V.O.

Ricardo SUMALAVIA

PEROU

Ricardo Sumalavia est né à Lima en 1968. Après des études littéraires à Lima, il s’intéresse en particulier à la littérature péruvienne et à la littérature coréenne. Auteur de nouvelles et de romans, il est aussi traducteur et éditeur.

Historia de un brazo

2019

Le père du narrateur présente une particularité bénigne qu’il ne cache pas systématiquement, mais qu’il n’exhibe pas plus que ça : il bénéficie d’un bras supplémentaire, plutôt discret, mais qui est bien là, attaché à sa poitrine. C’est un fait bien connu de sa famille un peu éparpillée, il arrive au patriarche de faire des farces avec, on n’en parle pas plus que s’il s’agissait d’un léger handicap. Ce n’en est pas un  pour tout le monde, ses nombreuses maîtresses lui trouvent un charme indéniable, dans l’intimité.

Toujours vert, le brave homme, mais les années sont là et il a de plus en plus tendance à délirer, à confondre les personnes, son frère est-il son fils, la petite amie du fils a-t-elle été la sienne, ce doux délire s’introduit peu à peu dans notre récit, ce qui fait qu’on navigue entre deux, entre dix fantasmes qui sont peut-être réalité, peut-être imagination.

C’est léger, quoique vieillesse, maladie, violences diverses, amours contrariées et mort ne soient jamais très loin), c’est drôle, un peu amer tout de même, c’est agréablement bizarre, bizarre comme ce troisième bras.

En contrepoint de l’enquête sur le passé familial et de la fantaisie de ce que nous raconte Ricardo Sumalavia, mine de rien, se tisse un autre récit, subtilement, celui de la relation entre père et fils. Cette relation paraît d’abord assez baroque et elle se révèle être un bel amour entre ces personnages qui se ressemblent beaucoup sans le vouloir, sans même le savoir. Le lecteur est – avec l’auteur – le maître du secret.

Historia de un brazo , ed. Seix Barral, Lima, 96 p.

MOTS CLES : PEROU / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETE / FANTASTIQUE.

CHRONIQUES

Dany LAFERRIERE

HAÏTI – CANADA

Auteur d’une trentaine d’ouvrages publiés, Windsor Kléber Laferrière est né à Port-au Prince en 1953. Il a passé ses premières années entre Québec, où son père s’était exilé en raison de ses idées politiques opposées au dictateur Duvalier et Haïti. Il réside principalement à Montréal. Il a été élu membre de l’Académie française en 2013.

Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer

1985 / 2020

Que ça fait du bien d’appeler un chat un chat et un nègre un nègre ! Oui, ce roman date de 1985, une époque où on pouvait parler et écrire assez librement sans risquer des foudres puritaines complètement délirantes.

Sous des airs de grosse plaisanterie pleine de mots pas bien du tout, c’est une sacrée leçon que nous donne un tout jeune Dany Laferrière, leçon de tolérance (et paf ! pour les intolérants sus-nommés !), leçon de vitalité (et paf ! pour ce mollasson de lecteur !), leçon d’intelligence (et paf ! pour tout le monde !).

Il fait une chaleur étouffante à Montréal cet été-là. Les deux étudiants noirs qui partagent une modeste chambre s’occupent comme ils le peuvent : l’un lit, l’autre écoute inlassablement du jazz, dort et lit le Coran. Ça ne les empêche pas de beaucoup se parler, des filles surtout, ces filles blanches qui paraissent si intriguées par les deux jeunes hommes, probablement avant tout parce qu’ils sont noirs.

Modestement, le narrateur se demande ce qui peut les attirer ainsi : qu’est-ce qu’il a de plus, à leurs yeux, que les jeunes gens friqués et policés de cette université nord-américaine ? Ce n’est pas un malentendu, tout au plus une incompréhension mutuelle. Il se demande aussi quelle est sa place dans cette société occidentale, moderne, propre, si bien réglée : objet de désir, objet de rejet, cible de certains, défendu par d’autres : est-ce du racisme (le mot n’apparaît qu’une fois dans le roman, sous la forme d’une citation de titre), et si oui, le racisme est-il à sens unique ?

