CHRONIQUES

Alain ROUQUIÉ

FRANCE

 

ROUQUIE, Alain

Né en 1939 à Millau, après des études d’espagnol, puis à Sciences-Po, il se penche sur la complexité de la vie politique en Amérique latine. Successivement ambassadeur de France dans plusieurs pays, il est actuellement le Directeur de la Maison de l’Amérique latine.

 L’appel des Amériques

2020

Né en 1939 dans une petite ville, au cœur du Massif Central, Alain Rouquié, ancien ambassadeur de France dans plusieurs pays latino-américains, actuel directeur de la Maison de l’Amérique latine à Paris, a découvert un peu par hasard, dans sa jeunesse, la variété et la richesse des terres, des pays, des habitants de ce territoire qui va du Nord du Mexique à la Terre de Feu, avec la complexité de ces sociétés et des politiques de cet immense espace.

Ce qu’il raconte dans une première partie, avec une simplicité qui crée l’empathie, c’est la construction d’une passion (mais une passion qui sera durable) et, plus encore, la construction d’une personne. S’il ne parle à aucun moment de ses qualités d’individu, elles apparaissent, très indirectement, dans le parcours du jeune homme, agrégé, professeur assistant, puis chercheur dans des institutions de plus en plus prestigieuses.

Le premier voyage, en 1964 (Argentine, Venezuela, Mexique) est une lumineuse entrée en matière. Grâce à quelques recommandations, Alain Rouquié est simultanément le jeune découvreur d’un univers qu’il a entrevu par l’intermédiaire des livres et l’interlocuteur de plusieurs sommités (Victoria Ocampo, Ernesto Sabato) avec, en prime, quelques pétainistes exilés là-bas et un tant soit peu nostalgiques.

Les doutes, les réflexions de cet étranger, d’une admirable honnêteté, sont le fond de ces mémoires : le capitalisme effréné qui deviendra le libéralisme à la Thatcher-Reagan-Pinochet, le rôle important des armées, le rééquilibrage impossible entre les classes dirigeantes et la masse des très pauvres, les effets de la révolution castriste à l’échelle du continent, sont au centre des questions que se pose l’auteur dans la deuxième partie, un auteur qui, joli cadeau pour les lecteurs de romans que nous sommes, ne manque pas de redire l’importance de la littérature pour comprendre la politique et l’histoire.

La complexité (par rapport à notre conception somme toute cartésienne de citoyen européen) de la politique et de l’histoire (argentine, en particulier) est décryptée grâce à des mots à la portée de chacun de nous : le XXème siècle défile, l’implication permanente de l’armée dans les affaires publiques est clairement expliquée, on arrive à comprendre des éléments qui étaient restés jusque là d’une totale obscurité, sur l’économie en particulier, les spectaculaires hauts et bas au Mexique et en Argentine par exemple.

Au-delà de la région géographique étudiée, Alain Rouquié pose des problèmes majeurs, la comparaison de systèmes de gouvernement, le principe de démocratie qui est à l’origine des États américains, si souvent malmené, est toujours au cœur du questionnement de notre guide. L’analyse politique des conditions de la démocratie est particulièrement nuancée et, encore une fois, d’une honnêteté absolue : Alain Rouquié clarifie sans simplifier.

Ce livre s’adresse aussi bien au débutant curieux de découvrir les réalités matérielles, mais surtout l’esprit du continent qu’à un lecteur ayant déjà des connaissances sur le sujet mais désirant les clarifier et les approfondir. En prime, il fera une connaissance qui a conquis notre respect, Alain Rouquié qui, cadeau supplémentaire, garde une bonne dose d’optimisme raisonnable, réconfortant.

L’appel des Amériques, éd. Le Seuil, 279 p., 22 €.

