CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Gabriel GARCÍA MÁRQUEZ

COLOMBIE

Gabriel García Márquez est né en 1927 à Aracataca, en Colombie et mort à Mexico en 2014. Prix Nobel de Littérature en 1982, homme politiquement engagé, il a publié une dizaine de romans, des nouvelles, des scénarios de cinéma, des essais et une grande quantité d’articles dans des journaux et des revues en Amérique et en Europe.

Le scandale du siècle

2018 / 2022

Pendant de très longues années, Gabriel García Márquez a été journaliste. À 25 ans, il devait une chronique régulière au journal local en cherchant son inspiration essentiellement dans les potins locaux ou internationaux. Parfois c’est un reportage plus long, sur une coutume régionale, sur un personnage qui mérite un coup de  projecteur.

Il peut arriver qu’à la lecture d’un article écrit dans les années 50, on croie deviner un lien, très, très léger, avec une scène de roman du futur auteur : serait-ce là une source d’« inspiration » ? Et pourquoi ne pas jouer, si on est lecteur des futurs romans, aux correspondances plus ou moins cachées entre ces chroniques et l’œuvre romanesque ? Voir apparaître, en 1954, le colonel Aureliano Buendía dans un article, 13 ans avant Cent ans de solitude est drôle ou troublant au choix.

La variété des sujets abordés n’est pas étonnante chez un Gabriel GarcíaMárquez : un fait divers particulièrement révélateur d’une société toute entière, une anecdote qui pourraient trouver leur place dans un de ses romans, le survol détaillé et souriant d’une année entière qui est en train de s’achever, tout est bon pour un papier qui forcément intéressera le lecteur de 1950 ou de 2022.

Après les sujets disons anecdotiques vient l’époque de la Révolution cubaine, et Gabo se lance dans des commentaires politiques auxquels il ne se risquait pas avant : Cuba, le Nicaragua, ce qui l’a toujours intéressé mais qui ne lui était pas particulièrement demandé par ses rédacteurs en chef peut enfin être exprimé, et son talent de narrateur se marie avec les ambiances historico-politiques. Publiée en 1978, la description de Cuba un peu après la Révolution est magistrale, d’une neutralité (l’objectivité existe-t-elle ?) remarquable venant d’un proche de Fidel Castro : le sujet de l’article est le début du blocus imposé par les États-Unis vu du point de vue de la population.

On le sait, les professeurs de littérature, les critiques littéraires ont une saine ou une fâcheuse tendance en analysant les textes (grands ou très mineurs) à débusquer des sens cachés ou autres symboles. Buñuel, ami de Gabo, s’en réjouissait au point, à partir d’un certain âge, de glisser avec son complice Jean-Claude Carrière des « symboles » tout à fait insensés, comme une tapette à souris qui claque en pleine demande en mariage, à moins que la souris décédée ne symbolise le sort funeste de la promise (pardon pour la digression). On se réjouit dans Le scandale du siècle de voir ce que pense un écrivain devenu célèbre de certains commentaires des gens lettrés. On y trouve même des commentaires pleins de doutes sur un phénomène (qui pour moi n’a jamais existé) qui touche de près notre grand écrivain, le pseudo réalisme magique (p. 321 ou p. 343, pour être précis). Gabriel García Márquez a une fois de plus parfaitement raison : un critique littéraire ou un professeur de littérature devrait savoir être modeste. Dans un autre article particulièrement intéressant (mais ils le sont tous !), publié en 1980, celui qui sera lauréat en 1982 du Prix Nobel de Littérature démonte quelques mécanismes autour de l’attribution de la récompense suprême.

L’auteur, lui, cumule toutes les qualités que peut avoir un écrivain : il a le sens du récit, l’anecdote la plus banale devient passionnante, il garde en permanence la distance par rapport à son sujet (même politique) pour rester crédible, fiable, il pratique un humour discret qui suggère une vérité profonde : rien de ce qu’on raconte, ou même qu’on vit, n’est au fond très essentiel, son style, que je qualifierais de simple si je ne craignais pas de le dévaloriser, tend ses textes au point de rendre impossible de les lâcher. La joie de lire devient une joie de vivre.

Le scandale du siècle, traduit de l’espagnol (Colombie) par Gabriel Iaculli, éd. Grasset, 443 p., 24 €.

Gabriel García Márquez en espagnol : El escándalo del siglo, ed. Penguin Random House.

En France les romans de Gabriel García Márquez sont publiés aux éditions Grasset.

MOTS CLES : COLOMBIE / MONDE / SOCIETES / HISTOIRE / HUMOUR / EDITIONS GRASSET.

Pour compléter la lecture de ce Scandale du siècle il est (presque) indispensable de lire ou relire Les adieux à Gabo et à Mercedes de leur fils, Rodrigo García (éd. Harper Collins). Mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Juan SASTURAIN

ARGENTINE / ÉTATS-UNIS

Juan Sasturain est né en 1945 dans la province de Buenos Aires. Il est actuellement le directeur de la Bibliothèque nationale argentine. Journaliste, auteur de bandes dessinées et homme de télévision, il a publié en plus des bd des nouvelles et es romans.

Le dernier Hammett

2018 / 2022

Aucun rapport avec l’Amérique latine, en dehors de son auteur argentin dans ce foisonnant roman noir, mais un tel plaisir à la lecture qu’on aurait bien tort de passer à côté !

