CHRONIQUES

Alain ROUQUIÉ

FRANCE

 

ROUQUIE, Alain

Né en 1939 à Millau, après des études d’espagnol, puis à Sciences-Po, il se penche sur la complexité de la vie politique en Amérique latine. Successivement ambassadeur de France dans plusieurs pays, il est actuellement le Directeur de la Maison de l’Amérique latine.

 L’appel des Amériques

2020

Né en 1939 dans une petite ville, au cœur du Massif Central, Alain Rouquié, ancien ambassadeur de France dans plusieurs pays latino-américains, actuel directeur de la Maison de l’Amérique latine à Paris, a découvert un peu par hasard, dans sa jeunesse, la variété et la richesse des terres, des pays, des habitants de ce territoire qui va du Nord du Mexique à la Terre de Feu, avec la complexité de ces sociétés et des politiques de cet immense espace.

Ce qu’il raconte dans une première partie, avec une simplicité qui crée l’empathie, c’est la construction d’une passion (mais une passion qui sera durable) et, plus encore, la construction d’une personne. S’il ne parle à aucun moment de ses qualités d’individu, elles apparaissent, très indirectement, dans le parcours du jeune homme, agrégé, professeur assistant, puis chercheur dans des institutions de plus en plus prestigieuses.

Le premier voyage, en 1964 (Argentine, Venezuela, Mexique) est une lumineuse entrée en matière. Grâce à quelques recommandations, Alain Rouquié est simultanément le jeune découvreur d’un univers qu’il a entrevu par l’intermédiaire des livres et l’interlocuteur de plusieurs sommités (Victoria Ocampo, Ernesto Sabato) avec, en prime, quelques pétainistes exilés là-bas et un tant soit peu nostalgiques.

Les doutes, les réflexions de cet étranger, d’une admirable honnêteté, sont le fond de ces mémoires : le capitalisme effréné qui deviendra le libéralisme à la Thatcher-Reagan-Pinochet, le rôle important des armées, le rééquilibrage impossible entre les classes dirigeantes et la masse des très pauvres, les effets de la révolution castriste à l’échelle du continent, sont au centre des questions que se pose l’auteur dans la deuxième partie, un auteur qui, joli cadeau pour les lecteurs de romans que nous sommes, ne manque pas de redire l’importance de la littérature pour comprendre la politique et l’histoire.

La complexité (par rapport à notre conception somme toute cartésienne de citoyen européen) de la politique et de l’histoire (argentine, en particulier) est décryptée grâce à des mots à la portée de chacun de nous : le XXème siècle défile, l’implication permanente de l’armée dans les affaires publiques est clairement expliquée, on arrive à comprendre des éléments qui étaient restés jusque là d’une totale obscurité, sur l’économie en particulier, les spectaculaires hauts et bas au Mexique et en Argentine par exemple.

Au-delà de la région géographique étudiée, Alain Rouquié pose des problèmes majeurs, la comparaison de systèmes de gouvernement, le principe de démocratie qui est à l’origine des États américains, si souvent malmené, est toujours au cœur du questionnement de notre guide. L’analyse politique des conditions de la démocratie est particulièrement nuancée et, encore une fois, d’une honnêteté absolue : Alain Rouquié clarifie sans simplifier.

Ce livre s’adresse aussi bien au débutant curieux de découvrir les réalités matérielles, mais surtout l’esprit du continent qu’à un lecteur ayant déjà des connaissances sur le sujet mais désirant les clarifier et les approfondir. En prime, il fera une connaissance qui a conquis notre respect, Alain Rouquié qui, cadeau supplémentaire, garde une bonne dose d’optimisme raisonnable, réconfortant.

L’appel des Amériques, éd. Le Seuil, 279 p., 22 €.

MOTS CLES : SOCIETE / POLITIQUE / HISTOIRE / EDITIONS LE SEUIL

 

ROUQUIE, Alain L'appel des Amériques

CHRONIQUES

Luis DO SANTOS

URUGUAY

DO SANTO, Luis

Luis Do Santos est né en 1967 à Calpica, petit village près des frontières brésilienne et argentine. Auteur de chansons et de nouvelles, il publie son premier roman en 2017.

