CHRONIQUES, ROMAN URUGUAYEN

Carlos CAILLABET

URUGUAY

Carlos Caillabet est né en 1948 à Paysandú. Politiquement engagé, il a passé 13 ans emprisonné sous la dictature militaire. Il est l’auteur d’essais, de nouvelles et de romans, il a été primé à plusieurs reprises

Hôtel Lebac

2017 / 2022

Tomy, 14 ans vit avec sa mère à Montevideo (le père est allé chercher sinon la fortune au moins une vie un peu plus aisée à Buenos Aires et y est resté). Ne pouvant plus payer son loyer, elle a décidé de trouver une pension de famille dans ses prix. Ce sera l’Hôtel Lebac, du nom de son propriétaire qui tient à l’appellation Hôtel malgré la modestie des lieux. On est dans les années 60, une époque où l’Uruguay vivait encore et pour peu de temps une période de paix.

Tomy décrit donc ce déménagement imposé à sa mère Marta par ce qu’on pourrait appeler un revers de fortune si cette mini famille avait été bourgeoise. Quitter une petite maison pleine de souvenirs d’enfance, quitter son quartier et le seul copain qu’il y avait ne lui plaît pas du tout, mais il faut bien suivre sa mère.

Notre adolescent est un garçon timide et très naïf pour son âge. Sa principale source culturelle ce sont les films policiers, les westerns avec leurs héros virils et invincibles qu’il essaie de retrouver en chair et en os dans sa vie terne de garçon pauvre et solitaire, mais ils ne courent pas les rues.

Ce déménagement est pourtant l’occasion de découvrir la vie, en commençant par les gens qui vont désormais cohabiter avec lui. Sa mère lui avait présenté cet hôtel Lebac comme un palace et il est frappé dès leur arrivée par la modestie du bâtiment, des locataires et du patron, cet énorme, ce gigantesque señor Lebac qui est l’homme  à tout faire, la cuisine, le ménage et aussi, plus discrètement, des prêts à taux très exagérés qui lui rapportent plus que les loyers.

Pour Tomy, pendant les mois qu’il passe dans la pension, les différentes facettes de ce que peut vivre un être humain s’imposent à lui : la pension est un petit monde presque clos, un couple de retraités acariâtres, un veuf mélancolique, une infirmière militaire, d’apparence bien plus militaire qu’infirmière, deux jumeaux mutiques, étudiants en médecine, et, pour le garçon, chacun avec un mystère léger mais excitant.

Comme de bien entendu, il découvrira que la société, dans un pays moyen comme l‘était l’Uruguay des années 60 n’était surtout pas un tout uniforme, que des gens qui vivaient juste à côté avaient des conditions de vie radicalement différentes de ce qu’il avait connu jusque là, qu’il y avait une certaine violence dans les rapports sociaux, qu’on pouvait avoir l’occasion, tout timide qu’on était naturellement, de jouer aux durs et de frôler la délinquance, que l’amour était autre chose que les chastes baisers du cinéma américain… et que la performance dans ce domaine n’était pas forcément assurée !

Carlos Caillabet sait maintenir son récit dans une modestie qui reflète parfaitement celle des personnages, de Tomy surtout et l’humour qui accompagne cette atmosphère ajoute un charme indéniable à ce roman qui refuse de se prendre trop au sérieux.

Hôtel Lebac est un vrai roman d’initiation, avec pourtant une différence − de taille – par rapport au modèle traditionnel : l’adolescent du début, qui a vécu, qui a découvert, qui aurait dû apprendre, se retrouve à la fin de son séjour dans la pension, aussi naïf et démuni qu’à son arrivée… à moins que quelques graines aient été semées et qu’elles germent après le mot « FIN ».

Hôtel Lebac, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Thomas Evellin, éd. Baromètre, 192 p., 14 €.

Carlos Caillabet en espagnol : Hotel Lebac, ed. Planeta, Montevideo.

MOTS CLES : URUGUAY / SOCIETE / PSYCHOLOGIE FAMILLE / HUMOUR / ADOLESCENCE / EDITIONS BAROMETRE.

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CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Gabriel GARCÍA MÁRQUEZ

COLOMBIE

Gabriel García Márquez est né en 1927 à Aracataca, en Colombie et mort à Mexico en 2014. Prix Nobel de Littérature en 1982, homme politiquement engagé, il a publié une dizaine de romans, des nouvelles, des scénarios de cinéma, des essais et une grande quantité d’articles dans des journaux et des revues en Amérique et en Europe.