À contre-courant de la mode actuelle, ces romans, souvent nord-américains mais pas seulement, où l’intrigue est commercialement architecturée entre scènes d’action, de violence et de sexe entrecoupées par de longues, très longues pauses qui ne sont pas des respirations mais des passages imposés pour étaler le roman jusqu’à la page 650 ou 700, ce Dernier Hammet, qui s’achève pourtant bien p.761 se joue de toute règle. C’est un grand fleuve tranquille mais rempli de dialogues, d’atmosphères, d’images et d’actions.

On est immergé dans un monde qu’on connaît par la littérature, le roman noir et le cinéma et qu’on redécouvre de l’intérieur, dans l’intimité d’un Dashiell Hammett vieilli mais encore très tonique, à l’opposé de la vie trépidante et mondaine d’autrefois, qui ne souffre pas de la nostalgie de son époque glorieuse (si toutefois elle s’est réellement produite), qui vit simplement entouré de quelques solides amitiés dans la campagne, près de New York, près d’un lac.

Il y a plusieurs miracles dans ce vaste roman : une prose calme et puissante qui donne une fausse impression de ne mettre en lumière que des éléments banals, sa richesse est discrète mais saisissante. Il y a aussi une architecture extrêmement subtile qui tisse des liens presque invisibles entre deux personnages, entre deux épisodes, entre les situations de deux récits différents.

Le lien principal, qui devient le nœud de l’intrigue, est la disparition, d’un homme, d’une femme, d’un animal, d’un dossier, fiction dans une nouvelle reproduite au cœur du roman, réalité dans le roman. La disparition d’une valise remplie de précieux manuscrits qui est là, qui n’y est plus, est au centre du mystère.

Les États-Unis des années 50, le racisme très direct envers les Noirs, la chasse aux sorcières, dont Hammett vient d’être la victime (il sort tout juste de prison, condamné pour ses idées politiques), les bars souvent minables et enfumés, et aussi la campagne avec des voisins soupçonneux et une police toujours sourcilleuse, les immeubles de New-York ornés des escaliers métalliques de secours où l’on peut se tuer, tout cela est le décor cinématographique de l’action. Car roman et cinéma ne font qu’un, et pas seulement les décors, ils sont intimement mêlés dans les dialogues qu’on entend en les lisant (bravo au passage pour le traducteur).

Les codes du roman noir sont repris par Juan Sasturain, ils ne sont pas détournés, ils sont subtilement adaptés, les personnages, solidement dessinés, les rebondissements de l’enquête, les flots d’alcool dans les veines de presque tout le monde, beaucoup d’événements inattendus, mais le narrateur joue discrètement avec ces codes pour faire en sorte que ce que nous connaissons, si on a lu le vrai Dashiell Hammett, soit ici nouveau. Nouvelle aussi, la constante mise en abyme, par exemple cette phrase prononcée par Hammett en personne : « C’est le genre de scène que j’écrivais, mais de là à la vivre… », écrit Juan Sasturain dont le protagoniste est un écrivain qui n’écrit plus mais qui vit un roman qu’il aurait pu écrire. Ou encore quelques apparitions de Marcel Duhamel patron à l’époque de la fameuse collection  Série Noire de Gallimard, l’éditeur du Dernier Hammett. Un miracle ou deux de plus !

Le dernier Hammett est de ces si beaux crépuscules, celui d’un genre, le roman noir dans sa période fondatrice et classique, celui d’un Hollywood qui n’est plus, celui d’un homme, Dashiell Hammett, qui glisse vers l’obscurité en jetant des derniers feux éclatants… sur fond noir.

Le dernier Hammett, traduit de l’espagnol (Argentine) par Sébastien Rutès, éd. Gallimard (Coll. La Noire), 761 p., 25 €.

Juan Sasturain en espagnol : El último Hammett, ed. Penguin Random House, Buenos Aires., comme les autres romans de Juan Sasturain.

Juan Sasturain en français : Manuel des perdants / Du sable dans les godasses / Le sens de l’eau, éd. Gallimard (Coll. Série Noire).

MOTS CLES : ARGENTINE / ETATS-UNIS / ROMAN NOIR / POLAR / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Daniel LINK

ARGENTINE

Daniel Link est né en 1959 à Córdoba. Il enseigne la littérature dans plusieurs universités argentines. Il a publié, outre des poèmes et des pièces de théâtre, une quarantaine d’essais autour el la littérature.

Autobiographie d’un lecteur argentin

2016 / 2022

Oui, Daniel Link, enseignant, poète, essayiste, bref intellectuel argentin, écrit bien son autobiographie. Mais c’est une autobiographie très originale, centrée sur la lecture, le livre, les textes, lus, étudiés  ou écrits. Il a passé son enfance dans un quartier un peu perdu de Córdoba avant de résider à Buenos Aires, un quartier où, paradoxalement si l’on pense à l’avenir du petit garçon, les rues n’ont pas de nom, mais des numéros !

Des digressions philosophiques, autour de Michel Foucault par exemple, coupent l’histoire de l’évolution du jeune Daniel Link en l’enrichissant de considérations plus universelles. Ainsi est analysé le rapport d’hostilité entre l’école et les medias de masse : peut-on à la fois lire Sabato et regarder les feuilletons télé, qui ne s’appelaient pas encore séries ? Daniel le faisait bien, et nous ?

