CHRONIQUES

Samir MACHADO de MACHADO

BRESIL

Samir Machado de Machado est né à Porto Alegre en 1981. Après des études de Littérature et de Publicité, il fonde une maison d’édition. Il est l’auteur de cinq romans et a obtenu plusieurs prix littéraires.

Tupinilândia

2018 / 2020

Walt Disney, grand initiateur d’un genre de distractions largement répandu dans le monde et inspirateur d’une bonne partie de la culture moderne, modèle pour les créateurs. Voilà  l’idée que le Brésilien Samir Machado de Machado utilise… pour mieux la pervertir ! Son vaste roman a tout d’un best seller nord américain : la longueur, le goût pour les détails, le suspense, l’aventure, une certaine violence maîtrisée, et pourtant !

Un magnat brésilien, héritier d’une longue tradition familiale d’entrepreneurs de travaux publics qui ne négligent pas les médias (le phénomène serait-il mondial ?), ébloui par le génie de Disney, se propose de l’imiter en faisant du 100% brésilien. João Amadeus Flynger, qui a eu l’énorme chance, enfant, de passer un ou deux jours avec Walt en personne, projette, en 1984, de créer un parc d’attractions au cœur de la forêt amazonienne : Tupinilândia.

Après un peu plus de vingt ans d’une des dictatures les plus cruelles du XXème siècle, les militaires sont en train de perdre leur pouvoir absolu, refusent dans leur ensemble cette triste perspective. Les soubresauts du retour vers une certaine démocratie se font sentir dans toutes les couches de la société brésilienne, la violence se déchaîne, des bombes explosent un peu partout.

Les débuts d’une dictature – militaire de surcroit – sont souvent sanglants. Les retours vers plus de calme se passent parfois dans l’euphorie et la joie, comme en Espagne, parfois dans une sorte de léthargie, comme au Chili où le dictateur finissant a réussi à endormir des générations entières par une propagande abrutissante mais efficace. Au Brésil, en 1984, la « transition » a été bien plus chaotique.

Le trait de génie de Samir Machado de Machado a été dans ce roman de faire coller cette période historique à une création imaginée par un très riche Brésilien fasciné par Walt Disney et par ses réalisations dont, entre parenthèses, la mégalomanie a dû s’arrêter brusquement à la mort de son démiurge (Orlando devait être complété par toute une « vraie » ville ! João Amadeus ne voit pas de limites pour concrétiser son rêve. Plus qu’un parc d’attractions, il construit tout un univers clos au cœur de la forêt amazonienne. Rien ne sera refusé, Tupinilândia sera à la pointe du modernisme, très écologique et, surtout, symbolisera le renouveau démocratique du pays. Le promoteur, en toute honnêteté intellectuelle, ne veut surtout pas, à l’opposé de beaucoup de ses confrères se compromettre avec qui que ce soit.

Samir Machado de Machado concrétise, d’une façon qu’on peut qualifier de ludique toute la problématique d’une transition aussi délicate : presque vingt ans d’un pouvoir d’une cruauté extrême ne peuvent s’effacer par la simple signature de quelques décrets. Les questions que doivent se poser João Amadeus et son chroniqueur officiel, Tiago, à propos des attractions du parc sont celles qui se posaient à l’échelle du pays tout entier.

Bientôt ce sera l’inauguration du parc. Tout y est merveilleux, un peu en toc bien sûr, mais merveilleux. Mais la perfection est-elle de ce monde ?

En jouant le jeu, avec ses figures imposées, du roman d’aventures nord-américain, Samir Machado de Machado en réussit un à la sauce sud-américaine, ce qui ne l’empêche pas de faire éclater le cadre, plus que de le détourner : on est constamment au cœur du parc sans perdre une certaine distance, une saine distance. Le lecteur français devra accepter quelques dizaines de pages, au début, qui situent le contexte historico-politique, très utiles pour l’éclairer mais qui peuvent sembler un peu arides, il ne doit pas lâcher : la récompense est proche et la découverte des merveilles du parc, les actions des personnages, très bien définis, leurs rapports parfois surprenants, risquent seulement de le rendre accro !

L’aventure se prolonge, en 2016, les restes de Tupinilândia, abandonné depuis des décennies, vont être engloutis par les eaux d’un immense barrage, un groupe de chercheurs retourne sur les lieux et l’inattendu refait surface, il faudra à nouveau se battre pour survivre, comme dans les romans et les films à succès des descendants de Walt Disney, mais on peut dire en étant sûr de ne pas se tromper que notre auteur brésilien fait bien mieux !

Tupinilândia, traduit du brésilien par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 512 p., 23 €, version numérique 14,99 €.

Samir Machado de Machado en brésilien : Tupinilândia, ed. Todavia, São Paulo.

MOTS CLES : BRESIL / AVENTURE / POLITIQUE / HISTOIRE / DICTATURE / EDITIONS METAILIE.

Les lecteurs qui aimeront Tupinilândia et qui lisent en espagnol pourront se régaler encore avec Los hombres de Rusia du Mexicain Reinaldo Laddaga (éditions Jekyll & Jill, Saragosse, 2019) qui présente bien des points communs.

