CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

José FALERO

BRÉSIL

José Falero est né à Porto Alegre en 1987. Il a vécu ses premières années dans un bidonville et a pratiqué divers métiers dans la construction, la restauration… et dans un supermarché. Supermarché est son premier roman.

Supermarché

2020 : 2022

Deux hommes se partagent la vedette, avec, en arrière plan, deux ou trois comparses dont M. Geraldo, le directeur d’un supermarché dans un quartier un peu bourgeois de Porto Alegre. Deux de ses rayonnistes, autrement dit des hommes à tout faire dans l’établissement, Pedro et Marques que M. Geraldo soupçonne de lui choper diverses marchandises dans la réserve, mais qu’il a du scrupule à mettre à la porte. Il n’a aucune preuve contre euxet, en plus, ce sont les meilleurs professionnels de son équipe. Pedro est un grand lecteur, de Marx en particulier, et Marques est un auditeur consciencieux des discours de son collègue et ami.

La théorie sur le fonctionnement de l’économie moderne et mondiale énoncée par Pedro est un modèle qu’on devrait imposer dans les écoles spécialisées à former ceux qui s’intituleront économistes, qu’on lit dans les revues sérieuses, qu’on entend à la radio, qui se plantent la plupart du temps (et pas qu’un peu) dans leurs prévisions.

Mais une théorie ne suffit pas, il faut passer à la pratique et enfin accéder à la richesse (Marx a-t-il été correctement digéré ?). Or passer à la pratique est facile : ils vendront de la marijuana. Le hic, qui apparaît dès le premier jour de l’entreprise, c’est d’appliquer la belle théorie de Pedro et son concept social, voire carrément socialiste (l’égalité, la confiance, etc.) se révèle d’une complexité inattendue et insoluble.

Sous des aspects de comédie constamment drôle par ses situations et surtout son langage, José Falero dresse très habilement un tableau désabusé de la société brésilienne (pas seulement brésilienne, d’ailleurs), les inégalités sociales, le rapport à l’argent, ce qu’on nomme la réussite, le regard des autres. Si l’auteur semble ne plus se faire aucune illusion sur les réalités économiques mondiales et régionales, il s’en amuse avec une ironie, un humour cynique qui est une des grandes réussites du roman. Un autre mérite est la langue utilisée, celle des jeunes néo-délinquants, brillamment traduite dans un français plein de saveur populaire, la tchatche convaincante de Pedro et la lourdeur sympathique de Marques qui refuse,  proteste, consent, accepte et finit plus enthousiaste encore que son pote : deux hommes, pas des héros, quoique…

Quant aux arguments longuement exposés par Pedro, ils sont déroutants, tordus, mais leur conclusion est finalement d’une évidence confondante. Pedro décidément est un véritable philosophe doublé d’un économiste doué.

Alors, la morale dans tout ça ? Supermarché oblige à rire en la laissant de côté. Il n’est ni amoral, ni immoral, il est extra-moral ! Tout en débordant d’humour, il est aussi purement social, chaque chapitre offre une surprise, les émotions ne manquent pas, l’émotion tout court non plus. Oui, on est clients de ce Supermarché, révélation de cette rentrée littéraire de 2022. Un pur plaisir qu’on n’a pas volé !

Supermarché, traduit du portugais (Brésil) par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 336 p., 22 €.

José Falero en portugais : Os supridores, ed. Todavia, São Paulo.

MOTS CLES : BRESIL / HUMOUR / AVENTURES / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / AMITIE / EDITIONS METAILIE.

En lisant ce Supermarché, on peut penser à un roman argentin dont le thème est voisin, La nuit de l’Usine de Eduardo Sacheri. Voici mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

L’eau de toutes parts

2019 / 2022

Dès les premières lignes de ce recueil d’essais de Leonardo Padura, on est pris par ce qui est une constante chez lui : la profondeur de la pensée qui n’empêche jamais l’absence de toute grandiloquence de l’expression. J’ai eu à plusieurs reprises l’occasion – et à chaque fois le plaisir – d’interviewer Leonardo Padura, en public ou dans l’intimité du bureau d’Anne-Marie Métailié, son éditrice, et à chaque fois j’ai été frappé par sa capacité à aller immédiatement au fond des choses. Il fait partie de ces personnalités qui, pour répondre à une question souvent banale, donnent en quelques secondes une réponse qui va à l’essentiel, ces personnalités qui trouvent le mot qui méritait d’être retenu.

