que la narratrice et heureusement cette simplicité, loin d’en occulter la richesse, la fait davantage ressortir.

À chaque instant de ce récit qui se déplie comme un accordéon, prenant soudain une direction inattendue, le point de vue de la narratrice change parce qu’une nouvelle information vient modifier ce qu’elle connaissait de l’autre ou parce qu’elle a évolué. On a l’impression que Gaël Octavia détricote ce qu’elle venait de façonner pour retricoter plus solidement, plus joliment et frôler ce qui pourrait être une perfection. Et son roman n’est pas éloigné d’une forme de perfection romanesque, sans laisser de côté un petit côté proustien, modeste lui aussi mais bien présent.

La bonne histoire de Madeleine Démétrius, éd. Gallimard (Coll. Continents noirs), 266 p., 19 €.

MOTS CLES : CARAÏBE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / LITTERATURE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

Méjico.

2015 / 2018

L’histoire et la petite histoire se mêlent dans ce nouveau roman du Mexicain Antonio Ortuño, dont La file indienne avait attiré notre attention en 2016. Le Mexique de la fin du XXème siècle jusqu’à l’époque contemporaine, puis vers la fin de la deuxième Guerre mondiale, l’Espagne des années 20, au moment de la dictature de Primo de Rivera ou de la guerre civile constituent le fond de ce récit multiple.

La première scène nous plonge dans un enchevêtrement de passions, de jalousies et de petits trafics. On est à Guadalajara en 1997. Tout s’éclaircit très vite et très vite on comprend qu’on est loin des hauteurs de l’Olympe : les trafics minables autour du syndicat des cheminots sont vraiment pitoyables, comme les amours dérisoires et les jalousies qui en résultent mais qui pourtant se terminent en hécatombes.

L’ambiance qui règne parmi les Espagnols des années 20 n’est pas plus noble. Les luttes politiques s’accompagnent davantage d’insultes personnelles que de querelles idéologiques, même si elles sont bien présentes aussi. C’est à cette époque que se font et se défont des relations personnelles avec comme toile de fond les grands drames qui se préparent, la guerre civile et quarante ans d’une dictature féroce. Les inimitiés qui naissent là ne s’éteindront pas.

On change d’atmosphère en passant de Madrid bombardé à Guadalajara menacé par les violences. La vision par un Latino-américain d’une Espagne dominée par le fascisme est assez différente de celle d’un lecteur européen, plus habitué aux versions opposées, celle « officielle » du temps de Franco et celle plus « historique » proposée par les chercheurs extérieurs au franquisme.

On change d’ailleurs constamment d’atmosphère, les genres littéraires se mêlent, cela pourrait ressembler à une saga, l’histoire de trois générations d’une famille, cela pourrait être un roman historique, et c’est un parfait thriller, un roman sur la violence quotidienne. La superposition de ces diverses couches fait la richesse et crée une belle originalité, ce qui fait ressortir le fond de ce qu’a voulu montrer Antonio Ortuño : la complexité, faite d’un empilement de paradoxes, des relations ente le Mexique et l’Espagne, la mère qui a apporté la destruction, les sentiments d’infériorité imposés, subis pendant des siècles, qui remontent à Cortés. Éternelle question : de qui descendent les Mexicains ? À qui doivent-ils leur identité ? Cette identité revendiquée existe-t-elle ? Désir et aversion ne s’ajoutent pas l’un à l’autre, ils se confondent.

Méjico, qui se lit comme un bon roman noir, prouve qu’action et réflexion profonde ne sont pas ennemies, bien au contraire.

Méjico de Antonio Ortuño, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls, éd. Christian Bourgois, 256 p., 18 €.

Antonio Ortuño en français : La file indienne, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / ESPAGNE / HISTOIRE / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

MEXIQUE

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

Olinka

2019 / 2021

Olinka ? Ce nom ne vous dit rien ? Normal ! Olinka est un vaste ensemble immobilier dans les faubourgs de Guadalajara, construit par don Carlos Flores, le patriarche de la famille Flores à la suite d’une série d’escroqueries, d’expulsions pas très légales, et de la disparition inexpliquée d’habitants du lieu. Le gendre de don Carlos, Aurelio Blanco, avait servi de fusible pour protéger la famille, en particulier sa femme, Alicia et leur fille. Hélas pour lui, les seulement deux ans de prison qu’il aurait dû tirer, comme promis par le beau-père, sont devenus quinze longues années, sa femme a demandé le divorce et l’a obtenu, normal, avec un mari qui purge une aussi longue peine…

Au moment de sortir, son avocat (payé par les Flores) lui conseille la prudence (« Les Flores vont te fumer »).

