CHRONIQUES

Roberto MONTAÑA

URUGUAY

Roberto Montaña est né en 1963 à Montevideo. Après des études de Philosophie et de Lettres, il se consacre à l’écriture. Il vit à Buenos Aires.

Rien à perdre

2021

La cinquantaine un tant soit peu décadente, trois Argentins, ex copains de lycée se retrouvent pour passer quelques jours en Uruguay. Ils ne se sont pas revus depuis des décennies, n’ont rien en commun si ce n’est le nombre d’années passées sans se voir. Le dénommé González, qui préfère qu’on l’appelle Wave, son nom de scène, a invité le Nerveux et Mario, qui a une voiture, une vénérable Taunus, qui pourra les transporter.

La femme du premier vient de lui annoncer qu’« elle avait quelqu’un », celle du deuxième l’a menacé de divorcer et de lui enlever leur fille, et celle du troisième est sa mère, du genre envahissant. La joie n’est pas franchement au rendez-vous et ça se gâte au moment de passer la frontière uruguayenne, avec un moment de panique incompréhensible de Wave, qui s’explique quand on sait que l’invraisemblable imperméable qu’il ne quitte pas contient plusieurs kilos de drogue qu’il est chargé de livrer discrètement à Cabo Polonio, repaire de bobos et de hippies.

Tout fait peine à voir, l’état déplorable de la voiture, le moral des trois hommes et de la fille qu’ils prennent en stop, enceinte sur le point d’accoucher et qui va elle aussi faire des siennes. Mais tout fait sourire, les relations de Mario avec sa mère et sa Taunus, les sautes d’humeur du Nerveux et ses incohérences, la figure pathétique et ridicule de Wave, son maquillage (« j’ai mon image à conserver), l’eyeliner coulant plus souvent que ce qui serait acceptable…

On les accompagne, mi moqueurs, mi compatissants, sous l’image qu’ils veulent donner on voit les hommes, entre deux âges mais penchant dangereusement vers le troisième ! Des hommes qui malgré les petites trahisons, les moqueries, les rosseries, restent attachants parce que vivants. Leurs dialogues sont savoureux et l’ascension finale symbolique d’une certaine vision de la destinée humaine.

Rien à perdre, traduit de l’espagnol (Uruguay) par René Solis, 160 p., 18 €.

MOTS CLES : URUGUAY / ARGENTINE / AVENTURES / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETES / ROMAN NOIR / EDITIONS METAILIE.

Cette « épopée » uruguayenne par des Argentine peut faire penser à une autre aventure, celle de Lucas Pereyra, le héros de L’Uruguayenne de Pedro Mairal (éd. Buchet-Chastel), drôle et touchante expédition sur les mêmes territoires et avec un humour semblable. Mon commentaire sur le roman:  

Pedro MAIRAL

CHRONIQUES

Odéric DELACHENAL

FRANCE / HAÏTI

Odéric Delachenal est né en 1985. Entre 2008 et 2010, il vit à Haïti en tant qu’éducateur pour les enfants des rues, puis dans la région parisienne. Il vit actuellement en Savoie.

Fissuré

2021

Dix ans ont passé. Entre 2008 et 2010, Odéric Delachenal a été éducateur à Port-au-Prince pour une ONG catholique. Il s’occupait des enfants des rues, leur donnait avec ses collègues des bribes d’éducation et surtout de la chaleur humaine. Les fonds qui devraient venir de sources diverses se font rares, les enfants et les adolescents perdent souvent la volonté d’aller de l’avant : vers où ? De quoi pourraient-ils rêver ? Malgré des moments de découragement, la volonté des jeunes Européens ne se dément pas, il y a une telle richesse dans ces contacts.

Et puis un jour de janvier 2010, la terre tremble très fort. Tout est bouleversé, les maisons et les églises effondrées, les familles décimées, plus d’eau, plus rien à manger. Si la ville n’existe plus, les rescapés doivent survivre, avec des choix terribles : s’occuper du jeune homme blessé dont la jambe brisée va irrémédiablement se gangrener et abandonner les enfants qui le suivent comme une couvée apeurée, ou garder les enfants qui sans lui n’ont plus aucun espoir et tourner le dos au blessé ?