CHRONIQUES

Eduardo Fernando VARELA

ARGENTINE

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Né en 1960, auteur de scénarios pour le cinéma et la télévision, Eduardo Fernando Varela publie avec Patagonie route 203 son premier roman.

 

Patagonie route 203

2019 / 2020

 

Rien n’empêche en ce monde de vivre l’aventure du bonheur dans le décor sinistre du désert patagonien battu par les vents. C’est ce que prouve ce premier roman lumineux, débordant, frémissant. À l’inverse, rien n’est plus déprimant qu’une fête foraine ou une fête de village pleine de couleurs, de lumières et de musiques, dans lesquelles la joie factice semble être imposée.

Parker (il a trouvé ce nom grâce à une marque de stylos, pas du tout pour rendre hommage à Charlie, bien qu’il joue lui aussi du saxophone) passe ses semaines, ses mois, à parcourir les routes de la Patagonie, au volant d’un camion rempli de denrées périssables, employé par un patron margoulin qui, lui, ne bouge pas du siège de son  « entreprise » (un seul camion). La route, la plaine infinie, sont devenues sa maison, comme il le dit fièrement à Maytén, qu’il a assez facilement arrachée à son mari, propriétaire d’un ou deux manèges de fête foraine, dont un minable train fantôme.

Tout ce roman hors norme tient dans ce qui pourrait être aussi bien mouvement qu’immobilité : comme une fête foraine, qui n’existe qu’en s’installant quelque part entre deux déplacements et qui est elle-même explosion de mouvements. Ou encore comme ce camionneur, assis des heures dans sa cabine qui dévore les kilomètres. Ce qui pourrait être une pesante démonstration philosophique un rien absurde devient sous la plume d’Eduardo Fernando Varela une comédie poétique qui penche dangereusement vers le surréalisme. Ainsi, à chaque étape au cœur du néant patagonien, Parker installe au pied de son camion, sur un tapis, chaise, table, buffet avec un ou deux livres, sans oublier un petit bouquet de fleurs.

On peut s’attendre à tout, dans Patagonie route 203. On se séduit entre deux monstres de pacotille dans les profondeurs du train fantôme, on observe, pris de vertige, l’immensité céleste d’une nuit sans nuages ou les couleurs mouvantes des terres du désert, on échange des dialogues dignes de Ionesco, une phrase de Parker sur la région, « C’est le pays de l’inattendu » s’applique remarquablement bien au roman tout entier.

On croise, outre les monstres en plastique du manège et Bruno, le mari jaloux de Maytén, un journaliste qui cherche à prouver que Hitler a bien débarqué jadis tout près de là, un chef d’une gare abandonnée qui respecte ses horaires et un néonazi tatoué tellement attachant dans sa détresse !

Les horizons infinis aux couleurs changeantes s’ouvrent, se renouvellent, un couple est tellement aveuglé par son amour qu’il oublie, sur une piste minable, que le cabaret a fermé et que les musiciens ont rangé leurs instruments, on est capable de construire un WC en dur au milieu de nulle part pour une seule utilisation… le pays de l’inattendu, le roman de l’inattendu, le récit a aussi peu de limites que l’horizon et rien n’est définitivement solide, en dehors de l’amour pourtant modeste des protagonistes..

Le voyage de Parker et Maytén est une « suspension au-dessus de la réalité », tout comme la lecture de Patagonie route 203.

Patagonie route 203, traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, éd. Métailié, 368 p., 22,50 €.

Eduardo Fernando Varela en espagnol : La marca del viento, ed. Casa de las Américas, La Habana.

MOTS CLES : ARGENTINE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / AMOUR / EDITIONS METAILIE.

 

VARELA, Eduardo Fernando Patagonis Route 203

 

Si vous avez aimé ce roman, Les larmes du cochon truffe, de Fernando A. Flores,premier roman également vous plaira autant :  quoique très différent sur le fond, il offre la même liberté de raconter des histoires à la fois réalistes et complètement hors normes. Sortie le 3 septembre (éd. Gallimard, coll. La Noire). Chronique très bientôt sur AnnA.

CHRONIQUES

Leonardo PADURA / Laurent CANTET

CUBA / FRANCE

 

PADURA, Leonardo - CANTET, Laurent

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

Laurent Cantet est né en 1961 dans les Deux-Sèvres. Cinéaste reconnu, il a été couronné par la Palme d’Or au Festival de Cannes en 2008 après avoir été primé à plusieurs reprises pour ses scénarios.

 

Retour à Ithaque 

2016 / 2020

 

Le film Retour à Ithaque est sorti en France en décembre 2014, le roman de Leonardo Padura Le palmier et l’étoile avait été l’inspiration première du scénariste et metteur en scène Laurent Cantet et avait été utilisé pour le scénario d’un court métrage, un des composants de 7 jours à La Havane, film à sketches (2012). Ce livre, signé par les deux compères n’est ni un roman, ni la transcription d’un scénario. C’est une version romancée du synopsis enrichie de leurs interventions à propos de la genèse des deux films et de leurs rapports amicaux.

Seize ans après avoir précipitamment quitté Cuba en y laissant sa femme qui n’allait pas tarder à être emportée par un cancer, Amadeo revient à La Havane. Sur une de ces terrasses si caractéristiques trois hommes et une femme qui furent ses amis les plus proches se retrouvent auteur de lui.