 

L’enfant du fleuve 

2017 / 2020

Un hameau perdu au bout de tout, près d’un grand fleuve qui donne le rythme de la vie des habitants avec, parmi eux, un garçon de sept ans qui découvre la vie. On est en Uruguay, près de la frontière brésilienne, ce joli roman, le premier de son auteur, reflète avec un grand sens de l’humain la vie de chaque jour dans ce coin ignoré de tous.

L’ambiance ressemble beaucoup à celle de plusieurs récits de Horacio Quiroga qui se situent dans le même coin reculé, tout au bout de l’Uruguay, près de la frontière avec le Brésil et l’Argentine. La vie est rude dans ces lieux désolés, le père du jeune narrateur travaille dans des conditions épouvantables : il assemble des tuyaux destinés à l’irrigation, à une profondeur de plusieurs mètres. Grâce à ses capacités exceptionnelles (il peut tenir cinq minutes en apnée), il est devenu une sorte de vedette dans la région, mais une vedette qui à tout moment risque sa santé et même sa vie, une vedette qui termine ses journées couvert d’une boue malsaine, puante.

On n’est pas tendre dans le village près du fleuve, la vie n’est pas tendre, cela ne choque personne si une vieille voisine grincheuse demande à des garçons de sept ans d’aller jeter une portée de chiots dans le fleuve boueux. Méchant garçon, gentil garçon, notre guide à travers cette région à cheval entre les trois pays peut être déchaîné, tendre ou justicier. Il est bien seul, son copain blondinet quitte la région pour suivre sa famille, son chien meurt et c’est le fantôme de son grand-père qui intervient quand l’enfant a besoin de soutien, de consolation.

L’amour, l’amitié existent pourtant dans ce monde sans pitié, la dureté des uns n’est que l’effet de la dureté des choses, elle fait place parfois à des éclats d’humanité, tout comme le réalisme des descriptions fait souvent place à des éclats de poésie. La famille est bien le centre de la vie du jeune garçon, la tendresse de la mère, fatiguée par l’abondance des tâches, la rudesse du père, les sentiments en général sont forcément ponctuels, contradictoires, chacun est soumis à tout ce qui  lui est imposé, qu’il doit bien finir par accepter.

Et puis, réconfort éternel de l’enfant, il y a l’arbre dans lequel il grimpe quand tout va mal, l’arbre au nom prédestiné, le paraíso.

L’enfant du fleuve de Luis Do Santos, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antoine Barral, éd. Yovana, Castelnau-le-Lez, 110 p., 15 €.

Luis Do Santos en espagnol : El zambullidor ed. Fin de Siglo, Montevideo.

MOTS CLES : ROMAN URUGUAYEN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / POESIE / EDITIONS YOVANA.

DO SANTO, Luis L'enfant du fleuve

 

CHRONIQUES

Horacio CASTELLANOS MOYA

SALVADOR

CASTELLANOS MOYA, Horacio

Né en 1957 à Tegucigalpa, Horacio Castellanos Moya est un journaliste et romancier salvadorien. Après des études internationales, il s’installe dans son pays mais il est contraint de s’exiler suite à la publication de son roman El asco; Thomas Bernhrad en San Salvador qui lui vaut des menaces de mort. Il a vécu successivement dans plusieurs régions du monde. Il réside aux États-Unis où il enseigne

 

 

La mémoire tyrannique

2008 / 2020

La bourgeoisie, celle du pouvoir et des richesses, est au centre des romans d’Horacio Castellanos Moya. Il nous a souvent éblouis quand il présentait cette Amérique centrale dont il est originaire, il nous a souvent fait sourire jaune en ironisant sur la stupidité de dirigeants cruels et aveugles. Dans La mémoire tyrannique (roman publié en espagnol il y a une douzaine d’années), il revient une génération avant l’époque de ses autres livres, dans ce qu’on peut considérer comme l’origine des malheurs futurs.

Haydée est l’épouse de Pericles, fille d’un grand propriétaire, mère de Clemente, un jeune homme qui joue les révolutionnaires, une position assez compliquée au moment où Pericles a été emprisonné pour avoir publié des articles peu agréables pour le régime qu’il avait pourtant soutenu, situation absurde puisque les ennemis les plus acharnés se trouvent dans un même camp, mais situation courante en Amérique centrale. Si le pays qui sert de cadre n’est jamais cité, Horacio Castellanos Moya avoue clairement qu’il s’est directement inspiré des événements qui ont agité le Salvador en 1944.