À son retour en France, Odéric Delachenal se sent costaud et pourtant les fissures sont bien là, sans qu’il les voie. La France est prospère, la France est en paix, c’est sûr, mais…

Odéric Delachenal n’est pas le seul à être sonné par le tremblement de terre, par la misère haïtienne, par son incapacité à faire changer l’inacceptable, par la nullité de tout. Le lecteur l’est aussi, face à ce qu’il dit avec une franchise, une sincérité, uns honnêteté qui n’ont pas souvent été déployées avec autant de conviction. Le « paravent pour camoufler la misère » dont il parle, il le fait tomber et révèle la réalité insoutenable.

La générosité, le don de soi sont aussi bien présents parmi nous, Odéric Delachanal le montre, le prouve. Ça ne l’empêche pas d’être très conscient des limites, des écueils et de la démoralisation qui s’ensuit. Cette démoralisation, il nous la fait partager et on se retrouve dans cette sorte d’ambigüité entre un profond respect pour ces gens qui donnent tout aux autres (le ferions-nous ?) et la constatation terrible : la goutte d’eau qu’est ce don de soi change-t-il quelque chose à l’océan de détresse ? La réponse, peut-être paradoxale, est claire : c’est oui. Ce petit peu offert n’est pas rien, là est la différence.

Et ce qui demeure, le livre refermé, c’est un immense respect pour cet homme, qui n’est qu’un homme, un homme qui n’a pas déserté, comme il le prétend, non, pour cet acharnement à aider des inconnus, pour l’auteur de ces pages qui ne peuvent et ne pourront être oubliées. Un choc salutaire pour tout citoyen.

Fissuré, éd. Métailié, 144 p., 14,20 €, version numérique, 12,99 €.

MOTS CLES : HAÏTI / FRANCE / SOCIETE / MISERE / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS METAILIE.

On peut, pour compléter ce beau et terrible témoignage, réécouter la chanson de Barbara, Le Soleil noir qui présente bien des points communs avec Fissuré.

CHRONIQUES

Claudia HERNÁNDEZ

SALVADOR

Claudia Hernández est née en 1975 à San Salvador. Après des études de journalisme, elle a d’abord publié des récits (elle a reçu en France le Prix Juan Rulfo en 1988), puis des romans. Défriche coupe brûle est le premier traduit en français.

Défriche coupe brûle

2017 / 2021

La situation est confuse au Salvador pour les populations. Tout près, dans la forêt, se cachent des groupes de guérilleros, dont le père de la fillette. On se cache en urgence quand arrivent les militaires ou les paramilitaires et, si on a échappé au massacre, on retrouve les survivants, les survivantes surtout, les hommes ne sont plus là. Dans les collines, il y a ceux qui se sont engagés dans la guérilla et ceux qui s’en sont écartés pour se mettre « à leur compte » : alors, ils pillent et violent et survivent ainsi. Entre le chacun pour soi et la résignation, le village redoute de voir arriver les moments où ces déserteurs viennent chercher des fillettes pour les servir.

Les années 1980 ont été terribles au Salvador. Les pires ravages ont été sur les humains, c’est ce que montre Claudia Hernández en s’attachant au destin des femmes anonymes et aux années qui ont vu s’installer une période d’après-guerre presque aussi invivable que les moments du conflit. Dans le roman, il n’y a aucun nom propre, aucun prénom. Ces femmes anonymes ont vécu, pendant la guerre, elles y ont participé pour beaucoup, elles en ont été les principales victimes. Après la guerre, elles doivent continuer : se réadapter à une nouvelle existence dans un temps de paix qui ne résout pas les difficultés, surtout si ces difficultés concernent aussi la génération suivante, celle des adolescentes de l’après-guerre qui, après être nées en pleine violence et avoir subi toute sorte de privations et parfois bien pire, n’ont aucun repère pour les guider vers leur futur.