Bouba, le copain-colocataire, lit le Coran, écoute le Cotton Club Orchestra, cite des dizaines de sourates, observe, conseille le narrateur, attire et fuit des filles plus ou moins jolies qui rendent visite à ces deux beaux et jeunes Nègres. Le narrateur, lui, se lance : il sera écrivain.

« Tout est, ici, à sa place, sauf moi », pense-t-il lors d’un moment passé chez une de ses − riches – conquêtes : que fait un Nègre dans le salon d’un des « pilleurs de l’Afrique » ? Eh  bien, lui comme son œuvre en gestation sont parfaitement à leur place, en 2020 encore plus et mieux qu’en 1985, juste au moment où un ex-responsable politique français dérape lamentablement en public. Un très grand merci aux éditions Zulma de faire vivre un roman aussi sain !

La grande Denise Bombardier qui commente le premier livre, le premier succès du narrateur, qui n’est autre que celui qu’on est en train de lire, lui dit qu’il a « l’œil dur ». C’est très vrai, une dureté qui sait ne pas être tranchante ni agressive : l’agressivité n’a pas lieu d’être, le Nègre peut être dormeur, musulman, lecteur, obsédé sexuel, il est lui, ni laid , ni beau, ni bon, ni méchant, lui, simplement, le Nègre.

Derrière ce Nègre omniprésent, il n’y a qu’un homme, derrière ces phrases et ces mots pas toujours corrects, il y a un Académicien français, derrière ce roman, il y a la vie.

comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, éditions Zulma, 192 p., 17,50 €

MOTS CLES : CARAÏBES / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HUMOUR / LITTERATURE / EDITIONS ZULMA

CHRONIQUES

Rita INDIANA

REPUBLIQUE DOMINICAINE

Rita Indiana est née en 1977 à Saint-Domingue. Après avoir vécu quelque temps à Porto Rico, elle revient en République dominicaine et se consacre à la musique, le groupe qu’elle forme mêle musique caribéenne et art contemporain. A partir de 2000, elle publie romans et textes courts. Son influence (musique et littérature dans la zone caraïbe est reconnue.

Les tentacules

2015 /2020

Pas question de résumer, encore moins de raconter un roman aussi hors normes que Les tentacules de la Dominicaine Rita Indiana. On pourrait penser qu’elle était elle-même sous l’influence d’Olokun, d’Oshun ou de Yémaya, quelques unes des divinités de la santería que pratiquent plusieurs des personnages.

Ces personnages naviguent entre un futur très proche et un passé inquiétant et violent. Les tentacules du titre sont ceux  du récit dont on ne sait où il nous mènera, sinuant entre rêve, magie, réalité présente, passée et future.

Une adolescente, Acilde, mal dans son corps de fille, pourra-t-elle réussir la mutation si souhaitée (on est en 2027). Le couple de mécènes installés sur la côte, au nord, pourra-t-il protéger la faune qui vit parmi les récifs coralliens menacés par un massacre écologique (on est en 2000). Le peintre pourra-t-il s’évader d’un passé marqué par pirates et flibustiers ?

À travers des épisodes qui s’entrecroisent, se rejoignent pour mieux se  séparer, Rita Indiana, déjà reconnue pour son originalité, signe un roman multiple, d’une énorme richesse de thèmes et qui éblouit par son style (on n’est pas étonné d’apprendre qu’elle est aussi musicienne et artiste plasticienne). Sens de l’histoire, destin individuel et collectif, identité personnelle, relativité de la morale, écologie, création artistique et ses rapports avec l’argent tout puissant, on n’est pas près d’épuiser les sources de réflexion qu’elle nous propose en variant constamment sa manière de raconter. Un lecteur cartésien ne pénétrera pas avec facilité dans cette jungle, elle dérange le sens d’une certaine logique. Si l’on accepte cette condition, on se laissera porter par une imagination qui ne veut pas de limites.

Les tentacules, traduit de l’espagnol (République dominicaine) par François-Michel Durazzo, éd. Rue de l’échiquier, 176 p., 17 €.

Rita Indiana en espagnol : La mucama de Omicunlé, ed. Periférica, Cáceres, 2015.

MOTS CLES : REPUBLIQUE DOMINICAINE / CARAÏBES / SOCIETE / MAGIE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS RUE DE L’ECHIQUIER.

