CHRONIQUES

Horacio CASTELLANOS MOYA

SALVADOR

CASTELLANOS MOYA, Horacio

Né en 1957 à Tegucigalpa, Horacio Castellanos Moya est un journaliste et romancier salvadorien. Après des études internationales, il s’installe dans son pays mais il est contraint de s’exiler suite à la publication de son roman El asco; Thomas Bernhrad en San Salvador qui lui vaut des menaces de mort. Il a vécu successivement dans plusieurs régions du monde. Il réside aux États-Unis où il enseigne

 

 

La mémoire tyrannique

2008 / 2020

La bourgeoisie, celle du pouvoir et des richesses, est au centre des romans d’Horacio Castellanos Moya. Il nous a souvent éblouis quand il présentait cette Amérique centrale dont il est originaire, il nous a souvent fait sourire jaune en ironisant sur la stupidité de dirigeants cruels et aveugles. Dans La mémoire tyrannique (roman publié en espagnol il y a une douzaine d’années), il revient une génération avant l’époque de ses autres livres, dans ce qu’on peut considérer comme l’origine des malheurs futurs.

Haydée est l’épouse de Pericles, fille d’un grand propriétaire, mère de Clemente, un jeune homme qui joue les révolutionnaires, une position assez compliquée au moment où Pericles a été emprisonné pour avoir publié des articles peu agréables pour le régime qu’il avait pourtant soutenu, situation absurde puisque les ennemis les plus acharnés se trouvent dans un même camp, mais situation courante en Amérique centrale. Si le pays qui sert de cadre n’est jamais cité, Horacio Castellanos Moya avoue clairement qu’il s’est directement inspiré des événements qui ont agité le Salvador en 1944.

C’est vrai que le général, le dictateur, donne des signes de ramollissement cérébral, mais il garde le pouvoir, soutenu par une fraction de sa classe. Habituée à être du bon côté, Haydée découvre sans y croire ce que c’est de vivre dans une dictature, d’être soumis aux caprices d’un homme et de s’enfoncer de plus en plus dans un état de victime quand on a été toute sa vie parmi les maîtres. Malgré la tension, la naïveté de cette femme est, pour le lecteur, assez réjouissante. Les malheurs qui l’assaillent sont-ils vraiment une injustice pour nous ? Dans son entourage, chaque individu est contre les autres, la seule exception étant le père de Pericles, militaire lui aussi, qui demeure partisan radical du dictateur et, par conséquent, opposé pour des raisons diverses à tous les autres membres de sa famille.

Le tragique, réel, objectif, de l’épisode révolutionnaire raté décrit dans la première partie, de ses conséquences (il ne fait pas bon être en disgrâce face à un tyran à moitié fou) devient sous la plume d’Horacio Castellanos Moya une farce même pas lugubre. La mère d’un condamné à mort en fuite commente les événements tragiques qui la touchent de très près en dégustant des petits gâteaux avec ses amies tout en s’amusant des ronflements de son chien, ainsi va la vie là-bas.

Des bourgeoises qui font la révolution, des héros trouillards, un dictateur sanguinaire épris d’ésotérisme, ces personnages et bien d’autres vivent leurs contradictions sans être entravés ni même gênés en quoi que ce soit. Quant aux contradictions du roman, elles rendent comique une situation profondément dramatique, c’est une marque de fabrique de Castellanos Moya. Nul autre que lui ne sait aussi bien faire rire de ces fantoches criminels que sont les hommes  politiques de son pays. Il possède le doigté pour ne pas amoindrir les responsabilités, pour les ridiculiser (et ils le méritent amplement) sans affaiblir la terrible réalité, celle des conseils de guerre permanents et les exécutions presque quotidiennes.

N’oublions pas que, globalement, les événements historiques se sont bien passés tel qu’Horacio Castellanos Moya les reprend en n’ajoutant que sa touche personnelle, ce qui est un plus incomparable et qui donne tout le sel à ces faits dramatiques en les rendant presque légers et en faisant passer un souffle de féminisme bien venu dans un pays et à une époque de machisme indiscuté.