Par l’intermédiaire d’une mère qui a participé directement à la guérilla et de ses filles, Claudia Hernández brosse un tableau complet des classes modestes de la société salvadorienne : la lutte pour trouver l’argent du mois, la quête de reconnaissance, l’accès éventuel à l’université, le sort des enfants abandonnés jadis à cause du conflit. Sous la froideur de façade du style (l’auteure emploie l’allusion plus que l’information directe), se dissimulent une profonde humanité, une tendresse pudique pleine de respect pour ces femmes, moins exposées à la lumière que les hommes, « héros » de la guerre, mais au moins aussi efficaces pour gérer des situations impossibles.

Les hommes restent sur la marge. Il y a les prédateurs, d’autres ne sont pas des monstres, c’est le pays qui est dur avec les personnes. Il n’empêche que les filles et les femmes sont en général les perdantes, que les hommes soient  gagnants ou non.

Quel sens a le mot famille dans un pays de nature machiste et déchiré par une guerre civile ? Plus que de famille, rendue impossible par les circonstances, c’est de filiation qu’il s’agit (j’aurais envie d’inventer le mot filliation, avec deux l ), de sororité : femmes et filles reconstituent une nouvelle forme de famille solidaire, un bloc, malgré des divergences inévitables, malgré un éloignement imposé : face à l’inévitable, on tient bon ! C’est inattendu, c’est simple et c’est beau.

L’austérité du style correspond exactement à celle de ce qui est raconté. Claudia Hernández réussit l’impossible : nous rendre proches ces femmes si éloignées de nous, en utilisant un style distancié et minutieux dont la froideur de surface, loin de glacer, nous aide à entrer dans leurs vies. Un premier roman très prometteur.

Défriche coupe brûle, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 304 p., 21,50 €.

Claudia Hernández en espagnol : Roza tumba quema, ed. Sexto Piso, Madrid.

MOTS CLES : SALVADOR / HISTOIRE / GUERILLA / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS METAILIE.

CHRONIQUES

Camila SOSA VILLADA

ARGENTINE

Cristian Sosa Villada, avant de devenir Camila, est né(e) dans un village de la province argentine de Córdoba, ville où elle a fait des études de communication et de théâtre. Elle a participé à plusieurs spectacles qui lui ont valu des prix d’interprétation. Depuis 2015, elle publie, poésie, puis romans. Las malas a reçu en2020 au Mexique le Prix Sor Juana Ines de la Cruz.

Les Vilaines

2019 /2020

Une femme tient un bébé dans les bras. Vers elle, s’approche dans la nuit, un cortège de transsexuelles, dix peut-être. « On dirait une invasion de zombies avides « : voilà une des premières images des Vilaines. Ça pourrait être effrayant, Camila Sosa Villada rend la scène surréaliste (Buñuel, je crois, aurait aimé l’idée), mais surtout elle lui donne une sorte de poésie un peu maligne.

Camila Sosa Villada, qui elle-même est née garçon, déborde dans ce premier roman de trouvailles, images, mots, jeux avec ce qui est peut-être pour le lecteur la norme, mot dont on aurait du mal à donner une signification unique au moment où on termine la lecture.

Elles sont jeunes, cabossées par des enfances d’abandon, de rejet et de violences, leur vie d’adulte n’est pas pire, chaperonnées qu’elles sont par Encarna, qu’elles appellent leur tante, et qu’on croisera un peu par hasard, baraqué et barbu, toujours prête à leur donner un coup de main, un repas et son affection. C’est elle aussi qui a recueilli le bébé posé dans un buisson épineux du Parc Sarmiento, dans le centre de Córdoba, ville argentine au pied des Andes.