Un autre roman récent, dans un genre tout à fait différent, se situe exactement dans les mêmes décors, Sosúa, au nord de la République dominicaine, Et la vie reprit son cours, de la Française Catherine Bardon (éd. Les escales.  On peut lire ma chronique sur AnnA :

https://americanostra.wordpress.com/?s=bardon

ACTUALITE

Le poète chilien Raúl Zurita Prix Reina Sofía 2020

Né en 1950 à Santiago, Raúl Zurita est considéré comme un créateur essentiel au Chili et dans les pays de langue espagnole. Après le Prix national de Littérature en 2010 et le Prix ibéro-américain Pablo Neruda en 2016, c’est le Prix Reina Sofía (Madrid), la récompense la plus importante dans le domaine de la poésie en espagnol et en portugais, qui lui est décerné.

Depuis Purgatorio (1979) il a publié plusieurs dizaines de recueils de poèmes et des recueils de textes narratifs courts. Depuis toujours il a été également un artiste engagé, victime de la dictature militaire et créateur novateur.

On peut trouver plusieurs recueils et des anthologies édités au Chili et aussi en Europe.

En traduction française on se procurera Canto a su amor desaparecido / Chant à son amour disparu (bilingue), éd. L’Harmattan, 2015 (traduit par Patricio Garcia et Carole Risler) et Antéparadis , éd. Classiques Garnier, 2018 (traduit par Laëticia Boussard et Benoît Santini).

Souvenir d’une rencontre, en 2015, en compagnie de Januario et d’Olga Espinosa (Espaces latinos), à Santiago.

CHRONIQUES

Samir MACHADO de MACHADO

BRESIL

Samir Machado de Machado est né à Porto Alegre en 1981. Après des études de Littérature et de Publicité, il fonde une maison d’édition. Il est l’auteur de cinq romans et a obtenu plusieurs prix littéraires.

Tupinilândia

2018 / 2020

Walt Disney, grand initiateur d’un genre de distractions largement répandu dans le monde et inspirateur d’une bonne partie de la culture moderne, modèle pour les créateurs. Voilà  l’idée que le Brésilien Samir Machado de Machado utilise… pour mieux la pervertir ! Son vaste roman a tout d’un best seller nord américain : la longueur, le goût pour les détails, le suspense, l’aventure, une certaine violence maîtrisée, et pourtant !

Un magnat brésilien, héritier d’une longue tradition familiale d’entrepreneurs de travaux publics qui ne négligent pas les médias (le phénomène serait-il mondial ?), ébloui par le génie de Disney, se propose de l’imiter en faisant du 100% brésilien. João Amadeus Flynger, qui a eu l’énorme chance, enfant, de passer un ou deux jours avec Walt en personne, projette, en 1984, de créer un parc d’attractions au cœur de la forêt amazonienne : Tupinilândia.

Après un peu plus de vingt ans d’une des dictatures les plus cruelles du XXème siècle, les militaires sont en train de perdre leur pouvoir absolu, refusent dans leur ensemble cette triste perspective. Les soubresauts du retour vers une certaine démocratie se font sentir dans toutes les couches de la société brésilienne, la violence se déchaîne, des bombes explosent un peu partout.

Les débuts d’une dictature – militaire de surcroit – sont souvent sanglants. Les retours vers plus de calme se passent parfois dans l’euphorie et la joie, comme en Espagne, parfois dans une sorte de léthargie, comme au Chili où le dictateur finissant a réussi à endormir des générations entières par une propagande abrutissante mais efficace. Au Brésil, en 1984, la « transition » a été bien plus chaotique.

Le trait de génie de Samir Machado de Machado a été dans ce roman de faire coller cette période historique à une création imaginée par un très riche Brésilien fasciné par Walt Disney et par ses réalisations dont, entre parenthèses, la mégalomanie a dû s’arrêter brusquement à la mort de son démiurge (Orlando devait être complété par toute une « vraie » ville ! João Amadeus ne voit pas de limites pour concrétiser son rêve. Plus qu’un parc d’attractions, il construit tout un univers clos au cœur de la forêt amazonienne. Rien ne sera refusé, Tupinilândia sera à la pointe du modernisme, très écologique et, surtout, symbolisera le renouveau démocratique du pays. Le promoteur, en toute honnêteté intellectuelle, ne veut surtout pas, à l’opposé de beaucoup de ses confrères se compromettre avec qui que ce soit.