Le cheminement d’un adolescent vers la lecture est curieusement un acte intime que chacun partage pourtant, ce n’est pas une ligne droite, mais une ligne qui devient réseau, qui peut se retourner sur elle-même, dont on ne comprend la logique que bien plus tard, si on la comprend un jour.

En grandissant, en découvrant de nouveaux auteurs (Borges, au centre), le garçon donne à l’adulte l’occasion de revenir sur ces textes fondateurs pour lui et de les analyser. Et l’analyse de Daniel Link est éblouissante. C’est l’époque où l’Université argentine s’ouvre aux grands thèmes venus d’Europe. Ces passages de l’Autobiographie d’un lecteur argentin, qui ne sont pas destinés au « grand public » satisferont amplement les lecteurs, enseignants et étudiants ouverts à cette évolution des études littéraires.

Vient ensuite un moment de la vie de l’auteur, encore étudiant, où la lecture devient dangereuse : la dictature militaire sévit, des proches « disparaissent » et être pris en possession d’un livre « subversif » peut coûter la liberté ou la vie.

Une question revient, préoccupation de beaucoup d’intellectuels latino-américains : se considèrent-ils colonisés par les courants venus d’Europe, puis d’Amérique du Nord, ou est-il possible pour eux, après s’en être libérés, d’avoir une autonomie de pensée, d’analyse ? La réponse (affirmative) se trouve dans l’ouvrage que nous avons sous les yeux.

C’est bien évident, Daniel Link se trouve au centre de ce livre, mais autour de lui, de ses idées sur la littérature, c’est tout l’univers culturel de Buenos Aires entre les années 70 et maintenant qu’il fait revivre pour nous, l’omniprésence de la dictature et de ses répressions, les luttes culturelles avec des rapports de force démesurés entre les différentes influences, les courants culturels qui faisaient tout pour exister et qui souvent y parvenaient tant bien que mal.

Un bilan général, sans fausse modestie, bilan d’une vie de lecteur, de penseur, d’intellectuel.

Autobiographie d’un lecteur argentin, traduit de l’espagnol (Argentine) par Charlotte Lemoine, éd. Gallimard (coll. Arcades), 296 p., 18,50 €.

Daniel Link en espagnol : La lectura : una vida…, ed. Ampersand, Buenos Aires / Madrid.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / ESSAI / HISTOIRE / SOCIETE / DICTATURE / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Luis SEPÚLVEDA

CHILI

Luis Sepúlveda est né à Ovalle, en 1949. C’est par le football qu’il en vient à écrire, d’abord des articles en rubrique Sports, puis des nouvelles et des romans. Politiquement engagé, il est emprisonné et torturé sous le régime de Pinochet. Libéré grâce à l’action d’Amnesty International, il s’installe en Europe, militant pour les droits de l’Homme et pour l’écologie. Il meurt du Covid en 2020.

Un doute et une certitude

2022

Trente années d’amitié sans faille, d’une amitié créatrice, les deux hommes ayant « travaillé » (est-ce le bon terme ?) ensemble et publié ensemble à plusieurs reprises. Aux deux hommes, j’ajouterai une femme qui a vécu cette si belle amitié en publiant leurs livres. Luis Sepúlvera, Daniel Mordzinski et Anne-Marie Métailié réunis dans cet ouvrage, poignant hommage à l’écrivain disparu victime du covid en 2020, que je vois, moi, comme un hommage à rendre aussi au trio.

La naissance de cette amitié entre les deux hommes a été professionnelle : des articles illustrés, calibrés (un certain nombre de signes, un certain nombre de photos, etc.), mais pour des hommes comme nos deux socios le cadre est trop étroit. Luis publie en 1992 Le vieux qui lisait des romans d’amour, Daniel se met à photographier une foule d’écrivains latinos et dans les deux cas le génie créatif se manifeste, dans la description de la vie en pleine forêt vierge ou dans une originalité, parfois une folie qui révèle la personnalité profonde des modèles photographiés, « le moment précis que seul Daniel est capable de voir à force de désir », écrit Luis.

Daniel Mordzinski a choisi textes et photos et a trouvé l’équilibre exact entre écrits et images, qui se répondent, entre les genres littéraires pratiqués par Luis : récits, pensées, la biographie d’un gringo, souvenirs, confessions plus intimes, l’éventail du talent de l’écrivain est là, on le reconnaît si on l’a déjà lu, si ce n’est pas le cas on découvre toute la richesse d’une œuvre majeure dans laquelle reviennent sous des formes variées les pouvoirs du rêve, l’amitié bien sûr, le bonheur que fait naître un bon repas ou une bonne bouteille, l’orgueil de la paternité, l’écologie sincère et tant d’autres images qui, toutes sont au fond un simple et multiple hymne à la vie.

Un doute et une certitude, textes rares et inédits, sélection et photos de Daniel Mordzinski, traduits de l’espagnol par François Gaudry, Bertille Hausberg, René Solis et Anne-Marie Métailié, éd Métailié, 192 p., 19,80 €.

MOTS CLES : CHILI / LITTERATURE / ARTS / AMITIE / POLITIQUE / SOCIETE / EDITIONS METAILIE.

Une autre chronique sur Luis Sepúlveda, sur AnnA :

ROMAN PERUVIEN, V.O.

Gustavo RODRÍGUEZ

PEROU

RODRIGUEZ, Gustavo

Né en 1968 à Lima, Gustavo Rodríguez partage son activité entre la création littéraire et la com. Il est directeur d’une agence de publicité autour de l’art et des sciences sociales. Il a publié recueils de nouvelles, romans et plusieurs anthologies d’articles.

