CHRONIQUES

Gustavo ESPINOSA

URUGUAY

Gustavo Espinosa est né en 1961 à Treinta y Tres, en Uruguay. Il est enseignant, musicien et auteur de poésie et de romans.

Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling

2009 / 2021

Treinta y Tres, une petite ville au nord-est de Montevideo où, il faut le dire, il ne se passe pas grand-chose en dehors de quelques samedis soirs trop arrosés entre copains, bercés par la prestation d’orchestres locaux. Sergio, bassiste dans un de ces orchestres et membre actif  d’un de ces groupes de copains, saisit une occasion unique pour s’évader de la monotonie générale : profiter du passage de Charlotte Rampling pour l’enlever, tout simplement. La star, qui n’est plus à son sommet, est en pleine tournée de bienfaisance à travers l’Uruguay, elle doit faire étape à Treinta y Tres.

Le récit se partage en deux, une savoureuse description de la préparation et du rapt, dans la monotonie des jours déjà évoquée, et une longue missive que Sergio destine à Charlotte, son actrice idolâtrée depuis sa prime adolescence. Dérisoire justification trop tardive.

Secondé par sa bande,  un homme obèse, une femme malodorante et un vieux sculpteur spécialisé en pénis en bois divers. Sergio se prépare à ce qui pourrait être l’apogée de son passage sur terre. Ça le sera probablement. Gustavo Espinosa s’amuse à suivre pas à pas cette épopée de taille provinciale. Tout y est, même la star  internationale, même les rafales de tirs automatiques, mais Treinta y Tres n’est pas Chicago. On le sait dès la première partie du roman, dans laquelle il décrit minutieusement, avec sympathie, la vie de petites gens pendant une dictature, qui continuent à se parler, à se critiquer, à tout faire pour s’amuser malgré le manque de finances et de libertés, dans une ambiance musicale omniprésente, les 33 tours de l’époque.

On sourit beaucoup en lisant Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling, on se gave de musique et de cinéma, on frémit devant le danger, on se fait peur sans trop prendre cela au sérieux… Tant mieux !

Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling,n traduit de l’espagnol (Uruguay) par Antoine Barral, éd. L’Atinoir, 157 p., 15 €.

MOTS CLES : URUGUAY / HUMOUR / ROMAN NOIR / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / POLAR / EDITIONS L’ATINOIR.

Le roman autobiographique de  César Aira récemment traduit en français, (Le tilleul, éd. Christian Bourgois), est très proche de Pourquoi j’ai enlevé Charlotte Rampling par ses ambiances et par sa thématique, la vie quotidienne dans une petite ville de province (en Argentine) à la même époque.

CHRONIQUES

Ramón GÓMEZ DE LA SERNA

ESPAGNE / ARGENTINE

Ramón Gómez de la Serna est né à Madrid en 1888. Il a publié une centaine de livres d’inspiration très variée, essais, biographies, nouvelles et roman, et a créé un genre, la greguería, suite de phrases poético-humoristiques. Au début de la guerre civile espagnole, il décide de s’exiler avec sa femme, argentine, à Buenos Aires où il meurt en 1963.

Automoribundia

1948 /2020

Ramón Gómez de la Serna (1888 – 1963) est un écrivain espagnol trop peu connu en France, inventeur de formes littéraires, écrivain prolifique, lien intellectuel entre l’Europe des avant-gardes et l’Amérique latine qui elle aussi était en pleine mutation intellectuelle, il eut des rapports personnels directs avec l’Argentine. Son autobiographie au titre plein d’humour noir (Automoribundia), fut publiée en 1948, un livre de plus de 1000 pages, dont plus de 200 sur l’Argentine. Sans convictions politiques bien fixées, ce fils de député élevé dans une famille bourgeoise aux ressources plutôt modestes si on le croit, mais qui n’a jamais manqué de rien, suivait de loin les remous de l’histoire espagnole de l’époque, s’intéressant aux arts, aux discussions intellectuelles et à l’humour de tendance surréaliste. Ne sachant où se situer, ne voulant pas choisir de camp alors qu’il avait des amis des deux côtés, il décide finalement de quitter l’Espagne provisoirement pour l’Argentine où  il mourra pourtant près de 30 ans plus tard, loin d’un régime franquiste lui aussi très ambigu par rapport à cet immense artiste.