L’amitié est toujours là, mais malmenée par le passage des années sur Cuba plus que par le vieillissement de chacun ou son éloignement, par plusieurs non-dits qui étaient restés inexpliqués au long de ces seize ans. L’amertume des uns par rapport aux autres a pris le pas. Comme a survécu tout de même une forme de confiance mutuelle, ils peuvent échanger des reproches qu’un étranger n’oserait pas formuler. Et cela peut être ravageur.

La question centrale, celle qui poursuit chacun d’eux est : en quoi peut-on continuer à croire ? Ils sont conscients des désillusions qui les habitent, elles sont si évidentes, alors que faire ? Renier son passé ou reconnaitre qu’on se trouve dans une impasse ? Rester ou quitter Cuba ? Et, si on la quitte, ne tombera-t-on pas dans des désillusions  pires  encore ?

La situation propre à Cuba n’est au fond que la représentation (plus marquée, plus contrastée) de toute évolution humaine : même sans avoir vécu la grande aventure de la révolution castriste, toute femme, tout homme arrivé à la cinquantaine, ne se pose-t-il pas ce genre de question ? C’est bien en cela que ce dialogue entre vieux amis est universel et peut toucher profondément tout lecteur.

Leonardo Padura, on le sait, est un des meilleurs témoins des réalités cubaines (même inavouables officiellement). Laurent Cantet, on le sait aussi, est un des cinéastes les plus avisés pour montrer la psychologie humaine. Leur collaboration n’a pas déçu : par le filtre de cinq personnalités, leurs failles, leur volonté de se maintenir debout, ils donnent tous deux une vision générale (où en est l’Île après plus de cinquante ans de castrisme) et personnelle (comment chacun d’eux peut-il faire pour justement rester debout).

Mais ce livre n’est pas que le scénario réécrit. S’y ajoutent, outre un extrait du roman qui a servi de départ au film (Le palmier et l’étoile), des textes de Cantet et de Padura sur leur vision personnelle de la naissance du film et du premier projet de court métrage, dont on a aussi une version. Et, en lisant ce texte de moins de quinze pages, on se rend clairement compte que, malgré sa qualité, il aurait été frustrant de le réaliser tel quel. Laurent Cantet, en 2010, a eu la même réaction, il explique dans un long mail adressé à Leonardo Padura qu’il faut une heure et demie de film pour faire vivre personnages et idées que tous deux souhaitaient.

Le film est visible, en DVD et en streaming, de même que 7 jours à La Havane.

Retour à Ithaque de Leonardo Padura et Laurent Cantet, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, éd. Métailié, 176 p., 18 €.

Leonardo Padura en espagnol : Regreso a Itaca (con Laurent Cantet), ed. Tusquets, comme tous ses autres romans.

Leonardo Padura en français est publié aux éditions Métailié.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / POLITIQUE / EDITIONS METAILIE.

PADURA, Leonardo - CANTET, Laurent Retour à Ithaque

CHRONIQUES

Óscar et Juan José MARTÍNEZ

SALVADOR

Nés respectivement en 1983 et 1986 à San Salvador et respectivement journaliste et anthropologue, Óscar et Juan José Martínez étudient tous deux la violence en Amérique du Nord et Amérique centrale et les liens qui se sont tissés entre ces deux zones.

 

 

El Niño de Hollywood

2018 / 2020

Fin novembre 2014, dans un village quelque part au Salvador, on enterre un jeune homme de 31 ans qui laisse une « veuve » encore plus jeune et deux fillettes. Miguel Ángel Tobar a été tué de trois balles. Il était l’auteur de  plus de cinquante « exécutions ». Les deux frères Martínez, dont l’un est journaliste et l’autre anthropologue, se sont plongés pendant de longues années dans une enquête aux multiples ramifications pour tenter de clarifier les rapports entre gangs répandus un peu partout, entre États-Unis et Amérique centrale, entre la délinquance et la pure violence.

On savait déjà certaines choses que ce document met à jour, on se doutait d’autres informations, sans oser y croire, on en découvre aussi. Ainsi on saura comment Ronald Reagan, l’ancien faux cowboy qui dirigea le pays le plus puissant du monde (à l’époque), a ouvert très imprudemment une boîte de Pandore. On verra l’inanité de toute procédure légale dans un pays aussi corrompu que le Salvador, ce qui n’empêche pas que certains policiers provinciaux y exercent honnêtement leur métier. On assistera à des rixes sans pitié entre garçons partageant la même origine, la même culture et écrasés par le système appelé libéral justement par Reagan. On se promènera sur un Hollywood Boulevard espace des gangs et des  mafias, qui n’a rien à voir avec l’image qu’on nous en a donnée, mais qui est bien réel.

En quittant les États-Unis pour l’Amérique centrale, on verra aussi que tout est lié : les armes achetées au temps de la guerre froide se sont reconverties en outil de domination entre gangs, la guerre idéologique étant devenue obsolète, et c’est cela qui a fait du Salvador le pays le  plus violent du monde. Parfois des adolescents, élèves de collèges réputés, forment un groupe pour sortir de leur routine : un peu d’herbe, de la musique et de la danse, et très vite on passe à la violence contre un groupe rival. L’engrenage est lancé.