Le scandale du siècle

2018 / 2022

Pendant de très longues années, Gabriel García Márquez a été journaliste. À 25 ans, il devait une chronique régulière au journal local en cherchant son inspiration essentiellement dans les potins locaux ou internationaux. Parfois c’est un reportage plus long, sur une coutume régionale, sur un personnage qui mérite un coup de  projecteur.

Il peut arriver qu’à la lecture d’un article écrit dans les années 50, on croie deviner un lien, très, très léger, avec une scène de roman du futur auteur : serait-ce là une source d’« inspiration » ? Et pourquoi ne pas jouer, si on est lecteur des futurs romans, aux correspondances plus ou moins cachées entre ces chroniques et l’œuvre romanesque ? Voir apparaître, en 1954, le colonel Aureliano Buendía dans un article, 13 ans avant Cent ans de solitude est drôle ou troublant au choix.

La variété des sujets abordés n’est pas étonnante chez un Gabriel GarcíaMárquez : un fait divers particulièrement révélateur d’une société toute entière, une anecdote qui pourraient trouver leur place dans un de ses romans, le survol détaillé et souriant d’une année entière qui est en train de s’achever, tout est bon pour un papier qui forcément intéressera le lecteur de 1950 ou de 2022.

Après les sujets disons anecdotiques vient l’époque de la Révolution cubaine, et Gabo se lance dans des commentaires politiques auxquels il ne se risquait pas avant : Cuba, le Nicaragua, ce qui l’a toujours intéressé mais qui ne lui était pas particulièrement demandé par ses rédacteurs en chef peut enfin être exprimé, et son talent de narrateur se marie avec les ambiances historico-politiques. Publiée en 1978, la description de Cuba un peu après la Révolution est magistrale, d’une neutralité (l’objectivité existe-t-elle ?) remarquable venant d’un proche de Fidel Castro : le sujet de l’article est le début du blocus imposé par les États-Unis vu du point de vue de la population.

On le sait, les professeurs de littérature, les critiques littéraires ont une saine ou une fâcheuse tendance en analysant les textes (grands ou très mineurs) à débusquer des sens cachés ou autres symboles. Buñuel, ami de Gabo, s’en réjouissait au point, à partir d’un certain âge, de glisser avec son complice Jean-Claude Carrière des « symboles » tout à fait insensés, comme une tapette à souris qui claque en pleine demande en mariage, à moins que la souris décédée ne symbolise le sort funeste de la promise (pardon pour la digression). On se réjouit dans Le scandale du siècle de voir ce que pense un écrivain devenu célèbre de certains commentaires des gens lettrés. On y trouve même des commentaires pleins de doutes sur un phénomène (qui pour moi n’a jamais existé) qui touche de près notre grand écrivain, le pseudo réalisme magique (p. 321 ou p. 343, pour être précis). Gabriel García Márquez a une fois de plus parfaitement raison : un critique littéraire ou un professeur de littérature devrait savoir être modeste. Dans un autre article particulièrement intéressant (mais ils le sont tous !), publié en 1980, celui qui sera lauréat en 1982 du Prix Nobel de Littérature démonte quelques mécanismes autour de l’attribution de la récompense suprême.

L’auteur, lui, cumule toutes les qualités que peut avoir un écrivain : il a le sens du récit, l’anecdote la plus banale devient passionnante, il garde en permanence la distance par rapport à son sujet (même politique) pour rester crédible, fiable, il pratique un humour discret qui suggère une vérité profonde : rien de ce qu’on raconte, ou même qu’on vit, n’est au fond très essentiel, son style, que je qualifierais de simple si je ne craignais pas de le dévaloriser, tend ses textes au point de rendre impossible de les lâcher. La joie de lire devient une joie de vivre.

Le scandale du siècle, traduit de l’espagnol (Colombie) par Gabriel Iaculli, éd. Grasset, 443 p., 24 €.

Gabriel García Márquez en espagnol : El escándalo del siglo, ed. Penguin Random House.

En France les romans de Gabriel García Márquez sont publiés aux éditions Grasset.

MOTS CLES : COLOMBIE / MONDE / SOCIETES / HISTOIRE / HUMOUR / EDITIONS GRASSET.

Pour compléter la lecture de ce Scandale du siècle il est (presque) indispensable de lire ou relire Les adieux à Gabo et à Mercedes de leur fils, Rodrigo García (éd. Harper Collins). Mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Julia ALVAREZ

ÉTATS-UNIS / RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

Julia Alvarez est née à New York en 1950 mais a passé ses premières années en République dominicaine d’où est originaire sa famille. En 1960 sa famille doit s’exiler à nouveau et elle vit depuis aux États-Unis. Elle est l’auteure de recueils de poésie, d’essais, de roman s pour la jeunesse et de cinq romans.

