ACTUALITE, CHRONIQUES

Roberto BOLAÑO Œuvres complètes tome 2

CHILI / MEXIQUE / ESPAGNE

BOLAÑO, Roberto

 

 Œuvres complètes tome 2

en librairie depuis le 11 juin

Les éditions de l’Olivier continuent la publication des œuvres complètes de Roberto Bolaño, avec un deuxième volume aussi impressionnant que le premier. Pas de poésie cette fois, des nouvelles, des textes biographiques (mais qu’est-ce que la biographie pour cet homme dont la vie a été multiple ?) et quatre romans.

 

En 1984, déjà installé à Gérone, il publie son premier roman, écrit en collaboration avec un jeune Catalan, A.G. Porta, Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce, suivi très vite par Monsieur Pain (qui s’intitulait alors La senda de los elefantes). Il lui reste encore plusieurs années avant d’être reconnu, puisque le succès ne lui arrivera que vers 1998. Ces longues années sont matériellement très dures, même si son mariage et la naissance de ses deux enfants lui donnent une certaine sérénité. Il renonce alors à la poésie, gagne quelques prix littéraires. C’est aussi pendant cette période qu’on lui diagnostique la maladie qui l’emporterait en 2003, à 50 ans.

Ce deuxième tome permet de redécouvrir ces deux œuvres qu’on pourrait dire « de jeunesse », dans lesquelles on trouve en germe tout le génie de l’auteur de 2666.

On retrouve avec un immense plaisir deux recueils bien connus, des nouvelles, avec Des putains meurtrières, qui concentrent ces qualités fondamentales des écrits de Bolaño, la légèreté apparente, avec cette façon de raconter qui ne se prend pas au sérieux et qui renferme des quantités d’images, de sensations, d’idées. Quant aux biographies intégrées à La littérature nazie en Amérique, font-elles frémir ou sourire ?

On découvre aussi deux romans inédits, le joyau de ce volume, de quoi intriguer et réjouir les amateurs. Dans Les déboires du vrai policier, qui commence très fort par une définition iconoclaste de la poésie et des poètes, on trouve des personnages qui réapparaissent, pas forcément pareils mais sous le même nom et avec une apparence semblable, dans d’autres romans ou nouvelles. Ce roman est « inachevé mais pas incomplet et son auteur disait que « le policier est le lecteur qui cherche en vain à mettre de l’ordre dans ce roman diabolique ». Quant à L’esprit de la science fiction, écrit à  peu près en même temps que Monsieur Pain, le décor est celui des Détectives sauvages publié en 1998, Mexico dans les années 1970.

Tout Bolaño est dans ces rapports d’un livre à l’autre, dans les clins d’œil au lecteur, de la complicité permanente avec lui, dans ces impressions de non-achevé qui sont souvent trompeuses, personne ne sachant si le maître omnipotent qu’il était quand il écrivait et qu’il publiait jouait ou était sérieux, la seule chose prouvée, éprouvée étant son génie.

La taille et le poids de ce deuxième tome, en sachant que le troisième viendra bientôt, donnent une idée de l’importance de Roberto Bolaño dans l’histoire littéraire du XXIème siècle. Cette édition des œuvres complètes était une nécessité, elle est une pleine réussite.

Œuvres complètes, tome 2 de Roberto Bolaño, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio et Jean-Marie Saint-Lu, éd. de l’Olivier, 1184 p., 25 € jusqu’au 31 décembre 2020, 29 €.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / LITTERATURE / EDITIONS DE L’OLIVIER

BOLAÑO, Roberto Oeuvres complètes 2

ACTUALITE

Roberto BOLAÑO

CHILI – MEXIQUE – ESPAGNE

 

BOLAÑO, Roberto

 

Œuvres complètes tome 1.