Peu à peu, les deux auteurs dressent le portrait de ce jeune homme hyper violent depuis très loin en arrière, son environnement, très peu favorable, son quartier, son pays, et sa chute. Son propre témoignage est le centre du livre, il a été vérifié, croisé par de multiples entretiens avec d’autres membres des gangs, des voisins, des policiers.

Ce livre, essentiel pour découvrir de l’intérieur la violence endémique du Salvador (dont l’autre face sociale, celle de la société du « haut », est  superbement montrée par Horacio Castellanos Moya, dont La mémoire tyrannique vient de paraître, chez Métailié aussi), aurait gagné en clarté en se concentrant sur les gangs locaux, ceux du Salvador. La partie nord-américaine apporte une vision intéressante, mais dont les rapports avec Miguel Ángel Tobar, El Niño sont très lâches. Il n’en est pas moins un document marquant à mettre en parallèle avec le terrible 492 de Klester Cavalcanti (toujours chez Métailié !).

Tueur à de multiples reprises, trahissant plusieurs fois, les uns et les autres, fuyant, n’ayant jamais acquis la gloire ni la fortune, El Niño aura eu la vie la plus misérable, constat que font pour lui les deux auteurs et leurs lecteurs. Pour lui, cela aura été une vie comme une autre, sans plus, dans le Salvador du XIXème siècle, le pays le plus violent au monde.

El Niño de Hollywood. Comment les USA et le Salvador ont créé le gang le plus dangereux du monde, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd.  Métailié, 336 p., 22 €.

Óscar et Juan José Martínez en espagnol : El niño de Hollywood : una historia personal de la Mara Salvatrucha , ed.  Debate, Barcelona.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / VIOLENCE / SOCIETES / POLITIQUE / EDITIONS METAILIE

MARTINEZ, Oscar Juan José El Niño de Hollywood

CHRONIQUES

Horacio CASTELLANOS MOYA

SALVADOR

CASTELLANOS MOYA, Horacio

Né en 1957 à Tegucigalpa, Horacio Castellanos Moya est un journaliste et romancier salvadorien. Après des études internationales, il s’installe dans son pays mais il est contraint de s’exiler suite à la publication de son roman El asco; Thomas Bernhrad en San Salvador qui lui vaut des menaces de mort. Il a vécu successivement dans plusieurs régions du monde. Il réside aux États-Unis où il enseigne

 

 

La mémoire tyrannique

2008 / 2020

La bourgeoisie, celle du pouvoir et des richesses, est au centre des romans d’Horacio Castellanos Moya. Il nous a souvent éblouis quand il présentait cette Amérique centrale dont il est originaire, il nous a souvent fait sourire jaune en ironisant sur la stupidité de dirigeants cruels et aveugles. Dans La mémoire tyrannique (roman publié en espagnol il y a une douzaine d’années), il revient une génération avant l’époque de ses autres livres, dans ce qu’on peut considérer comme l’origine des malheurs futurs.

Haydée est l’épouse de Pericles, fille d’un grand propriétaire, mère de Clemente, un jeune homme qui joue les révolutionnaires, une position assez compliquée au moment où Pericles a été emprisonné pour avoir publié des articles peu agréables pour le régime qu’il avait pourtant soutenu, situation absurde puisque les ennemis les plus acharnés se trouvent dans un même camp, mais situation courante en Amérique centrale. Si le pays qui sert de cadre n’est jamais cité, Horacio Castellanos Moya avoue clairement qu’il s’est directement inspiré des événements qui ont agité le Salvador en 1944.

C’est vrai que le général, le dictateur, donne des signes de ramollissement cérébral, mais il garde le pouvoir, soutenu par une fraction de sa classe. Habituée à être du bon côté, Haydée découvre sans y croire ce que c’est de vivre dans une dictature, d’être soumis aux caprices d’un homme et de s’enfoncer de plus en plus dans un état de victime quand on a été toute sa vie parmi les maîtres. Malgré la tension, la naïveté de cette femme est, pour le lecteur, assez réjouissante. Les malheurs qui l’assaillent sont-ils vraiment une injustice pour nous ? Dans son entourage, chaque individu est contre les autres, la seule exception étant le père de Pericles, militaire lui aussi, qui demeure partisan radical du dictateur et, par conséquent, opposé pour des raisons diverses à tous les autres membres de sa famille.

Le tragique, réel, objectif, de l’épisode révolutionnaire raté décrit dans la première partie, de ses conséquences (il ne fait pas bon être en disgrâce face à un tyran à moitié fou) devient sous la plume d’Horacio Castellanos Moya une farce même pas lugubre. La mère d’un condamné à mort en fuite commente les événements tragiques qui la touchent de très près en dégustant des petits gâteaux avec ses amies tout en s’amusant des ronflements de son chien, ainsi va la vie là-bas.