Au-delà

2020 / 2022

Antonia, veuve depuis quelques mois, est aidée par ses trois sœurs dans le douloureux espoir de retrouver une vie plus « normale ». D’origine dominicaine, elle vit depuis l’enfance dans le nord-est des États-Unis. Elle était professeure de littérature, a la tête remplie de citations, elle militait dans diverses associations, elle était la femme, le complément de Sam, qu’est-elle désormais ? Mario, l’employé (sans papiers) et son voisin, un jeune Mexicain, lui offre bien involontairement l’occasion de se sentir à nouveau utile, mais est-ce suffisant ?

Le jour où trois de ses sœurs sont réunies pour fêter l’anniversaire d’Antonio, Izzy, la quatrième, n’arrive pas et ne répond plus au téléphone. Autrefois psychothérapeute, elle est à la retraite et marque depuis déjà pas mal de temps des signes de déséquilibre. Ses sœurs, quoique se sentant toujours proches d’elle, ont opté pour lui laisser son autonomie, sa liberté. Le problème pour Antonia, c’est son impression de perdre sa propre liberté face aux soucis qui s’ajoutent les uns aux autres, l’état mental d’Izzy, le statut de Mario et la petite amie mexicaine de Mario, Estela, enceinte, sans papiers, s’imposent tout d’un coup. Antonia va avoir à gérer tout cela. Elle joindra ses deux sœurs à la recherche de la troisième : laissera-t-elle Estela ou suivra-t-elle l’enquête depuis chez elle ?

La grande question que se pose Antonia et que pose Julia Alvarez est de savoir quelle place occupent chacune, chacun par rapport aux autres, à ses proches comme aux inconnus, quelle place et quel rôle tenir. Pour Antonia c’est le décès récent qui génère l’interrogation : tant qu’elle a été près de Sam, son mari, la question n’avait pas lieu d’être : elle était qui elle devait être, avec des rôles bien définis, la femme de…, la sœur de…, l’enseignante, etc., elle était où elle devait être. Le deuil remet tout en cause et les deux ou trois problèmes entremêlés lui permettent de se redéfinir.

Pour toute sorte de raisons, Antonia s’est très bien adaptée, intégrée à la vie nord-américaine. Mais ses racines latinas s’imposent sans cesse, ses rapports avec ses trois sœurs, des réactions imprévues qui refont surface, cette proximité qu’elle sent naturelle avec ce que les Nord-Américains appellent « les membres de sa communauté », ce qui veut dire les hispanophones, la faiblesse étant que cette « communauté », comme ils disent, n’est pas un bloc, il y a ceux qui sont intégrés et les illégaux.

Julia Alvarez a voulu un roman modeste : pas de grandes envolées, pas de situations exagérées, des personnages, loin d’être neutres ou pâlichons mais qui ne flirtent pas avec les extrêmes, et c’est très bien ainsi.
La réserve de l’intention et du propos est une des grandes qualités de cet Au-delà dont, malgré tout, il restera des traces dans la mémoire.

Au-delà, traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg, éd. La Croisée, 239 p., 20 €.

Julia Alvarez en anglais : Afterlife, ed. Algonquin, Chapel Hill.

Julia Alvarez en français : Au temps des papillons / Yo / Au nom de Salomé / Sauver le monde, éd. Métailié.

MOTS CLES : ETATS-UNIS / REPUBLIQUE DOMINICAINE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / FAMILLE / EXIL / EDITIONS LA CROISEE.

CHRONIQUES, V.O.

Mariana ENRÍQUEZ

ARGENTINE

Mariana Enríquez est née à Buenos Aires en 1973, elle a passé une partie de son enfance à La Plata. Après des études de communication et de journalisme, elle s’intéresse à la musique (punk et rock) et publie ses premiers textes. Elle est l’auteure de quatre romans et de trois recueils de nouvelles, parmi lesquels Ce que nous avons perdu dans le feu. Nuestra parte de noche a obtenu le prestigieux Prix Herralde à Barcelone en 2019.

Bajar es lo peor

1995 / 2022

Trois jeunes gens se partagent la vedette de ce premier roman de Mariana Enríquez, si on peut nommer vedettes ces épaves de la nuit qui errent d’un bar à l’autre dans ce Buenos Aires des années 90, se droguent, se prostituent. Personne, homme ou femme, ne peut résister au charme et à la beauté surhumaine de Facundo, ni Narval, hanté par des apparitions inquiétantes qu’il est le seul à deviner, ni Carolina, que sa famille bourgeoise a renoncé à sauver de ses ondes négatives.