C’est vrai que le général, le dictateur, donne des signes de ramollissement cérébral, mais il garde le pouvoir, soutenu par une fraction de sa classe. Habituée à être du bon côté, Haydée découvre sans y croire ce que c’est de vivre dans une dictature, d’être soumis aux caprices d’un homme et de s’enfoncer de plus en plus dans un état de victime quand on a été toute sa vie parmi les maîtres. Malgré la tension, la naïveté de cette femme est, pour le lecteur, assez réjouissante. Les malheurs qui l’assaillent sont-ils vraiment une injustice pour nous ? Dans son entourage, chaque individu est contre les autres, la seule exception étant le père de Pericles, militaire lui aussi, qui demeure partisan radical du dictateur et, par conséquent, opposé pour des raisons diverses à tous les autres membres de sa famille.

Le tragique, réel, objectif, de l’épisode révolutionnaire raté décrit dans la première partie, de ses conséquences (il ne fait pas bon être en disgrâce face à un tyran à moitié fou) devient sous la plume d’Horacio Castellanos Moya une farce même pas lugubre. La mère d’un condamné à mort en fuite commente les événements tragiques qui la touchent de très près en dégustant des petits gâteaux avec ses amies tout en s’amusant des ronflements de son chien, ainsi va la vie là-bas.

Des bourgeoises qui font la révolution, des héros trouillards, un dictateur sanguinaire épris d’ésotérisme, ces personnages et bien d’autres vivent leurs contradictions sans être entravés ni même gênés en quoi que ce soit. Quant aux contradictions du roman, elles rendent comique une situation profondément dramatique, c’est une marque de fabrique de Castellanos Moya. Nul autre que lui ne sait aussi bien faire rire de ces fantoches criminels que sont les hommes  politiques de son pays. Il possède le doigté pour ne pas amoindrir les responsabilités, pour les ridiculiser (et ils le méritent amplement) sans affaiblir la terrible réalité, celle des conseils de guerre permanents et les exécutions presque quotidiennes.

N’oublions pas que, globalement, les événements historiques se sont bien passés tel qu’Horacio Castellanos Moya les reprend en n’ajoutant que sa touche personnelle, ce qui est un plus incomparable et qui donne tout le sel à ces faits dramatiques en les rendant presque légers et en faisant passer un souffle de féminisme bien venu dans un pays et à une époque de machisme indiscuté.

Un court épilogue qui fait penser au Temps retrouvé donne un relief supplémentaire à la première partie, montrant toute la complexité de la politique des pays latino-américains, notamment en Amérique centrale. Il est difficile de dire si La mémoire tyrannique est le meilleur roman d’Horacio Castellanos Moya, ils sont tous si bons !

La mémoire tyrannique de Horacio Castellanos Moya, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 320 p., 22 €.

Horacio Castellanos Moya en espagnol : Tirana memoria (2008) / El arma en el hombre / Donde no estén ustedes / Insensatez / Desmoronamiento : La sirvienta y el luchador : Baile con serpientes / El asco ; Thomas Bernhard en San Salvador, ed. Tusquets  / La diabla en el espejo, ed. Linteo, Ourense.

Horacio Castellanos Moya en français : La servante et le catcheur / Le rêve du retour : Effondrement / Le dégoût. Thomas Bernhard à San Salvador / Moronga / L’homme en arme, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / SOCIETE / HUMOUR / HISTOIRE/ POLITIQUE / DICTATURE EDITIONS METAILIE.

 

CASTELLANOS MOYA, Horacio La mémoire tyrannique

CHRONIQUES

Le goût d’Haïti

HAÏTI

2020

 

Le goût de… est une jolie collection des éditions Mercure de France qui présente des anthologies littéraires sur des sujets très variés, la politique, la passion amoureuse, sur des pays et des villes aussi. Dans un format réduit, ces volumes, petits mais riches, passent en revue les textes écrits autour du thème.