Un court épilogue qui fait penser au Temps retrouvé donne un relief supplémentaire à la première partie, montrant toute la complexité de la politique des pays latino-américains, notamment en Amérique centrale. Il est difficile de dire si La mémoire tyrannique est le meilleur roman d’Horacio Castellanos Moya, ils sont tous si bons !

La mémoire tyrannique de Horacio Castellanos Moya, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 320 p., 22 €.

Horacio Castellanos Moya en espagnol : Tirana memoria (2008) / El arma en el hombre / Donde no estén ustedes / Insensatez / Desmoronamiento : La sirvienta y el luchador : Baile con serpientes / El asco ; Thomas Bernhard en San Salvador, ed. Tusquets  / La diabla en el espejo, ed. Linteo, Ourense.

Horacio Castellanos Moya en français : La servante et le catcheur / Le rêve du retour : Effondrement / Le dégoût. Thomas Bernhard à San Salvador / Moronga / L’homme en arme, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / SOCIETE / HUMOUR / HISTOIRE/ POLITIQUE / DICTATURE EDITIONS METAILIE.

 

CASTELLANOS MOYA, Horacio La mémoire tyrannique

CHRONIQUES

Jorge FRANCO

COLOMBIE

 

FRANCO, Jorge

 

Jorge Franco est né en 1962 à Medellín, ville qui est le décor principal de ses romans. Après des études de Lettres et de Cinéma, il commence à publier en 1996 et obtient un succès international avec Rosario Tijeras (La fille aux ciseaux).

 

la fille aux ciseaux

1999 / 2001 : 2020

 

La fille aux ciseaux a été le premier succès de Jorge Franco, dont la réédition en format de poche vient de sortir aux éditions Métailié. Le roman a donné lieu à deux adaptations, deux succès populaires, un film, Rosario (2006) de Emilio Maillé et une série de 60 épisodes pour la télévision colombienne (2010). Medellín sert de cadre à cette histoire tout juste sur la marge des narcotrafics et des narcotrafiquants qui montre l’arrière du décor.

Au début il y avait Rosario, malheureuse gamine née dans un des pires bidonvilles de Medellín. Autour d’elle, aucune famille, sa mère l’a rejetée à plusieurs reprises, il ne lui reste que son frère, la seule personne sur laquelle el le peut compter. Puis eux garçons de son âge, enfin peut-être, quand on le lui demande, la réponse n’est jamais la même. Antonio, le narrateur et Emilio, sont tous deux amoureux, et elle a fait son choix : Emilio est l’amant, Antonio l’ami, un ami frustré de devoir ne rester qu’un ami. Il y en a en plus un troisième dont le rôle reste peu clair pour les deux autres. Obligée de se défendre depuis son plus jeune âge, elle a appris à le faire et le fait bien. On l’appelle Rosario Ciseaux : violée quand elle avait 13 ans, elle s’est vengée de son agresseur avec une paire de ciseaux qui a définitivement empêché l’homme de récidiver.

Medellín est très belle, si on la regarde la nuit ; elle a même un métro ! Si on approche trop, on se brûle les ailes à la violence de ses deux parties, le centre qui pourrait ressembler à celui de toute capitale d’Amérique du Sud et les quartiers pauvres, celui de Rosario. Deux parties qui se rejoignent dans la saleté, la négligence. Dans ce cadre, les deux garçons se rendent confusément compte qu’ils pourraient eux aussi se brûler les ailes, à trop s’approcher de Rosario. Mais peuvent-ils s’en détacher ? Elle les tient, sans violence, elle les fascine.

Le mystère autour de la personne qu’est Rosario, que les deux amis n’arrivent pas à dissiper et qui est une grande partie de l’attrait qu’ils ressentent pour elle, le lecteur le perce peu à peu : ses profondes contradictions font partie de son être : naïve, implacable selon les moments, elle ne perd jamais, même aux pires moments (et ils ne manquent pas pour elle), une farouche volonté et même une joie de vivre malgré tout. Elle sait être tendre, jamais par calcul, elle sait aussi être terrifiante.