Malgré des ressources irrégulières mais solides (vente de drogues, prostitution), Facundo manque souvent d’argent comme ses « amis ». Partout règne la peur, peur de ses apparitions chez Narval, peur de la mort qu’ils ont parfois frôlée de près, peur qu’ils imposent aux autres. Peur surtout d’eux-mêmes, Facundo est hanté la nuit par des cauchemars horribles qui  s’imposent à lui depuis l’enfance, c’est pour cela qu’il ne peut passer une nuit seul, ce qui ne l’empêche pas de très peu dormir. Narval, lui, subit les apparitions  de ces fantômes dont il n’arrive plus à savoir s’ils sont visions ou personnes réelles. L’alcool et les drogues, qu’ils voient comme une aide, contribuent à les enfoncer davantage.

Une violence feutrée parcourt le roman. Drogues, alcool, sexe, nuits sans sommeil remplissent, si l’on peut dire, la vie des personnages, une vie très vide en fait, cela ressemble à l’ennui éternel, c’est une souffrance sourde mais profonde dans des décors sans charme, une souffrance humaine, ces hommes et ces femmes ne sont pas des pantins et la narratrice ne veut surtout pas les  juger.

On pourrait parler d’amitiés, d’amours, d’amitiés amoureuses, parfois même de tendresses partagées si on était dans un monde familier. Mais celui que décrit Mariana Enríquez (qui existe bien dans la réalité, à Buenos Aires et ailleurs), semble passer à travers des visions diffractées, comme biseautées, et l’horreur n’est jamais très éloignée, elle peut faire irruption à chaque instant. Les monstres qui visitent Narval sont des êtres répugnants, il n’a pas la force de les chasser quand ils font irruption dans sa vie, mais ceux qu’il fréquente dans sa vie réelle ont de troublantes ressemblances. Le pire est peut-être la conscience qu’il a de tout et de l’impossibilité de plus en plus prégnante de séparer ce qu’il sait, de ce qu’il croit savoir imaginaire et sa réalité.

À mi-chemin entre l’hyperréalisme des bas fonds et la fantastique d’horreur, Mariana Enríquez maintient un fragile équilibre qui ne se rompt jamais, entre amour, indifférence et amitié, entre une dose de plus d’alcool ou de drogue et une dose de trop, entre la vie et la mort, le bien et le mal peut-être (ces notions ont-elles encore une quelconque valeur dans ce contexte ?). Qu’elle ait écrit cela à moins de vingt ans est déjà impressionnant, que plus de vingt ans après cela reste aussi fort l’est encore plus.

Bajar es lo peor, ed. Alfaguara, 273 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / SEXE / DROGUE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / SOCIETE / HOMOSEXUALITE / EDITIONS ANAGRAMA.

Ne manquez pas le roman (Prix Herralde et Prix de la Critique en Espagne en 2019) de Mariana Enríquez, Notre part de nuit, chef d’oeuvre absolu de roman noir, gothique, fantastique et réaliste à la fois. Mon commentaire sur AnnA :

Et, dans la même veine argentine de roman autour de la vie nocturne gay ou transgenre, de la prostitution et de la drogue, deux très bons livres :

Les vilaines de Camila Sosa Villada :

et Los putos de Ioshua :

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Juan SASTURAIN

ARGENTINE / ÉTATS-UNIS

Juan Sasturain est né en 1945 dans la province de Buenos Aires. Il est actuellement le directeur de la Bibliothèque nationale argentine. Journaliste, auteur de bandes dessinées et homme de télévision, il a publié en plus des bd des nouvelles et es romans.

Le dernier Hammett

2018 / 2022

Aucun rapport avec l’Amérique latine, en dehors de son auteur argentin dans ce foisonnant roman noir, mais un tel plaisir à la lecture qu’on aurait bien tort de passer à côté !

À contre-courant de la mode actuelle, ces romans, souvent nord-américains mais pas seulement, où l’intrigue est commercialement architecturée entre scènes d’action, de violence et de sexe entrecoupées par de longues, très longues pauses qui ne sont pas des respirations mais des passages imposés pour étaler le roman jusqu’à la page 650 ou 700, ce Dernier Hammet, qui s’achève pourtant bien p.761 se joue de toute règle. C’est un grand fleuve tranquille mais rempli de dialogues, d’atmosphères, d’images et d’actions.