Des bourgeoises qui font la révolution, des héros trouillards, un dictateur sanguinaire épris d’ésotérisme, ces personnages et bien d’autres vivent leurs contradictions sans être entravés ni même gênés en quoi que ce soit. Quant aux contradictions du roman, elles rendent comique une situation profondément dramatique, c’est une marque de fabrique de Castellanos Moya. Nul autre que lui ne sait aussi bien faire rire de ces fantoches criminels que sont les hommes  politiques de son pays. Il possède le doigté pour ne pas amoindrir les responsabilités, pour les ridiculiser (et ils le méritent amplement) sans affaiblir la terrible réalité, celle des conseils de guerre permanents et les exécutions presque quotidiennes.

N’oublions pas que, globalement, les événements historiques se sont bien passés tel qu’Horacio Castellanos Moya les reprend en n’ajoutant que sa touche personnelle, ce qui est un plus incomparable et qui donne tout le sel à ces faits dramatiques en les rendant presque légers et en faisant passer un souffle de féminisme bien venu dans un pays et à une époque de machisme indiscuté.

Un court épilogue qui fait penser au Temps retrouvé donne un relief supplémentaire à la première partie, montrant toute la complexité de la politique des pays latino-américains, notamment en Amérique centrale. Il est difficile de dire si La mémoire tyrannique est le meilleur roman d’Horacio Castellanos Moya, ils sont tous si bons !

La mémoire tyrannique de Horacio Castellanos Moya, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 320 p., 22 €.

Horacio Castellanos Moya en espagnol : Tirana memoria (2008) / El arma en el hombre / Donde no estén ustedes / Insensatez / Desmoronamiento : La sirvienta y el luchador : Baile con serpientes / El asco ; Thomas Bernhard en San Salvador, ed. Tusquets  / La diabla en el espejo, ed. Linteo, Ourense.

Horacio Castellanos Moya en français : La servante et le catcheur / Le rêve du retour : Effondrement / Le dégoût. Thomas Bernhard à San Salvador / Moronga / L’homme en arme, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / SOCIETE / HUMOUR / HISTOIRE/ POLITIQUE / DICTATURE EDITIONS METAILIE.

 

CASTELLANOS MOYA, Horacio La mémoire tyrannique

CHRONIQUES

Jorge FRANCO

COLOMBIE

 

FRANCO, Jorge

 

Jorge Franco est né en 1962 à Medellín, ville qui est le décor principal de ses romans. Après des études de Lettres et de Cinéma, il commence à publier en 1996 et obtient un succès international avec Rosario Tijeras (La fille aux ciseaux).

 

la fille aux ciseaux

1999 / 2001 : 2020

 

La fille aux ciseaux a été le premier succès de Jorge Franco, dont la réédition en format de poche vient de sortir aux éditions Métailié. Le roman a donné lieu à deux adaptations, deux succès populaires, un film, Rosario (2006) de Emilio Maillé et une série de 60 épisodes pour la télévision colombienne (2010). Medellín sert de cadre à cette histoire tout juste sur la marge des narcotrafics et des narcotrafiquants qui montre l’arrière du décor.

Au début il y avait Rosario, malheureuse gamine née dans un des pires bidonvilles de Medellín. Autour d’elle, aucune famille, sa mère l’a rejetée à plusieurs reprises, il ne lui reste que son frère, la seule personne sur laquelle el le peut compter. Puis eux garçons de son âge, enfin peut-être, quand on le lui demande, la réponse n’est jamais la même. Antonio, le narrateur et Emilio, sont tous deux amoureux, et elle a fait son choix : Emilio est l’amant, Antonio l’ami, un ami frustré de devoir ne rester qu’un ami. Il y en a en plus un troisième dont le rôle reste peu clair pour les deux autres. Obligée de se défendre depuis son plus jeune âge, elle a appris à le faire et le fait bien. On l’appelle Rosario Ciseaux : violée quand elle avait 13 ans, elle s’est vengée de son agresseur avec une paire de ciseaux qui a définitivement empêché l’homme de récidiver.

Medellín est très belle, si on la regarde la nuit ; elle a même un métro ! Si on approche trop, on se brûle les ailes à la violence de ses deux parties, le centre qui pourrait ressembler à celui de toute capitale d’Amérique du Sud et les quartiers pauvres, celui de Rosario. Deux parties qui se rejoignent dans la saleté, la négligence. Dans ce cadre, les deux garçons se rendent confusément compte qu’ils pourraient eux aussi se brûler les ailes, à trop s’approcher de Rosario. Mais peuvent-ils s’en détacher ? Elle les tient, sans violence, elle les fascine.

Le mystère autour de la personne qu’est Rosario, que les deux amis n’arrivent pas à dissiper et qui est une grande partie de l’attrait qu’ils ressentent pour elle, le lecteur le perce peu à peu : ses profondes contradictions font partie de son être : naïve, implacable selon les moments, elle ne perd jamais, même aux pires moments (et ils ne manquent pas pour elle), une farouche volonté et même une joie de vivre malgré tout. Elle sait être tendre, jamais par calcul, elle sait aussi être terrifiante.

Venus de la classe relativement aisée, Emilio et Antonio flirtent avec le milieu de la drogue, particulièrement violent en ces années 1990, conscients du danger, ils sont incapables de résister. Impossible de résister à l’attrait de ce milieu, à celui de Rosario. À côté de cette fillette-jeune fille-femme si complexe et au fond si cohérente, les deux garçons découvrent par l’intermédiaire de cet univers la délinquance proche géographiquement mais hors de leur cadre bourgeois, rien moins que la vie, par le filtre de l’amitié et de l’amour.