Les Vilaines  n’est pas un roman (quoique, parfois ?), c’est plus un témoignage, une confession qui raconte – très bien – une vie de mise à l’épreuve et de volonté : la nature de Cristian/Camila lui est imposée, elle le sait très tôt, il faut faire avec, mais sans cette volonté d’imposer sa nature d’abord à elle, puis aux autres, elle ne pourrait que s’effondrer, couler. La volonté ne fait pas tout, danser peu vêtue dans un cabaret minable n’incite pas les spectateurs à respecter la danseuse qu’est ce jeune homme. Elle doit accepter, mais jusqu’où ? Le garçon timide qui fait tout pour ne pas se faire remarquer dans la rue de son village devient jeune fille en robe légère, l’ombre menaçante de son père qui ne peut accepter un fils gay, et encore moins un travesti, planant en permanence sur ses escapades. Une autre blessure pour Camila, au moins aussi douloureuse, est la misère matérielle dans laquelle elle a passé son enfance, entre une mère soumise et souvent délaissée et un père par moments violent qui passe beaucoup de temps avec sa « deuxième famille », une femme inconnue et deux garçons qui sont un peu comme des cousins pour Cristian, qui n’est pas encore Camila. Les aléas d’une existence sans argent, sans espoir, continuent à la tarauder devenue adulte et, peut-on le dire, presque heureuse.

Le vie de tous les jours, avec les autres trans, avec la tante Encarna, est faite de manques (l’amour et la tendresse dont elle rêve sont remplacés par l’amour et la tendresse d’Encarna et des autres « filles », elle est faite aussi d’une bonne dose de complicité, d’éclats de rire (parfois forcés), de jalousies, de violences aussi, le tout mêlé à un puissant sentiment d’injustice contre leur sort. La colère est là, toujours, contre ce qu’elles ont été en naissant, contre les parents et la société, hypocrite et incapable de comprendre ou, puisque comprendre n’est pas possible, d’accepter une réalité. Mais la colère s’estompe devant des moments où la vie explose dans un – court – moment pendant lequel tout devient possible. D’ailleurs la vie de tous les jours est elle aussi double : étudiant sérieux le jour, se prostituant la nuit.

J’imagine qu’une majorité de lecteurs et de lectrices découvriront un univers très éloigné du leur. Le grand mérite de Camila Sosa Villada, en ne se posant ni en héroïne ni en victime, est de rendre très proches des vies qui pourraient déplaire, choquer, révulser même, ce qui, grâce au ton très naturel du récit, n’est qu’émouvant. Un grand pas vers la compréhension, l’acceptation d’autrui.

Les Vilaines, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba, 208 p., 16,60 €, version numérique, 14,99 €.

Camila Sosa Villada en espagnol : Las malas / La novia de Sandro (poésie), ed. Tusquets. / Tesis sobre una domesticación, ed. La Página, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS METAILIE.

Sur un thème semblable, voir mon commentaire des romans Las biuty queens (ed. Alfaguara) de Iván Monalisa Ojeda (dans la rubrique V.O.), et Je tremble, ô Matador de Pedro Lemebel (éd. Denoël).

CHRONIQUES

Élmer MENDOZA

Élmer Mendoza est né en 1949 à Culiacán. Il enseigne à l’Université de Sinaloa tout en publiant des nouvelles, des pièces de théâtre et des romans, autour du thème du narcotrafic local.

L’amant de Janis Joplin

2001 / 2020

Aux innocents les mains pleines ! Comment s’en sortir quand on est à moitié demeuré, qu’on vit dans un trou perdu bien qu’au centre de divers trafics menés par des gangs plus que violents, et qu’on vient de dégommer en public le fils d’un puissant chef de bande pas très content qu’on ait dragué sa nana devant tout le village? David, notre benêt un peu plouc, qui est imbattable dans l’assassinat de lapins à coup de pierre, est au centre de ce récit épique (au niveau des pâquerettes) loufoque et tragique.

Une très brève rencontre (huit torrides minutes pour être précis) avec une Janis Joplin en jupe fleurie dans ce qui pourrait bien être un squat sur Sunset Boulevard, suivie d’un retour précipité à Culiacán, au Mexique, transforme la vie du pauvre garçon : comment oublier ? Comment renouveler ?