On est immergé dans un monde qu’on connaît par la littérature, le roman noir et le cinéma et qu’on redécouvre de l’intérieur, dans l’intimité d’un Dashiell Hammett vieilli mais encore très tonique, à l’opposé de la vie trépidante et mondaine d’autrefois, qui ne souffre pas de la nostalgie de son époque glorieuse (si toutefois elle s’est réellement produite), qui vit simplement entouré de quelques solides amitiés dans la campagne, près de New York, près d’un lac.

Il y a plusieurs miracles dans ce vaste roman : une prose calme et puissante qui donne une fausse impression de ne mettre en lumière que des éléments banals, sa richesse est discrète mais saisissante. Il y a aussi une architecture extrêmement subtile qui tisse des liens presque invisibles entre deux personnages, entre deux épisodes, entre les situations de deux récits différents.

Le lien principal, qui devient le nœud de l’intrigue, est la disparition, d’un homme, d’une femme, d’un animal, d’un dossier, fiction dans une nouvelle reproduite au cœur du roman, réalité dans le roman. La disparition d’une valise remplie de précieux manuscrits qui est là, qui n’y est plus, est au centre du mystère.

Les États-Unis des années 50, le racisme très direct envers les Noirs, la chasse aux sorcières, dont Hammett vient d’être la victime (il sort tout juste de prison, condamné pour ses idées politiques), les bars souvent minables et enfumés, et aussi la campagne avec des voisins soupçonneux et une police toujours sourcilleuse, les immeubles de New-York ornés des escaliers métalliques de secours où l’on peut se tuer, tout cela est le décor cinématographique de l’action. Car roman et cinéma ne font qu’un, et pas seulement les décors, ils sont intimement mêlés dans les dialogues qu’on entend en les lisant (bravo au passage pour le traducteur).

Les codes du roman noir sont repris par Juan Sasturain, ils ne sont pas détournés, ils sont subtilement adaptés, les personnages, solidement dessinés, les rebondissements de l’enquête, les flots d’alcool dans les veines de presque tout le monde, beaucoup d’événements inattendus, mais le narrateur joue discrètement avec ces codes pour faire en sorte que ce que nous connaissons, si on a lu le vrai Dashiell Hammett, soit ici nouveau. Nouvelle aussi, la constante mise en abyme, par exemple cette phrase prononcée par Hammett en personne : « C’est le genre de scène que j’écrivais, mais de là à la vivre… », écrit Juan Sasturain dont le protagoniste est un écrivain qui n’écrit plus mais qui vit un roman qu’il aurait pu écrire. Ou encore quelques apparitions de Marcel Duhamel patron à l’époque de la fameuse collection  Série Noire de Gallimard, l’éditeur du Dernier Hammett. Un miracle ou deux de plus !

Le dernier Hammett est de ces si beaux crépuscules, celui d’un genre, le roman noir dans sa période fondatrice et classique, celui d’un Hollywood qui n’est plus, celui d’un homme, Dashiell Hammett, qui glisse vers l’obscurité en jetant des derniers feux éclatants… sur fond noir.

Le dernier Hammett, traduit de l’espagnol (Argentine) par Sébastien Rutès, éd. Gallimard (Coll. La Noire), 761 p., 25 €.

Juan Sasturain en espagnol : El último Hammett, ed. Penguin Random House, Buenos Aires., comme les autres romans de Juan Sasturain.

Juan Sasturain en français : Manuel des perdants / Du sable dans les godasses / Le sens de l’eau, éd. Gallimard (Coll. Série Noire).

MOTS CLES : ARGENTINE / ETATS-UNIS / ROMAN NOIR / POLAR / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

ACTUALITE, CHRONIQUES

500 ème CHRONIQUE !! 

AnnA (americanostra / nos Amériques) en est à sa 500ème chronique. 500 commentaires de livres (romans en majorité) en traduction française ou en version espagnole (rubrique VO) en rapport avec les pays d’Amérique latine et de la zone caraïbe. De grands noms, de nouveaux romanciers, des auteurs peu connus de ce côté de l’Atlantique et qui, pourtant, méritent d’être découverts ici aussi.

Merci aux lecteurs fidèles du blog, merci aux lecteurs ponctuels. En 2022 vous avez été 7000 !

AnnA, c’est l’occasion, pour vous, lectrices, lecteurs, non seulement de suivre l’actualité des parutions, mais aussi de vous replonger dans les livres sortis il y a un an, deux ans, ou plus et de vous donner des envies de lectures riches et variées.

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À TRÈS BIENTÔT SUR AnnA !