Treinta kilómetros a la medianoche

2022

Le narrateur, un écrivain à succès, a tout pour lui, la reconnaissance professionnelle, une famille recomposée qui fonctionne parfaitement, une compagne, Karen, dont il est amoureux. Ce soir-là ils assistent à un mariage dans la banlieue de Lima. Tout se passe très bien, danse, buffet bien fourni, ivresse modérée, quand son téléphone sonne : une amie de sa fille Bárbara, paniquée, lui raconte sans aucun détail que Bárbara, qui était à une rave vient d’être retrouvée inconsciente. Le couple, narrateur et sa compagne, vont parcourir les trente kilomètres qui les séparent de l’hôpital où la jeune fille a été transportée.

C’est dans la voiture de l’écrivain, conduite par un chauffeur professionnel prénommé Hitler, on saura pourquoi à la fin, qu’ils se rapprochent de Bárbara sans pouvoir obtenir d’information sur son état, leur téléphone étant déchargé. Une longue demi-heure pendant laquelle nous, lecteurs, sommes littéralement dans les pensées de l’homme. Son inquiétude, son désir d’aller le plus vite possible malgré les aléas de la route, les souvenirs qui jaillissent à chaque carrefour, dans une ville qui l’a vu naître, pendant que Karen sommeille à l’arrière, dans une ébriété qui l’empêche de réagir.

Un dialogue s’entame entre le chauffeur et le patron, ils découvrent très vite beaucoup de points communs, une chanson à la mode, un lieu, malgré la différence sociale qui est à Lima un fondement des rapports humains. Ce dialogue est entrecoupé par de profondes réflexions sur lui-même et la vision qu’il a de lui-même et surtout une question : a-t-il été un bon père ? Il a trois filles, de toute évidence ses relations avec chacune d’elle sont très bonnes, la confiance est réciproque, mais dans un pays aussi machiste que le Pérou, a-t-il tout fait pour être à la hauteur ? Et avec les femmes de sa vie ? Et par rapport à lui-même, peut-il se regarder dans la glace sans sentir parfois un peu de honte d’être un homme puissant dans une région si inégalitaire ?

Remontant le temps en passant devant tel ou tel bâtiment, lui reviennent des souvenirs de son enfance, de son adolescence, de sa jeunesse, sans nostalgie il évoque comment Lima a changé depuis, une scène avec ses amis de la fac, une dispute, un moment d’amour, avec, en permanence une remise en question de ce qu’il a été, de ce qu’il est.

Plus le parcours avance, plus les pages se tournent, et plus autobiographique devient le roman : les débuts en littérature du personnage qui semble ressembler à l’auteur. Ce qui frappe, c’est la lucidité, l’honnêteté de l’homme (des deux hommes) : ce qui aurait pu tourner à l’autosatisfaction d’une réussite sociale, familiale, professionnelle est avant tout une analyse sans concession, celle d’un homme qui se pose les bonnes questions.

Et les « bonnes » questions qu’il se pose reviennent à un sujet,  la transmission, ce qu’il a reçu et ce qu’il a offert. Il a une réponse à la première, il n’ose pas en avancer une à la seconde, il espère avoir été à la hauteur, rien de plus.

On a dans Treinta kilómetros a la medianoche à peu près tout ce qui fait la richesse d’un bon roman : la psychologie des personnages principalement, et, autour d’elle, le portrait d’une société en mutation, celle de Lima, avec ses fondements et ses éclatements, une page d’histoire récente du Pérou, des anecdotes qui illustrent cette histoire nationale et, enveloppant tout cela, un suspense poignant : que va trouver le couple de la voiture en arrivant aux urgences de l’hôpital ?

Une fois encore Gustavo Rodríguez montre ses qualités de narrateur, auxquelles s’ajoutent celles de fin analyste de la psychologie humaine. Un roman passionnant, rempli d’émotions.

Treinta kilómetros a la medianoche, ed. Alfaguara, Lima, 297 p.

MOTS CLES : PEROU / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / FAMILLE / AMOUR / EDITIONS ALFAGUARA.

Mes autres articles sur des romans de Gustavo Rodríguez :

en français : Les matins de Lima (éd. de l’Observatoire) :

et en VO, la furia de Aquiles (ed. Alfaguara, Lima) :

ACTUALITE, CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Bruno MEYERFELD

BRÉSIL – FRANCE

Journaliste franco-brésilien, correspondant au Brésil pour Le Monde, Bruno Meyerfeld vit à São Paulo.

Cauchemar brésilien

2022

Jair Bolsonaro, petit fils d’immigrés italiens installés dans une petite ville, Eldorado (rien que ça !) à la fin du XIXème siècle., militaire de formation mais qui a quitté l’armée depuis fort longtemps, est élu à la tête du Brésil et prend ses fonctions le 1er janvier 2019. Le monde entier le connaît pour ses excès de langage et d’attitudes, le compare à Donald Trump bien qu’il dépasse considérablement les démesures du gringo, mais Bruno Meyerfeld, journaliste franco-brésilien qui vit là-bas a voulu décrypter la personnalité complexe de celui qui est encore le chef de l’État.