Il a du mal à reconnaître « sa » ville : les terrains vagues d’autrefois sont devenus des quartiers résidentiels, les autoradios se commandent par le portable, les gigantesques panneaux publicitaires sont devenus d’une vulgarité à faire peur. Il entame sa nouvelle vie dans ce contexte avec la volonté de se faire rembourser ce que lui doivent les Flores et avec, sournoise, discrète, la menace d’assassinat qui pèse sur lui, si ce que lui a lâché son avocat est sérieux.

Peut-on reprendre une existence « normale » quand on a été coupé de tout, d’abord de sa fillette qu’on retrouve jeune femme qui a été farouchement tenue à l’écart par une mère intraitable qui a clairement pris le parti de sa propre famille ? Avec, en plus, caillou dans la chaussure, un bête ragot sur lui que l’avocat a répandu un peu partout et qui lui pourrit la vie.

Peu à peu, par d’ingénieux retours en arrière, Antonio Ortuño promène son lecteur à travers la géographie anarchique de Guadalajara, l’architecture faussement luxueuse des gratte-ciels et des lotissements à moitié terminés, les tractations plus que douteuses d’entrepreneurs qui s’étaient crus plus habiles qu’ils ne l’étaient et avec, au centre, un homme modeste, dépassé, qui ne sait plus où est la droiture, si toutefois la notion existe encore.

On a ainsi accès à un monde où la loyauté n’a plus aucune raison d’être, même si parfois elle montre le bout de son nez, où le mensonge est la règle, pas toujours appliquée, où la trahison est une des façons d’agir les plus communes, où l’assassinat est peu apprécié mais parfois inévitable, un monde dans lequel tous les acteurs finissent par devoir jouer le jeu du mensonge, de la trahison et, s’il le faut, de l’assassinat. Et, miracle ! Parmi toute cette boue, inattendue et lumineuse, on va quand même trouver une certaine noblesse qui soudain se réveille.

La délicatesse avec laquelle sont traités les membres de cette famille peu recommandable n’est pas courante dans ce genre de roman où les qualités comme les torts sont le plus souvent très nettement marqués. Dans Olinka, on aurait du mal à juger de façon péremptoire : les dégâts des actions passées sont évidents, mais leurs origines sont multiples et partagées, les erreurs sont compréhensibles, sinon excusables, ce qui n’empêche pas les dégâts de ne cesser d’empirer jusqu’au désastre. Un grand roman noir d’où émergent quelques couleurs.

Olinka, traduit de l’espagnol (Mexique) par Margot Nguyen-Béraud, éd. Christian Bourgois, 304 p., 18,80 €.

Antonio Ortuño en espagnol : Olinka / La fila india / Recursos humanos, ed. Seix Barral.

Antonio Ortuño en français : La file indienne / Méjico, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / ROMAN NOIR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / CORRUPTION / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

MEXIQUE

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

La file indienne

2013 / 2016

Les migrants… un sujet récurrent quand on parle de la zone de la frontière entre le Mexique et les États-Unis, un sujet qui fait la une des journaux européens depuis quelques années. Le roman du Mexicain Antonio Ortuño reprend le thème déjà abondamment traité, mais il le fait d’une façon tout à fait originale, préférant observer indirectement l’enfer des gens déplacés, du point de vue d’une administration mexicaine débordée et pas toujours très solide.

Généralement, les difficultés vécues par les migrants en provenance d’Amérique du Sud ou des pays voisins d’Amérique centrale qui tentent de gagner la frontière du Nord sont appréhendées frontalement. Montrer leur galère par le biais d’une assistante sociale ou d’un journaliste n’atténue pas les horreurs vécues, mais fait de nous, lecteur, un témoin, au sens premier du mot. Cette façon de faire permet aussi de croiser plusieurs points de vue : le porte-parole du Gouvernement ne fera jamais ressortir les mêmes éléments que le reporter venu de la capitale ou que la femme chargée d’aider les migrants. Or tout cela défile sous nos yeux et nous une vision vraiment globale.