Venus de la classe relativement aisée, Emilio et Antonio flirtent avec le milieu de la drogue, particulièrement violent en ces années 1990, conscients du danger, ils sont incapables de résister. Impossible de résister à l’attrait de ce milieu, à celui de Rosario. À côté de cette fillette-jeune fille-femme si complexe et au fond si cohérente, les deux garçons découvrent par l’intermédiaire de cet univers la délinquance proche géographiquement mais hors de leur cadre bourgeois, rien moins que la vie, par le filtre de l’amitié et de l’amour.

Oui, mais la vie avec Rosario est insupportable et irremplaçable. On ne peut pas se passer de la fille aux ciseaux malgré l’enfer qu’elle porte en elle.

La fille aux ciseaux de Jorge Franco, traduit de l’espagnol (Colombie) par René Solis, éd. Métailié (Coll. Suites), 167 p., 9 €.

Jorge Franco en espagnol : El cielo a tiros,  El mundo afuera, ed. Alfaguara , Santa suerte, ed. Seix Barral / Rosario Tijeras,  Paraíso Travel, Melodrama, ed. Literatura Random House.

Jorge Franco en français : La fille aux ciseaux, Paraíso Travel, Melodrama, Le monde extérieur, Le ciel à bout portant, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN COLOMBIEN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS METAILIE.

FRANCO, Jorge La fille aux ciseaux

 

 

 

 

CHRONIQUES

Jorge FRANCO

COLOMBIE

 

FRANCO, Jorge

 

Jorge Franco est né en 1962 à Medellín, ville qui est le décor principal de ses romans. Après des études de Lettres et de Cinéma, il commence à publier en 1996 et obtient un succès international avec Rosario Tijeras (La fille aux ciseaux).

 

 

Le monde extérieur.

2014 / 2016

 

L’auteur colombien, Jorge Franco, nous revient avec son roman « Le monde extérieur » qui a reçu en 2014 le prix Alfaguara et dont les éditions Métailié viennent de publier la traduction.Nous sommes en 1971, à Medellín, où se déroule une classique histoire d’enlèvement contre rançon de don Diego, riche homme d’affaires, propriétaire d’un château extravagant. Les ravisseurs sont une bande de petits malfrats issus des quartiers pauvres avoisinant la résidence. Avides d’argent facile ils se révèlent plutôt minables. Mais rien ne se passe comme prévu, les négociations traînent, ce qui permet à Jorge Franco de nous transporter dans le Berlin d’après guerre avec don Diego, dans la vie au château de la famille composée de sa femme, aristocrate allemande et de leur fille Isolda, dans la vie également de Mono et de sa bande de voyous. Peu à peu la tragédie finale se profile… En effet, l’histoire à priori est classique : le riche don Diego séquestré par l’horrible Mono et sa bande, dans des conditions assez rudes et dégradantes pour le vieillard, l’attente pesante de la rançon ! Très vite cependant, le lecteur sent que la famille ne paiera pas, que l’issue risque d’être tragique et que cette possibilité laisse don Diego de marbre.L’originalité de ce récit par contre tient à son traitement en patchwork : nous plongeons dans le passé de don Diego qui, à 50 ans rencontre à Berlin une jeune aristocrate prussienne dans le contexte violent de l’après guerre. Il la ramène à Medellín, lui construit ce château         qu’il transforme en prison dorée pour elle et pour leur fille unique, Isolda (prénom choisi en hommage à Wagner). Nous suivons la vie très solitaire et peuplée d’imaginaire de la fillette, nous la voyons grandir, étouffer, se révolter et au seuil de l’adolescence provoquer un scandale qui l’enverra dans un pensionnat.Nous assistons aussi aux longues conversations entre Mono et don Diego, meublées surtout par les confidences provocatrices de Mono qui avoue avoir adoré de façon obsessionnelle Isolda, l’avoir épiée sans cesse depuis les arbres qui encerclent la propriété.Entre ces révélations, nous voyons Mono et ses compagnons agir, s’agiter et s’agacer les uns les autres.Une autre alternance inattendue dans ce roman c’est le traitement du narrateur : c’est tantôt un narrateur omniscient à la troisième personne, tantôt un « nous » représentant les gamins pauvres du coin qui espionnent dans les arbres le château, le parc et surtout Isolda, tantôt un « je » associé aux « nous » et qui recoupe dans ses remarques et sa passion pour Isolda le « je » du dialogue de Mono avec don Diego. Est-ce le même personnage ? Aucune réponse n’est fournie et le lecteur restera libre de son interprétation.Autre point intéressant, aucun personnage n’est sympathique, ni parmi les protagonistes, ni parmi les  seconds rôles, ils sont tous à l’image de la vraie vie, tantôt touchants, tantôt agaçants, voire repoussants. Isolda nous reste lointaine, on assiste à ses caprices d’enfant gâtée, mal élevée,  on voit sa solitude  pesante, ses révoltes vaines, vite étouffées par ses parents, mais elle est dure, n’aime personne hormis elle-même. Don Diego, la victime, nous émeut parfois par sa dignité orgueilleuse, face à ses ravisseurs, même quand il se fait humilier mais on ne peut que blâmer sa raideur, son obstination due à son éducation et ses principes rigides et égoïstes qui ont fait le malheur d’Isolda à qui il refusera l’accès à la normalité du monde extérieur.