Devant l’immensité de l’œuvre de Roberto Bolaño (1953-2003), devant son universalité, comment se positionner ? Au moment où paraît en France le premier tome de ses œuvres complètes, comment dire sans effrayer le futur lecteur ? On est devant un véritable monument à multiples facettes, face à un écrivain, reconnu sur le tard, qui a touché à tout ce qui est littéraire, mais en gardant perpétuellement la volonté de rester amateur (celui qui aime, celui qui ne se prend pas pour…), qui a été ignoré des « professionnels » jusqu’à seulement quelques années de sa mort, avant d’être assez brusquement considéré comme un des écrivains majeurs du XXIème siècle, ce qu’il est. Mais on est devant une œuvre dans laquelle il n’est nul besoin d’être « lettré » pour s’y sentir à l’aise, qui est accessible même si elle impressionne (les 1.200 pages de 2666 et les 11 heures de l’adaptation théâtrale de Julien Gosselin, qui passaient comme un souffle puissant !).

Ce qui peut dérouter, c’est que Bolaño est inclassable, rêve de beaucoup des meilleurs auteurs mais qu’ils ne réalisent que très rarement. Poète, nouvelliste, essayiste, chroniqueur, critique, romancier ? Bolaño est tout cela (et on pourrait ajouter à chacun de ces termes, pour chacun de ces genres, l’adjectif génial), il est tout cela sans se prendre pour un poète, un nouvelliste, etc. Il ne se prend pas pour, il est, tout naturellement.

Au cours de notre très intéressante rencontre en octobre dernier à la Villa Gillet de Lyon, avec Olivier Cohen, Melissa Balcázar et Diego Trelles Paz, Olivier Cohen évoquait la difficulté pour l’éditeur d’organiser cette nouvelle édition, la première des œuvres complètes d’un écrivain multiforme et prolifique : regrouper les œuvres par genre (roman-nouvelles, etc.) ?, par la chronologie ? La solution adoptée a été la solution « transversale », qui donne une vision polyphonique parfaitement en rapport avec le génie de Bolaño et qui présente un autre intérêt, pour le lecteur cette fois : elle lui donne la liberté absolue de naviguer sans la moindre contrainte d’un poème de deux vers à un roman complet.

La grande définition, la seule peut-être, du génie absolu de Bolaño c’est la liberté, celle que la plupart des écrivains latino-américains ont recherchée  ‒ et ont souvent trouvée ‒, les allusions répétées à Georges Perec et à son œuvre dans ce premier tome ne sont pas un hasard. Aucune autre définition n’est possible, me semble-t-il, ce serait réducteur et inutile. Comment définir un homme né au Chili, qui a passé ses années d’adolescence au Mexique et qui s’est installé en Espagne où il est mort, à tout juste cinquante ans, pour lequel le mot frontière n’avait aucun sens et qui a vécu comme les circonstances ont fait qu’il vive, ici ou ailleurs, dans la gêne ou dans le bonheur, toujours dans l’amitié et la curiosité.

Il nous reste, à nous, de relire (tous ses écrits, prose ou poésie, sont inépuisables), de découvrir ce qui nous a échappé jusque là (les inédits ne manquent pas dans cette nouvelle édition), de nous laisser porter par l’aventure inépuisable qu’est l’œuvre de Roberto Bolaño.

Œuvres complètes, volume 1, de Roberto Bolaño, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio et Jean-Marie Saint-Lu, éd. de l’Olivier, 1248 p., 25 €.

 

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / LITTERATURE / POESIE / EDITIONS DE L’OLIVIER

 

BOLAÑO, Roberto Oeuvres complètes 1

 

 

ACTUALITE

ROBERTO BOLAÑO

Amis parisiens, ne manquez pas la rencontre-lecture autour de la sortie du premier tome des œuvres complètes de Roberto Bolaño aux éditions de l’Olivier

le vendredi 6 mars

Maison de la Poésie

Passage Molière
157, rue Saint-Martin
75003 Paris

avec Olivier Cohen, Melina Balcázar Moreno et Véronique Ovaldé, animée par Alexandre Fillon, les lectures seront assurées par Micha Lescot.

 

BOLAÑO L'OLIVIER

 

Sur AnnA, ma chronique sur ce  tome 1 des œuvres complètes sera mise en ligne pour le 6 mars… Á suivre…

 

CHRONIQUES

Valeria LUISELLI

MEXIQUE / ÉTATS-UNIS

Valeria Luiselli

Née à Mexico en 1983, elle a passé son enfance à suivre son père, ambassadeur dans diverses parties du monde. Elle vit à New York où elle enseigne et écrit désormais en anglais.