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Marvel MORENO

COLOMBIE

Marvel Moreno est née en 1939 à Barranquilla, la ville qui sert de décor à ses romans. Diplômée de l’université (elle a été la première femme à y être admise), elle a fréquenté les cercles intellectuels, en Colombie, puis à Paris, où elle s’est installée en 1971 et où elle est morte en 1995.

Les brises de décembre

1987 / 1990 / 2022

Barranquilla, une ville de province de Colombie. Il y a une grand-mère sceptique, une mère, doña Eulalia, plus que possessive, dictatoriale, qui a exclu toute présence virile autour d’elle, deux filles, Lina, plus jeune qui observe et Dora, adolescente qui s’épanouit, attire les regards et bien plus, une ou deux tantes. Le lecteur, s’il le souhaite, reconstituera leurs liens familiaux, amicaux ou simplement sociaux, cela n’est pas le plus important, c’est la personnalité de chacune qui compte.

Tout ce qui est masculin ou mâle (la virilité de plusieurs animaux domestiques en a fait les frais) a donc été proscrit, en dehors des maris, celui de doña Eulalia, tellement inoffensif qu’il ne présente plus aucun risque interne, puisqu’il a trouvé ailleurs de multiples sources de défoulement. C’est donc un foyer équilibré… Enfin, jusqu’à ce qu’apparaisse, rejeté par la mer, le cadavre du père fauché par la mort en pleine copulation sous un soleil excessif, l’imprudent !

Si on sait (ou on croit savoir) à quoi aboutissent les pulsions, nul ne peut dire d’où elles viennent, de la nature de chacun, pense la grand-mère. Elle le dit et le répète à Lina, spectatrice des drames et des comédies dramatiques qui se jouent autour d’elle. Elle est par conséquent apte à anticiper le crime d’une personne dont elle observe le quotidien. Il n’est d’ailleurs pas question de juger.

La saga décrit une famille instable, désunie, mutante, bien ancrée dans la province colombienne au cours du XXème siècle, et pourtant hors du temps. Des éléments sont tout de même bien solides chez ces gens : les souffrances féminines, les comportements masculins, cette violence qu’ils considèrent comme leur apanage, leur vertu naturelle quand ce n’est pas l’effacement du mari devenu indifférent à ce qui l’entoure, fût-ce sa propre descendance. L’acceptation par la femme d’une situation insupportable, ce mépris pour elle-même que lui imposent les normes sociales est encore plus terrible, l’acceptation consciente d’être devenue dépendante.

On trouve dans ce roman une sorte d’équivalent du chœur antique, un choeur de femmes évidemment, une tante qui discute les idées de la grand-mère, la grand-mère qui lance les idées et Lina qui écoute, observe et digère les idées de l’aïeule en les appliquant, en les matérialisant. Il y a aussi pas mal de Proust, mais un Proust féminin à 100 %, auteure et personnages, avec le temps qui modifie les êtres, avec la bourgeoisie locale à la place de l’aristocratie des Guermantes, avec les longues digressions d’une justesse absolue (et c’est un homme qui vous le dit !), la bourgeoisie locale et provinciale étant nettement moins chatoyante que la noblesse proustienne. Marvel Moreno y ajoute une touche de magie caribéenne, un charme exotique qui n’atténue pas la noirceur du tableau.

« Derrière la variété se trouve le tout », est-il écrit quelque part dans le roman. Cette phrase le résume parfaitement : la variété des situations qui reviennent à une amère constatation : la femme subit, mais voit aussi face à elle une ouverture (un espoir ?) : elle est capable de surpasser la soumission et, d’une certaine façon, d’ échapper au sort que lui a imposé son ancêtre Ève (et notre créateur à tous).

Revenons à Marcel Proust : comme avec lui le lecteur de Marvel Moreno, s’il veut en tirer le meilleur mais aussi son indéniable plaisir, doit savoir prendre son temps pour faire sien un texte d’une grande densité. À lui de faire sienne toute la richesse de thèmes de ce roman qui a été pour son autrice la somme de ce qu’elle souhaitait partager avec lui.

Les brises de décembre, traduit de l’espagnol (Colombie) par Eduardo Jiménez, éd. Robert Laffont (coll. Pavillons Poche), 483 p., 12 €.

Marvel Moreno en espagnol : En diciembre llegaban las brisas, ed. Alfaguara, 2013.

MOTS CLES : COLOMBIE / SOCIETE / FEMINISME /PSYCHOLOGIE / PHILOSOPHIE / HUMOUR / EDITIONS ROBERT LAFFONT.

CHRONIQUES, V.O.