La vie quotidienne au Nord du Mexique, peut être qualifiée de presque banale : on regarde les matches de baseball en compagnie de son fils Johnlennon en buvant une ou deux bières, on essaie de rester en marge des tueries entre narcos, on ne comprend rien à l’engagement de son fils aîné dans la guérilla et on veille sur la tranquillité de son neveu qui, à ce qu’il raconte, a eu une aventure pas chaste du tout avec une vedette internationale du rock. Bien sûr, on est parfois interrompu par l’irruption de quelques excités à la poursuite du fils révolutionnaire ou du pauvre gars coupable d’avoir osé draguer (et un peu plus que ça) une fille chasse gardée. Mais ensuite, la vie reprend son cours.

C’est tout un petit monde presque villageois que décrit Élmer Mendoza, avec toutefois une nuance : David entend en permanence une voix intérieure, celle de sa « partie réincarnable », qui lui donne quantité de conseils qu’il ne suivra que très rarement, à propos de sa conduite en relation avec les trafiquants de diverses drogues qui doivent passer la frontière et alimenter Las Vegas et avec des guérilleros qui, de temps en temps, font trois ou quatre hold-ups, car il est toujours pris, lui, entre deux feux.

On n’est pas franchement dépaysés, l’univers violent du narcotrafic est connu, Élmer Mendoza le fait glisser vers un absurde un peu comique, Janis Joplin a une fâcheuse tendance à demeurer indéfiniment l’ « inaccessible étoile » de David. Ce qui surprendra, c’est le mélange entre premier et second degré, le côté décalé presque farfelu du personnage principal et de sa voix intérieure face au réalisme des rapports avec les policiers et les trafiquants ou les détenus quand tout le monde se retrouve en prison.

Découverte ou redécouverte, c’est ce qu’Élmer Mendoza propose avec ce nouveau roman, son troisième traduit en français, un roman dont l’espoir est le moteur.

L’amant de Janis Joplin, traduit de l’espagnol (Mexique) par François Gaudry, éd. Métailié, 280 p., 19,20 €, version numérique, 12,99 €.

Élmer Mendoza en espagnol : El amante de Janis Joplin / La prueba del ácido / Cóbraselo caro / El misterio de la orquídea calavera / Nombre de perro, ed. Tusquets, Barcelona.

MOTS CLES : MEXIQUE : NARCOTRAFIC / VIOLENCE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS METAILIE.

CHRONIQUES

Mauricio ELECTORAT

CHILI / FRANCE

Après des études de Lettres et de Journalisme, Mauricio Electorat, né à Santiago en 1960 a vécu une vingtaine d’années en Europe (Barcelone, puis Paris), avant de se fixer dans sa ville natale, où il est professeur et journaliste. Il a publié des recueils de poésie, des nouvelles et cinq romans, plusieurs fois primés.

Petits cimetières sous la lune

2017 / 2020

Le romantisme des jeunes Latino-Américains qui venaient « étudier » à Paris, découvrir la « vraie » vie et les émotions interdites en principe dans leurs familles bourgeoises peut-il se marier avec les dures réalités de leurs pays d’origine, où régnaient inégalités criantes et souvent dictatures sanglantes ? Un dilemme souvent occulté par ces garçons (les filles restaient dans le giron familial, bien sûr) que Mauricio Electorat met brillamment en lumière dans ce nouveau roman.

Emilio Ortiz, 27 ans, fils de ce que l’on a l’habitude de qualifier de « bonne famille », installée au Chili depuis le début du XXème siècle, catholiques tellement bien pensants qu’ils ont bien été obligés de soutenir activement le général Pinochet quand celui-ci s’est consacré corps et âme à remettre le pays dans le droit chemin, a préféré aller terminer ses études à Paris. Des études qui se prolongent, non qu’il roule sur l’or (il a miraculeusement déniché une place de veilleur de nuit dans un petit hôtel de Montparnasse), mais parce que l’envie de rejoindre le cocon familial ne le taraude pas.