En 1931, don Ramón, comme l’appelaient ses proches, fait un premier voyage en Argentine où il est invité pour des conférences. L’accueil est très chaleureux. Ce sont des conférences savantes mais surréalistes : un jour où il doit parler de papillons, il fait mine d’attraper des images et des mots avec un filet à papillons rose, une autre fois il ôte la façade d’une guitare pour montrer son cœur au public. Ce premier séjour se complète avec un passage par le Paraguay, puis par le Chili, avant le retour à Buenos Aires où l’attend… l’amour ! Luisa Sofovich (dont le livre, La vida sin Ramón est publié en 1994), mère d’un tout jeune enfant, sera l’épouse de don Ramón.

Dès 1933 les époux Gómez de la Serna traversent à nouveau l’Atlantique, toujours pour des conférences, ils rencontrent Victoria Ocampo et parcourent le pays pour donner des conférences-malle : il ouvrait une malle déposées sur la scène et en tirait spectaculairement le sujet du jour.

En 1936, quand va éclater la guerre civile après le coup d’État militaire dirigé par le général Franco, Ramón Gómez de la Serna vit à Madrid. Il est à ce moment peu favorable à la République qui est au pouvoir depuis 1931, depuis l’abdication du roi Alphonse XIII, ce qui ne l’a pas empêché e fonder en Espagne l’Alliance des Intellectuels Antifascistes.

Craignant les violences des deux camps, il préfère quitter très vite l’Espagne pour Buenos Aires. Il y demeurera jusqu’à sa mort en 1963.

Le long séjour argentin de notre créateur génial n’est pas pour lui une période heureuse. Autodéclaré apolitique, il n’ose pas, ne peut pas penche d’un côté, même aux moments les plus dramatiques de l’histoire récente de son pays qu’il aime profondément. Il a des amis dans les deux camps, qui le sollicitent. Il ne veut fâcher personne, il craint surtout de s’engager, et il en souffre.

Il souffre aussi de son déracinement. Madrid était sa ville. Madrid et lui partageaient un esprit commun. À Buenos Aires, il se sent étranger, quoi qu’il fasse, et cette sensation désagréable ne le quittera pas. Les pages sur son arrivée en Argentine (l’émigrant qui devient émigré) sont bouleversantes, universelles, hors du temps. Ce sont des pages d’une troublante actualité.

Don Ramón a perdu de sa superbe : journaux et organisateurs e conférences le boudent : il n’est bonnement plus à la mode. Il lui arrive même de s’ennuyer, la nostalgie l’habite. Les années passent il ne s’appesantit plus sur ses activités qui ont perdu leurs côtés surréalistes, leur fantaisie à l’humour au bord de l’excès. Il fait part de ses réflexions, parfois encore farfelues, comme le charme des presse-papiers, des jaquettes de livres, avec la photo d’un coin de son  studio, les murs couverts jusqu’au plafond de reproductions d’œuvres d’art, de portraits d’anonymes ou de célébrités, le tout dans une joyeuse anarchie. J’ai vu la même chose chez son frère, Julio, avec, perdu au milieu du fatras, un Miró authentique.

Mais l’enthousiasme, les fantaisies de la jeunesse se sont éloignées. Sa nostalgie fait qu’à plusieurs reprises, la comparaison entre ses deux pays tourne au désavantage de l’Argentine, pourtant la nation où  il mourra. « Il faut aimer l’Amérique », écrit-il, mais il peine à le faire et il le fait finalement.

Ces mémoires s’achèvent le 10 juin 1948. Il mourra 15 ans plus tard sans s’être vraiment réconcilié avec son Espagne chérie et sans avoir réussi une intégration profonde. Le flamboyant inventeur de formes s’est un peu perdu.

Automoribundia, traduit de l’espagnol par Catherine Vasseur, éd. Quai Voltaire, 1040 p., 34 €.

Ramón Gómez de la Serna en espagnol : Automoribundia (1888-1948), ed. Mare Nostrum, San Agustín del Guadalix.

Plus de vingt ouvrages de Ramón Gómez de la Serna ont été publiés en traduction française entre 1922 et 2021.

MOTS CLES : ARGENTINE / ESPAGNE / HUMOUR / LITTERATURE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DE LA TABLE RONDE.

CHRONIQUES

Salim BACHI

FRANCE / CUBA

Salim Bachi est né à Alger en 1971. Il vit à Paris. Lauréat de plusieurs prix importants, il a publié une dizaine de romans.