Une autre caractéristique de Leonardo Padura est son humanité qu’on retrouve aussi bien dans son rapport à l’autre en ville (il veut en permanence nous faire croire que l’autre est plus important que lui), que par rapport à ses personnages : on peut chercher dans ses œuvres de fiction un homme et encore moins une femme qui soit haïssable, les moins fréquentables conservent une part d’humanité.

Quand on s’éloigne de la fiction pour entrer dans la chronique, ce qui est le cas avec L’eau de toutes parts, Il garde ces qualités qu’on connaît bien, la justesse des idées, l’honnêteté intellectuelle (si rare quand on parle de Cuba), la fluidité des phrases (jamais de jargon pseudo intellectuel ou politisé) et toujours cette humanité déjà évoquée. La Havane vit devant nous avec ses bruits et ses odeurs, ses effondrements et sa grandeur encore présente malgré tout.

Il faut aussi souligner l’indépendance d’esprit qu’a toujours pratiqué Leonardo Padura. On ne trouvera dans toute son œuvre, et ici en particulier, aucune trace de complaisance envers le régime, une forme d’objectivité que lui ont parfois reproché certains commentateurs de mauvaise foi, aveuglés par leur haine du régime : si on est honnête, on peut parfaitement rester lucide, c’est-à-dire remarquer ce qui est positif comme ce qui est négatif. L’eau de toutes parts en est une preuve de plus et une belle leçon pour les porteurs d’œillères.

Plusieurs des chroniques (écrites à l’origine entre 2001 et 2018) révèlent des secrets connus seulement des Cubains, comme par exemple l’importance du baseball dans l’histoire cubaine, il s’est imposé au XIXème siècle par opposition à l’Espagne encore dominante, des secrets plus personnels aussi, sur l’absence de vocation littéraire de Leonardo, au départ. D’autres textes reviennent sur les processus de la création d’un roman. Tous sont passionnants, surtout si l’on a lu les romans en question. Celui intitulé Le roman qui n’a pas été écrit est en cela magistral, il reprend, toujours avec les deux caractéristiques principales chez Padura, la profondeur dans la simplicité et l’honnêteté, la préparation et la rédaction de ce qui est probablement son chef d’œuvre,  L’homme qui aimait les chiens. Ce faisant, c’est un second roman qu’il nous fait lire, une somme de mystères, pas tous résolus, des coïncidences incroyables qui se sont bien manifestées, de l’obscurité, de la générosité de personnes en marge de la vie et de la mort de l’assassin de Trotski.

Ce n’est pas pour nous étonner, Leonardo Padura se révèle ici comme un excellent essayiste. Comme pour sa vision de  Cuba depuis la Révolution, il est capable d’être à la fois impliqué directement et suffisamment extérieur pour communiquer une vision équilibrée de son île ou, ici, de la littérature cubaine.

L’eau de toutes parts, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, éd. Métailié, 400 p., 24 €.

Leonardo Padura en espagnol : Aguas por todas partes, ed. Tusquets, l’éditeur espagnol des autres œuvres.

Leonardo Padura en français est publié chez Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : CUBA / HISTOIRE / POLITIQUE / SOCIETE / LITT2RATURE / CREATION / EDITIONS METAILIE.

Leonardo Padura évoque à plusieurs reprises le nom d’Antón Arrufat, écrivain connu très peu connu en France. Ça tombe bien, les éditions L’Atinoir publient (en version bilingue) une première traduction en français de cet auteur : Fracture et autres histoires / Fracturas y otras historias. Rendez-vous sur AnnA vendredi prochain pour une chronique !

Et, à propos de Leonardo Padura c’est peut-être l’occasion de lire ou de relire un de ses romans, par exemple :

CHRONIQUES

Santiago GAMBOA

COLOMBIE

Né en 1965 à Bogotá, Santiago Gamboa a étudié la littérature en Colombie, puis en Espagne et en France. Journaliste, philologue, il a été diplomate. Il est l’auteur d’une douzaine de romans.

Une maison à Bogotá

2014 / 2022

Le narrateur, un professeur de philologie colombien, peut enfin se permettre, grâce à un prix international richement doté, de s’acheter la maison de ses rêves dans le centre de Bogotá. Il vit depuis son enfance avec sa tante, qui fut conseillère auprès des Nations Unies et qui l’avait recueilli après la mort accidentelle de ses parents. Tous deux ont passé les années en suivant les missions de la dame partout dans le monde sans jamais se fixer nulle part.