À Paris, Emilio mène la vie des étudiants latinos descendants de Cortázar (la lecture récurrente de Marelle est obligatoire pour eux !) ou de Bryce Echenique. Lui, il vivote grâce à ses trois nuits par semaine payées par l’hôtel, ses rapports avec sa famille sont extrêmement limités, ils seraient nuls si, de temps en temps, la sœur de sa mère, la tante Amalia, ne lui donnait des nouvelles. La nouvelle du brusque divorce de ses parents, son père s’étant amouraché d’une femme trente ans plus jeune que lui, le pousse à faire le voyage vers Santiago.

La situation qu’il trouve là-bas est inquiétante pour tous, dans des proportions différentes.

Mauricio Electorat réussit un très bel équilibre entre le personnel et le national, entre les liens familiaux et les liens politiques (sujet qui reste brûlant, au Chili plus qu’ailleurs), entre l’humour et le drame. Dans la famille, chacun est à sa place, le père, sympathisant du dictateur à la retraite et macho classique, la mère, triste et digne (enfin, qui essaie de l’être), les frère et sœur, proches comme on doit l’être dans une famille unie, mais légèrement indifférents. Emilio, peu à peu, en découvre plus sur le passé de son père. A-t-il été manipulé, timide, volontaire ou un soutien inconditionnel ?

Une des questions posées est de savoir si on peut impunément fouiller dans le passé d’êtres proches, ou qu’on croit proches, petite amie de passage ou géniteur. Emilio trouve les moyens de le faire, mais n’a-t-il pas tort ? La forme en puzzle de la dernière partie est particulièrement brillante à ce propos : manquera-t-il une pièce, alors qu’il s’attaque aux secrets des services de renseignement de Pinochet, presque aussi performants que le Mossad ?

Mauricio Electorat maîtrise parfaitement non seulement son sujet, ou, plus exactement ses sujets, mais aussi la manière de les présenter à son lecteur : il le fait passer de l’humour de l’étudiant fauché à l’angoisse de découvrir ce qu’on ne devrait jamais découvrir, il le tient pour ne pas le lâcher avant d’avoir une vérité qui n’est pas la fin de la lecture : une fois qu’on possède cette vérité, il lui reste, il nous reste à nous aussi, à nous demander tout ce qu’on peut tirer de cette révélation. Dit d’une autre façon, quand on referme ce roman, on n’a pas terminé d’y repenser.

Petits cimetières sous la lune , traduit de l’espagnol (Chili) par Mauricio Electorat, éd. Métailié, 304 p., 21 €.

Mauricio Electorat en espagnol : Pequeños cementerios bajo la luna, ed. Alfaguara / La burla del tiempo, ed. Seix Barral.

Mauricio Electorat en français : Sartre et la Citroneta, éd. Métailié.

MOTS CLES : CHILI / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HISTOIRE / OLITIQUE / DICTATURE / EDITIONS METAILIE.

Souvenir :

(chez Mauricio, à Santiago, en avril 2015)

CHRONIQUES

Samir MACHADO de MACHADO

BRESIL

Samir Machado de Machado est né à Porto Alegre en 1981. Après des études de Littérature et de Publicité, il fonde une maison d’édition. Il est l’auteur de cinq romans et a obtenu plusieurs prix littéraires.

Tupinilândia

2018 / 2020

Walt Disney, grand initiateur d’un genre de distractions largement répandu dans le monde et inspirateur d’une bonne partie de la culture moderne, modèle pour les créateurs. Voilà  l’idée que le Brésilien Samir Machado de Machado utilise… pour mieux la pervertir ! Son vaste roman a tout d’un best seller nord américain : la longueur, le goût pour les détails, le suspense, l’aventure, une certaine violence maîtrisée, et pourtant !

Un magnat brésilien, héritier d’une longue tradition familiale d’entrepreneurs de travaux publics qui ne négligent pas les médias (le phénomène serait-il mondial ?), ébloui par le génie de Disney, se propose de l’imiter en faisant du 100% brésilien. João Amadeus Flynger, qui a eu l’énorme chance, enfant, de passer un ou deux jours avec Walt en personne, projette, en 1984, de créer un parc d’attractions au cœur de la forêt amazonienne : Tupinilândia.