La peau des nuits cubaines

2021

Un cinéaste français d’origine maghrébine, est venu à Cuba pour y tourner un documentaire et apprendre à connaître de l’intérieur l’île attirante et méconnue. Ce qu’il voit, ce qu’il filme, est très éloigné de l’image touristique, le Vedado, ses piscines et ses hôtels e luxe. C’est Chaytan, un Iranien exilé, qui l’accompagne, le loge et lui fait partager à la fois ses problèmes, très personnels, les décors quotidiens et la sensualité qui est une des caractéristiques cubaines.

Une succession de beautés diverses inspire le cinéaste qu’il intègre à ses prises de vues : un espace de nature en pleine ville, une jolie fille, un coin de rue. Difficile d’imaginer à qui ressemblera son documentaire, mais il n’est pas douteux qu’il donnera une idée juste de Cuba, au même titre que le roman qui nous fait voyager hors des circuits habituels (et le plus  souvent frelatés), qui nous laisse écouter des Iraniens installés temporairement là mais qui ont assez de clairvoyance pour dire au Français les contradictions de ce lieu et de cette époque qui créent cette vérité multiple si difficile à commenter de façon rationnelle, ne disons pas objective.

La Havane, Cienfuegos, les rues sales et les gens joyeux, ce séjour, parenthèse dans la vie qui semble morne du cinéaste, lui donne l’occasion d’une remise en cause personnelle sur sa conception de l’amour en particulier, ce qui n’empêche pas les brèves rencontres… Ambiance cubaine.

Les décors urbains, anciens palais coloniaux envahis par des arbres qui poussent dans leurs patios et font s’effondrer des murs, sont à l’image des habitants dont les vies sont un mélange de vie luxuriante et de ruine psychique. Le film qui en train de naître sera fidèle à cette ambiance avec, aussi, une nuance désespérée.

Est-ce la sensualité exubérante des filles et des femmes, le climat tropical ou l’atmosphère ? Le cinéaste est bien tombé sous le charme vénéneux de cette Havane miséreuse, colorée et rythmée de musiques, toujours et partout. Est-ce un moment de paradis perdu pour lui, avec cette nature vivace qui renaît en lui, ou un cauchemar de folies qui ont envahi toutes les vies, avec antidépresseurs et sexualité débridée ? Ne serait-ce pas finalement un « grand purgatoire de solitudes » ?

La peau des nuits cubaines, éd. Gallimard, 153 p., 15 €.

MOTS CLES : CUBA / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / SEXE / EDITIONS GALLIMARD.

ACTUALITE

Paco Ignacio TAIBO II

MEXIQUE

Né en 1949 à Gijón, en Espagne, il émigre avec sa famille au Mexique en 1958. Enseignant, journaliste essayiste, militant politique et romancier, il est à l’origine du festival Semana Negra, à Gijón.

Irapuato, mon amour. Petite épopée d’une mémoire ouvrière au Mexique

1981 /1983 / 2021

Ce n’est pas l’auteur de polars bien connu et très apprécié en France qu’on retrouve dans ce recueil d’une petite vingtaine de chroniques, mais l’autre facette de Paco Ignacio Taibo II, l’homme engagé qu’il n’a cessé d’être.

Qu’on soit dans une conserverie qui farcit des poivrons, une entreprise textile ou une raffinerie de pétrole, les ouvriers et les employés souffrent mais résistent. Dans les années 1970 – 80, quand ces textes ont été publiés pour la première fois, il existe au Mexique des syndicats, des tendances politiques variées malgré un pouvoir politique verrouillé par un parti dominant, le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) qui a monopolisé le pouvoir de façon continue de 1928 à 2000 (avant de le reprendre en 2012).

Journaliste à l’époque, Paco Ignacio Taibo suit les étapes de plusieurs luttes syndicales et met en relief quelques personnalités, comme l’Araignée, qui entretiennent le mystère pour mieux faire passer des slogans destinés à améliorer les conditions de travail ou rendre les syndicats plus efficaces. Car les syndicats peuvent être gangrenés de l’intérieur par des jaunes, les charros, infiltrés par le patronat. Alors, la vraie lutte ouvrière prend des allures d’épopée (le sous-titre n’est pas menteur), une lutte fraternelle qui peut faire penser, avec une certaine nostalgie, à celle de la grande épopée des syndicats européens, quand le mot syndicat voulait encore dire quelque chose. L’épopée, même petite, atteint son apogée avec le récit du long conflit avec l’entreprise Pascual, conflit qui a été à l’origine de plusieurs morts violentes et qui s’achève sur les mots : « immense promesse ».