Oui, mais la vie avec Rosario est insupportable et irremplaçable. On ne peut pas se passer de la fille aux ciseaux malgré l’enfer qu’elle porte en elle.

La fille aux ciseaux de Jorge Franco, traduit de l’espagnol (Colombie) par René Solis, éd. Métailié (Coll. Suites), 167 p., 9 €.

Jorge Franco en espagnol : El cielo a tiros,  El mundo afuera, ed. Alfaguara , Santa suerte, ed. Seix Barral / Rosario Tijeras,  Paraíso Travel, Melodrama, ed. Literatura Random House.

Jorge Franco en français : La fille aux ciseaux, Paraíso Travel, Melodrama, Le monde extérieur, Le ciel à bout portant, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN COLOMBIEN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS METAILIE.

FRANCO, Jorge La fille aux ciseaux

 

 

 

 

CHRONIQUES

Jorge FRANCO

COLOMBIE

 

FRANCO, Jorge

 

Jorge Franco est né en 1962 à Medellín, ville qui est le décor principal de ses romans. Après des études de Lettres et de Cinéma, il commence à publier en 1996 et obtient un succès international avec Rosario Tijeras (La fille aux ciseaux).

 

 

Le monde extérieur.

2014 / 2016

 

L’auteur colombien, Jorge Franco, nous revient avec son roman « Le monde extérieur » qui a reçu en 2014 le prix Alfaguara et dont les éditions Métailié viennent de publier la traduction.Nous sommes en 1971, à Medellín, où se déroule une classique histoire d’enlèvement contre rançon de don Diego, riche homme d’affaires, propriétaire d’un château extravagant. Les ravisseurs sont une bande de petits malfrats issus des quartiers pauvres avoisinant la résidence. Avides d’argent facile ils se révèlent plutôt minables. Mais rien ne se passe comme prévu, les négociations traînent, ce qui permet à Jorge Franco de nous transporter dans le Berlin d’après guerre avec don Diego, dans la vie au château de la famille composée de sa femme, aristocrate allemande et de leur fille Isolda, dans la vie également de Mono et de sa bande de voyous. Peu à peu la tragédie finale se profile… En effet, l’histoire à priori est classique : le riche don Diego séquestré par l’horrible Mono et sa bande, dans des conditions assez rudes et dégradantes pour le vieillard, l’attente pesante de la rançon ! Très vite cependant, le lecteur sent que la famille ne paiera pas, que l’issue risque d’être tragique et que cette possibilité laisse don Diego de marbre.L’originalité de ce récit par contre tient à son traitement en patchwork : nous plongeons dans le passé de don Diego qui, à 50 ans rencontre à Berlin une jeune aristocrate prussienne dans le contexte violent de l’après guerre. Il la ramène à Medellín, lui construit ce château         qu’il transforme en prison dorée pour elle et pour leur fille unique, Isolda (prénom choisi en hommage à Wagner). Nous suivons la vie très solitaire et peuplée d’imaginaire de la fillette, nous la voyons grandir, étouffer, se révolter et au seuil de l’adolescence provoquer un scandale qui l’enverra dans un pensionnat.Nous assistons aussi aux longues conversations entre Mono et don Diego, meublées surtout par les confidences provocatrices de Mono qui avoue avoir adoré de façon obsessionnelle Isolda, l’avoir épiée sans cesse depuis les arbres qui encerclent la propriété.Entre ces révélations, nous voyons Mono et ses compagnons agir, s’agiter et s’agacer les uns les autres.Une autre alternance inattendue dans ce roman c’est le traitement du narrateur : c’est tantôt un narrateur omniscient à la troisième personne, tantôt un « nous » représentant les gamins pauvres du coin qui espionnent dans les arbres le château, le parc et surtout Isolda, tantôt un « je » associé aux « nous » et qui recoupe dans ses remarques et sa passion pour Isolda le « je » du dialogue de Mono avec don Diego. Est-ce le même personnage ? Aucune réponse n’est fournie et le lecteur restera libre de son interprétation.Autre point intéressant, aucun personnage n’est sympathique, ni parmi les protagonistes, ni parmi les  seconds rôles, ils sont tous à l’image de la vraie vie, tantôt touchants, tantôt agaçants, voire repoussants. Isolda nous reste lointaine, on assiste à ses caprices d’enfant gâtée, mal élevée,  on voit sa solitude  pesante, ses révoltes vaines, vite étouffées par ses parents, mais elle est dure, n’aime personne hormis elle-même. Don Diego, la victime, nous émeut parfois par sa dignité orgueilleuse, face à ses ravisseurs, même quand il se fait humilier mais on ne peut que blâmer sa raideur, son obstination due à son éducation et ses principes rigides et égoïstes qui ont fait le malheur d’Isolda à qui il refusera l’accès à la normalité du monde extérieur.