Après un peu plus de vingt ans d’une des dictatures les plus cruelles du XXème siècle, les militaires sont en train de perdre leur pouvoir absolu, refusent dans leur ensemble cette triste perspective. Les soubresauts du retour vers une certaine démocratie se font sentir dans toutes les couches de la société brésilienne, la violence se déchaîne, des bombes explosent un peu partout.

Les débuts d’une dictature – militaire de surcroit – sont souvent sanglants. Les retours vers plus de calme se passent parfois dans l’euphorie et la joie, comme en Espagne, parfois dans une sorte de léthargie, comme au Chili où le dictateur finissant a réussi à endormir des générations entières par une propagande abrutissante mais efficace. Au Brésil, en 1984, la « transition » a été bien plus chaotique.

Le trait de génie de Samir Machado de Machado a été dans ce roman de faire coller cette période historique à une création imaginée par un très riche Brésilien fasciné par Walt Disney et par ses réalisations dont, entre parenthèses, la mégalomanie a dû s’arrêter brusquement à la mort de son démiurge (Orlando devait être complété par toute une « vraie » ville ! João Amadeus ne voit pas de limites pour concrétiser son rêve. Plus qu’un parc d’attractions, il construit tout un univers clos au cœur de la forêt amazonienne. Rien ne sera refusé, Tupinilândia sera à la pointe du modernisme, très écologique et, surtout, symbolisera le renouveau démocratique du pays. Le promoteur, en toute honnêteté intellectuelle, ne veut surtout pas, à l’opposé de beaucoup de ses confrères se compromettre avec qui que ce soit.

Samir Machado de Machado concrétise, d’une façon qu’on peut qualifier de ludique toute la problématique d’une transition aussi délicate : presque vingt ans d’un pouvoir d’une cruauté extrême ne peuvent s’effacer par la simple signature de quelques décrets. Les questions que doivent se poser João Amadeus et son chroniqueur officiel, Tiago, à propos des attractions du parc sont celles qui se posaient à l’échelle du pays tout entier.

Bientôt ce sera l’inauguration du parc. Tout y est merveilleux, un peu en toc bien sûr, mais merveilleux. Mais la perfection est-elle de ce monde ?

En jouant le jeu, avec ses figures imposées, du roman d’aventures nord-américain, Samir Machado de Machado en réussit un à la sauce sud-américaine, ce qui ne l’empêche pas de faire éclater le cadre, plus que de le détourner : on est constamment au cœur du parc sans perdre une certaine distance, une saine distance. Le lecteur français devra accepter quelques dizaines de pages, au début, qui situent le contexte historico-politique, très utiles pour l’éclairer mais qui peuvent sembler un peu arides, il ne doit pas lâcher : la récompense est proche et la découverte des merveilles du parc, les actions des personnages, très bien définis, leurs rapports parfois surprenants, risquent seulement de le rendre accro !

L’aventure se prolonge, en 2016, les restes de Tupinilândia, abandonné depuis des décennies, vont être engloutis par les eaux d’un immense barrage, un groupe de chercheurs retourne sur les lieux et l’inattendu refait surface, il faudra à nouveau se battre pour survivre, comme dans les romans et les films à succès des descendants de Walt Disney, mais on peut dire en étant sûr de ne pas se tromper que notre auteur brésilien fait bien mieux !

Tupinilândia, traduit du brésilien par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 512 p., 23 €, version numérique 14,99 €.

Samir Machado de Machado en brésilien : Tupinilândia, ed. Todavia, São Paulo.

MOTS CLES : BRESIL / AVENTURE / POLITIQUE / HISTOIRE / DICTATURE / EDITIONS METAILIE.

Les lecteurs qui aimeront Tupinilândia et qui lisent en espagnol pourront se régaler encore avec Los hombres de Rusia du Mexicain Reinaldo Laddaga (éditions Jekyll & Jill, Saragosse, 2019) qui présente bien des points communs.