Ces textes sont aussi, sont surtout, un vibrant hommage à des hommes et des femmes, ceux qui ont su ne pas renoncer, ne pas se courber et qui, au prix souvent de sacrifices coûteux, ont aidé leurs proches, leurs collègues plus timorés, des femmes et des hommes très  modestes, peu conscients de leur propre valeur, que les mots de Paco Ignacio Taibo II grandissent en les montrant toujours humains : c’est bien cela l’épopée : une action qui dépasse, qui grandit les individus.

On peut lire ces chroniques soit dans une certaine nostalgie : elles ne sont pas dans l’air du temps, mais, au cœur d’une mondialisation qui déshumanise, pourra-t-on un jour à nouveau imaginer des actions individuelles ou par petits groupes qui puissent conduire vers un progrès (ce que pense une autorité telle que Edgar Morin), soit dans une vision positive : ces femmes et ces hommes seraient des modèles qu’on pourrait, qu’on devrait imiter : alors pourquoi attendre ?

Irapuato, mon amour. Petite épopée d’une mémoire ouvrière au Mexique, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jacques Aubergy, éd. L’Atinoir, 235 p., 14€.

MOTS CLES : MEXIQUE / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / EDITIONS L’ATINOIR.

CHRONIQUES

Fernanda TORRES

BRÉSIL

Fernanda Torres est née à Rio de Janeiro en 1955. Elle est actrice de télévision et de cinéma (elle a reçu le Prix d’interprétation au Festival de Cannes en 1986) et romancière.

Shakespeare à Rio

2017 / 2021

« La gloire et son cortège d’horreurs » est le titre original de ce roman brésilien qui évolue parmi les stars plus ou moins durables de la télévision, et qui pourrait se passer dans n’importe quel autre pays.

Mario Cardoso est une vedette qu’on reconnaît et qu’on arrête dans la rue, il est le personnage principal d’un de ces feuilletons latino-américains qui passent à l’heure de meilleure audience. Mais tout a une fin sur cette terre. Sa carrière a suivi, en parallèle, l’évolution de la culture au Brésil : dans les années 60 une volonté sincère d’offrir une culture populaire de qualité en obéissant aux discours bien intentionnés inspirés par le marxisme, puis la dictature militaire qui vient museler ces jeunes gens enthousiastes qui parviennent pourtant à contourner la censure… pour mieux s’écharper dans des luttes intestines. Mario Cardoso finit par s’imposer en tant que star respectée des collègues et adulée des foules. Il n’empêche, une dictature est toujours une dictature, celle du Brésil a été particulièrement longue et féroce, et une simple maladresse peut avoir de graves conséquences pour la personne et sa carrière.

Les coulisses du monde du spectacle sont (comme dans Shakespeare) comiques et tragiques et (comme pour Shakespeare) rendent évident le côté dérisoire de toute action humaine. Les pantins que sont les producteurs, les théoriciens et les acteurs s’agitent, ridicules et attachants, mais (comme dirait Shakespeare), où est la vie, où est le théâtre ?

Fernanda Torres connaît cet univers à la perfection. Elle fréquente les plateaux de télévision, de cinéma et les scènes de théâtre depuis plusieurs dizaines d’années. Elle est à son aise pour faire vivre les coulisse, les répétitions, les triomphes et, plus souvent, les échecs. Son personnage ne cesse de se poser les questions fondamentales auxquelles personne n’a su répondre depuis Eschyle : où se situe la limite, sur scène et en public, entre l’homme, l’acteur et le personnage. La création par Mario Cardoso d’Oncle Vania est un modèle, une leçon à méditer par tout acteur ou tout metteur en scène.

Il est tout aussi difficile de distinguer dans cet environnement fait d’apparences quand cesse la farce et quand elle est déjà devenue tragédie : la mort peut être au bout d’un chemin fait d’actes grotesques et drôles, et surtout si le quotidien de l’acteur (une mère âgée tout près de la fin) occupe les rares intervalles entre deux moments de tension purement théâtrale ou extra-théâtrale (les acteurs ont aussi une vie amoureuse).

Tout à côté des misères d’un rôle bradé contre un modeste cachet, apparaît la noblesse de ce « métier » qui souvent est une vocation : un acteur dans le Brésil du XXIème siècle est-il Charlot ou Don Quichotte ?