Georgia Makhlouf, traductrice, essayiste et romancière, s’est chargée de faire découvrir Haïti à travers des auteurs, des inconnus pour nous, pour certains, et d’autres qui nous sont familiers mais dont nous ignorions qu’ils aient pu écrire sur ce lointain pays.

Depuis les origines jusqu’à l’actualité, se dévoile ce pays, si souvent victime de la nature ou de l’histoire, qui n’a jamais perdu cette farouche volonté de vivre malgré tout.

On pourra ainsi lire des textes remontant à la fin du XVIIIème  siècle ou très actuels, des extraits de mémoires, de romans, des poèmes, tout un éventail qui, en se combinant, présente, en un peu plus de cent pages de format réduit, l’ensemble des  sensibilités haïtiennes.

Si l’on connaissait déjà le beau roman de Mario Vargas Llosa sur la dictature de Trujillo (La fête au Bouc), on découvre que Victor Hugo, Truman Capote et André Breton, parmi d’autres, ont écrit sur Haïti.

Chaque courte entrée se compose d’une présentation succincte mais complète de l’auteur et du contexte, du texte cité (une ou deux pages) et d’un commentaire très enrichissant sur les à-côtés du texte (période historique, rôle politique ou personnel de l’auteur, anecdote autour du texte).

Le goût d’Haïti se révèle absolument nécessaire pour découvrir ou redécouvrir l’immense richesse créative d’Haïti.

Le goût d’Haïti, anthologie présentée par Georgia Makhlouf, éd. Mercure de France, 126 p., 8,20 €.

MOTS CLES : HISTOIRE / LITTERATURE / SOCIETE / EDITIONS MERCURE DE FRANCE.

 

MAKHLOUF, Georgia Le goût d'Haïti

CHRONIQUES

Martín SOLARES

MEXIQUE

 

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Né en 1970 à Tampico, après des études effectuées au Mexique et en France, est devenu journaliste. Il a publié trois romans et un essai.

 

Quatorze crocs

2018 / 2020

 

Après le changement de direction d’il y a quelques mois, les éditions Christian Bourgois font peau neuve. L’esprit de la maison reste le même, originalité et qualité, look qui reste classique mais se permet quelques fantaisies, à l’image de la couverture du nouveau roman de Martín Solares. Lui aussi change, et radicalement. Après deux gros romans sur les violences au Nord-Est du Mexique et le charmant Comment dessiner un roman, voici Quatorze crocs, premier tome d’une trilogie, c’ est un polar barjot qui nous promène dans un Paris très noir, en 1927.

Pierre Le Noir travaille aussi discrètement que possible dans une discrète brigade de la police parisienne, la Brigade Nocturne. Et une nuit, justement, il est appelé pour s’occuper d’un cadavre trouvé dans le Marais. Pas question d’en dire plus, tout le délicieux (!) fumet serait éventé.

On croise des personnages bizarres et souvent attachants, les règles générales ne sont pas précisément les mêmes que les nôtres. Il faut dire que Pierre Le Noir, enfant, a souvent assisté sa grand-mère qui était une voyante réputée, ce qui l’a probablement bien aidé à accepter ce qui est légèrement hors normes. Un mystérieux bijou offert par la vieille dame est censé le protéger de tout danger, lui a-t-elle promis.

Quand il se retrouve dans le salon du vicomte et de la vicomtesse de Noailles, entouré d’un tas de dadaïstes et de surréalistes, il ne sait plus quoi ou qui regarder, devant l’abondance du génie. Y en aurait-il un, parmi les Breton, Aragon ou Cocteau, qui pourrait l’aider à faire avancer son enquête ?

Mais ‒ enfer et damnation ‒ dans quel genre de littérature Martín Solares nous fait-il pénétrer ? Ce n’est pas moi qui  vous le dirai, je crains le Châtiment ! Ne disons rien de plus, donc, mais parlons un peu de tout : au menu de ce roman décalé (c’est un euphémisme), un objet d’art volé, une visite chez un photographe connu, une menace mortelle sur Paris qui pourrait ne pas y survivre, des ombres qui passent, un Louis Pasteur jusque là inconnu, une promenade mouvementée dans le cimetière Montparnasse, le groupe surréaliste et son histoire et une énorme dose d’humour. De quoi se faire peur et rire aux éclats.