On est dans une petite ville, Santa Rita, quelque part dans le Sud du Mexique et on découvre la Conami (Commission nationale de migration), un organisme d’État chargé de gérer les mouvements de migrants sur le territoire mexicain. Après l’assassinat brutal de l’assistante sociale, Irma, surnommée la Negra, arrive pour la remplacer, accompagnée de sa fillette. Un groupe de migrants vient d’être sauvagement attaqué avec des cocktails Molotov et elle doit prendre le dossier en main, autrement dit s’occuper des survivants et indemniser les familles des victimes. Ce qu’elle découvre est de plus en plus trouble et elle doit partager ses informations avec un autre fonctionnaire de la Conami et un journaliste, sans savoir à qui elle peut faire confiance.

Autant la Conami, en tant qu’institution est forcément froide, autant la Negra, le journaliste et même le sicaire sont des êtres humains, avec avant tout leurs doutes, leur angoisse qui peut prendre des formes d’agressivité. Un être humain, le père de la petite Irma l’est aussi, professeur aigri et méprisant, désespéré en réalité, mais rempli d’une hargne qui le rend méprisable et détestable lui-même. Il faut voir comme il traite son chien et sa femme de ménage.

Le récit est parfaitement soutenu par un style acéré, l’agencement des phrases fait penser à des morceaux de fer mal coupés qui s’entrechoqueraient et qui d’une certaine façon blessent le lecteur. La traduction sert bien cette violence des phrases et des mots.

On évolue dans une atmosphère trouble, de plus en plus trouble. Negra n’est pas un être idéal, loin de là, mais notre imparfaite référence fait ressortir la faiblesse de tous, elle comprise, et la noirceur de la plupart. On n’est jamais loin de l’apocalypse.

Assez curieusement, et c’est une des grandes réussites de La file indienne, cette succession d’horreurs reste nuancée, grâce à la personnalité de Negra que l’auteur parvient à maintenir proche de nous.

La file indienne de Antonio Ortuño, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls, 240 p., 18 €.

Antonio Ortuño en espagnol : La fila india, Océano, México.

MOTS CLES : MEXIQUE / SOCIETE / VIOLENCE / POLITIQUE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

IOSHUA

ARGENTINE

Josué Marcos Belmonte est né dans la banlieue de Buenos Aires en 1977. Après une enfance de violences subies, il quitte le foyer familial à 14 ans et vit dans la rue en marginal. Prostitution, drogue, souffrances, il provoque en affichant son homosexualité dans un pays très machiste. Sa création est très variée, poésie, chansons, dessins et textes narratifs étaient la base de ses apparitions publiques remarquées. Il est mort en 2015.

Los putos

2021

Le titre le suggère : Los putos (les pédés) n’est sûrement pas à confier à n’importe qui. Ce livre (poèmes, dessins, courts romans) hors normes  est publié chez Terrasses éditions, un éditeur qui s’intéresse aux marges engagées, engagées politiquement, et aussi historiquement (un cycle sur l’Algérie) et dans les sociétés, avant tout un éditeur d’œuvres littéraires.

Ioshua, mort en 2015, à 37 ans, a marqué ceux qui l’ont croisé, à Buenos Aires et dans ses banlieues défavorisées (sans être des bidonvilles), où il est né et a vécu. Homosexuel, prostitué parfois, drogué en permanence, punk, dessinateur, chanteur, il raconte tout cela sans fard, avec la sincérité de celui qui n’a rien à perdre, ayant tout perdu depuis l’origine.

Il se lance alors dans une poésie rageuse et tendre, le désespoir de sa lucidité étant la source des images, des sensations surtout qu’il fait partager sans ménager celui qui écrit et celui qui lira. Cela donne des textes qui ne peuvent qu’impressionner, peut-être  perturber. Il provoque aussi, les dessins sont volontairement explicites, certains les jugeront scabreux, le genre de provocation qui a la vertu de mettre chacun face à soi-même. On peut en dire autant des textes, des poèmes principalement.

Un lecteur français ne peut éviter de penser aux textes de Jean Genet, même si bien sûr Ioshua a sa propre personnalité : le milieu assumé, homo et marginal, voyou et amoureux insatisfait, parfois comblé, trop rarement, tout cela rapproche les deux créateurs, comme la force de leurs écrits.

Isohua situe très précisément ses ambiances dans cette métropole portègne, la laideur des décors et du quotidien du narrateur est transfigurée par ses mots, ses souffrances, ses espoirs, ce qui est, ni plus, ni moins, la raison même de la poésie (si la poésie a besoin d’une raison !).

Hors de toute norme, dans ces textes en vers ou en prose, Ioshua est lui-même, on peut rejeter tout ce qu’il nous propose, on en a le droit, mais c’est passer à côté d’un moment de pure émotion, à côté de pages et de pages d’une souffrance de tous les jours, métamorphosée en un lyrisme qui traduit une farouche volonté de vivre en sachant que la mort n’est pas loin.