L’histoire de mes dents

2015 / 2017

La Mexicaine Valeria Luiselli, dont on connaît en France Des êtres sans gravité, revient avec un roman traduit cette fois de l’anglais, en attendant pour le printemps prochain un essai. La couverture de son nouveau livre, L’histoire de mes dents annonce la couleur : quelques superbes molaires, incisives ou autres, chacune  accompagnée par le nom d’un célèbre écrivain, de Platon à Vila Matas.

Il s’auto proclame comme étant le meilleur commissaire priseur du monde. Soit dit entre nous, cela reste à prouver, mais il nous faut bien le croire, puisque c’est lui, le narrateur. Gustavo Sánchez Sánchez, connu sous le pseudonyme de Grandroute est par ailleurs complètement obsédé par les dents, les siennes  en premier, celles d’origine étaient démesurées, surtout celles de devant. Du coup celles des autres, surtout s’ils sont ou ont été célèbres, l’intéressent beaucoup. Que fait un commissaire priseur obsédé par les dents ? Il vend les siennes, évidemment. Mais, comme il est conscient qu’elles n’ont aucune valeur, il leur attribuera des ex propriétaires de prestige.

Le prestige est très présent, c’est un leitmotiv du récit, parfois en négatif : les voisins, les connaissances de Grandroute, gens tout à fait ordinaires, ont des noms qui ne le sont pas : Ils s’appellent M. Unamuno, Hochimin ou M. Darío. Un cousin de Grandroute, Juan Pablo Sánchez Sartre, philosophe longuement pendant les repas de famille. Ce pauvre Grandroute subit cela en essayant de se poser en organisateur global, mais qu’il est difficile d’organiser un monde dominé par l’absurde, un absurde voisin de celui d’Ionesco, un monde où le clown rencontré par notre narrateur est bien plus raisonnable (et raisonneur) que lui.

Grandroute nous entraîne dans une aventure « tropicalement romantique », c’est ainsi qu’il se qualifie lui-même, et on pourrait ajouter « satiriquement optimiste » si le tragique ne pointait pas son nez de-ci de-là. Il y a du picaresque  dans ce récit drôle, parfois émouvant et toujours profond. Sans oublier l’énorme plaisir de croiser, dans des rôles étonnants, des amis, comme Alan Pauls, Yuri Herrera (devenu femme policier !), Alejandro Zambra, Guillermo Fadanelli et même Valeria Luiselli sous les traits d’une adolescente un peu demeurée. Et voir la grande Margo Gantz acheter sous nos  yeux un lapin d’occasion qu’elle appellera Cocker ne limite en rien la valeur des idées qui sous-tendent un récit carrément en dehors des clous.

En définitive, la vie de Grandroute peut se résumer par une succession de pertes, de récupérations, de nouvelles pertes… de ses dents. Est-ce un cercle même pas vicieux ? Est-ce une progression ? Vers quoi ? Mais, au-delà de la biographie de ce pauvre Grandroute, Valeria Luiselli, sans en avoir l’air, là aussi en négatif, donne une définition de la littérature , la grande, l’universelle (d’où cette multitude de noms d’écrivains et de philosophes de toutes les époques et tous les continents).

Je parlais de profondeur (quand le premier roman de Valeria Luiselli s’intitulait en français Des êtres sans gravité, Los Ingrávidos en espagnol). Elle se cache, et avec quel talent, sous ce qui pourrait passer pour de la frivolité, mais la profondeur est bien là, oh que oui ! Et vive la littérature !

L’histoire de mes dents de Valeria Luiselli, traduit de l’anglais part Nicolas Richard, éd. de l’Olivier, 191 p., 19,50 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / LITTERATURE EDITIONS DE L’OLIVIER.

 

Valeria Luiselli L'histoire de mes dents

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Valeria LUISELLI

MEXIQUE / ETATS-UNIS

Valeria Luiselli

Valeria Luiselli est née en 1983 à Mexico mais a passé son enfance entre la Corée du Sud, l’Afrique du Sud et l’Inde, en suivant son père, ambassadeur de son pays. Après des études de Lettres, elle s’est installée à New York où elle vit. Elle a écrit ses dernières oeuvres en anglais.