Chaque chapitre est rythmé par une description intime du palais présidentiel à Brasília, des appartements hantés les nuits par les déambulations silencieuses d’un homme insomniaque et paranoïaque qui erre et envoie des messages à ses ministres à 3 ou 4 heures du matin. C’est aussi un  homme qui ne connaît aucune forme de la notion d’ouverture : hors de son milieu et de sa famille, il reste étranger à tout, il n’a aucune notion de ce que sont la « bourgeoisie » locale, les grands propriétaires, les intellectuels,  les artistes, et même sa vision des militaires est très incomplète, lui qui a fini capitaine, alors le reste du monde… Il n’est sorti du Brésil que trois fois avant son élection, lui qui se trouve à la tête d’un État pivot, pas seulement en Amérique latine : le Brésil disposait de davantage de représentations dans le monde que la Grande Bretagne avant que le président Jair Bolsonaro en ferme un certain nombre.

Rien n’a échappé au journaliste franco-brésilien qu’est Bruno Meyerfeld, même pas les quelques bons côtés du personnage sulfureux et maladroit, ni ses gaffes invraisemblables (demander à Donald Trump cravaté de rose s’il n’avait rien trouvé pour homme dans sa garde-robe !) ni bien sûr son amateurisme qui devient criminel quand il nie la pandémie avec, pour conséquence, 650 000 morts du Covid sur le territoire. Ni l’influence de sa dernière épouse, pétrie d’une de ces religions douteuses venues des États-Unis. Ni sa propre influence (c’est un euphémisme) sur ses trois fils aînés dont il a fait ses acolytes (ses complices consentants) qui imposent sans douceur le pouvoir de leur père sur ce qui touche à la finance, à la communication et à la « diplomatie » à la sauce Bolsonaro : l’un d’eux était présent dans le cercle très réduit des proches de Trump le jour de l’assaut du Capitole de Washington. La communication, autrement dit la diffusion de fausses nouvelles à une échelle industrielle était l’élément principal du trio.

Aussi insaisissable que Donald Trump ou que Poutine, de quoi sera capable cet homme au lendemain de l’élection des 2 et 30 octobre ? Le livre se termine sur cette question, un livre indispensable si on veut connaître sous tous ses angles un Brésil actuel, divisé mais vivant d’espoir.

Cauchemar brésilien, éd. Grasset, 368 p., 23 €.

MOTS CLES : BRÉSIL / POLITIQUE / HISTOIRE / SOCIETE / CORRUPTION / VIOLENCE / EDITIONS GRASSET.

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Marcial GALA

CUBA

Marcial Gala est né à Cienfuegos en 1963. Poète, essayiste et romancier, il a obtenu de nombreux prix, en particulier pour La cathédrale des Noirs, puis pour Appelez-moi Cassandre. Il a publié des poèmes, cinq volumes de nouvelles et deux romans. Il vit à Buenos Aires.

Appelez-moi Cassandre

2019 / 2022

Dès les premières pages, on ne peut qu’être subjugués, éblouis. On est pris dans un tourbillon  dans lequel lieux et époques n’ont plus aucune réalité, aucune valeur matérielle. Rauli est un enfant, puis un adulte, jeune transgenre (à la fin des années 90, l’époque de l’action, on ne les appelait pas ainsi) élevé dans une petite ville cubaine que sa mère associe à sa sœur morte jusqu’à lui faire endosser des robes, puis soldat cubain en Angola, il n’est pas mort, mais sera tué, il le sait comme il connaît le sort de ses compagnons d’armes mais il n’en parle à personne. Comme Cassandre, dont il sait qu’il est non la réincarnation, mais qu’il est  Cassandre, il/elle garde pour lui/elle le secret de ce qui se produira.

Tout est limpide pourtant dans ce récit qui trouve ses racines dans un Homère dont les dieux ne seraient pas que ceux de l’Olympe mais que s’y ajouteraient les références chrétiennes et vaudoues, et aussi cette espèce de religion rajoutée par le castrisme : le marxisme-léninisme revisité par Fidel. Rauli/Cassandre a été élevé par un couple cabossé, la maîtresse du père, une Russe s’insinuant dans le foyer et éduquant le petit Rauli qui finit par accepter, malgré les écueils, sa particularité et a grandi mi-garçon, mi-fille pour la façade et fille dans un corps de garçon pour lui. À l’armée, les vexations ne manquent pas et, bien pire encore, il subit, « parce c’est comme ça ».

J’insiste, malgré le contexte (la mythologie, les religions qui  s’entremêlent, l’histoire contemporaine de Cuba), Marcial Gala a trouvé le ton juste pour conduire son lecteur sans lui imposer aucune pédanterie, aucune difficulté.

On a sous les yeux la vie « normale » dans une ville de province cubaine dans les années 70, la vie des soldats cubains près du front en Angola, avec un Raulito qui subit son destin : il n’est pas le « pédé », ce mot qu’il entend depuis ses plus jeunes années, la sexualité est hors de ses préoccupations et même de ses besoins, il est Cassandre et agit en plein XXème siècle comme elle aurait agi elle-même, elle sait son futur et celui des autres, sa famille ou les militaires qui  l’entourent, il/elle n’en dit rien, on sait pourquoi si on a lu Homère, mais il n’est pas nécessaire de l’avoir lu pour être ému par ce qu’exprime cet être mi-masculin, mi-féminin dont la force quasi divine est occultée par ses faiblesses purement humaines. Et ces faiblesses ne sont qu’illusion, car lui/elle voit l’invisible, l’insaisissable, l’infini : Hector et Ajax près de Napoléon au pied des pyramides, lui-même proche des orishás cubains. Rauli n’est que le dépositaire éphémère d’une éternité englobant le tout.