Cette maison devient un refuge, presque une forteresse contre la puanteur et la violence des rues de Bogotá, peut-être aussi contre un passé d’errances. Ils l’investissent, chacun jouissant d’un étage. L’un et l’autre, neveu et tante (sans noms), naturellement fusionnels, sentent la nécessité de se protéger, mais de quoi ou de qui ? Leurs vies ont été riches, hormis la disparition brutale, dans un incendie, des parents, ils n’ont pas souffert, n’ont manqué de rien, ils ont même vécu dans le luxe des grands hôtels internationaux ou des lycées d’élite, quelques amants pour elle, quelques maîtresses pour lui, sans jamais sentir l’envie ou le désir de prolonger ces relations, ils ont réussi professionnellement, chacun dans son domaine. Et pourtant cette grande maison est devenue essentielle pour poursuivre sereinement leur double existence.

Curieusement, une fois bien installés au sein de leur belle demeure, il ne reste plus pour eux, pour lui surtout, qu’un besoin, évoquer leur passé commun, autrement dit les hammams d’Istanbul ou les saunas norvégiens, une chambre aux murs bleus à Kiev ou un distributeur d’argent à Madrid, une chanson de Cat Stevens ou de Silvio Rodríguez. Après avoir étudié au Caire puis à Bratislava, enseigné au Mexique, il semble impossible au philologue de se confiner seulement dans la maison, bien qu’il n’en sorte que très peu. Ce qui ne devrait être que la description pièce par pièce de leur nouveau havre devient un voyage dans le temps et l’espace. Dans ce cocon douillet palpite le monde entier avec ses beautés, ses conflits, ses cultures, ses émotions.

Mais le monde, c’est aussi Bogotá. Peut-on dire qu’on connaît sa propre ville si on habite un quartier tranquille et aisé et qu’on n’a jamais mis les pieds dans un de ses bidonvilles ? Les bas fonds de Bogotá ne se trouvent pas que dans les quartiers les plus pauvres, les découvertes que fait le professeur sont étonnantes. On peut se retrouver dans une orgie nazie sans quitter sa chère ville qui semble si protectrice, voir des choses qui devraient rester dans l’ombre. Et, d’ailleurs, le narrateur, moralement irréprochable,  est-il le seul voyeur ?

Le monde, le monde entier tient dans cette maison et même dans chacune des pièces, matériellement dans la bibliothèque, avec ses centaines d’auteurs, avec les meubles achetés ici ou là, au gré des installations temporaires, le monde est là, présent pour l’homme désormais vieillissant, avec les souvenirs toujours vivants de ce curieux couple, tante et neveu, le grand paradoxe étant la solitude du garçon, puis de l’homme.

On peut être brillant sans excès, presque modestement. C’est le cas de ce roman, et aussi de son auteur. On peut être universel sans sortir d’une maison, d’une pièce de cette maison, d’un simple livre d’à peine deux cents pages lui-même pas aussi simple qu’il n’y paraît. Un livre qu’on a envie, en le refermant, de  relire à l’infini.

Une maison à Bogotá, traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry, éd. Métailié, 192 p., 20 €.

Santiago Gamboa en espagnol : Una casa en Bogotá, ed. Literatura Random House.

Santiago Gamboa en français : Perdre est une question de méthode / Les captifs du lys blanc / Esteban le héros / Le syndrome d’Ulysse / Le siège de Bogotá / Nécropolis / Prières nocturnes / Retourner dans l’obscure vallée / Des hommes en noir, éd. Métailié.

MOTS CLES : COLOMBIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / EDITIONS METAILIE.

Autres titres de Santiago Gamboa commentés sur AnnA :

Des hommes en noir :

Prières nocturnes :

Retourner dans l’obscure vallée :

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CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Luis SEPÚLVEDA

CHILI

L’automne serait-il la saison propice aux rééditions de textes devenus des classiques ou ce qu’on appelle des romans-cultes ? Cette année, les reprises d’œuvres qui ont gagné leurs galons et que des éditeurs considèrent comme indispensables, à juste titre, se multiplient, on ne peut que s’en réjouir.

Dans les semaines qui viennent AnnA (americanostra) présentera plusieurs de ces rééditions, des « classiques » (Roberto Bolaño, Manuel Rojas et Reinaldo Arenas), des « populaires » (Luis Sepúlveda) des « modernes » (Martín Mucha).