Mono lui aussi nous fait un peu sourire dans ses délires irréalistes d’amour possible partagé avec Isolda, dans ses rodomontades devant sa bande peu intelligente, alors qu’il se fait manipuler par un petit ami sans scrupules, et qu’il vit chez sa mère. Puis peu à peu quand tout lui échappe et qu’arrive la déchéance, il provoque un peu la pitié du lecteur, mais il est cruel, méchant, aime humilier ses semblables, joue les petits chefs sadiques et nous agace prodigieusement.

Donc malgré quelque élans d’empathie fugace dans certaines scènes, la plupart du temps, on n’éprouve ni compassion, ni solidarité pour aucun des personnages qu’ils soient victimes ou bourreaux. On se contente d’observer avec froideur ou œil critique ce qui nous est donné à voir.

En définitive, les alternances de narrateur, ce va et vient dans le temps et dans l’espace selon les chapitres, le côté un peu conte de fée des moments réservés à la vie au château et à l’enfance d’Isolda, qui se mélange au réalisme cru du monde bien réel et violent, voilà ce qui fait l’originalité et la force de ce roman passionnant à lire.

Louise Laurent.

Jorge Franco, Le monde extérieur, traduit de l’espagnol (Colombie) par René Solis, éditions Métailié, 272 p. 20 €. El mundo de afuera a obtenu le Prix Alfaguara en 2014

Jorge Franco en espagnol :  El mundo afueraEl cielo a tirosed. Alfaguara , Santa suerte, ed. Seix Barral / Rosario Tijeras,  Paraíso Travel, Melodrama, ed. Literatura Random House.

Jorge Franco en français : La fille aux ciseaux, Paraíso Travel, Melodrama, Le monde extérieur, éd. Métailié.

 

MOTS CLES : ROMAN COLOMBIEN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS METAILIE.

FRANCO, JOrge Le monde extérieur

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Jorge FRANCO

COLOMBIE

FRANCO, Jorge

 

Le ciel à bout portant 

2018 / 2020

 

On a souvent montré une Colombie sous l’emprise des trafiquants, Calí et Medellín gangrenées, vues de l’extérieur : reportages ou romans bien documentés où l’on voit des parrains dominants, des cultivateurs exploités, une population terrorisée. Dans ce nouveau roman, Jorge Franco nous fait pénétrer à l’intérieur de l’univers d’un des proches de Pablo Escobar. Une vraie découverte.

Ce n’est pas tous les jours que l’on est invité à partager l’intimité de la famille d’un des chefs du narcotrafic colombien. C’est pourtant ce que propose Jorge Franco. Il nous entraine dans un tourbillon vertigineux, entre vie familiale presque banale et règlements de compte sanglants.