Il y a tout, dans ce très grand roman : une histoire qui tient en haleine du début à l’épilogue, des personnages parfaitement dessinés avec, en tant que tête d’affiche, ce Mario Cardoso, le contexte historique brésilien, qui n’occulte pas l’universalité du sujet central, des atmosphères à la fois fortes et pleines de nuances, un tableau complet et lui aussi nuancé de ce que sont les théâtreux. Une réussite absolue.

Shakespeare à Rio, traduit du portugais (Brésil) par Michel Riaudel, éd. Gallimard, 227 p., 22,50 €.

Fernanda Torres en portugais : A glória e seu cortejo de horrores / Fim, ed. Companhia das Letras.

Fernanda Torres en français : Fin, éd. Gallimard.

MOTS CLES : BRESIL / THEATRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

Un conseil : éviter absolument de lire la 4ème de couverture, véritable spoiler très gênant, qui raconte ce qui se passe à la page 202 (et suivantes) d’un roman de 225 pages !

CHRONIQUES

César VALLEJO

PÉROU

César Vallejo est né dans les Andes péruviennes en 1892, dans une famille très modeste. Sa jeunesse se passe entre des études e Lettres et des travaux divers pour gagner sa vie. Après quelques années à Lima, il s’installe à Paris en 1923. Il y meurt en 1938. Il est reconnu comme étant le plus grand poète péruvien de son époque.

Vers le royaume des Sciris

1944 / 2021

À la frontière entre un réalisme à  la française et le courant littéraire né en Espagne au XIXème siècle, le costumbrismo, qui a été adopté au Pérou par Ricardo Güiraldes, entre autres, César Vallejo, avant tout poète, l’un des principaux du Pérou, a voulu s’immerger dans l’histoire, dans l’époque qui a précédé l’arrivée des Espagnols, qui  a été l’apogée de l’empire inca peu avant son effondrement.

Ce que j’ai nommé réalisme à la française (le Hugo des Misérables, Balzac ou Zola) se traduit dans Vers le royaume des Sciris par des passages documentaires très riches en informations de type naturalistes, les couleurs de la laine d’alpaga tissée, les aliments et les boissons des Incas, par des passages historiques également : les guerres d’expansion déclenchées par les empereurs successifs, la soumission des peuples voisins vaincus. Le costumbrismo se traduit, lui, par des scènes de vie quotidienne et beaucoup de mots quechuas qui font couleur locale et qui entravent souvent la lecture par leur abondance. On s’y habitue assez vite et le récit historique prend son envol.

Malgré la fin peu glorieuse de ce qui aurait dû être une expédition triomphale de conquête menée par Huayna Cápac, son fils, l’Inca Túpac Yupanki déclare achevée la période de guerre et ouvre une période de sérénité.

Cependant plusieurs signes inquiètent les proches de Túpac Yupanki, des présages peut-être ? L’époque de paix ne serait-elle que brève et sans lendemain ? Viracocha, le créateur du monde était-il fâché ? Faudra-t-il entreprendre de nouvelles guerres pour le tranquilliser ? Qui désormais sera le conquérant ?

Ce récit de l’avant-conquête, historique et humain à la fois, nous plonge dans une société à la fois très différente et tout de même proche sous certains aspects de l’Europe de l’époque, jolie création romanesque d’un poète.

Vers le royaume des Sciris, traduit de l’espagnol (Pérou) par Laurent Tranier, éd. Toute Latitude, 112 p., 14 €.

César Vallejo en espagnol : On peut trouver Hacia el reyno de los Sciris dans plusieurs éditions de la Narration complète de César Vallejo. Plusieurs éditions de ses poèmes.

MOTS CLES : PEROU / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETES / EDITIONS TOUTE LATITUDE.

ROMAN ARGENTIN, CHRONIQUES

Roberto ARLT

Autodidacte, on l’a opposé à Jorge Luis Borges, chacun défendant un courant de littérature, directe et populaire pour Arlt, raffinée et intellectuelle chez Borges. Il n’a été reconnu par la critique et les universitaires que très tardivement, une cinquantaine d’années après sa mort, en 1942.

Terrible voyage

1941 / 2021

Peut-on embarquer l’âme sereine sur le Blue Star quand on sait qu’il vient tout juste de changer de nom et que de telles circonstances portent malheur, quand on sait qu’un astrologue (serait-ce celui, diabolique des Sept fous et des Lance-flammes ??), a prédit les pires horreurs pour sa prochaine traversée, quand on sait enfin que le cousin Luciano a dissuadé le jeune narrateur de le faire ? Il embarque quand même… et Luciano aussi.