Luis Sepúlveda est né à Ovalle, en 1949. C’est par le football qu’il en vient à écrire, d’abord des articles en rubrique Sports, puis des nouvelles et des romans. Politiquement engagé, il est emprisonné et torturé sous le régime de Pinochet. Libéré grâce à l’action d’Amnesty International, il s’installe en Europe, militant pour les droits de l’Homme et pour l’écologie. Il meurt du Covid en 2020.

Raconter c’est résister

1992 / 1989 / 1994 / 2009 / 2021

Anne-Marie Métailié a publié en 1992 le premier roman de Luis Sepúlveda. L’énorme succès du roman a grandement participé à l’essor de la maison d’édition. La façon avec laquelle Anne-Marie Métailié travaille avec « ses » écrivains, le rapport humain et la confiance étant en permanence le principe principal de toute sa relation professionnelle avec la personnalité de Luis Sepúlveda, a fait que, entre 1992 et 2020, date du décès de l’auteur, les liens ne se sont jamais relâchés.

L’éditrice souhaitait depuis le début de la pandémie qui a emporté le romancier chilien lui rendre hommage. La publication sous une forme très soignée de quatre de ses romans en un tome est la manifestation de cette longue amitié personnelle et littéraire. Une série de photos signées par leur ami commun, le génial Daniel Mordzinski vient donner encore un peu plus de beauté spontanée aux textes du grand Luis Sepúlveda.

Le vieux qui lisait des romans d’amour

El Idilio, quel joli nom de village perdu au cœur de la forêt amazonienne. C’est là que vit Antonio José Bolívar Proaño, près de ses amis indiens qui lui ont tout appris de la nature et du respect que tout être humain lui doit. Le docteur Rubicundo Loachamín, dentiste qui passe deux fois par an, lui apporte des romans, merveilleux complément à son autre culture. Un roman universel, devenu culte, indispensable, inoubliable.

Le monde du bout du monde

Habité par la lecture de Moby Dick, le narrateur, au temps de son adolescence, est allé découvrir les limites australes du continent et de son pays, le Chili. Devenu adulte et militant écologiste, il y retournera pour lutter contre les atteintes à la nature et les trafics, bien réels, eux.

Le neveu d’Amérique

Voyages et rencontres, ce serait une possible définition de Luis Sepúlveda qui ne s’est jamais vraiment posé nulle part. L’Espagne des origines (lointaines), la prison, sous Pinochet, la Terre de Feu, dans chaque lieu des femmes et des hommes qui vivent, qui racontent, et lui qui transmet.

L’ombre de ce que nous avons été

Quatre sexagénaires, autrefois militants contre la dictature, rêvent de prendre une sorte de revanche dérisoire puisque la démocratie est revenue. L’émotion, côté personnages et côté lecteurs, est bien présente, comme dans tous les écrits de Luis Sepúlveda.

Raconter c’est résister (Le vieux qui lisait des romans d’amour / Le monde du bout du monde, traduits de l’espagnol (Chili) par François Maspero / Le neveu d’Amérique, traduit de l’espagnol (Chili) par François Gaudry / L’ombre de ce que nous avons été, traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, éd. Métailié, 493 p., 28,30 €.

MOTS CLES : CHILI / EDITIONS METAILIE

CHRONIQUES, ROMAN VENEZUELIEN

Juan Carlos MÉNDEZ GUÉDEZ

VENEZUELA

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Juan Carlos Méndez Guédez est né 1967 à Barquisimeto mais il a passé son enfance et sa jeunesse à Caracas. Il termine des études de Lettres à Salamanque et réside en Espagne depuis la fin des années 90. Auteur de nouvelles, de littérature pour la jeunesse, d’essais et d’une dizaine de romans.

La vague arrêtée

2017 : 2021

Un peu sorcière, adepte de cérémonies spiritistes sur une montagne lointaine au Venezuela, son pays, Magdalena vit à présent à Madrid. Elle accepte de réaliser des enquêtes, aime lire, écouter de la musique et vit, en principe, seule.

Elle est en pleine promenade culturelle à travers la France quand des gens bien informés sur elle la contactent. Celui qui la convoque depuis Madrid est un homme politique espagnol dont la carrière aurait dû avoir un bel avenir si une gaffe majuscule ne l’avait pas réduit au rôle de sous-fifre dans son parti et au gouvernement. Un homme bien rangé, avec six enfants sur les sept dont il est le père qui sont tout ce qu’il y a de plus recommandables, messes hebdomadaires et tenues impeccables, le souci c’est l’autre, Begoña, vingt quatre ans qui, après une longue fugue, se trouvait au Venezuela quand elle a disparu.