Fin 1993, Pablo Escobar meurt. Libardo pleure sous les yeux de sa famille et en particulier de son fils Larry, le narrateur principal. Libardo était un des plus proches lieutenants du baron de la drogue. Douze ans plus tard Larry rentre d’Europe où il s’est installé après de brillantes études pour enterrer son père dont on vient de retrouver le corps, kidnappé et dont on n’avait jamais eu de nouvelles. Medellín, sa ville, est en pleine effervescence, c’est la fête de l’Alboraba (inventée par des trafiquants pour célébrer une de leurs victoires), des feux d’artifice partout, des pétards qui rappellent l’époque des violences quotidiennes, Medellín, « entre misère et grandeur ».

Comment vit-on tous les jours avec un père bras droit du plus puissant des narcos du pays et une mère qui fut vingt ans plus tôt  Miss Medellín ? Voilà ce que montre Jorge Franco dans une grande fresque qui, malgré sa netteté,  maintient un équilibre entre des faits qui ne devraient pas cohabiter. La fête de l’Alborada, par exemple : des jaillissements de joie interrompus par des violences soudaines, des agressions, de l’ivresse et des drogues variées au milieu de démonstrations de profondes amitiés.

Il y a aussi la vie familiale, une douzaine d’années plus tôt, une mère un peu trop portée sur l’alcool et le poker au casino, mère au foyer qui éduque aussi bien qu’elle le peut deux adolescents, un père infidèle, comme beaucoup, présent quand même, mais pour tous, en permanence, l’obligation d’être suivis, jusque dans le collège, par des gardes du corps et la conscience permanente du danger d’enlèvement ou de mort.

Jorge Franco fait brillamment avancer son récit : les trois plans temporels se suivent, trois époques qui se répondent et se complètent, chacune avec ses rebondissements et avec, tout au long, le difficile rapprochement d’oppositions radicales qui finissent par se fondre dans un accord plus puissant : les deux frères que rien ne lie sinon l’origine, l’un soutenant aveuglément le père, l’autre ayant pris une distance critique (et géographique, il vit à Londres), en sont le meilleur exemple : il leur est impossible de vivre séparés sans souffrir.

L’éternelle question de savoir si on est responsable de ses parents, de sa famille est posée ici de façon forcément originale. Il y a de la tendresse, de la colère, de l’impuissance pour les deux fils. L’auteur habille cela avec un discret humour noir (les restes dérisoires du narco finalement récupérés par sa famille qu’on promène dans un sac rouge assez peu discret), un peu de légèreté (la famille du disparu faisant du luxueux jardin une taupinière à force de chercher un hypothétique trésor que le mari et le père y aurait caché) et beaucoup de profondeur, le tout sur un rythme qui, sans être précipité, ne diminue jamais. Cela donne une lecture prenante de la première à la dernière page.

Le ciel à bout portant n’est pas un roman de plus sur le trafic et les trafiquants colombiens, tout au contraire. Jorge Franco est un des plus importants romanciers latino-américains actuels. Il le prouve une fois de plus.

Le ciel à bout portant de Jorge Franco, traduit de l’espagnol (Colombie) par René Solis, éd. Métailié, 352 p., 22 €.

Jorge Franco en espagnol : El cielo a tiros,  El mundo afuera, ed. Alfaguara , Santa suerte, ed. Seix Barral / Rosario Tijeras,  Paraíso Travel, Melodrama, ed. Literatura Random House.

Jorge Franco en français : La fille aux ciseaux, Paraíso Travel, Melodrama, Le monde extérieur, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN COLOMBIEN / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS METAILIE

 

FRANCO, Jorge Le ciel à bout portant

CHRONIQUES

Daniel SALDAÑA PARÍS

MEXIQUE

 

SALDAÑA PARIS, Daniel

Né en 1984 à Mexico, après des études de Philosophie à Madrid, il publie ses premiers poèmes qui sont couronnés par le Premio Nacional de Poetas Jóvenes. Il est également éditeur.

