CHRONIQUES

Valeria LUISELLI

MEXIQUE / ÉTATS-UNIS

Valeria Luiselli

Née à Mexico en 1983, elle a passé son enfance à suivre son père, ambassadeur dans diverses parties du monde. Elle vit à New York où elle enseigne et écrit désormais en anglais.

L’histoire de mes dents

2015 / 2017

La Mexicaine Valeria Luiselli, dont on connaît en France Des êtres sans gravité, revient avec un roman traduit cette fois de l’anglais, en attendant pour le printemps prochain un essai. La couverture de son nouveau livre, L’histoire de mes dents annonce la couleur : quelques superbes molaires, incisives ou autres, chacune  accompagnée par le nom d’un célèbre écrivain, de Platon à Vila Matas.

Il s’auto proclame comme étant le meilleur commissaire priseur du monde. Soit dit entre nous, cela reste à prouver, mais il nous faut bien le croire, puisque c’est lui, le narrateur. Gustavo Sánchez Sánchez, connu sous le pseudonyme de Grandroute est par ailleurs complètement obsédé par les dents, les siennes  en premier, celles d’origine étaient démesurées, surtout celles de devant. Du coup celles des autres, surtout s’ils sont ou ont été célèbres, l’intéressent beaucoup. Que fait un commissaire priseur obsédé par les dents ? Il vend les siennes, évidemment. Mais, comme il est conscient qu’elles n’ont aucune valeur, il leur attribuera des ex propriétaires de prestige.

Le prestige est très présent, c’est un leitmotiv du récit, parfois en négatif : les voisins, les connaissances de Grandroute, gens tout à fait ordinaires, ont des noms qui ne le sont pas : Ils s’appellent M. Unamuno, Hochimin ou M. Darío. Un cousin de Grandroute, Juan Pablo Sánchez Sartre, philosophe longuement pendant les repas de famille. Ce pauvre Grandroute subit cela en essayant de se poser en organisateur global, mais qu’il est difficile d’organiser un monde dominé par l’absurde, un absurde voisin de celui d’Ionesco, un monde où le clown rencontré par notre narrateur est bien plus raisonnable (et raisonneur) que lui.

Grandroute nous entraîne dans une aventure « tropicalement romantique », c’est ainsi qu’il se qualifie lui-même, et on pourrait ajouter « satiriquement optimiste » si le tragique ne pointait pas son nez de-ci de-là. Il y a du picaresque  dans ce récit drôle, parfois émouvant et toujours profond. Sans oublier l’énorme plaisir de croiser, dans des rôles étonnants, des amis, comme Alan Pauls, Yuri Herrera (devenu femme policier !), Alejandro Zambra, Guillermo Fadanelli et même Valeria Luiselli sous les traits d’une adolescente un peu demeurée. Et voir la grande Margo Gantz acheter sous nos  yeux un lapin d’occasion qu’elle appellera Cocker ne limite en rien la valeur des idées qui sous-tendent un récit carrément en dehors des clous.

En définitive, la vie de Grandroute peut se résumer par une succession de pertes, de récupérations, de nouvelles pertes… de ses dents. Est-ce un cercle même pas vicieux ? Est-ce une progression ? Vers quoi ? Mais, au-delà de la biographie de ce pauvre Grandroute, Valeria Luiselli, sans en avoir l’air, là aussi en négatif, donne une définition de la littérature , la grande, l’universelle (d’où cette multitude de noms d’écrivains et de philosophes de toutes les époques et tous les continents).

Je parlais de profondeur (quand le premier roman de Valeria Luiselli s’intitulait en français Des êtres sans gravité, Los Ingrávidos en espagnol). Elle se cache, et avec quel talent, sous ce qui pourrait passer pour de la frivolité, mais la profondeur est bien là, oh que oui ! Et vive la littérature !

L’histoire de mes dents de Valeria Luiselli, traduit de l’anglais part Nicolas Richard, éd. de l’Olivier, 191 p., 19,50 €.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / LITTERATURE EDITIONS DE L’OLIVIER.

 

Valeria Luiselli L'histoire de mes dents

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Valeria LUISELLI

MEXIQUE / ETATS-UNIS

Valeria Luiselli

Valeria Luiselli est née en 1983 à Mexico mais a passé son enfance entre la Corée du Sud, l’Afrique du Sud et l’Inde, en suivant son père, ambassadeur de son pays. Après des études de Lettres, elle s’est installée à New York où elle vit. Elle a écrit ses dernières oeuvres en anglais.