Magdalena accepte de retourner à Caracas, non sans avoir « purifié » le malheureux papa avec un peu de sorcellerie vénézuelienne.

Côté spiritisme, Maddalena n’est tout de même pas au top. Elle a un bon niveau, sans plus, et c’est suffisant pour l’aider dans ses enquêtes. L’ennui c’est plutôt la situation dans laquelle elle trouve Caracas : tout manque, on ne peut acheter dans les supermarchés que les jours qui correspondent au dernier chiffre du numéro d’identité, la presse et la télévision sont muselées, les morts « accidentelles » ne sont pas rares.

Par ailleurs elle découvre très vite que la recherche de Begoña devra se faire dans un milieu qui réunit la violence devenue endémique et la politique : un ancien ministre brutalement assassiné est à la source de son enquête, un ancien ministre et un instrument de musique.

L’enquête se fait au cœur d’une ville dans laquelle la misère, très visible, s’ajoute à des violences qu’on devine très proches. Ses pouvoirs se réveillent parfois, de façon intermittente, ils lui révèlent la face cachée de personnes, vivantes ou mortes, ce qui semble moins l’atteindre que le lecteur, intrigué de pénétrer ce monde inconnu de lui. Et aussi la face bien visible d’un pays où il est plus facile de se procurer un revolver qu’un kilo de café.

Au milieu de plusieurs services de renseignements (Begoña, ne l’oublions pas, est la fille d’un homme politique relativement important en Espagne), de policiers officiels, de voyous ou quasi voyous et de milices armées pro gouvernementales appelées Collectifs, les intérêts divergent, la méfiance est générale et la pauvre Madgalena doit se battre pour faire avancer ses recherches, elle a toutes les qualités pour ça, qualités qu’elle renforce quand il le faut grâce à ses dons, et Juan Carlos Méndez Guédez garde le cap, sans temps morts, avec parfois des pointes d’humour noir, un peu cynique, de bon aloi et, en prime, des promesses d’amours à venir.

La vague arrêtée, traduit de l’espagnol (Venezuela) par René Solis, éd. Métailié, 304 p., 22 €, version numérique, 14,99 €.

Juan Carlos Méndez Guédez en espagnol : La ola detenida, ed. Harper Collins, Madrid / Los maletines , ed. Siruela, Madrid.

Juan Carlos Méndez Guédez en français : Les valises, éd. Métailié. / Les sept fontaines, éd. Jean-Marie Desbois, Les Baux de Provence.

MOTS CLES : VENEZUELA / ESPAGNE / POLAR / POLITIQUE / SOCIETES / EDITIONS METAILIE.

Souvenir :

Saint-Etienne, octobre 2018.

*Voir sur AnnA les commentaires sur le roman Les valises :

et, dans la rubrique V.O., sur les nouvelles El vals de Amoreira :

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

Poussière dans le vent

2020/2021

Un nouveau roman de Leonardo Padura, c’est en soi un événement. Quand on sait qu’il est plutôt long (640 pages), que son sujet principal est la diaspora cubaine et qu’il se situe entre les années 1990 et un passé très récent pour nous, on se doute qu’il s’agit d’une grande œuvre, et on ne se trompe pas.

Tout se passe autour des membres de ce qu’ils nomment eux-mêmes El Clan, une dizaine d’amis à toute épreuve qui se retrouvent en 1990 autour de Clara dont on fête l’anniversaire. Ce sera leur dernière rencontre commune. Un drame va se produire, mettant fin au groupe. Désormais, chacun vivra sa propre destinée, les uns restant à La Havane, d’autres s’installant aux États-Unis, dans le Sud, le Nord ou à Porto Rico, d’autres encore en Europe.

Les années 90 ont été, on le sait, tragiques pour les Cubains, tout manquant, nourriture, papier, matériel pour les artistes, l’espionnage officiel, même entre amis (y avait-il une taupe à l’intérieur du Clan ?), le formatage des esprits étant devenus universels, avec les ravages psychologiques qui découlaient sur chaque Cubain.

La longueur du roman, le nombre de personnages, un nombre parfait pour permettre la variété des réactions, tout cela fait ressortir toutes les nuances des réactions qu’ont dû avoir les Cubains qui ont vécu ces terribles années de la « Période spéciale », les blessures communes, les blessures individuelles, les blessures parfois assez vite cicatrisées (on ne trouve jamais de misérabilisme chez Padura), les blessures le plus souvent inguérissables. Et Leonardo est bien placé pour en parler, il les a passées à Cuba, ces années-là. Il est resté en contact avec des proches qui étaient partis.