Samir Machado de Machado concrétise, d’une façon qu’on peut qualifier de ludique toute la problématique d’une transition aussi délicate : presque vingt ans d’un pouvoir d’une cruauté extrême ne peuvent s’effacer par la simple signature de quelques décrets. Les questions que doivent se poser João Amadeus et son chroniqueur officiel, Tiago, à propos des attractions du parc sont celles qui se posaient à l’échelle du pays tout entier.

Bientôt ce sera l’inauguration du parc. Tout y est merveilleux, un peu en toc bien sûr, mais merveilleux. Mais la perfection est-elle de ce monde ?

En jouant le jeu, avec ses figures imposées, du roman d’aventures nord-américain, Samir Machado de Machado en réussit un à la sauce sud-américaine, ce qui ne l’empêche pas de faire éclater le cadre, plus que de le détourner : on est constamment au cœur du parc sans perdre une certaine distance, une saine distance. Le lecteur français devra accepter quelques dizaines de pages, au début, qui situent le contexte historico-politique, très utiles pour l’éclairer mais qui peuvent sembler un peu arides, il ne doit pas lâcher : la récompense est proche et la découverte des merveilles du parc, les actions des personnages, très bien définis, leurs rapports parfois surprenants, risquent seulement de le rendre accro !

L’aventure se prolonge, en 2016, les restes de Tupinilândia, abandonné depuis des décennies, vont être engloutis par les eaux d’un immense barrage, un groupe de chercheurs retourne sur les lieux et l’inattendu refait surface, il faudra à nouveau se battre pour survivre, comme dans les romans et les films à succès des descendants de Walt Disney, mais on peut dire en étant sûr de ne pas se tromper que notre auteur brésilien fait bien mieux !

Tupinilândia, traduit du brésilien par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 512 p., 23 €, version numérique 14,99 €.

Samir Machado de Machado en brésilien : Tupinilândia, ed. Todavia, São Paulo.

MOTS CLES : BRESIL / AVENTURE / POLITIQUE / HISTOIRE / DICTATURE / EDITIONS METAILIE.

Les lecteurs qui aimeront Tupinilândia et qui lisent en espagnol pourront se régaler encore avec Los hombres de Rusia du Mexicain Reinaldo Laddaga (éditions Jekyll & Jill, Saragosse, 2019) qui présente bien des points communs.

CHRONIQUES

Fernando A. FLORES

MEXIQUE / ETATS-UNIS

Fernando A. Flores est né à Reynosa, dans l’ Etat de Tamaulipas. Sa famille s’est installée au Texas quand il avait 5 ans et où il vit actuellement. Il est également photographe. Les larmes du cochontruffe est son premier roman.

Les larmes du cochontruffe

Si vous ouvrez ce roman, écrit en anglais par un jeune Mexicain installé depuis presque toujours chez le voisin du Nord, vous devez vous attendre à tout ! On peut se poser la question : quel rapport peut-il y avoir entre le vol à grande échelle de plusieurs de ces énormes têtes sculptées d’origine olmèque (au Sud du Mexique) et la (re-) création de certaines espèces animales disparues à des fins alimentaires. Mais, au fait, le cochontruffe est-il comestible ? N’est-il qu’une création légendaire ?

La frontière entre États-Unis et Mexique est particulièrement surveillée, plus encore que de nos jours. Esteban Bellacosa, le personnage principal, n’est pas franchement un trafiquant, mais qui donc peut être totalement « innocent » dans des endroits si confus ? Il est en tout cas d’une honnêteté scrupuleuse, même s’il « travaille » avec des gens bien moins recommandables. Entre deux âges, veuf qui ne s’est jamais vraiment remis de la mort précoce de sa fille, très solitaire, il survit parce qu’il le faut bien, un peu dégoûté par la société qu’il est obligé de subir.