Mono lui aussi nous fait un peu sourire dans ses délires irréalistes d’amour possible partagé avec Isolda, dans ses rodomontades devant sa bande peu intelligente, alors qu’il se fait manipuler par un petit ami sans scrupules, et qu’il vit chez sa mère. Puis peu à peu quand tout lui échappe et qu’arrive la déchéance, il provoque un peu la pitié du lecteur, mais il est cruel, méchant, aime humilier ses semblables, joue les petits chefs sadiques et nous agace prodigieusement.

Donc malgré quelque élans d’empathie fugace dans certaines scènes, la plupart du temps, on n’éprouve ni compassion, ni solidarité pour aucun des personnages qu’ils soient victimes ou bourreaux. On se contente d’observer avec froideur ou œil critique ce qui nous est donné à voir.

En définitive, les alternances de narrateur, ce va et vient dans le temps et dans l’espace selon les chapitres, le côté un peu conte de fée des moments réservés à la vie au château et à l’enfance d’Isolda, qui se mélange au réalisme cru du monde bien réel et violent, voilà ce qui fait l’originalité et la force de ce roman passionnant à lire.

Louise Laurent.

Jorge Franco, Le monde extérieur, traduit de l’espagnol (Colombie) par René Solis, éditions Métailié, 272 p. 20 €. El mundo de afuera a obtenu le Prix Alfaguara en 2014

Jorge Franco en espagnol :  El mundo afueraEl cielo a tirosed. Alfaguara , Santa suerte, ed. Seix Barral / Rosario Tijeras,  Paraíso Travel, Melodrama, ed. Literatura Random House.

Jorge Franco en français : La fille aux ciseaux, Paraíso Travel, Melodrama, Le monde extérieur, éd. Métailié.

 

MOTS CLES : ROMAN COLOMBIEN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS METAILIE.

FRANCO, JOrge Le monde extérieur

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Jorge FRANCO

COLOMBIE

FRANCO, Jorge

 

Le ciel à bout portant 

2018 / 2020

 

On a souvent montré une Colombie sous l’emprise des trafiquants, Calí et Medellín gangrenées, vues de l’extérieur : reportages ou romans bien documentés où l’on voit des parrains dominants, des cultivateurs exploités, une population terrorisée. Dans ce nouveau roman, Jorge Franco nous fait pénétrer à l’intérieur de l’univers d’un des proches de Pablo Escobar. Une vraie découverte.

Ce n’est pas tous les jours que l’on est invité à partager l’intimité de la famille d’un des chefs du narcotrafic colombien. C’est pourtant ce que propose Jorge Franco. Il nous entraine dans un tourbillon vertigineux, entre vie familiale presque banale et règlements de compte sanglants.

Fin 1993, Pablo Escobar meurt. Libardo pleure sous les yeux de sa famille et en particulier de son fils Larry, le narrateur principal. Libardo était un des plus proches lieutenants du baron de la drogue. Douze ans plus tard Larry rentre d’Europe où il s’est installé après de brillantes études pour enterrer son père dont on vient de retrouver le corps, kidnappé et dont on n’avait jamais eu de nouvelles. Medellín, sa ville, est en pleine effervescence, c’est la fête de l’Alboraba (inventée par des trafiquants pour célébrer une de leurs victoires), des feux d’artifice partout, des pétards qui rappellent l’époque des violences quotidiennes, Medellín, « entre misère et grandeur ».

Comment vit-on tous les jours avec un père bras droit du plus puissant des narcos du pays et une mère qui fut vingt ans plus tôt  Miss Medellín ? Voilà ce que montre Jorge Franco dans une grande fresque qui, malgré sa netteté,  maintient un équilibre entre des faits qui ne devraient pas cohabiter. La fête de l’Alborada, par exemple : des jaillissements de joie interrompus par des violences soudaines, des agressions, de l’ivresse et des drogues variées au milieu de démonstrations de profondes amitiés.

Il y a aussi la vie familiale, une douzaine d’années plus tôt, une mère un peu trop portée sur l’alcool et le poker au casino, mère au foyer qui éduque aussi bien qu’elle le peut deux adolescents, un père infidèle, comme beaucoup, présent quand même, mais pour tous, en permanence, l’obligation d’être suivis, jusque dans le collège, par des gardes du corps et la conscience permanente du danger d’enlèvement ou de mort.

Jorge Franco fait brillamment avancer son récit : les trois plans temporels se suivent, trois époques qui se répondent et se complètent, chacune avec ses rebondissements et avec, tout au long, le difficile rapprochement d’oppositions radicales qui finissent par se fondre dans un accord plus puissant : les deux frères que rien ne lie sinon l’origine, l’un soutenant aveuglément le père, l’autre ayant pris une distance critique (et géographique, il vit à Londres), en sont le meilleur exemple : il leur est impossible de vivre séparés sans souffrir.

L’éternelle question de savoir si on est responsable de ses parents, de sa famille est posée ici de façon forcément originale. Il y a de la tendresse, de la colère, de l’impuissance pour les deux fils. L’auteur habille cela avec un discret humour noir (les restes dérisoires du narco finalement récupérés par sa famille qu’on promène dans un sac rouge assez peu discret), un peu de légèreté (la famille du disparu faisant du luxueux jardin une taupinière à force de chercher un hypothétique trésor que le mari et le père y aurait caché) et beaucoup de profondeur, le tout sur un rythme qui, sans être précipité, ne diminue jamais. Cela donne une lecture prenante de la première à la dernière page.