Les passagers, comme il se doit, sont étranges, parmi eux le fils d’un émir de Damas qui envisage sur le Blue Star de faire croître son harem, un comte espagnol,  Chevalier de Malte et voleur international bien connu, une féministe suédoise, un personnel de bord exclusivement composé de débutants, un capitaine mal embouché.

La folie s’invite aussi à bord, mais on le sait bien si on a lu d’autres romans de Roberto Arlt, qui est fou dans ce monde, celui qui accuse l’autre de folie ou celui qui est accusé de l’être ? Et puis c’est la réalité qui devient folle à son tour, et quand la situation est incontrôlable, il n’y a plus qu’à laisser aller.

Le jeu de massacre est réjouissant, les normes de jadis, qui semblaient bien solides, le vernis de l’éducation bourgeoise par exemple, se renversent et la question se pose : où se trouve l’absurde ? Dans la société que les passagers avaient connue avant (et qu’ils ne respectaient pas forcément), dans le nouvel état, ou, plus probablement, partout ?

Roberto Arlt se révèle ici comme toujours comme un prodigieux inventeur de personnages et de situations qui ne peuvent que troubler le lecteur, il sait mettre le doigt sur ce qui déclenche des frissons qui ne l’empêchent jamais de rire franchement de la malhonnêteté et de la bêtise universelles dont ce même lecteur n’est pas exempt (je parle pour moi mais je sais que je ne suis pas une exception).

Ce génial Terrible voyage n’est pas qu’une perle, c’est aussi une introduction idéale au reste de l’œuvre narrative et aux chroniques de celui qui a été l’initiateur (dans les années 1920) de la modernité latino-américaine en littérature, bien avant Gabriel García Márquez, Manuel Puig ou Mario Vargas Llosa qui, tous, ont revendiqué son influence.

Terrible voyage, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laurent Tranier, éd. Toute Latitude, 99 p., 12 €.

Roberto Arlt en espagnol : Viaje terrible, ed. Eneida, Madrid. Le reste de la production littéraire de Roberto Arlt est disponible en Espagne sous diverses marques éditoriales.

Roberto Arlt en français : Les sept fous / Les lance-flammes / , éd. Cambourakis / Un crime presque parfait / Le petit bossu : L’éleveur de gorilles, éd. Cent pages / Eaux fortes de Buenos Aires / Dernières nouvelles de Buenos Aires, éd. Asphalte.

MOTS CLES : ARGENTINE / HUMOUR / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS TOUTE LATITUDE.

CHRONIQUES

Roberto MONTAÑA

URUGUAY

Roberto Montaña est né en 1963 à Montevideo. Après des études de Philosophie et de Lettres, il se consacre à l’écriture. Il vit à Buenos Aires.

Rien à perdre

2021

La cinquantaine un tant soit peu décadente, trois Argentins, ex copains de lycée se retrouvent pour passer quelques jours en Uruguay. Ils ne se sont pas revus depuis des décennies, n’ont rien en commun si ce n’est le nombre d’années passées sans se voir. Le dénommé González, qui préfère qu’on l’appelle Wave, son nom de scène, a invité le Nerveux et Mario, qui a une voiture, une vénérable Taunus, qui pourra les transporter.

La femme du premier vient de lui annoncer qu’« elle avait quelqu’un », celle du deuxième l’a menacé de divorcer et de lui enlever leur fille, et celle du troisième est sa mère, du genre envahissant. La joie n’est pas franchement au rendez-vous et ça se gâte au moment de passer la frontière uruguayenne, avec un moment de panique incompréhensible de Wave, qui s’explique quand on sait que l’invraisemblable imperméable qu’il ne quitte pas contient plusieurs kilos de drogue qu’il est chargé de livrer discrètement à Cabo Polonio, repaire de bobos et de hippies.