 

Parmi d’étranges victimes 

2013 / 2019

Un premier roman est le plus souvent regardé avec curiosité par le public et les critiques : comment évoluera le jeune auteur ? Corrigera-t-il ce qui est apparu comme défauts de jeunesse, confirmera-t-il l’originalité de ses phrases et de ses idées ? Parmi d’étranges victimes est un peu hors du temps. Il est moderne (si ce mot veut dire quelque chose !) et fait penser aux romans nord-américains de la grande époque hippie tout en se situant dans un Mexique plus vrai que le vrai.

Un homme dont le principal souci est de décider qui l’emportera, de la poule qui erre sur le terrain vague voisin de chez lui ou de la secrétaire un peu rébarbative par son physique et son caractère, mais disposée à un rapprochement sentimental, cet homme ne peut être fondamentalement mauvais. Un peu bizarre peut-être.

Rodrigo Saldívar, qui aurait pu briguer des postes prestigieux, est resté modeste « administrateur de connaissances » (c’est lui qui a créé le terme) dans un musée de Mexico, sans chercher à s’élever, cela ne l’intéresse pas du tout. D’ailleurs, que veut dire « s »élever » ? Tout est tellement relatif. Sa petite vie lui convient, il collectionne les sachets de thé usagés et pratique au quotidien l’observation affectueuse de la poule d’à côté.

Rodrigo est le rejeton de parents séparés qui vécurent, après le drame d’octobre 1968, le massacre des étudiants de la Place des Trois Cultures, la grande libération post-soixante-huitarde. Il en est l’exact opposé, et père et mère, mère surtout, ne comprennent pas ce « retour en arrière ».

Assez vite, une longue parenthèse nous éloigne de cette atmosphère étouffante, une bouffée d’air frais et international qui présente des personnages jusque là inconnus qu’on retrouvera bientôt dans le contexte d’origine, le Mexique de ce pauvre Rodrigo.

La province mexicaine vue par Daniel Saldaña París n’est pas plus enthousiasmante que la capitale. Le séjour du malheureux Rodrigo (mais est-il vraiment malheureux, au fond ?) s’éternise dans une vague université perdue au milieu du désert, ce qui lui permet de nouer des liens, un peu lâches c’est vrai, avec des personnages sortant de son ordinaire et de découvrir une hypnose pas du tout catholique.

Roberto Bolaño a laissé des traces au Mexique : sa généreuse influence semble se manifester chez Daniel Saldaña París, par exemple l’apparente banalité de la surface qui recouvre une profondeur certaine de ce qui est évoqué (vie quotidienne et psychologie qui ne sont jamais décrites ou commentées mais seulement énoncées parmi des actes ou des pensées), ou cette façon de faire vivre sous nos yeux des personnages secondaires, comme ces universitaires dont on a du mal à séparer la vacuité et la richesse ou encore les longues parenthèses dans le récit qui sont de véritables petits romans à l’intérieur du roman.

Les contradictions qui caractérisent tous les personnages du roman, rendues très visibles par l’auteur mais dont ils sont inconscients ne sont-elles pas une définition possible de tout humain ? Chacun de nous est-il capable de découvrir la « trame de [son] existence », comme se demande Rodrigo ?

Parmi d’étranges victimes est un de ces premier romans qui, parce qu’il est tellement prometteur et original, oblige à attendre la suite : El nervio principal, publié l’an dernier, a été chaleureusement accueilli par la critique mexicaine.

Parmi d’étranges victimes de Daniel Saldaña París, traduit de l’espagnol (Mexique) par Anne Proenza, 288 p., éd. Métailié, 20 €.

Daniel Saldaña París en espagnol : En medio de extrañas víctimas / El nervio principal, ed. Sexto Piso, Madrid.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETE / EDITIONS METAILIE.

 

SALDAÑA PARIS, Daniel Parmi d'étranges victimes

 

CHRONIQUES

Santiago GAMBOA

 

COLOMBIE

GAMBOA, Santiago Des hommes en noir (2)

Santiago Gamboa est né à Bogotá en 1965. Ses études littéraires l’ont conduit de Bogotá à Paris et Madrid. Il a publié son premier roman en 1995, suivi d’une dizaine d’autres. Il est également journaliste.