CHRONIQUES

Eduardo Fernando VARELA

ARGENTINE

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Né en 1960, auteur de scénarios pour le cinéma et la télévision, Eduardo Fernando Varela publie avec Patagonie route 203 son premier roman.

 

Patagonie route 203

2019 / 2020

 

Rien n’empêche en ce monde de vivre l’aventure du bonheur dans le décor sinistre du désert patagonien battu par les vents. C’est ce que prouve ce premier roman lumineux, débordant, frémissant. À l’inverse, rien n’est plus déprimant qu’une fête foraine ou une fête de village pleine de couleurs, de lumières et de musiques, dans lesquelles la joie factice semble être imposée.

Parker (il a trouvé ce nom grâce à une marque de stylos, pas du tout pour rendre hommage à Charlie, bien qu’il joue lui aussi du saxophone) passe ses semaines, ses mois, à parcourir les routes de la Patagonie, au volant d’un camion rempli de denrées périssables, employé par un patron margoulin qui, lui, ne bouge pas du siège de son  « entreprise » (un seul camion). La route, la plaine infinie, sont devenues sa maison, comme il le dit fièrement à Maytén, qu’il a assez facilement arrachée à son mari, propriétaire d’un ou deux manèges de fête foraine, dont un minable train fantôme.

Tout ce roman hors norme tient dans ce qui pourrait être aussi bien mouvement qu’immobilité : comme une fête foraine, qui n’existe qu’en s’installant quelque part entre deux déplacements et qui est elle-même explosion de mouvements. Ou encore comme ce camionneur, assis des heures dans sa cabine qui dévore les kilomètres. Ce qui pourrait être une pesante démonstration philosophique un rien absurde devient sous la plume d’Eduardo Fernando Varela une comédie poétique qui penche dangereusement vers le surréalisme. Ainsi, à chaque étape au cœur du néant patagonien, Parker installe au pied de son camion, sur un tapis, chaise, table, buffet avec un ou deux livres, sans oublier un petit bouquet de fleurs.

On peut s’attendre à tout, dans Patagonie route 203. On se séduit entre deux monstres de pacotille dans les profondeurs du train fantôme, on observe, pris de vertige, l’immensité céleste d’une nuit sans nuages ou les couleurs mouvantes des terres du désert, on échange des dialogues dignes de Ionesco, une phrase de Parker sur la région, « C’est le pays de l’inattendu » s’applique remarquablement bien au roman tout entier.

On croise, outre les monstres en plastique du manège et Bruno, le mari jaloux de Maytén, un journaliste qui cherche à prouver que Hitler a bien débarqué jadis tout près de là, un chef d’une gare abandonnée qui respecte ses horaires et un néonazi tatoué tellement attachant dans sa détresse !

Les horizons infinis aux couleurs changeantes s’ouvrent, se renouvellent, un couple est tellement aveuglé par son amour qu’il oublie, sur une piste minable, que le cabaret a fermé et que les musiciens ont rangé leurs instruments, on est capable de construire un WC en dur au milieu de nulle part pour une seule utilisation… le pays de l’inattendu, le roman de l’inattendu, le récit a aussi peu de limites que l’horizon et rien n’est définitivement solide, en dehors de l’amour pourtant modeste des protagonistes..

Le voyage de Parker et Maytén est une « suspension au-dessus de la réalité », tout comme la lecture de Patagonie route 203.

Patagonie route 203, traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, éd. Métailié, 368 p., 22,50 €.

Eduardo Fernando Varela en espagnol : La marca del viento, ed. Casa de las Américas, La Habana.

MOTS CLES : ARGENTINE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / AMOUR / EDITIONS METAILIE.

 

VARELA, Eduardo Fernando Patagonis Route 203

 

Si vous avez aimé ce roman, Les larmes du cochon truffe, de Fernando A. Flores,premier roman également vous plaira autant :  quoique très différent sur le fond, il offre la même liberté de raconter des histoires à la fois réalistes et complètement hors normes. Sortie le 3 septembre (éd. Gallimard, coll. La Noire). Chronique très bientôt sur AnnA.