Los putos, éditions bilingue (avec une traduction collective de l’espagnol (Argentine)), Terrasses éditions, 287 p., 13,50 €.

MOTS CLES : ARGENTINE / POESIE / PSYCHOLOGIE / AMOUR / SOCIETE / SEXE / VIOLENCE / TERRASSES EDITIONS.

Le terrible et beau roman récent de l’Argentine Camila Sosa Villada, Les Vilaines (éd. Métailié) peut compléter la lecture de Los putos, complément ou contrepoint.

CHRONIQUES

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Chansons pour l’incendie

2018 / 2021

On a été impressionné par les romans du Colombien Juan Gabriel Vásquez (Le bruit des choses qui tombent ou La corps des ruines). Cette impression de puissance, de retenue maîtrisée qui n’efface jamais l’aspect humain de ses écrits, se confirme à la lecture de ces neuf nouvelles réunies ici pour la première fois.

Les décors sont variés, l’aéroport Charles-de-Gaulle censé représenter celui de Barajas, Bogotá, le Paris des exilés sud-américains, une hacienda dans la campagne colombienne avec, presque toujours, un narrateur-acteur qui, la plupart du temps ressemble à Juan Gabriel Vásquez sans être tout à fait lui.

Les sujets sont pris dans le monde réel, ils ressemblent à des témoignages, des témoignages qui tous racontent un épisode banal mais qui glisse vers l’aventure extraordinaire ou vers la biographie d’une personnalité oubliée mais qui a eu une réelle importance il y a quelques décennies.

Le point commun entre ces nouvelles, c’est la violence, diffuse au début du récit qui ne manque pas de se déclencher, violence inhérente au pays (au continent), violence interne, intime, également, le remords qui mine interminablement un personnage, ou l’absence de remords après une tromperie soigneusement occultée. C’est aussi la mort, le souvenir d’une mort qui longtemps après continue à miner un proche ou un quasi inconnu. En un mot, c’est la souffrance des hommes qui pensent être passés à côté d’un destin, d’une occasion, d’un autre humain indéchiffrable et universellement connu.

Il n’est pas rare, à la lecture d’un recueil de nouvelles, d’être déçu par l’une ou l’autre, qui correspond moins à nos goûts. Cette fois ce n’est pas le cas, toutes celles de Chanson pour l’incendie ont leur propre individualité, leur propre force, leur propre émotion.

Chansons pour l’incendie, traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éd. du Seuil, 234 p., 22 €.

Juan Gabriel Vásquez en espagnol : Canciones para el incendio / Historia secreta de Costaguana / Los amantes de Todos los Santos : El ruido de las cosas al caer / Las reputaciones / Los informantes / El arte de la distorción / La forma de las ruinas, ed. Alfaguara.

Juan Gabriel Vásquez en français : Histoire secrète du Costaguana / Les amants de la Toussaint / Le bruit des choses qui tombent / Les réputations : Les dénonciateurs : Le corps des ruines, éd. du Seuil.

MOTS CLES : COLOMBIE / FRANCE / ESPAGNE / NOUVELLES / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS LE SEUIL.

CHRONIQUES

Haïti noir

Après, entre autres, Paris, Barcelone, La Havane, Buenos Aires, Mexico (la collection est riche de seize volumes), revoici, en format réduit, les dix-huit nouvelles (publiées une première fois en 2010) consacrées à Haïti par les éditions Asphalte.

Un peu de vaudou et de magie (noire), des rapports naturels et souvent tendus entre les races, et donc les classes sociales, des politiciens pas très nets, un climat sévère et les tremblements de terre fréquents, parfois cruels, c’est un panorama très complet de la vie de tous les jours du nord au sud, de l’ouest à l’est de ce pays malmené par la nature et par les hommes.

Une expédition « humanitaire » dévoyée de son idéal, des amours contrariées par des proches ou par le destin, le précipice vers où est fatalement entraîné un adolescent, un hold-up qui tourne mal, un séducteur qui n’arrive pas à se décider entre ses trois épouses éventuelles, voilà quelques uns des sujets abordés par des auteurs dont beaucoup ont dû quitter leur île natale et qui ont conservé des liens très forts avec elle, plus que des liens, un amour assez désespéré qui se ressent à la lecture de ces histoires dans lesquelles le Haïtien, et plus souvent la Haïtienne, sont au centre de drames plus ou moins définitifs : l’esprit de la Caraïbe flotte tout de même sur ces gens qui avant de tout lâcher, se battent pour survivre et souvent y parviennent.