Carla GUELFENBEIN

CHILI

418 Carla Guelfenbein

Née en 1959 à Santiago, elle a fui la dictature militaire et a vécu exilée pendant onze ans. À son retour au Chili elle a été rédactrice en chef de plusieurs revues avant de se consacrer à la rédaction de romans. La naturaleza del deseo est son huitième roman.

La naturaleza del deseo

2022

« Aucune passion n’est pure », une idée qui s’impose à S, la protagoniste du nouveau roman de Carla Guelfenbein. Elle vient de faire l’amour, comblée, avec F, un Chilien marié, juriste reconnu, avec qui elle vient de reprendre contact. Ils s’étaient connus étudiants à Edimbourg, perdus de vue et retrouvés par hasard. Fille de Chiliens exilés du temps de Pinochet, elle venait de se séparer de Christopher et n’avait pas pu encore refaire surface après le décès accidentel de leur fils Noah qui l’avait éloignée de tout ce qui faisait sa vie. Il s’estimait parfaitement heureux auprès de sa femme et de ses deux filles. Mais la passion s’était imposée.

Les rencontres des amants se succèdent, à chaque fois dans une ville différente, motivées par des séminaires ou des conférences professionnelles de F, ou par des séances de signatures pour S qui publie des romans dont le succès est assez modeste. Pas de passé, pas de futur, pur plaisir, c’est la règle de principe de ces amours clandestines. C’est aussi leur limite.

Souvent, les passions (celles des romans) avancent en ligne droite qui semble tracée à l’avance. Ici, cette histoire d’un amour vrai et sincère sinue, on pourrait l’imaginer dessinée sur la Carte du Tendre, écueils, avec ses moments injustifiés de violence, jalousie, espaces désolés, avec les inévitables questions (où allons-nous, toi et moi ?), précipices que l’on frôle à deux et au fond desquels peut tomber l’un ou l’autre, ou les deux.

Et puis, on oublie parfois que nous avons les mots et les sentiments de S, de la femme, et demeure la question fondamentale de toute relation humaine : qui est vraiment l’autre, on le connaît, on a appris à le connaître, on croit le connaître, et finalement… ?

D’un sujet amplement choisi par les romanciers, Carla Guelfenbein réussit pleinement son pari : offrir un roman vraiment original.

La naturaleza del deseo, ed. Alfaguara, Santiago de Chile, 296 p.

MOTS CLES : CHILI / GRANDE BRETAGNE / PASSION / AMOUR / SEXE / PSYCHOLOGIE / EDICIONES ALFAGUARA.

Souvenir (Santiago, avril 2015) :

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Daniel LINK

ARGENTINE

Daniel Link est né en 1959 à Córdoba. Il enseigne la littérature dans plusieurs universités argentines. Il a publié, outre des poèmes et des pièces de théâtre, une quarantaine d’essais autour el la littérature.

Autobiographie d’un lecteur argentin

2016 / 2022

Oui, Daniel Link, enseignant, poète, essayiste, bref intellectuel argentin, écrit bien son autobiographie. Mais c’est une autobiographie très originale, centrée sur la lecture, le livre, les textes, lus, étudiés  ou écrits. Il a passé son enfance dans un quartier un peu perdu de Córdoba avant de résider à Buenos Aires, un quartier où, paradoxalement si l’on pense à l’avenir du petit garçon, les rues n’ont pas de nom, mais des numéros !

Des digressions philosophiques, autour de Michel Foucault par exemple, coupent l’histoire de l’évolution du jeune Daniel Link en l’enrichissant de considérations plus universelles. Ainsi est analysé le rapport d’hostilité entre l’école et les medias de masse : peut-on à la fois lire Sabato et regarder les feuilletons télé, qui ne s’appelaient pas encore séries ? Daniel le faisait bien, et nous ?

Le cheminement d’un adolescent vers la lecture est curieusement un acte intime que chacun partage pourtant, ce n’est pas une ligne droite, mais une ligne qui devient réseau, qui peut se retourner sur elle-même, dont on ne comprend la logique que bien plus tard, si on la comprend un jour.

En grandissant, en découvrant de nouveaux auteurs (Borges, au centre), le garçon donne à l’adulte l’occasion de revenir sur ces textes fondateurs pour lui et de les analyser. Et l’analyse de Daniel Link est éblouissante. C’est l’époque où l’Université argentine s’ouvre aux grands thèmes venus d’Europe. Ces passages de l’Autobiographie d’un lecteur argentin, qui ne sont pas destinés au « grand public » satisferont amplement les lecteurs, enseignants et étudiants ouverts à cette évolution des études littéraires.