À Cuba, l’enfant chétif est la proie des violences idiotes de ses petits camarades qui se croient virils, mollement défendu par les institutrices et poussé à la féminité par sa mère. En Angola, il est la risée de beaucoup de soldats de son régiment, pas de tous, et la victime ambiguë de son capitaine, des jours, des semaines plus tôt, il voit se réaliser la mort violente de ces militaires qui sont ses compagnons. Il vit ce que lui a imposé le sort, peut-être les dieux.

J’ajouterai que cet immense roman est la démonstration évidente que l’idée de « réalisme magique » (j’avoue n’avoir jamais bien compris le sens de ces deux mots accolés en dehors d’une regrettable réduction, d’un rétrécissement de leurs sens cumulés) est absolument vaine : ce roman, comme beaucoup d’autres ainsi qualifiés, ne supporte pas d’entrer dans une case, quelle qu’elle soit : il est, ils sont, un jaillissement impressionnant d’images, d’idées, un torrent de sensations pour les personnages et pour les lecteurs. Un plaisir sensoriel et intellectuel qui ne s’épuise que parce qu’il a une fin, la page 277 ici.

Appelez-moi Cassandre est un drame très accessible aux lecteurs mais dont l’absolu dépasse les personnages.

Appelez-moi Cassandre, traduit de l’espagnol (Cuba) par François-, Michel Durazzo, éd. Zulma.

Marcial Gala en espagnol : Llámenme Casandra, ed. Arte gráfico, Buenos Aires / La catedral de los negros, ed. Corregidor, Buenos Aires.

Marcial Gala en français : La cathédrale des Noirs, ed. Belleville éditions.

MTS CLES : CUBA / HISTOIRE / GUERRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / MYTHOLOGIE / VIOLENCE / RELIGIONS / EDITIONS ZULMA.

On peut aussi lire ma chronique publiée sur AnnA le 25 octobre 2021 sur un autre roman de Marcial Gala La cathédrale des Noirs :

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Perla SUEZ

ARGENTINE

Née en 1948 à Córdoba, Perla Suez a terminé des études de Lettres et de Cinéma en France, puis au Canada. Ses vingt premiers romans sont destinés aux enfants avant qu’elle s’adresse à un plus vaste public. Depuis 2000, elle a publié une dizaine de romans. El país del diablo a obtenu le Prix Rómulo Gallegos.

Le pays du diable

2015 / 2022

Par quel miracle Perla Suez arrive-t-elle à faire que nous entrions de façon aussi intime dans ce monde d’affrontement, moment d’histoire pour tout un pays, l’Argentine, moment absurde pour nous, lecteurs extérieurs ?  Entre 1878 et 1885, l’État argentin donna à ses troupes l’ordre d’envahir de vastes territoires indiens (mapuches, parmi d’autres) pour, officiellement, (re)prendre les terres conquises jadis par les Espagnols. C’est le cadre historique qu’utilise Perla Suez, mais ce n’est qu’un cadre, ce qu’elle veut montrer, ce sont aussi des destins humains. D’un côté, des Indiens isolés qui existent par leur culture, en face une troupe de jeunes gens, qui se retrouvent là obligés ou par hasard, et parmi eux un Indien. Ce pourrait être l’image glorieuse, en cinémascope, version Hollywood, c’est la misère humaine. La force, énorme, du récit, c’est le contact direct que l’auteure impose. C’est vrai pour les deux « camps ». Mais, quand on est à côté des Indiens, c’est pour suivre une cérémonie séculaire dont on devine les racines. Le rite a beau être simple, le dépouillement n’empêche pas la grandeur. Peu avant un massacre général, Lum, une adolescente, devient machi, une chamane, désormais elle aura un pouvoir.

Du côté de la troupe, c’est le contact avec la boue, les insectes, la faim. « Aller à la guerre, c’est pire que d’élever des cochons », dit un lieutenant fatigué, et sa fatigue, son découragement se ressentent à chaque page.

Pendant qu’aux États-Unis la conquête de l’Ouest était l’application de la loi de la jungle, le plus fort étant évidemment le Blanc (on a voulu oublier qu’il y avait une certaine proportion de cowboys noirs, esclaves affranchis), en Argentine, c’est l’armée qui faisait la conquête de terres vierges à offrir aux futurs exploitants venus d’Europe. Cette campagne la « Conquête du Désert », dura presque huit ans. Les victimes, aux États-Unis comme en Argentine, furent les mêmes, les Indiens. Ici, c’est Lum.

Cette «  conquête », Perla Suez en montre l’absurdité tragique. Les militaires, qu’on voit rarement actifs, jouent aux cartes, font griller des viandes juteuses, ils ont fini par oublier la cause de leur présence. La nature est cruelle, ils le sont quand ils ont à avancer pour retrouver leur camp de base. Lum, seule face à ces deux réalités, l’armée argentine et la nature, observe, elle souffre, sans bien comprendre pourquoi, de voir un oiseau tué par une arme militaire. Nous devinons, par contre qu’étant indienne, ayant été initiée, elle a le contact naturel avec ce qui l’entoure, elle partage d’ailleurs ce contact avec l’Indien soldat, celui qui est entre les deux mondes.