Grâce à l’étendue de temps et de l’espace dans le roman, il peut se prêter à toutes les options qu’ont eues ses personnages, celui qui renonce, celui qui se bat, celui qui tient bon, celui qui se désespère de façon stérile (quoique cela soit toujours très rare chez lui !), celui qui évolue surtout et celui qui garde son mystère pour penser échapper à soi-même.

Leonardo Padura fait naître et entretient un souffle universel sur ses personnages qui ne sont pourtant que des êtres humains : ils se posent constamment des questions sur les religions, la recherche de soi, beaucoup de questions fondamentales sur l’évolution du monde en ce début du XXIème siècle, une perte du spirituel entamée bien avant mais qui s’accentue, c’est bien la lutte de l’individu contre les sociétés et, comme souvent chez lui, le refus, noble et salutaire, de décider ce qu’il faut penser, d’imposer ce qui est bon ou mauvais, en dehors de certaines évidences. La réalité est bien trop complexe si l’on veut rester honnête.

Appliquée à Cuba, cette volonté, jamais démentie chez Leonardo Padura, propose une vision saine de son île qu’il aime tant, malgré tout. Jamais il ne s’agit de même suggérer que ceux-ci sont les bons et ceux-là les mauvais ou les méchants. Il s’agit de montrer : voilà ce qui s’est passé, ce qui se passe. Il l’a vécu au jour le jour, il peut le raconter. Les radicaux des deux bords se retrouvent en déroute face à la nullité de leur vision partisane, théorique et abstraite. Il ne cache rien, ni le manque de tout y compris dans les hôpitaux, qui était pourtant une des fiertés du régime, ni la bureaucratie étouffante, ni les restes, encore présents, d’un vague racisme encore réel, ni l’énergie du peuple qui survit, ni les sursauts d’optimisme.

Leonardo Padura met en jeu toute son expérience pour construire ce roman choral, roman total : le romanesque avec, au centre une maternité aux origines problématiques, le polar, avec une enquête sur des relations elles aussi problématiques et des relents d’espionnage, l’histoire, celle de Cuba et de ses relations avec le voisin du Nord, problématiques depuis une éternité. Il domine tout cela avec sa puissance, son humanité et son honnêteté, achevant une fresque qui jamais ne perd de son intensité. Cette honnêteté, que personne n’a jamais songé à mettre en doute, ce qui, quand on aborde Cuba au XXème siècle est tout à fait exceptionnel, unique même.

Avec Poussière dans le vent (titre emprunté à Kansas, Dust in the wind), décidément, on peut redire une fois de plus que personne ne parle aussi justement de Cuba.

Poussière dans le vent, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, éd. Métailié, 640 p., 24,20 €.

Leonardo Padura en espagnol : Como polvo en el viento, ed. Tusquets, l’éditeur de tous les titres de Leonardo Padura en espagnol.

En France l’éditrice de Leonardo Padura est Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : CUBA / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / SOCIETES / EDITIONS METAILIE

Au moment où ce grand roman sort dans sa traduction française et où Cuba connaît à nouveau des troubles politiques, Leonardo Padura et d’autres intellectuels cubains sont la cible de campagnes menées par des Cubains qui ont quitté leur pays depuis longtemps, campagnes qui ressemblent aux piètres règlements de comptes des cancres envers les meilleurs de la classe, Poussière dans le vent mérite encore davantage l’attention des lecteurs du monde entier.

CHRONIQUES, ROMAN URUGUAYEN

Roberto MONTAÑA

URUGUAY

Roberto Montaña est né en 1963 à Montevideo. Après des études de Philosophie et de Lettres, il se consacre à l’écriture. Il vit à Buenos Aires.

Rien à perdre

2021

La cinquantaine un tant soit peu décadente, trois Argentins, ex copains de lycée se retrouvent pour passer quelques jours en Uruguay. Ils ne se sont pas revus depuis des décennies, n’ont rien en commun si ce n’est le nombre d’années passées sans se voir. Le dénommé González, qui préfère qu’on l’appelle Wave, son nom de scène, a invité le Nerveux et Mario, qui a une voiture, une vénérable Taunus, qui pourra les transporter.

La femme du premier vient de lui annoncer qu’« elle avait quelqu’un », celle du deuxième l’a menacé de divorcer et de lui enlever leur fille, et celle du troisième est sa mère, du genre envahissant. La joie n’est pas franchement au rendez-vous et ça se gâte au moment de passer la frontière uruguayenne, avec un moment de panique incompréhensible de Wave, qui s’explique quand on sait que l’invraisemblable imperméable qu’il ne quitte pas contient plusieurs kilos de drogue qu’il est chargé de livrer discrètement à Cabo Polonio, repaire de bobos et de hippies.