 

Archives des enfants perdus

2019 / 2019

Valeria Luiselli est une des voix les plus originales d’Amérique latine. Née au Mexique, elle vit désormais aux États-Unis. Après avoir écrit et publié en espagnol, c’est maintenant en anglais qu’elle s’exprime littérairement.

Il y a d’abord la narratrice, d’origine mexicaine, elle a une fille (5 ans au début du roman), née d’une relation précédente sur laquelle on en dit le moins possible. Et il y a son mari, lui-même père d’un garçon (10 ans) dont la mère est morte au moment de l’accouchement et dont on ne parlera pas plus. On ne se pose plus la question de savoir qui est à qui, eux quatre formant une famille de quatre personnes.

Leur « travail » a réuni la narratrice et son époux, chargés d’enregistrer les sons de New York, chacun avec sa propre conception. Il va à l’aventure, saisissant ce que la grande ville lui offrait de sons divers, elle ayant conservé l’esprit de la journaliste qu’elle n’avait cessé d’être. La mission s’était achevée et, dans un moment charnière de leur vie personnelle, elle vient de décider d’adapter ses projets personnels pour le suivre dans le sud des États-Unis. C’est cette longue errance à quatre que Valeria Luiselli décrit dans ses petits détails quotidiens avec, en particulier ses pensées sur le couple, la famille, la place des enfants et le rapport de tout cela avec la littérature, les prédécesseurs marquants comme Kerouac qui a rôdé dans des endroits semblables ou le roman pour enfants qu’on lit à la fillette.

Leur « travail » continue d’être un lien entre eux, lui est sur la piste des Apaches, plus par attirance personnelle que pour le rapport avec ses recherches, elle qui se rapproche du Sud, de la frontière avec le Mexique, où elle devrait faire avancer une enquête à propos des migrants en général, et en particulier de deux fillettes mexicaines séparées de leur mère qui a lancé un cri d’alarme : faute d’obtenir l’autorisation de séjour aux États-Unis où travaille pourtant la maman, elles ont été refoulées et on a perdu toute trace d’elles.

Avec une minutie d’entomologiste, Valeria Luiselli observe chaque minuscule changement dans l’attitude des enfants , du mari ou d’elle-même, pour en déduire le plus souvent que le groupe pourrait se défaire, mais en réalité Archives des enfants perdus possède plusieurs axes, la longue et lente traversée des États-Unis, les questions sur la famille et surtout ces enfants qu’on sait perdus (les petites victimes de l’émigration vers le Nord), ceux qu’on a crus capables de vaincre (les Guerriers Aigles, chez les Apaches, autrefois) et, qui sait, le garçon et la fillette, obligés de subir une vie absolument pas tragique dans sa forme, mais qui pourrait avoir de graves conséquences pour leur avenir personnel.

Chacun à sa manière est un archiviste en dehors de la fillette, trop jeune (encore qu’elle soit aussi en train de se créer ses souvenirs personnels) : le père qui enregistre les sons, la mère qui accumule les références pour ses fiches-reportages, et la garçon qui photographie le présent sans bien savoir ce qu’il fera de ses Polaroids.

L’histoire intercalée d’un groupe de sept enfants (au tout début de leur tragique odyssée), qui se rapprochent, guidés par un « responsable », du Nord rempli de promesses, passe parfois au premier plan, créant un doute pour le lecteur : où est la fiction ? Le garçon et la fillette sont-ils plus ou moins réels que les enfants qui voyagent sur le toit des wagons ? Tout finit par se réunir pour se fondre en une grave élégie.

Un peu puzzle, un peu tragédie, un peu roman d’apprentissage, un peu dénonciation d’injustices parmi les plus graves, l’offense faite à l’enfance, Archives des enfants perdus est une œuvre grandiose, parfaitement réussie.

Archives des enfants perdus de Valeria Luiselli, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, éd. de l’Olivier, 480 p., 24 €.

Valeria Luiselli en français : Des êtres sans gravité, éd. Actes Sud / L’histoire de mes dents / Raconte-moi la fin, éd. de l’Olivier.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / EDITIONS DE L’OLIVIER

 

Valeria Luiselli Archives des enfants perdus