Le ciel à bout portant n’est pas un roman de plus sur le trafic et les trafiquants colombiens, tout au contraire. Jorge Franco est un des plus importants romanciers latino-américains actuels. Il le prouve une fois de plus.

Le ciel à bout portant de Jorge Franco, traduit de l’espagnol (Colombie) par René Solis, éd. Métailié, 352 p., 22 €.

Jorge Franco en espagnol : El cielo a tiros,  El mundo afuera, ed. Alfaguara , Santa suerte, ed. Seix Barral / Rosario Tijeras,  Paraíso Travel, Melodrama, ed. Literatura Random House.

Jorge Franco en français : La fille aux ciseaux, Paraíso Travel, Melodrama, Le monde extérieur, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN COLOMBIEN / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS METAILIE

 

FRANCO, Jorge Le ciel à bout portant

CHRONIQUES

Daniel SALDAÑA PARÍS

MEXIQUE

 

SALDAÑA PARIS, Daniel

Né en 1984 à Mexico, après des études de Philosophie à Madrid, il publie ses premiers poèmes qui sont couronnés par le Premio Nacional de Poetas Jóvenes. Il est également éditeur.

 

Parmi d’étranges victimes 

2013 / 2019

Un premier roman est le plus souvent regardé avec curiosité par le public et les critiques : comment évoluera le jeune auteur ? Corrigera-t-il ce qui est apparu comme défauts de jeunesse, confirmera-t-il l’originalité de ses phrases et de ses idées ? Parmi d’étranges victimes est un peu hors du temps. Il est moderne (si ce mot veut dire quelque chose !) et fait penser aux romans nord-américains de la grande époque hippie tout en se situant dans un Mexique plus vrai que le vrai.

Un homme dont le principal souci est de décider qui l’emportera, de la poule qui erre sur le terrain vague voisin de chez lui ou de la secrétaire un peu rébarbative par son physique et son caractère, mais disposée à un rapprochement sentimental, cet homme ne peut être fondamentalement mauvais. Un peu bizarre peut-être.

Rodrigo Saldívar, qui aurait pu briguer des postes prestigieux, est resté modeste « administrateur de connaissances » (c’est lui qui a créé le terme) dans un musée de Mexico, sans chercher à s’élever, cela ne l’intéresse pas du tout. D’ailleurs, que veut dire « s »élever » ? Tout est tellement relatif. Sa petite vie lui convient, il collectionne les sachets de thé usagés et pratique au quotidien l’observation affectueuse de la poule d’à côté.

Rodrigo est le rejeton de parents séparés qui vécurent, après le drame d’octobre 1968, le massacre des étudiants de la Place des Trois Cultures, la grande libération post-soixante-huitarde. Il en est l’exact opposé, et père et mère, mère surtout, ne comprennent pas ce « retour en arrière ».

Assez vite, une longue parenthèse nous éloigne de cette atmosphère étouffante, une bouffée d’air frais et international qui présente des personnages jusque là inconnus qu’on retrouvera bientôt dans le contexte d’origine, le Mexique de ce pauvre Rodrigo.

La province mexicaine vue par Daniel Saldaña París n’est pas plus enthousiasmante que la capitale. Le séjour du malheureux Rodrigo (mais est-il vraiment malheureux, au fond ?) s’éternise dans une vague université perdue au milieu du désert, ce qui lui permet de nouer des liens, un peu lâches c’est vrai, avec des personnages sortant de son ordinaire et de découvrir une hypnose pas du tout catholique.

Roberto Bolaño a laissé des traces au Mexique : sa généreuse influence semble se manifester chez Daniel Saldaña París, par exemple l’apparente banalité de la surface qui recouvre une profondeur certaine de ce qui est évoqué (vie quotidienne et psychologie qui ne sont jamais décrites ou commentées mais seulement énoncées parmi des actes ou des pensées), ou cette façon de faire vivre sous nos yeux des personnages secondaires, comme ces universitaires dont on a du mal à séparer la vacuité et la richesse ou encore les longues parenthèses dans le récit qui sont de véritables petits romans à l’intérieur du roman.

Les contradictions qui caractérisent tous les personnages du roman, rendues très visibles par l’auteur mais dont ils sont inconscients ne sont-elles pas une définition possible de tout humain ? Chacun de nous est-il capable de découvrir la « trame de [son] existence », comme se demande Rodrigo ?

Parmi d’étranges victimes est un de ces premier romans qui, parce qu’il est tellement prometteur et original, oblige à attendre la suite : El nervio principal, publié l’an dernier, a été chaleureusement accueilli par la critique mexicaine.

Parmi d’étranges victimes de Daniel Saldaña París, traduit de l’espagnol (Mexique) par Anne Proenza, 288 p., éd. Métailié, 20 €.

Daniel Saldaña París en espagnol : En medio de extrañas víctimas / El nervio principal, ed. Sexto Piso, Madrid.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETE / EDITIONS METAILIE.

 

SALDAÑA PARIS, Daniel Parmi d'étranges victimes