Tout fait peine à voir, l’état déplorable de la voiture, le moral des trois hommes et de la fille qu’ils prennent en stop, enceinte sur le point d’accoucher et qui va elle aussi faire des siennes. Mais tout fait sourire, les relations de Mario avec sa mère et sa Taunus, les sautes d’humeur du Nerveux et ses incohérences, la figure pathétique et ridicule de Wave, son maquillage (« j’ai mon image à conserver), l’eyeliner coulant plus souvent que ce qui serait acceptable…

On les accompagne, mi moqueurs, mi compatissants, sous l’image qu’ils veulent donner on voit les hommes, entre deux âges mais penchant dangereusement vers le troisième ! Des hommes qui malgré les petites trahisons, les moqueries, les rosseries, restent attachants parce que vivants. Leurs dialogues sont savoureux et l’ascension finale symbolique d’une certaine vision de la destinée humaine.

Rien à perdre, traduit de l’espagnol (Uruguay) par René Solis, 160 p., 18 €.

MOTS CLES : URUGUAY / ARGENTINE / AVENTURES / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / SOCIETES / ROMAN NOIR / EDITIONS METAILIE.

Cette « épopée » uruguayenne par des Argentine peut faire penser à une autre aventure, celle de Lucas Pereyra, le héros de L’Uruguayenne de Pedro Mairal (éd. Buchet-Chastel), drôle et touchante expédition sur les mêmes territoires et avec un humour semblable. Mon commentaire sur le roman:  

Pedro MAIRAL

CHRONIQUES

Gabriela CABEZÓN CÁMARA

ARGENTINE

Gabriela Cabezón Cámara est née en 1968 dans la province de Buenos Aires. Après des études de Lettres, elle écrit ses premiers récits courts avant de publier deux romans, tous deux traduits en français aux éditions de l’Ogre. Parallèlement à sa création littéraire, elle est une militante féministe et LGBT en Argentine.

Les aventures de China Iron

2017 / 2021

(Martín Fierro est un  des grands classiques de la littérature argentine, souvent considéré comme l’œuvre fondatrice, un poème d’environ 2300 vers écrit par José Hernández qui met en scène un gaucho recruté par la force pour combattre les Indiens. Une fois démobilisé il se retrouve abandonné par sa famille et devient hors la loi décidé à combattre les injustices).

Quand commencent Les aventures de China Iron, la China vient d’être abandonnée par son gaucho de mari, Martín Fierro, littéralement enlevé pour aller lutter contre les Indiens. Elle a 14 ans et manque d’à peu près tout, sauf de noms : la China (c’est-à-dire l’Indienne), Joséphine, Iron, Star ? Ce sera China Iron, puisque son mari s’appelait Fierro. Elizabeth (Liz), une belle Anglaise rousse a vécu elle aussi la disparition de son mari pris comme Martín Fierro par la conscription. Elle va se charger de l’éducation de China.

La jeune fille apprend ainsi que la Terre est ronde, qu’on peut découvrir des saveurs bizarres venues de continents lointains, que la lointaine Londres est une merveille et qu’il y a des lieux dans le monde où il pleut presque tout le temps, contrairement à la pampa qu’elles traversent à la recherche du mari anglais. L’amour naît entre elles, un amour fait de respect et de tendresse. Au milieu de cette pampa plate et ocre, Liz fait vivre son Angleterre verte et insolente par ses récits, par ses mots qui se mêlent à un espagnol hésitant.

Ce qu’apprend surtout China c’est l’harmonie qui existe entre les hommes, les animaux et la nature en général, vieille sagesse indienne dont nous nous sommes tous éloignés, même elle, et qui lui apparaît dans toute son évidence. Gabriela Cabezón Cámara nous fait cadeau de superbes descriptions de paysages, de rencontres, de mouvements. Elle apprend aussi que dans le monde rien n’appartient à personne (terres, animaux, enfants, adultes) et donc que tout est à tout le monde.

Accompagnées fidèlement par Rosario, un jeune gaucho orphelin en demande de protection et d’affection et par Estreya, chiot adopté lui aussi, les deux femmes vivent la vie errante des gauchos, les périodes de sécheresse qui précèdent et suivent des pluies qui transforment la pampa en bourbier. Souvent jaillissent des geysers de poésie, toute la beauté sévère de l’immense plaine devient naturelle, inattendue et évidente.

Nul besoin de ces hommes frustres, ceux du Martín Fierro, Liz et China se suffisent bien et Rosario, toujours présent n’est pas un homme frustre, il est simplement une personne, discrète et amicale, un peu comme Estreya, ce qui n’est nullement méprisant, chacun a sa place et toute idée de supériorité et donc d’infériorité n’a pas lieu d’être dans cette communauté réduite mais si riche : même leurs animaux, les vaches qui les accompagnent, savent aimer à leur manière.