MOTS CLES : SOCIETE / POLITIQUE / HISTOIRE / EDITIONS LE SEUIL

 

ROUQUIE, Alain L'appel des Amériques

CHRONIQUES

Horacio CASTELLANOS MOYA

SALVADOR

CASTELLANOS MOYA, Horacio

Né en 1957 à Tegucigalpa, Horacio Castellanos Moya est un journaliste et romancier salvadorien. Après des études internationales, il s’installe dans son pays mais il est contraint de s’exiler suite à la publication de son roman El asco; Thomas Bernhrad en San Salvador qui lui vaut des menaces de mort. Il a vécu successivement dans plusieurs régions du monde. Il réside aux États-Unis où il enseigne

 

 

La mémoire tyrannique

2008 / 2020

La bourgeoisie, celle du pouvoir et des richesses, est au centre des romans d’Horacio Castellanos Moya. Il nous a souvent éblouis quand il présentait cette Amérique centrale dont il est originaire, il nous a souvent fait sourire jaune en ironisant sur la stupidité de dirigeants cruels et aveugles. Dans La mémoire tyrannique (roman publié en espagnol il y a une douzaine d’années), il revient une génération avant l’époque de ses autres livres, dans ce qu’on peut considérer comme l’origine des malheurs futurs.

Haydée est l’épouse de Pericles, fille d’un grand propriétaire, mère de Clemente, un jeune homme qui joue les révolutionnaires, une position assez compliquée au moment où Pericles a été emprisonné pour avoir publié des articles peu agréables pour le régime qu’il avait pourtant soutenu, situation absurde puisque les ennemis les plus acharnés se trouvent dans un même camp, mais situation courante en Amérique centrale. Si le pays qui sert de cadre n’est jamais cité, Horacio Castellanos Moya avoue clairement qu’il s’est directement inspiré des événements qui ont agité le Salvador en 1944.

C’est vrai que le général, le dictateur, donne des signes de ramollissement cérébral, mais il garde le pouvoir, soutenu par une fraction de sa classe. Habituée à être du bon côté, Haydée découvre sans y croire ce que c’est de vivre dans une dictature, d’être soumis aux caprices d’un homme et de s’enfoncer de plus en plus dans un état de victime quand on a été toute sa vie parmi les maîtres. Malgré la tension, la naïveté de cette femme est, pour le lecteur, assez réjouissante. Les malheurs qui l’assaillent sont-ils vraiment une injustice pour nous ? Dans son entourage, chaque individu est contre les autres, la seule exception étant le père de Pericles, militaire lui aussi, qui demeure partisan radical du dictateur et, par conséquent, opposé pour des raisons diverses à tous les autres membres de sa famille.

Le tragique, réel, objectif, de l’épisode révolutionnaire raté décrit dans la première partie, de ses conséquences (il ne fait pas bon être en disgrâce face à un tyran à moitié fou) devient sous la plume d’Horacio Castellanos Moya une farce même pas lugubre. La mère d’un condamné à mort en fuite commente les événements tragiques qui la touchent de très près en dégustant des petits gâteaux avec ses amies tout en s’amusant des ronflements de son chien, ainsi va la vie là-bas.

Des bourgeoises qui font la révolution, des héros trouillards, un dictateur sanguinaire épris d’ésotérisme, ces personnages et bien d’autres vivent leurs contradictions sans être entravés ni même gênés en quoi que ce soit. Quant aux contradictions du roman, elles rendent comique une situation profondément dramatique, c’est une marque de fabrique de Castellanos Moya. Nul autre que lui ne sait aussi bien faire rire de ces fantoches criminels que sont les hommes  politiques de son pays. Il possède le doigté pour ne pas amoindrir les responsabilités, pour les ridiculiser (et ils le méritent amplement) sans affaiblir la terrible réalité, celle des conseils de guerre permanents et les exécutions presque quotidiennes.

N’oublions pas que, globalement, les événements historiques se sont bien passés tel qu’Horacio Castellanos Moya les reprend en n’ajoutant que sa touche personnelle, ce qui est un plus incomparable et qui donne tout le sel à ces faits dramatiques en les rendant presque légers et en faisant passer un souffle de féminisme bien venu dans un pays et à une époque de machisme indiscuté.

Un court épilogue qui fait penser au Temps retrouvé donne un relief supplémentaire à la première partie, montrant toute la complexité de la politique des pays latino-américains, notamment en Amérique centrale. Il est difficile de dire si La mémoire tyrannique est le meilleur roman d’Horacio Castellanos Moya, ils sont tous si bons !