Le machisme ambiant avec son contrepoint, la vaillance des femmes, est un des points communs aux nouvelles qui ne manquent jamais de couleurs, d’odeurs, de la vision d’une cohabitation qui se fait malgré l’arrogance de ceux qui possèdent tout sur l’île. Il ressort de cette lecture une impressionnante volonté de survivre, très présente dans toute la zone caraïbe et qui ici ressort encore plus nettement. Ce n’est pas un régal, ce sont dix-huit régals que nous offre Haïti noir !

Haïti noir, nouvelles écrites en français ou traduites de l’anglais par Patricia Barbe-Girault, éd. Asphalte, 392 p., 13 €.

MOTS CLES : CARAÏBES / HAÏTI / ROMAN NOIR / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS ASPHALTE.

CHRONIQUES

Gioconda BELLI

NICARAGUA

Née en 1948 à Managua, Gioconda Belli est poète et romancière. Dans les années 1970, elle s’est engagée contRe la dictature somoziste et après l’arrivée au pouvoir des sandiniste, elle a occupé plusieurs postes officiels. Le Prix de Poésie Jaime Gil de Biedma lui a été accordé en octobre 2020 en Espagne.

La République des femmes

2010 / 2021

En pleine campagne présidentielle au Faguas, petite république centraméricaine, le volcan Mitre se réveille et recouvre le pays d’un noir nuage. Quelques jours plus tard, on doit accepter l’évidence : une substance rejetée par l’éruption, en faisant baisser drastiquement le taux de testostérone, a fait des mâles des moutons, non, des agneaux sans défense. Une aubaine pour le PIE (Parti de la Gauche Érotique, dont les leaders (leadères ? leader.e.s ? comment diable faut-il écrire, il n’y a aucun homme dans ce parti ?) vont profiter… et vont se faire élire. La nouvelle Présidente s’appelle Viviana Sansón, elle met sur pied une politique résolument féministe.

Pour arriver au sommet de l’État, une volonté d’acier et beaucoup de hasard ont été nécessaires, un pingouin, incongru sous les tropiques ayant été l’élément déclencheur. La journaliste, veuve et mère d’une fillette est ainsi poussée vers un engagement partagé par un groupe soudé d’amies. Son pays est malade des inégalités et de la corruption des haut-placés. Il ne s’agira pas pour ces femmes courageuses de se « viriliser » mais d’agir en protectrices du pays pour lui apporter de la sérénité et de l’attention, tout simplement, ce qui risque de déplaire à certaines féministes. Et oui, pour penser à l’ensemble des problèmes sociaux, c’est l’imagination qui doit prendre le pouvoir.

L’effet ressenti à la lecture de La République des femmes ressemble à un parcours de montagnes russes : de haut en bas, de bas en haut, du réel (social et politique) vers la fantaisie (un peu folle), puis de la fantaisie (pleine d’espoir, même si elle reste un peu folle) vers un réel qu’on voudrait voir appliquer ici et ailleurs. Les documents d’archives qui parsèment l’histoire de Viviana et les utopies, les efforts de ces femmes à côté de l’inaction des hommes, tout donne à penser et à sourire, amicalement. Quand on sait que Gioconda Belli s’est directement inspirée d’un groupe auquel elle a participé dans les années 1970, elle qui a participé au gouvernement du Nicaragua, La République des femmes  prend un relief considérable.

Forcément on n’est pas d’accord avec tout ce que met en œuvre le gouvernement des femmes, certains excès légèrement farfelus ou carrément discutables, comme l’utilisation du « crédit carbone » ou l’interdiction absolue de tout homme dans les sphères du pouvoir, mais la bonne humeur générale, l’optimisme rayonnant prennent le dessus. Un optimisme tout de même nuancé par l’attentat dont est victime la Présidente au premier chapitre, ce qui plonge tout le roman dans une ambiance assez troublante : le message envoyé par Gioconda Belli est bien double : oui tout cela est possible, mais rien n’est gagné d’avance.

Une république des femmes ! On sait bien qu’on n’y est pas encore, mais si elle ressemblait à celle du roman de Gioconda Belli, on aimerait tenter l’expérience, c’est un homme qui vous le dit !

La République des femmes, traduit de l’espagnol (Nicaragua) par Claudie Toutains, éd. Yovana, 254 p., 20 €.

Gioconda Belli en espagnol : El país de las mujeres, ed. seix Barral.