La longue marche, ce qu’apprend China, connaissances, tendresse, sensualité, devient un hymne à l’harmonie universelle, celle de la nature, les mots et les phrases de Gabriela Cabezón Cámara transfigurent les banalités visibles (la pampa n’est pas un paradis terrestre dans la réalité) en sources de vie et de bonheur.

Les aventures de China Iron, traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, éd. De l’Ogre 254 p., 20 €.

Gabriela Cabezón Cámara en espagnol : Las aventuras de la China Iron, ed. Penguin Random House. / La virgen Cabeza

Gabriela Cabezón Cámara en français : Pleines de grâce, éd. De l’Ogre., ed. Eterna Cadencia, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / FEMINISME / AVENTURES / SOCIETE / POESIE / EDITIONS DE L’OGRE.

CHRONIQUES

Alan PAULS

ARGENTINE

Alan Pauls est né à Buenos Aires en 1959. Il est critique littéraire et de cinéma, scénariste, enseignant et écrivain. Son roman El pasado (Le passé) a reçu le Prix Herralde. La vie pieds nus est la réédition en format de poche du livre publié en français en 2006.

La vie pieds nus

2006 / 2006 / 2021

La plage, le sable, l’hiver et surtout l’été… De quoi rêver, se souvenir, penser, étendu au soleil en n’ayant que le bruit régulier des vagues. Alan Pauls, enfant blond, passait le mois de février, le plus chaud de l’été, tous les ans avec son père à Villa Gesell, entre Buenos Aires et Mar del Plata et menait la vie de tout estivant d’Europe ou d’Amérique, dégustation de crustacés ou de glaces, sorties au cinéma et longues stations sur la plage de sable fin. Au milieu de sa vie (il avait 47 ans quand il a publié ce texte pour la première fois), il revient sur ces étés en les englobant dans une suite de pensées qui lui viennent, l’une en entraînant une autre, parsemées de photos du petit garçon en maillot de bain, un peu nostalgiques, un peu floues qui, si elles appartiennent à la vie de l’auteur, deviennent universelles dans ces écrin.

On se laisse porter par ce flot  de notations, de références, de descriptions souvent drôles par leur hyperréalisme de ces espaces surpeuplés deux ou trois mois de l’année, déserts et presque hostiles le reste du temps, ces espaces qui ont leurs rituels, leurs petits et leurs grands côtés, sociétés éphémères, artificielles et indispensables.

La plage est au centre de beaucoup de créations aussi, qu’Alan Pauls se régale de partager, de mêler, réunissant Marcel Proust et un navet nord-américain projeté sur le drive-in de la station balnéaire. La plage peut être un échantillon sociologique ou une caricature des strates sociales.

Avec une totale liberté et beaucoup d’humour, Alan Pauls vogue parmi ses jeux d’enfant et ses pensées d’adulte et fait défiler, sans jamais paraître artificiel, les romans, les anecdotes, les films, les évocations familiales, les déceptions aussi.

En ce début d’été, prenons donc la Fiat 600 du père, feuilletons Camus (forcément) ou Patricia Highsmith, allons visionner à nouveau François Ozon, un James Bond ou Éric Rohmer, n’oublions pas les migrants sur leurs radeaux de misère ou les balseros cubains, sourions des tenues invraisemblables de certains baigneurs et réjouissons-nous du bonheur profond d’un petit garçon jouissant de sa liberté sur les plages de ses 6 ou 8 ans.

La vie pieds nus, traduit de l’espagnol (Argentine) par Vincent Raynaud, éd. Christian Bourgois (Coll. Titres), 142 p., 7,80 €.

Alan Pauls en espagnol : la vida descalzo, ed. Sudamericana, Buenos Aires / Wasabi / El pasado / Historia del llanto / Historia el pelo / Historia del dinero, ed. Anagrama.

Alan Pauls en français : Wasabi / Le facteur Borges : Histoire de l‘argent / Histoire des cheveux / Le passé, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / HUMOUR / PHILOSOPHIE / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / CINEMA / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 Une lecture qui complète bien cette Vie pieds nus serait celle de Basse saison de Guillermo Saccomanno (éd. Asphalte), qui raconte, de façon assez cruelle, la vie d’une station balnéaire qui ressemble beaucoup à Villa Gesell (clin d’œil, le titre original est… Camara Gesell, nom d’un système de caméras de surveillance). Voici le lien vers mon commentaire de Basse saison :