Tout fait peine à voir, l’état déplorable de la voiture, le moral des trois hommes et de la fille qu’ils prennent en stop, enceinte sur le point d’accoucher et qui va elle aussi faire des siennes. Mais tout fait sourire, les relations de Mario avec sa mère et sa Taunus, les sautes d’humeur du Nerveux et ses incohérences, la figure pathétique et ridicule de Wave, son maquillage (« j’ai mon image à conserver), l’eyeliner coulant plus souvent que ce qui serait acceptable…

On les accompagne, mi moqueurs, mi compatissants, sous l’image qu’ils veulent donner on voit les hommes, entre deux âges mais penchant dangereusement vers le troisième ! Des hommes qui malgré les petites trahisons, les moqueries, les rosseries, restent attachants parce que vivants. Leurs dialogues sont savoureux et l’ascension finale symbolique d’une certaine vision de la destinée humaine.

Rien à perdre, traduit de l’espagnol (Uruguay) par René Solis, 160 p., 18 €.

MOTS CLES : URUGUAY / ARGENTINE / AVENTURES / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETES / ROMAN NOIR / EDITIONS METAILIE.

Cette « épopée » uruguayenne par des Argentine peut faire penser à une autre aventure, celle de Lucas Pereyra, le héros de L’Uruguayenne de Pedro Mairal (éd. Buchet-Chastel), drôle et touchante expédition sur les mêmes territoires et avec un humour semblable. Mon commentaire sur le roman:  

Pedro MAIRAL

CHRONIQUES

Odéric DELACHENAL

FRANCE / HAÏTI

Odéric Delachenal est né en 1985. Entre 2008 et 2010, il vit à Haïti en tant qu’éducateur pour les enfants des rues, puis dans la région parisienne. Il vit actuellement en Savoie.

Fissuré

2021

Dix ans ont passé. Entre 2008 et 2010, Odéric Delachenal a été éducateur à Port-au-Prince pour une ONG catholique. Il s’occupait des enfants des rues, leur donnait avec ses collègues des bribes d’éducation et surtout de la chaleur humaine. Les fonds qui devraient venir de sources diverses se font rares, les enfants et les adolescents perdent souvent la volonté d’aller de l’avant : vers où ? De quoi pourraient-ils rêver ? Malgré des moments de découragement, la volonté des jeunes Européens ne se dément pas, il y a une telle richesse dans ces contacts.

Et puis un jour de janvier 2010, la terre tremble très fort. Tout est bouleversé, les maisons et les églises effondrées, les familles décimées, plus d’eau, plus rien à manger. Si la ville n’existe plus, les rescapés doivent survivre, avec des choix terribles : s’occuper du jeune homme blessé dont la jambe brisée va irrémédiablement se gangrener et abandonner les enfants qui le suivent comme une couvée apeurée, ou garder les enfants qui sans lui n’ont plus aucun espoir et tourner le dos au blessé ?

À son retour en France, Odéric Delachenal se sent costaud et pourtant les fissures sont bien là, sans qu’il les voie. La France est prospère, la France est en paix, c’est sûr, mais…

Odéric Delachenal n’est pas le seul à être sonné par le tremblement de terre, par la misère haïtienne, par son incapacité à faire changer l’inacceptable, par la nullité de tout. Le lecteur l’est aussi, face à ce qu’il dit avec une franchise, une sincérité, uns honnêteté qui n’ont pas souvent été déployées avec autant de conviction. Le « paravent pour camoufler la misère » dont il parle, il le fait tomber et révèle la réalité insoutenable.

La générosité, le don de soi sont aussi bien présents parmi nous, Odéric Delachanal le montre, le prouve. Ça ne l’empêche pas d’être très conscient des limites, des écueils et de la démoralisation qui s’ensuit. Cette démoralisation, il nous la fait partager et on se retrouve dans cette sorte d’ambigüité entre un profond respect pour ces gens qui donnent tout aux autres (le ferions-nous ?) et la constatation terrible : la goutte d’eau qu’est ce don de soi change-t-il quelque chose à l’océan de détresse ? La réponse, peut-être paradoxale, est claire : c’est oui. Ce petit peu offert n’est pas rien, là est la différence.