 

Archives des enfants perdus

2019 / 2019

Valeria Luiselli est une des voix les plus originales d’Amérique latine. Née au Mexique, elle vit désormais aux États-Unis. Après avoir écrit et publié en espagnol, c’est maintenant en anglais qu’elle s’exprime littérairement.

Il y a d’abord la narratrice, d’origine mexicaine, elle a une fille (5 ans au début du roman), née d’une relation précédente sur laquelle on en dit le moins possible. Et il y a son mari, lui-même père d’un garçon (10 ans) dont la mère est morte au moment de l’accouchement et dont on ne parlera pas plus. On ne se pose plus la question de savoir qui est à qui, eux quatre formant une famille de quatre personnes.

Leur « travail » a réuni la narratrice et son époux, chargés d’enregistrer les sons de New York, chacun avec sa propre conception. Il va à l’aventure, saisissant ce que la grande ville lui offrait de sons divers, elle ayant conservé l’esprit de la journaliste qu’elle n’avait cessé d’être. La mission s’était achevée et, dans un moment charnière de leur vie personnelle, elle vient de décider d’adapter ses projets personnels pour le suivre dans le sud des États-Unis. C’est cette longue errance à quatre que Valeria Luiselli décrit dans ses petits détails quotidiens avec, en particulier ses pensées sur le couple, la famille, la place des enfants et le rapport de tout cela avec la littérature, les prédécesseurs marquants comme Kerouac qui a rôdé dans des endroits semblables ou le roman pour enfants qu’on lit à la fillette.

Leur « travail » continue d’être un lien entre eux, lui est sur la piste des Apaches, plus par attirance personnelle que pour le rapport avec ses recherches, elle qui se rapproche du Sud, de la frontière avec le Mexique, où elle devrait faire avancer une enquête à propos des migrants en général, et en particulier de deux fillettes mexicaines séparées de leur mère qui a lancé un cri d’alarme : faute d’obtenir l’autorisation de séjour aux États-Unis où travaille pourtant la maman, elles ont été refoulées et on a perdu toute trace d’elles.

Avec une minutie d’entomologiste, Valeria Luiselli observe chaque minuscule changement dans l’attitude des enfants , du mari ou d’elle-même, pour en déduire le plus souvent que le groupe pourrait se défaire, mais en réalité Archives des enfants perdus possède plusieurs axes, la longue et lente traversée des États-Unis, les questions sur la famille et surtout ces enfants qu’on sait perdus (les petites victimes de l’émigration vers le Nord), ceux qu’on a crus capables de vaincre (les Guerriers Aigles, chez les Apaches, autrefois) et, qui sait, le garçon et la fillette, obligés de subir une vie absolument pas tragique dans sa forme, mais qui pourrait avoir de graves conséquences pour leur avenir personnel.

Chacun à sa manière est un archiviste en dehors de la fillette, trop jeune (encore qu’elle soit aussi en train de se créer ses souvenirs personnels) : le père qui enregistre les sons, la mère qui accumule les références pour ses fiches-reportages, et la garçon qui photographie le présent sans bien savoir ce qu’il fera de ses Polaroids.

L’histoire intercalée d’un groupe de sept enfants (au tout début de leur tragique odyssée), qui se rapprochent, guidés par un « responsable », du Nord rempli de promesses, passe parfois au premier plan, créant un doute pour le lecteur : où est la fiction ? Le garçon et la fillette sont-ils plus ou moins réels que les enfants qui voyagent sur le toit des wagons ? Tout finit par se réunir pour se fondre en une grave élégie.

Un peu puzzle, un peu tragédie, un peu roman d’apprentissage, un peu dénonciation d’injustices parmi les plus graves, l’offense faite à l’enfance, Archives des enfants perdus est une œuvre grandiose, parfaitement réussie.

Archives des enfants perdus de Valeria Luiselli, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, éd. de l’Olivier, 480 p., 24 €.

Valeria Luiselli en français : Des êtres sans gravité, éd. Actes Sud / L’histoire de mes dents / Raconte-moi la fin, éd. de l’Olivier.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / EDITIONS DE L’OLIVIER

 

Valeria Luiselli Archives des enfants perdus