La mémoire tyrannique de Horacio Castellanos Moya, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 320 p., 22 €.

Horacio Castellanos Moya en espagnol : Tirana memoria (2008) / El arma en el hombre / Donde no estén ustedes / Insensatez / Desmoronamiento : La sirvienta y el luchador : Baile con serpientes / El asco ; Thomas Bernhard en San Salvador, ed. Tusquets  / La diabla en el espejo, ed. Linteo, Ourense.

Horacio Castellanos Moya en français : La servante et le catcheur / Le rêve du retour : Effondrement / Le dégoût. Thomas Bernhard à San Salvador / Moronga / L’homme en arme, éd. Métailié.

MOTS CLES : ROMAN D’AMERIQUE CENTRALE / SOCIETE / HUMOUR / HISTOIRE/ POLITIQUE / DICTATURE EDITIONS METAILIE.

 

CASTELLANOS MOYA, Horacio La mémoire tyrannique

CHRONIQUES

Le goût d’Haïti

HAÏTI

2020

 

Le goût de… est une jolie collection des éditions Mercure de France qui présente des anthologies littéraires sur des sujets très variés, la politique, la passion amoureuse, sur des pays et des villes aussi. Dans un format réduit, ces volumes, petits mais riches, passent en revue les textes écrits autour du thème.

Georgia Makhlouf, traductrice, essayiste et romancière, s’est chargée de faire découvrir Haïti à travers des auteurs, des inconnus pour nous, pour certains, et d’autres qui nous sont familiers mais dont nous ignorions qu’ils aient pu écrire sur ce lointain pays.

Depuis les origines jusqu’à l’actualité, se dévoile ce pays, si souvent victime de la nature ou de l’histoire, qui n’a jamais perdu cette farouche volonté de vivre malgré tout.

On pourra ainsi lire des textes remontant à la fin du XVIIIème  siècle ou très actuels, des extraits de mémoires, de romans, des poèmes, tout un éventail qui, en se combinant, présente, en un peu plus de cent pages de format réduit, l’ensemble des  sensibilités haïtiennes.

Si l’on connaissait déjà le beau roman de Mario Vargas Llosa sur la dictature de Trujillo (La fête au Bouc), on découvre que Victor Hugo, Truman Capote et André Breton, parmi d’autres, ont écrit sur Haïti.

Chaque courte entrée se compose d’une présentation succincte mais complète de l’auteur et du contexte, du texte cité (une ou deux pages) et d’un commentaire très enrichissant sur les à-côtés du texte (période historique, rôle politique ou personnel de l’auteur, anecdote autour du texte).

Le goût d’Haïti se révèle absolument nécessaire pour découvrir ou redécouvrir l’immense richesse créative d’Haïti.

Le goût d’Haïti, anthologie présentée par Georgia Makhlouf, éd. Mercure de France, 126 p., 8,20 €.

MOTS CLES : HISTOIRE / LITTERATURE / SOCIETE / EDITIONS MERCURE DE FRANCE.

 

MAKHLOUF, Georgia Le goût d'Haïti

CHRONIQUES

Martín CAPARRÓS

ARGENTINE

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Né en 1957 à Buenos Aires, il est le fils d’un célèbre psychiatre argentin. À la suite du coup d’État de 1976, il s’exile à Paris où il termine ses études d’Histoire. Après quelques années passées à Madrid, il retourne à Buenos Aires. Journaliste (Prix international Roi d’Espagne en 1994), il est également romancier (Prix Herralde en 2014).

Tout pour la patrie 

2018 / 2020

Martín Caparrós, on le sait, adore varier, sa création le prouve : après La faim, un prestigieux essai-reportage réalisé dans le monde entier et À qui de droit, un roman émouvant sur la résilience, voici un roman policier et historique qui se passe en Argentine en 1933, époque de crise économique (celle de 1929) et de richesses intellectuelles.