On connaît cette frontière, amplement trumpisée, mais celle du roman bénéficie non d’un mur (comme promis), mais de deux (c’est encore plus sûr, paraît-il). On connaît les cartels de la drogue. Justement Pacheco, un des caïds, le plus puissant de la région, vient de passer l’arme à gauche, et pas de façon naturelle. On connaît moins ce nouveau trafic double, mis à la mode, si on peut dire, il y a peu : des têtes d’Indiens, momifiées et réduites, qui se vendent comme des petits pains et, d’autre part, la reproduction d’espèces animales disparues.

L’auteur imagine une étape de plus vers une horreur encore plus forte que celle que le Mexique, entre autres, est en train de souffrir. Mais on est obligé aussi de repenser au terrible livre-reportage du journaliste et romancier mexicain Sergio González Rodríguez [1], cela nous rappelle que l’imagination de Fernando A. Flores part de bases bien réelles. On connaît aussi ces crises économiques à répétition qui frappent les pays d’Amérique latine.

Et pourtant nous voilà complètement dépaysés par la magie (assez noire) de ce jeune écrivain qui détourne à peine des situations connues, mais cet à peine est énorme. La fantaisie, débridée le plus souvent, n’exclut pas l’émotion, teintée de triste tendresse, elle est au fond très pessimiste : la vie, hommes et animaux confondus, peut être horrible, un certain recul permet de s’écarter – temporairement – de l’horreur pour s’évader vers l’étrange, et c’est une belle avancée.

Rien ne manque dans l’aventure de Bellacosa, on change d’atmosphère d’un chapitre à l’autre, on baigne dans des ambiances troubles, parfois lumineuses, luxueuses même, comme pendant ce repas clandestin où l’on est prié (obligé) de manger TOUT ce qui sera proposé (imposé), clones d’animaux disparus depuis des siècles inclus. Ou alors on est en plein thriller, avec poursuites et enlèvements avant d’entamer une amitié qui pourrait être durable. Le tout est imprégné par la présence subtile d’un petit cochontruffe, peut-être mythique mais bien réel auprès de Bellacosa, peut-être amical, peut-être indifférent, on ne pourra être sûr de rien, mais on s’attache à cette petite bête silencieuse et larmoyante ! Fernando A. Flores surprend au long de ces 300 pages, non pour faire des effets, mais pour jouer.

Il s’est vraisemblablement amusé à nous entraîner vers des territoires frontaliers. En prenant beaucoup de plaisir à écrire, il en donne encore plus à ses lecteurs !

Les larmes du cochontruffe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Paul Duant, éd. Gallimard, Collection La Noire, 336 p, 20 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ETATS-UNIS / SOCIETE / FANTASTIQUE / CORRUPTION / ROMAN NOIR / EDITIONS GALLIMARD.

Si vous avez aimé ce roman, Patagonie route 203 de Eduardo Fernando Varela, premier roman également vous plaira autant :  quoique très différent sur le fond, il offre la même liberté de raconter des histoires à la fois réalistes et complètement hors normes. En librairie depuis le 20 août, aux éditions Métailié. Voir la chronique sur AnnA.


[1] El hombre sin cabeza, ed. Anagrama, Barcelona, 2009 / L’homme sans tête, éd. Passage du Nord-Ouest, Albi , 2009

V.O.

Une anthologie de 21 nouvelles venues d’Amérique latine :

Le romancier péruvien Ricardo Sumalavia, auteur de Historia de un brazo dont nous reparlerons bientôt dans la section V.O., a été chargé de sélectionner vingt et un auteurs de cuentos, de les présenter et, dans un prologue, de situer la Communauté andine (la CAN), créée en 1969 par les Accords de Carthagène (Acuerdo de Cartagena ou Pacto Andino) dont les auteurs choisis sont originaires.

Cette sélection est remarquablement équilibrée, entre auteures et auteurs pour commencer, et surtout pour la diversité des styles et des genres, très représentatifs de ce qui s’écrit en Amérique latine. On trouvera des histoires « réalistes », assez classiques dans leur forme, un peu d’horreur, pas mal de fantastique et, très générale, une qualité d’écritures (au pluriel car très variées).