 

Retourner dans l’obscure vallée

2016/2017

 

Retourner dans l’obscure vallée de l’écrivain colombien Santiago Gamboa est un roman à facettes multiples.L’intrigue, palpitante, se noue autour d’un projet de vengeance qui réunit, entre Espagne et Colombie, quatre personnages dont deux se sont exilés pour fuir l’horreur. L’auteur brosse un tableau sans concession de sociétés hostiles et perverties. Il le complète par une réflexion sur l’éternelle question du retour.

« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » (Héraclite).

 

Manuela, poétesse colombienne, raconte son enfance dévastée à son psychanalyste. Elle vit maintenant à Madrid où elle suit des études littéraires et essaie désespérément de se reconstruire grâce à la lecture et l’écriture mais elle est obsédée par l’idée de retourner à Cali, sa ville natale, pour se venger de l’homme qui a ravagé sa vie.

L’histoire de Manuela alterne avec celle de Tertuliano, un Argentin vivant lui aussi à Madrid, un illuminé, harangueur de foules, qui affirme être le fils du pape et se sent investi d’une mission : purger la terre des malfrats de tout poils qui la polluent afin de favoriser l’avènement d’un Nouveau Monde. Pour cela tous les moyens sont bons, y compris les plus extrêmes. Tertuliano ne partage pas l’idéologie raciste du nazisme mais s’inspire de ses méthodes pour mener à bien son projet.

Ces deux récits, à la première personne,sont relayés par celui du Consul, le narrateur principal, alter ego de l’auteur. Il reçoit un jour un message de Juana – les lecteurs de Prières nocturnes se souviendront– qui l’invite à se rendre à Madrid où elle le rejoindra.Sans plus attendre, l’ex-consul s’envole pour la capitale espagnole. Leurs retrouvailles, empreintes de mystère,de respect et de tendresse (d’amour ?) agissent comme un contrepoint bénéfique à l’implacable trio drogue-sexe-violence subi – ou infligé –par les autres personnages.

Un roman polyphonique donc. Plusieurs récits à la première personne. Plusieurs points de vue.La haine est le ressort d’une intrigue magistralement conduite qui croise des fils entre les destins apparemment parallèles des protagonistes.Tous se retrouveront finalement en Colombie, mus par ce qu’on pourrait appeler un « devoir de vengeance ».

Retourner dans l’obscure vallée fait une large place aux réalités qui ont agité le Monde et plus particulièrement l’Amérique latine ces dernières décennies :crise économique, attentats terroristes, mouvements migratoires, guérilla menée par les FARC, exactions perpétrées par les milices paramilitaires, cartels de la drogue… La deuxième partie du roman donne à voir une Colombie pacifiée. Les FARC ont rendu les armes et tout est fait pour glorifier la réconciliation et le pardon.Le pays prétend attirer les investissements étrangers,les multiples publicités de l’aéroport vantent ses attraits touristiques et de nombreux slogans souhaitent la bienvenue aux exilés des années 1980 qui ont choisi de revenir, fuyant paradoxalement une Europe où ils avaient trouvé refuge. Mais cette Colombie-là n’est pas perçue sans un certain malaise.

Santiago Gamboa explore le mythe du retour, récurrent dans la littérature universelle depuis l’Odyssée. Quelle est cette « obscure vallée » ?À chacun son paradis perdu qu’il s’agisse de son enfance, de son pays natal ou de tout autre lieu.Mais revenirest-il possible ? Pour l’auteur, la réponse est claire : « Le retour est impossible. C’est impossible parce que nous ne sommes pas les mêmes et les lieux où nous voulons revenir ne sont pas les mêmes non plus. »

La littérature serait-elle la clé ?L’auteur le suggère.

Aux quatre personnages principaux, il faut en ajouter un cinquième : Arthur Rimbaud, l’adolescent génial,le fugueur,le voyageur inassouvi.À travers des extraits de sa biographie, présentés comme des notes prises par le Consul, l’ombre du poète plane sur tout le roman et des échos de sa vie résonnent dans l’existence chaotique de Manuela et de Tertuliano :l’absence du père, le viol, la fuite face à l’insupportable…

Rimbaud a voulu revenir à Harar, son « obscure vallée », le seul endroit où il s’est vraiment senti chez lui. La maladie et la mort l’en ont empêché.