Le football est déjà un art, ou du moins une religion, le tango s’affirme, le roman et la poésie ont leurs vedettes, Ricardo Güiraldes, Victoria Ocampo, Jorge Luis Borges. Et la viande de bœuf est incomparable. Bernabé Ferreyra, star d’une des meilleures équipes de Buenos Aires, s’est brusquement retiré dans un endroit discret où il est né : serait-ce à cause de certains détails embarrassants (il semble qu’il ne dédaignerait pas de consommer des substances illicites, tout le milieu est au courant mais personne n’en parle). Quand une jeune fille, Mercedes Olivieta, fille d’une des familles connues et probable petite amie de Bernabé est retrouvée morte dans son lit, il ne reste plus qu’à notre narrateur, Andrés Rivarola, jeune homme oisif et universellement considéré comme incapable, de tenter de découvrir le fin mot de l’histoire, assisté par Raquel, une jolie Juive d’origine russe qui a de solides connaissances sur la société portègne.

Une fois la chose engagée, tout roule. Andrés, qui ne brille pas par son habileté, visite le café de la rue Florida fréquenté par les écrivains bien élevés, manque de peu Roberto Arlt, le journaliste mal élevé et génial, peut entrer dans un couvent de nonnes cloîtrées… De multiples occasions de découvrir Buenos Aires dans les années 30, bouillonnante, multiple.

La  victime, jeune héritière d’un papa ruiné proche des fascistes qui deviennent à la mode en ces temps du règne de Mussolini et de l’élection de Hitler s’est-elle vraiment suicidée ? Dans le cas contraire, qui a pu l’égorger ? Autour d’elle Andrés découvre beaucoup de zones troubles, de magouilles politico-financières touchant le football. Les gens véreux ne manquent pas et les menaces de plus en plus inquiétantes entourent notre pauvre enquêteur qui commence à se demander ce qu’il fait là, d’autant plus qu’il pourrait bien entraîner dans sa chute la belle Raquel.

Les années 30 en Argentine ressemblent considérablement à notre époque, crise économique, libération de la femme, encore timide, ragots rapportés par une certaine presse, progrès d’une extrême droite qui ne croit plus utile de rester discrète, haine de ses partisans envers les journalistes, valeurs morales qui se gomment peu à peu.

Comme toujours, Martín Caparrós domine à la perfection son récit : la hauteur de vues donne à l’intrigue policière une force qui loin de l’alourdir, l’enrichit, l’humour discret est partout, insistant sur la dérision de tout ce qui est humain. Une lecture de choix !

Tout pour la patrie de Martín Caparrós, traduit de l’espagnol (Argentine) par Aline Valesco, éd. Buchet-Chastel, 288 p., 21 €.

Martín Caparrós en espagnol : Todo por la patria / El enigma Valfierno, ed. Planeta / Los living / A quien corresponda / El hambre,ed. Anagrama.

Martín Caparrós en français : Valfierno / Living / La faim / À qui de droit, éd. Buchet-Chastel.

 

Souvenir (Saint-Étienne, octobre 2016) : 

2016-11-03 Martín Caparrós

CHRONIQUES

Rubén GALLO

MEXIQUE / ÉTATS-UNIS

Né au Mexique, Rubén Gallo enseigne la littérature latino-américaine à l’Université de Princeton. il a publié en français plusieurs ouvrages sur les rapports entre l’Amérique latine et l’Europe.

 

 

GALLO, Rubén (2)

 

Proust latino

2016 / 2019

Marcel Proust est très peu sorti de France : un ou deux voyages « culturels » pour voir des tableaux ou des cathédrales. Même Cabourg-Balbec lui semblait bien loin de Paris. Mais, toujours très sociable, il s’est fait de nombreuses relations avec des étrangers cultivés, fascinés par la Ville Lumière. Parmi eux, des Latino-Américains.

Cette étude documentée, précise, commence par un tableau de cette mode, pas des plus positives, du personnage « sud-américain », connu sous le nom de rastaquouère qu’on trouve chez Offenbach, Feydeau et même déjà chez Voltaire. Or les amis de Proust sont très éloignés de ces caricatures.

Le tout premier, on le sait, est Reynaldo Hahn, un homme très cultivé parlant quatre langues, compositeur un peu trop négligé de nos jours, dont les oeuvres pourtant sont d’une grande élégance. Reynaldo Hahn était né à Caracas, mais il n’avait que trois ans quand une révolution chassa sa famille du Venezuela. Son père était d’origine allemande, sa mère d’origine espagnole, alors quelle était la nationalité profonde de Reynaldo ? C’est ce qu’analyse très finement Rubén Gallo.