La volonté de Perla Suez de refuser tout « effet de style », de contenir ses phrases et ses mots, rend la violence qui est partout encore plus choquante : elle nous montre simplement une fille et des hommes tout à fait ordinaires, un paysage qui n’a rien de grandiose et pourtant, grâce à ce parti-pris de la narratrice, elle transfigure ces « petits » personnages, ces « petits » événements en un drame qui s’élève au niveau de l’épopée modeste et universelle à la fois. Elle crée un réalisme si réel qu’il en devient fantastique à plusieurs reprises.

Je parlais de miracle pour commencer, c’en est un, pas religieux, littéraire.

Le pays du diable, traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Aubergy, éd. L’Atinoir, 155 p., 14 €

El país del diablo, ed. Edhasa, Buenos Aires, 2015, 192 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / HISTOIRE / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS L’ATINOIR.

Cette chronique a été publiée sur Anna le 26 novembre 2020 dans la section VO.

Par ailleurs on peut lire mon commentaire d’un autre roman de Perla Suez, Furia de invierno, publié, toujours dans la section VO, le 16 décembre 2020 :

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES, ROMAN FRANCAIS

Catherine BARDON

FRANCE / REPUBLIQUE DOMINICAINE

BARDON, Catherine

Auteure de guides touristique, Catherine Bardon vit depuis plusieurs années entre la France et la République dominicaine. Sa saga en quatre tomes Les déracinés autour d’une famille juive en République dominicaine a connu un grand succès public.

La fille de l’Ogre

2022

Flor de Oro naît en 1915 en République dominicaine, fille d’Aminta et de Rafael, télégraphiste et bon danseur qui entre dans l’armée et monte très vite les échelons. En bon macho, Rafael aurait voulu avoir un garçon, il se contente de Flor de Oro et joue au minimum son rôle de père, très occupé par ses maîtresses et préoccupé par son ascension sociale, qui se confirme. Sa fille ne pourra être une simple métisse peu ou mal éduquée. À huit ans elle est envoyée en France où elle vit dans un pensionnat pour jeunes filles jusqu’à 1932.

À son retour à Saint-Domingue, Rafael (Trujillo) est désormais président de la République et elle doit et devra jouer son rôle, celui de la fille du dictateur. Séparée de sa mère (Rafael a divorcé et épousé une femme plus jeune), ne voyant que très rarement son père, elle est plongée dans une solitude dorée, dans un ennui de chaque jour, d’autant plus qu’à la première occasion, une garden-party officielle, elle a commis une faute énorme, elle a discrètement flirté avec un beau lieutenant nommé Porfirio.

Dans un pays où déjà on ne compte plus les disparitions inexpliquées, la situation du jeune homme devient problématique. Mais le caractère de Flor est forgé dans le même métal que celui de son père, même si elle n’excelle pas dans le rôle de fille du Généralissime ni dans celui d’épouse : le mariage a été célébré en grande pompe dans la demeure de Rafael. La mariée a 17 ans, le marié 23. Pendant ce temps la République dominicaine devient en quelques années la propriété privée du papa de Flor.

Malgré sa position, qu’on pourrait penser privilégiée, Flor vit quelques hauts et  bien des bas, c’est ce que conte avec beaucoup de vivacité Catherine Bardon dont on sent bien qu’elle a aimé prendre en main la destinée de cette femme pour en faire un grand roman historique et sentimental sur une malheureuse ballotée entre l’Histoire de son pays. Elle donne une épaisseur à  ce personnage qui pourrait n’être qu’une marionnette le plus souvent manipulée par un père ou des maris et qui pourtant existe bien comme le personnage principal du roman.

Mais tout est ambigu dans les rapports entre épouse et époux, entre fille et père, entre fille et position officielle. Elle est victime de sa situation mais l’accepte et sait aussi en profiter, elle aime ce (premier) mari volage, souffre de l’espionnage incessant de sa vie personnelle voulu par son père mais elle l’admire, ferme les yeux sur un pouvoir de plus en plus aveugle lui aussi.

À mesure que Flor avance en âge le pouvoir de son père se radicalise : il veut être le seul, absolument le seul à régner sur son pays, multipliant les massacres d’opposant, d’étrangers, faisant main basse sur les propriétés et les richesses des gêneurs. Et il suffit d’un mot ou d’un geste pour devenir gêneur. Il veut aussi faire en sorte que toute personne qui l’approche se sente minuscule, inexistante, inutile, sa fille la première.

Catherine Bardon fait avancer avec brio ce récit plein de rebondissements, d’aventures sentimentales dans un décor de paillettes et aussi de violences qui restent dans la coulisse mais qu’on sent très proches. Elle met au centre de cette vie en dents de scie la relation chaotique entre le dictateur et sa fille sans cacher une réelle sympathie pour elle qui peut, parfois, sembler un peu excessive : malheureuse, Flor de Oro l’a été sans aucun doute, mais elle a abondamment profité des avantages que son père le dictateur sanguinaire lui a offerts sans qu’elle se pose de questions sur la nature du régime ou l’origine de l’argent qui coulait généreusement. Il n’en reste pas moins que la destinée de cette femme fragile est unique et qu’elle méritait bien qu’on la raconte, et qu’elle est racontée à la perfection.

Vie privée et histoire politique d’un pays alternent et se complètent mutuellement, ce qui rend passionnante l’histoire de cette femme qui n’a jamais su être à sa place.

La fille de l’Ogre, éd. Les Escales, 407 p., 21 €.