La pleine lune sert de point final, en attendant le prochain épisode. Que cela ne dure pas une éternité !

Quatorze crocs de Martín Solares, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, 200 p., 18 €.

Martín Solares en espagnol : Catorce colmillos / Los minutos negros / No mandes flores, ed. Literatura Random House.

Martín Solares en français : Les minutes noires / N’envoyez pas de fleurs / Comment dessiner un roman, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / HUMOUR / FANTASTIQUE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 

SOLARES, Martí, 14 crocs

 

SOUVENIR (Saint-Étienne, octobre 2019) : 

 

 

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CHRONIQUES

Martín CAPARRÓS

ARGENTINE

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Né en 1957 à Buenos Aires, il est le fils d’un célèbre psychiatre argentin. À la suite du coup d’État de 1976, il s’exile à Paris où il termine ses études d’Histoire. Après quelques années passées à Madrid, il retourne à Buenos Aires. Journaliste (Prix international Roi d’Espagne en 1994), il est également romancier (Prix Herralde en 2014).

Tout pour la patrie 

2018 / 2020

Martín Caparrós, on le sait, adore varier, sa création le prouve : après La faim, un prestigieux essai-reportage réalisé dans le monde entier et À qui de droit, un roman émouvant sur la résilience, voici un roman policier et historique qui se passe en Argentine en 1933, époque de crise économique (celle de 1929) et de richesses intellectuelles.

Le football est déjà un art, ou du moins une religion, le tango s’affirme, le roman et la poésie ont leurs vedettes, Ricardo Güiraldes, Victoria Ocampo, Jorge Luis Borges. Et la viande de bœuf est incomparable. Bernabé Ferreyra, star d’une des meilleures équipes de Buenos Aires, s’est brusquement retiré dans un endroit discret où il est né : serait-ce à cause de certains détails embarrassants (il semble qu’il ne dédaignerait pas de consommer des substances illicites, tout le milieu est au courant mais personne n’en parle). Quand une jeune fille, Mercedes Olivieta, fille d’une des familles connues et probable petite amie de Bernabé est retrouvée morte dans son lit, il ne reste plus qu’à notre narrateur, Andrés Rivarola, jeune homme oisif et universellement considéré comme incapable, de tenter de découvrir le fin mot de l’histoire, assisté par Raquel, une jolie Juive d’origine russe qui a de solides connaissances sur la société portègne.

Une fois la chose engagée, tout roule. Andrés, qui ne brille pas par son habileté, visite le café de la rue Florida fréquenté par les écrivains bien élevés, manque de peu Roberto Arlt, le journaliste mal élevé et génial, peut entrer dans un couvent de nonnes cloîtrées… De multiples occasions de découvrir Buenos Aires dans les années 30, bouillonnante, multiple.

La  victime, jeune héritière d’un papa ruiné proche des fascistes qui deviennent à la mode en ces temps du règne de Mussolini et de l’élection de Hitler s’est-elle vraiment suicidée ? Dans le cas contraire, qui a pu l’égorger ? Autour d’elle Andrés découvre beaucoup de zones troubles, de magouilles politico-financières touchant le football. Les gens véreux ne manquent pas et les menaces de plus en plus inquiétantes entourent notre pauvre enquêteur qui commence à se demander ce qu’il fait là, d’autant plus qu’il pourrait bien entraîner dans sa chute la belle Raquel.

Les années 30 en Argentine ressemblent considérablement à notre époque, crise économique, libération de la femme, encore timide, ragots rapportés par une certaine presse, progrès d’une extrême droite qui ne croit plus utile de rester discrète, haine de ses partisans envers les journalistes, valeurs morales qui se gomment peu à peu.

Comme toujours, Martín Caparrós domine à la perfection son récit : la hauteur de vues donne à l’intrigue policière une force qui loin de l’alourdir, l’enrichit, l’humour discret est partout, insistant sur la dérision de tout ce qui est humain. Une lecture de choix !

Tout pour la patrie de Martín Caparrós, traduit de l’espagnol (Argentine) par Aline Valesco, éd. Buchet-Chastel, 288 p., 21 €.