Gioconda Belli en français : Le pays que j’ai dans la peau. Mémoires d’amour et de guerre, éd. Bibliophane Éditions.

MOTS CLES : AMERIQUE CENTRALE / NICARAGUA / SOCIETE / HUMOUR / POLITIQUE / FEMINISME / EDITIONS YOVANA.

CHRONIQUES

Daniel SALDAÑA PARÍS

MEXIQUE

SALDAÑA PARIS, Daniel

Né en 1984 à Mexico, après des études de Philosophie à Madrid, il publie ses premiers poèmes qui sont couronnés par le Premio Nacional de Poetas Jóvenes. Il est également éditeur. Plier bagage est son deuxième roman traduit en France.

Plier bagage

2018 / 2021

Quinze petites heures peuvent parfois suffire pour sortir de l’enfance, ou pour laisser croire à l’enfant qu’il est sorti de l’enfance. Sort-on jamais de son enfance ? On peut  se poser la question quand on voit vivre la famille du narrateur, 34 ans, seul sur son lit défait, qui revient sur l’été de ses 10 ans, alors qu’il avait encore une famille.

L’événement de ce mois de juillet ou août de 1994, en pleines grandes vacances, c’est l’absence un matin de Teresa, la mère. Le père désormais devra éduquer « contre son gré et le nôtre » l’adolescente Mariana et celui qui raconte, encore un enfant. Teresa, dont la voix ressemblait à celle d’un ordinateur, savait pourtant donner des conseils à ses deux enfants, mais personne ne semble être vraiment attaché aux autres, les divergences sont nombreuses.

Le garçon croit savoir, sait que le Chiapas où se trouve depuis peu un homme à passe-montagne avec une pipe à la bouche, était le but de Teresa. Rappelons que le soulèvement zapatiste a officiellement commencé le 1er janvier 1994. L’enfant va tenter de la rejoindre.

L’« apprentissage », l’« initiation » de notre garçon est bien modeste et sans grand effet, si on pense au narrateur de 34 ans. Daniel Saldaña París s’amuse à détourner les ressorts habituels. On pourrait définir son récit par une suite de négations : le héros n’en est pas un, sa famille n’en est pas une, elle ne fait pas partie des classes aisées et n’est pas dans la misère, les parents ne sont pas des modèles, etc. Et, avec tous ces « ne » l’auteur crée une atmosphère entre la dérision, la drôlerie et la tendre compassion. Les premières pages sont sympathiques, peu à peu naît l’empathie, tout devient poignant. On finit par ne plus savoir si le narrateur est l’adulte de 34 ans ou l’enfant de 10 en train de sortir de l’enfance. D’ailleurs y a-t-il des adultes dans cette famille : Mariana, la sœur, est l’ado dans toute son immaturité, la seule action de la mère, malgré des bribes d’éducation qu’elle glisse dans son discours un peu automatique, est de fuir, et le père « fait ce qu’il peut », c’est à dire rien ou presque, dépassé face à ses deux rejetons et plus tard face au cancer.

Finalement le lecteur (autre solitaire du roman) est le seul à deviner que le narrateur, enfant et adulte, est bien plus riche que ce qu’il croit avoir été, que ce qu’il dit être, malheureusement il n’en est pas conscient. On peut en dire autant de ses deux parents.

La richesse de ce roman se cache bien sous cette simplicité qui pourrait être prise pour de la naïveté, et le lecteur est reconnaissant à l’auteur de lui offrir ce rôle actif : l’un et l’autre, l’un grâce à l’autre, peuvent façonner ce personnage trop modeste. Ce cadeau est rare, donc précieux, aussi précieux qu’un origami réussi.

Plier bagage, traduit de l’espagnol (Mexique) par François Gaudry, 192 p, 18 €, version numérique 12,99 €.

Daniel Saldaña París en espagnol : El nervio principal / En medio de extrañas víctimas, ed.Sexto Piso, Madrid.

Daniel Saldaña París en français : Parmi d’étranges victimes, éd. Métailié.

Quelques romans mexicains ont des rapports étroits avec Plier bagage : Batailles dans le désert de José Emilio Pacheco (éd. La Différence, 2009) / Las batallas en el desierto, ed. Tusquets), Éduquer les taupes de Guillermo Fadanelli (éd. Christian Bourgois, 2008) / Educar a los topos, ed. Anagrama) ou Quand je serai roi (éd. Métailié, 2009 et Points, 2010) : Uno soñaba que era rey, ed. seix Barral.