Certains des écrivains sont déjà traduits en France, d’autres sont des découvertes, dont on ne demande qu’à en connaître plus. Les anthologies de ce genre sont précieuses pour nous permettre d’une part de confirmer à nos yeux la richesse de  la création en Amérique, et d’autre part de faire connaissance avec des femmes et des hommes dont le talent est probant quand on lit un de leurs textes courts et qu’un jour, espérons-le, nous aurons l’occasion de découvrir plus profondément.

Viajes y virages, antología de cuentos de la comunidad andina, sélection et prologue de Ricardo Sumalavia, ed. Copé – Petróleos del Perú, Lima, 2019. 400 p.

Avec des textes de :

Magela Baudoin (Bolivie), Liliana Colanzi (Bolivie), Edmundo Paz Soldán (Bolivie), Luis Noriega (Colombie), Andrés Mauricio Muñoz (Colombie), Pilar Quintana (Colombie), María Fernanda Ampuero (Équateur), Sandra Araya (Équateur), Solange Rodríguez Pappe (Équateur), Karina Pacheco (Pérou), Johann Page (Pérou), Juan Manuel Robles (Pérou), Eduardo Berti (Argentine), Marcelino Freire(Brésil), Alejandra Costamagna (Chili), Juan Ramírez Biedermann (Paraguay), Fernanda Trías (Uruguay), Juan Carlos Méndez Guédez Venezuela),  Marina Perezagua (Espagne), Alberto Chimal (Mexique), Javier Medina Bernal  (Panama).

CHRONIQUES

Dolores REYES

ARGENTINE

Dolores Reyes est née à Buenos Aires en 1978. Après des études de Lettres classiques, elle est enseignante et militante politique. Mangeterre est son premier roman.

Mangeterre

2019 / 2020

L’adolescente pas vraiment sortie de l’enfance que tout le monde désormais appelle Mangeterre a de bizarres rapports avec la terre dont elle découvre un peu par hasard les étranges propriétés si elle en ingère un peu. Cela lui arrive pour la première fois au moment  où sa mère, en mourant, la laisse seule avec son frère Walter. En mangeant de la terre qui a été en contact avec elles (cela ne concerne que des filles, à une exception près), elle a la douloureuse révélation de ce qui a été le sort de victimes de violences : elle entre littéralement en contact avec elles. Elle ne peut échapper à cette expérience, elle préférerait vivre sa vie d’adolescente en compagnie de Walter, jouer sur sa console avec ses copains, mais elle doit assumer sa condition de medium. Ses dons commencent à être connus dans son quartier, dans sa ville…

C’est un roman réaliste que ce Mangeterre, un réalisme dont les racines sont irréelles. J’ai conscience de n’être pas clair comme de l’eau de roche, il faudra lire ces courts chapitres qui souvent ressemblent à une enquête policière dans l’au-delà pour me comprendre.

Mangeterre est-elle sorcière ou fée ? La vie dans nos sociétés machistes est-elle toute blanche ou toute noire ? Le flic qui devient un personnage central est par exemple d’une humanité saisissante. Pourtant Dolores Reyes n’hésite pas à bien nommer et dénoncer le mal qui se cache mais qui agit. Il apparaît indirectement, sous les traits des victimes, il n’en est que plus présent.

Dolores Reyes a choisi peut-être le meilleur moyen de dénoncer les violences faites aux filles et aux femmes. Sans jamais devenir voyeur (un mot qui n’a pas de féminin !) ni faire de son lecteur lui-même un voyeur, elle s’attaque de façon implacable à l’infâme injustice.

La jeune héroïne navigue entre rêves, divination et vie prosaïque (le manque de bière dans le frigo est un de ses soucis), elle ne distingue pas toujours  tout à fait ce qui est secondaire et fondamental : au lecteur de faire le tri, l’auteure nous y aide.

Mangeterre est une des révélations de cette rentrée en France, un roman d’une grande originalité qui se lit comme un thriller sur un sujet douloureux et tellement actuel.

Mangeterre, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. de l’Observatoire, 209 p., 20 €.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / FEMINISME / VIOLENCE / EDITIONS E L’OBSERVATOIRE.

Les lecteurs qui aimeront ce roman aimeront aussi Les jeunes mortes de l’Argentine Selva Almada (éd. Métailié), sur le même thème,  chronique sur AnnA :

https://wordpress.com/block-editor/post/americanostra.wordpress.com/150