Dans le dernier chapitre,on retrouve des personnages apaisés… à Harar.

 

 

Mireille BOSTBARGE

 

Santiago Gamboa,Retourner dans l’obscure valléetraduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry, éd. Métailié, 447 p., 21 €.

MOTS CLES : ROMAN COLOMBIEN / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS METAILIE

 

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

 

 

CHRONIQUES

Santiago GAMBOA

COLOMBIE

 

GAMBOA, Santiago Des hommes en noir (2)

Santiago Gamboa est né à Bogotá en 1965. Ses études littéraires l’ont conduit de Bogotá à Paris et Madrid. Il a publié son premier roman en 1995, suivi d’une dizaine d’autres. Il est également journaliste.

Prières nocturnes

2012 / 2014

Prières nocturnes de Santiago Gamboa raconte les parcours de Manuel et de Juana, frère et sœur, deux jeunes Colombiens qui, dans les années 2000, vivent avec des parents bornés et soumis. Ils décident qu’un jour, ils fuiront ensemble hors de leur pays natal marqué par l’injustice et la violence. Liés par un amour à toute épreuve, bien déterminés à tenir fermement les rênes de leur destinée, ils seront malgré tout aspirés, l’un et l’autre, dans une spirale infernale.

Le premier chapitre s’achève sur l’image d’un diplomate colombien contemplant un paysage urbain crépusculaire et immobile. L’homme se souvient, il est revenu pour cela à Bangkok. Bangkok, ville monstrueuse, excessive et inquiétante qui fut, quelques années auparavant, le théâtre de douloureux événements dont, aujourd’hui, il se propose de faire le récit.

Manuel Manrique, vingt-sept ans, étudiant en philosophie, attend son procès dans la prison de Bangkwang : un sac de comprimés opiacés a été trouvé dans ses bagages et, selon la législation thaïlandaise, il risque, au mieux, trente ans de réclusion ou, s’il plaide non coupable, la peine de mort. Le consul colombien de New Delhi (le narrateur, personnage sympathique, grand amateur de littérature et de gin), est dépêché sur place pour organiser d’urgence une assistance juridique. Il rencontre Manuel dans sa prison. Le jeune homme à l’allure désespérée, d’une maigreur alarmante, semble sortir tout droit d’un tableau du Greco. Le seul but de son voyage était de retrouver sa sœur Juana disparue depuis quatre ans et il paraît peu disposé à lutter pour sa propre survie. Touché par son histoire et convaincu de son innocence, le consul va se lancer à la recherche de la jeune femme.

Santiago Gamboa nous entraîne peu à peu dans un univers trouble de trafics en tous genres dans lequel s’entremêlent jet-set, révolutionnaires, politiques de tous bords, victimes et criminels, un monde mafieux où FARC, paramilitaires et flics corrompus se livrent un combat sans merci dans la Colombie du président Álvaro Uribe.

Dans ce roman à trois voix (quatre si on inclut les interventions mystérieuses d’Inter-Nette, sorte de contrepoint au récit à la manière du chœur dans le théâtre antique), l’auteur nous donne à voir les destins tragiques de deux enfants issus d’une famille modeste de Bogotá qui veulent s’arracher à l’hypocrisie, à la médiocrité d’un monde minable, incapable de leur préparer un avenir digne de leurs attentes.

« […] ça ne va pas être un roman noir. […] Ce sera plutôt un roman d’amour. » dit Manuel au consul lors de leur première rencontre. Prières nocturnes est bien un roman noir mais le moteur de l’action reste cet amour vital et absolu, qui unit un frère et une sœur.

Mireille Bostbarge

 

 

 

Prières nocturnes, de Santiago Gamboa, traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry, éd. Métaillé (Paris), 311 p., 20€.

MOTS CLES : ROMAN COLOMBIEN / POLITIQUE / VIOLENCE / SOCIETE / EDITIONS   METAILIE.

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org