MOTS CLES : REPUBLIQUE DOMINICAINE / CARAÏBES / HISTOIRE / DICTATURE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EDITIONS LES ESCALES.

On peut compléter cette lecture par le roman de Mario Vargas Llosa sur les dernières semaines de Rafael Trujillo, La fête du Bouc (éd. Gallimard).

Un autre roman latino-américain autobiographique récent La distance qui nous sépare du Colombien Renato Cisneros évoque de façon magistrale les rapports entre un fils et son père, proche conseiller des pires dictateurs latino-américains du 20ème siècle. On peut lire mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Une rétrospective

2020 / 2022

Dans la famille Cabrera, il y a l’aïeul, Domingo, né aux Canaries, époux de Julia, fille de militaires monarchistes, elle-même sœur d’Enrique, pilote militaire lui aussi, lui aussi monarchiste et par conséquent opposé au général Franco, le putschiste, l’usurpateur. Il y a le père, Fausto, engagé très à gauche avec sa femme Luz Elena. Ils ont un fils, Sergio, et une fille, Marianella, une famille plongée tout entière dans la poésie, le théâtre, le cinéma et la télévision. Sergio est le réalisateur célèbre de La estrategia del caracol / La stratégie de l’escargot (1993) ou de Perder es  cuestión de método / Perdre est une question de méthode (2004, adapté d’un roman de Santiago Gamboa), entre autres.

Les parents et l’oncle fuient l’Espagne écrasée par Franco. Le Venezuela, la Colombie, le Chili puis à nouveau la Colombie, Medellín (où naît Sergio) et Bogotá sont successivement leurs ports d’attache temporaire, avec une longue parenthèse dans la Chine de Mao.

Après les années de déplacements, d’instabilité comparables à l’errance du Juif errant, mais sans victimisation (dans la famille Cabrera on a toujours l’espoir rivé aux corps), l’étape colombienne permet d’établir une base solide : les parents, Fausto et Luz Elena, sont des acteurs reconnus et Fausto est un des créateurs de la Télévision nationale.

Sa nomination en Chine et le séjour de toute la famille à Pékin est l’étape essentielle, celle qui partage les vies en deux époques séparées. La Chine telle que la voit Sergio, telle qu’il la vit, étudiant d’une quinzaine d’années, se révèle d’abord semblable à l’image qu’on a d’elle en Occident, un monde clos, soupçonneux à l’extrême, que les parents, partisans inconditionnels, acceptent mieux que Sergio et sa sœur. L’étape est d’autant plus douloureuse quand les parents retournent en Colombie en laissant les deux adolescents dans leurs lycées pour qu’ils y achèvent leur éducation.

Au retour en Colombie, naturellement peut-on dire, Sergio, comme Marianella, comme Luz Elena, comme Fausto, entre dans la guérilla. Il y participera plusieurs années, séparé de ses proches qui en sont aussi des membres actifs.

Le roman est un long retour sur le passé commun à la famille Cabrera. Il commence en 2016, Sergio est l’invité vedette d’une cinémathèque espagnole où il est rejoint par son propre fils, Raúl. La veille du début de l’événement, on lui apprend la mort à Bogotá de Fausto. Il n’aura pas la possibilité, ni la volonté, de traverser l’Atlantique en urgence pour assister à la crémation. Ce sera l’occasion pour lui de se rapprocher de Raúl, qui vit en Espagne, et de revenir sur ce passé familial. La vie de Sergio a été fracturée entre vie privée et vie publique, entre vie privée et politique (il a aussi été député en Colombie), sa vie privée étant elle-même fracturée. Et malgré tout, vu par Juan Gabriel Vásquez, ami proche de Sergio qui lui a raconté en détail ce qui fait le roman, Sergio Cabrera reste un être humain conscient (de là probablement vient sa douleur) : comment raccommoder ces morceaux d’existence ? Plongés dans une situation historique (la guérilla des FARC), Sergio, sa sœur, les camarades sont bien des personnes, ce qu’ils ressentent, qu’ils ne veulent pas toujours s’avouer, est la base de tout le récit, malgré l’embrigadement, les règles militaires, qui peuvent d’ailleurs être contournées par les supérieurs eux-mêmes.

C’est un cliché de dire que la réalité dépasse la fiction. Ici, grâce à la maîtrise de Juan Gabriel Vásquez, la réalité est roman, avec ses émotions, ses rebondissements, ses moments de suspense. Vous l’avez peut-être remarqué, sur AnnA on déteste mettre les œuvres dans des cadres. On pourrait s’amuser, avec Volver la vista atrás à tenter de le faire : non-fiction, biographie, roman ? Et, si roman, roman historique, psychologique, politique, social, saga familiale ? Eh bien, il est tout cela, et j’en oublie sûrement. Pourrez-vous trouver une raison de ne pas le lire ?

Une rétrospective, traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 464 p., 23 €.

Juan Gabriel Vásquez en espagnol : Volver la vista atrás , ed. Alfaguara, comme les autres titres de l’auteur.

Juan Gabriel Vásquez est publié en France aux éditions du Seuil.

MOTS CLES : COLOMBIE / CHINE / HISTOIRE / POLITIQUE / FAMILLE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DU SEUIL.

* Chronique publiée sur AnnA le 6 juin 2022 dans la rubrique VO.

On peut aussi lire mon commentaire sur les nouvelles de Chansons pour l’incendie :