Et ce qui demeure, le livre refermé, c’est un immense respect pour cet homme, qui n’est qu’un homme, un homme qui n’a pas déserté, comme il le prétend, non, pour cet acharnement à aider des inconnus, pour l’auteur de ces pages qui ne peuvent et ne pourront être oubliées. Un choc salutaire pour tout citoyen.

Fissuré, éd. Métailié, 144 p., 14,20 €, version numérique, 12,99 €.

MOTS CLES : HAÏTI / FRANCE / SOCIETE / MISERE / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS METAILIE.

On peut, pour compléter ce beau et terrible témoignage, réécouter la chanson de Barbara, Le Soleil noir qui présente bien des points communs avec Fissuré.

CHRONIQUES

Claudia HERNÁNDEZ

SALVADOR

Claudia Hernández est née en 1975 à San Salvador. Après des études de journalisme, elle a d’abord publié des récits (elle a reçu en France le Prix Juan Rulfo en 1988), puis des romans. Défriche coupe brûle est le premier traduit en français.

Défriche coupe brûle

2017 / 2021

La situation est confuse au Salvador pour les populations. Tout près, dans la forêt, se cachent des groupes de guérilleros, dont le père de la fillette. On se cache en urgence quand arrivent les militaires ou les paramilitaires et, si on a échappé au massacre, on retrouve les survivants, les survivantes surtout, les hommes ne sont plus là. Dans les collines, il y a ceux qui se sont engagés dans la guérilla et ceux qui s’en sont écartés pour se mettre « à leur compte » : alors, ils pillent et violent et survivent ainsi. Entre le chacun pour soi et la résignation, le village redoute de voir arriver les moments où ces déserteurs viennent chercher des fillettes pour les servir.

Les années 1980 ont été terribles au Salvador. Les pires ravages ont été sur les humains, c’est ce que montre Claudia Hernández en s’attachant au destin des femmes anonymes et aux années qui ont vu s’installer une période d’après-guerre presque aussi invivable que les moments du conflit. Dans le roman, il n’y a aucun nom propre, aucun prénom. Ces femmes anonymes ont vécu, pendant la guerre, elles y ont participé pour beaucoup, elles en ont été les principales victimes. Après la guerre, elles doivent continuer : se réadapter à une nouvelle existence dans un temps de paix qui ne résout pas les difficultés, surtout si ces difficultés concernent aussi la génération suivante, celle des adolescentes de l’après-guerre qui, après être nées en pleine violence et avoir subi toute sorte de privations et parfois bien pire, n’ont aucun repère pour les guider vers leur futur.

Par l’intermédiaire d’une mère qui a participé directement à la guérilla et de ses filles, Claudia Hernández brosse un tableau complet des classes modestes de la société salvadorienne : la lutte pour trouver l’argent du mois, la quête de reconnaissance, l’accès éventuel à l’université, le sort des enfants abandonnés jadis à cause du conflit. Sous la froideur de façade du style (l’auteure emploie l’allusion plus que l’information directe), se dissimulent une profonde humanité, une tendresse pudique pleine de respect pour ces femmes, moins exposées à la lumière que les hommes, « héros » de la guerre, mais au moins aussi efficaces pour gérer des situations impossibles.

Les hommes restent sur la marge. Il y a les prédateurs, d’autres ne sont pas des monstres, c’est le pays qui est dur avec les personnes. Il n’empêche que les filles et les femmes sont en général les perdantes, que les hommes soient  gagnants ou non.

Quel sens a le mot famille dans un pays de nature machiste et déchiré par une guerre civile ? Plus que de famille, rendue impossible par les circonstances, c’est de filiation qu’il s’agit (j’aurais envie d’inventer le mot filliation, avec deux l ), de sororité : femmes et filles reconstituent une nouvelle forme de famille solidaire, un bloc, malgré des divergences inévitables, malgré un éloignement imposé : face à l’inévitable, on tient bon ! C’est inattendu, c’est simple et c’est beau.

L’austérité du style correspond exactement à celle de ce qui est raconté. Claudia Hernández réussit l’impossible : nous rendre proches ces femmes si éloignées de nous, en utilisant un style distancié et minutieux dont la froideur de surface, loin de glacer, nous aide à entrer dans leurs vies. Un premier roman très prometteur.

Défriche coupe brûle, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 304 p., 21,50 €.

Claudia Hernández en espagnol : Roza tumba quema, ed. Sexto Piso, Madrid.

MOTS CLES : SALVADOR / HISTOIRE / GUERILLA / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS METAILIE.