Martín Caparrós en espagnol : Todo por la patria / El enigma Valfierno, ed. Planeta / Los living / A quien corresponda / El hambre,ed. Anagrama.

Martín Caparrós en français : Valfierno / Living / La faim / À qui de droit, éd. Buchet-Chastel.

 

Souvenir (Saint-Étienne, octobre 2016) : 

2016-11-03 Martín Caparrós

CHRONIQUES

Ariana HARWICZ

ARGENTINE

 

HARWICZ, Ariana

Née en 1977 à Buenos Aires, Ariana Harwicz a étudié la Littérature et a obtenu un doctorat à Paris. Elle est scénariste, dramaturge et romancière. Elle vit en France.

 

Crève, mon amour

2012 / 2020

Les femmes seraient-elles en train de prendre leur revanche et de conquérir par leur talent la fameuse parité dont on parle tant et qu’on réalise si peu ? En Amérique latine en tout cas la génération des auteures nées à la fin des années 70 et dans les années 80 s’illustre brillamment depuis déjà quelque temps et on découvre des nouvelles voix toutes plus impressionnantes les unes que les autres. Voici, pour la première fois en traduction française, l’Argentine Ariana Harwicz, déjà auteure de quatre romans et de pièces de théâtre.

La voix qui s’adresse à nous est celle d’une jeune femme qui vit dans une province reculée d’un pays quelconque. Autour d’elle, tout est parfaitement normal : elle a un mari attentionné, un bébé sans problème, une belle-mère, veuve depuis peu, disponible et prévenante. Tout semble aller à la perfection. Ce qui ne va pas fort se trouve quelque part dans sa  tête.

Ce qui passe devant ses yeux, ce dont elle nous fait part, est banal et monstrueux : une vie sans aspérités, des repas à préparer et à manger, un enfant à changer et à nourrir, le linge à laver et à étendre. Tout cela, tout ce néant, passant par le tamis de l’esprit dérangé de la jeune femme, devient difforme, absurde, drôle ou d’une surprenante beauté : le mari prend des formes diverses, l’enfant devient un poisson sans écailles, les tâches ménagères sont des travaux d’Hercule plus réels que les vrais.

Le superbe délire prend aussi des allures poétiques, terribles, drôles. Elle s’exprime, au premier degré, comme le ferait un enfant découvrant ce qui l’entoure, ce qui est désormais son univers.

Il y a, en plus du couple, un troisième personnage, le lecteur. Le talent d’Ariana Harwicz fait de lui un acteur, l’acteur principal, car entre les mots, les phrases imprimées et la lecture qu’il en fait se glisse l’univers branlant de cette femme qui est heureuse et qui souffre en même temps, qui est peut-être heureuse de souffrir.

Sa réalité, qui n’a rien à voir avec la nôtre, devient nôtre par la force de ses phrases, de ses mots. On a l’impression, tout au long de la lecture, qu’elle dit l’indicible, impression qui fluctue, parfois tout est clair, parfois cela devient rêve ou pure sensation. On se laisse flotter dans cette matière entre poésie et délire, entre couches du bébé à jeter et oiseaux pleins de couleurs et de ramage. La réussite d’Ariana Harwicz est de rendre cette matière non seulement déchiffrable, mais prenante, envoûtante. Mention spéciale à la traductrice qui a su trouver tournures et mots pour rendre ce charme parfois maléfique qui caractérise ce monologue par ailleurs émouvant : cette femme est aussi une victime de son sort de femme : malgré la bonté probable du mari, elle doit jouer le jeu social, ce serait peut-être folie que de ne pas s’y prêter.

« Les experts vont avoir du boulot avec moi, dit-elle, dans un moment de lucidité. Le boulot d’Ariana Harwicz, lui, est réussi de bout en bout : non seulement on est pris par la violente beauté des paroles de cette malheureuse héroïne, mais, comme pour don Quichotte, on ne saura pas qui est fou, qui est sain.

Crève, mon amour de Ariana Harwicz, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 203 p., 18 €.

Ariana Harwicz en espagnol : Matate, amor / La débil mental / Precoz, ed. Mardulce, Madrid .

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS LE SEUIL

HARWICZ, Ariana Crève, mon amour