Vient ensuite un moment de la vie de l’auteur, encore étudiant, où la lecture devient dangereuse : la dictature militaire sévit, des proches « disparaissent » et être pris en possession d’un livre « subversif » peut coûter la liberté ou la vie.

Une question revient, préoccupation de beaucoup d’intellectuels latino-américains : se considèrent-ils colonisés par les courants venus d’Europe, puis d’Amérique du Nord, ou est-il possible pour eux, après s’en être libérés, d’avoir une autonomie de pensée, d’analyse ? La réponse (affirmative) se trouve dans l’ouvrage que nous avons sous les yeux.

C’est bien évident, Daniel Link se trouve au centre de ce livre, mais autour de lui, de ses idées sur la littérature, c’est tout l’univers culturel de Buenos Aires entre les années 70 et maintenant qu’il fait revivre pour nous, l’omniprésence de la dictature et de ses répressions, les luttes culturelles avec des rapports de force démesurés entre les différentes influences, les courants culturels qui faisaient tout pour exister et qui souvent y parvenaient tant bien que mal.

Un bilan général, sans fausse modestie, bilan d’une vie de lecteur, de penseur, d’intellectuel.

Autobiographie d’un lecteur argentin, traduit de l’espagnol (Argentine) par Charlotte Lemoine, éd. Gallimard (coll. Arcades), 296 p., 18,50 €.

Daniel Link en espagnol : La lectura : una vida…, ed. Ampersand, Buenos Aires / Madrid.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / ESSAI / HISTOIRE / SOCIETE / DICTATURE / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, V.O.

Clara OBLIGADO

ARGENTINE / ESPAGNE

Clara Obligado est née en 1950 à Buenos Aires. Depuis 1976 elle vit à Madrid, ayant dû fuir la dictature militaire. Elle anime es ateliers d’écriture. Elle est l’auteure d’essais (dont Una casa lejos de casa), de nouvelles, de microfiction et de cinq romans.

Una casa lejos de casa

2022

Cette autobiographie d’une lectrice argentine [1] exilée fait remonter à la surface, au présent, l’apprentissage d’une petite fille qui, dans les années 60 du XXème siècle, découvrait les plaisirs du vice impuni de Valery Larbaud : se choisir un héros, fût-il de bande dessinée, se plonger dans les délices d’un personnage récurrent créé par une Espagnole qu’on avait dû « traduire » en argentin et qui, elle aussi, s’exila, mais à Buenos Aires, fuyant le franquisme. Ces souvenirs ont ensuite pris un relief troublant, quand on a demandé à Clara Obligado d’écrire des romans pour la jeunesse.

Mais avant de passer à l’acte il lui a fallu du temps : l’éducation, les normes culturelles d’Argentine, puis de l’Espagne franquiste, lui avaient mis en tête une idée qui la bloquait : écrire est un geste masculin. Plusieurs de ses  aïeux avaient été des poètes reconnus, publiés, célébrés.

L’exil est une souffrance multiple, on le sait, cela a été dit et écrit sous des formes variées. Clara Obligado apporte pourtant une vision tellement personnelle, tellement « sentie » que le lecteur qui n’a pas connu physiquement cet état d’exilé, de métèque, l’absorbe, la fait sienne. Au-delà de la souffrance ressentie par l’auteure, se pose pour elle la question de l’acceptation de sa nouvelle vie : elle est arrivée à Madrid par hasard, ça aurait pu être le Mexique, Barcelone ou la Tanzanie : une fois installée dans un quartier central, arrivera-t-elle (voudra-t-elle ?) à s’approprier son nouveau cadre de vie, sa nouvelle ville ? Sa solution est créée par la littérature : en écrivant, se construit un pont entre ses deux pays, et aussi entre ses deux langues, le castillan d’Espagne et l’espagnol d’Argentine. Un pont très fragile, précaire, c’est ainsi qu’elle le qualifie, mais un lien véritable.

Pourtant la souffrance de l’exilée est toujours là, non exprimée directement, mais elle se sous-entend dans un pessimisme latent, dans une recherche, qui devient inutile, vaine, recherche de reconnaissance, avec une amertume contre laquelle elle lutte mais qui ne la quitte pas.

Tout est exprimé avec sincérité, simplicité, la recherche d’un langage hispano-argentin, les doutes, et, un leitmotiv, l’« impossible intégration ».

Una casa lejos de casa, ed. Contrabando, Valencia, 136 p.


[1] Allusion à l’essai de Daniel Link très bientôt commenté sur AnnA.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / CULTURE / EXIL / SOCIETES / CREATION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS CONTRABANDO.