On connait bien la relation entre Marcel et Reynaldo, mais Proust avait d’autres rapports avec l’Amérique latine, infiniment moins connus. Par exemple, on sait qu’il était un grand maniaque dans les détails minutieux de son quotidien, il surveillait également de très près l’état de sa fortune, qui n’était pas négligeable, et il s’intéressait méticuleusement à ses actions boursières, les latino-américaines en particulier. On était au moment du développement colonial de la France et ces nouvelles entreprises minières, avec leur intitulé exotique, semblaient le faire rêver, un rêve qui se révélera fort malheureux : acheter des actions de la compagnie des tramways de Mexico courant 1910 alors que la révolution, qui va durer dix ans, commence en novembre, revendre celles qui lui restent et qui ont perdu presque toute leur valeur vers 1920, quand elle vont remonter, les violences s’étant calmées, tout cela s’avère « désastreux » (c’est lui qui l’écrit) pour son portefeuille.

Il arrive parfois à Rubén Gallo de s’égarer un peu (l’analyse de Ciboulette, qui n’a tout de même pas la profondeur célébrée dans une longue parenthèse), mais il nous apprend tellement de choses sur ces Latinos, pas toujours bien acceptés dans les salons parisiens qu’on lui pardonne volontiers ces légers dérapages.

Amant (Reynaldo Hahn), ami (l’Argentin Gabriel de Yturri), référence intellectuelle (José María de Heredia), jeune critique et admirateur (Ramon Fernandez, le père de Dominique) se succèdent. Tous ont un même double souci : la France m’aime-t-elle ? Que puis- je lui offrir ? Rubén Gallo a une vision panoramique, assez proche, au fond, de celle de Marcel Proust lui-même : à la fois l’ensemble d’une société à un moment précis où tout est en train de basculer, et le rôle de l’homme, de l’humain, au cœur de ce bouleversement. Conclusion : la mémoire est LE salut.

Proust latino de Rubén Gallo, traduit de l’anglais par Cécile Magné, éd. Buchet-Chastel, 304 p., 22 €.

Rubén Gallo en français : Chroniques littéraires d’une mégalopole baroque, éd. Autrement /  Freud au Mexique, éd. Campagne Première / L’atelier du roman: conversation à Princeton (conversation avec Mario Vargas Llosa, éd. Gallimard *

* cf. chronique sur AnnA

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / HISTOIRE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS BUCHET-CHASTEL

GALLO, Rubén Proust latino

CHRONIQUES

Jordi SOLER

MEXIQUE / ESPAGNE

SOLER, Jordi

 

Né en 1963 près de Veracruz, dans une famille de républicains espagnols réfugiés au Mexique au moment de la Guerre Civile, Jordi Soler est un romancier et un poète. Il vit à Barcelone.

Ce prince que je fus

2015 / 2019

De l’empire aztèque aux salons du général Franco, de Motzorongo (3900 habitants), près de Veracruz, à Toloríu (un peu moins de 200 habitants), dans la province de Lérida, ce roman nous mène sur des sentiers sinueux dans un passé plein de promesses. Dans l’église de ce même Toloríu se sont mariés le baron de Toloríu, qui faisait partie de la troupe de Hernán Cortés et une des filles de Moctezuma, Xipaguacin (rebaptisée María). Il n’en a pas fallu davantage à Jordi Soler pour imaginer une suite…

Une princesse aztèque nommée Xipaguacin ou María, selon le pays qu’elle habite et son époux, petit noble catalan possesseur d’un domaine trop réduit pour être connu, une Altesse Impériale qui s’est elle-même attribué le titre, sous les traits d’un quinquagénaire tirant sur le bellâtre et un narrateur, banquier retraité qui n’a rien de mieux à faire que de fouiller inlassablement dans de vieilles paperasses, ce sont les personnages de ce roman baroque bien que contemporain.

Je ne dévoilerai rien de l’intrigue, il faut la découvrir dans ses méandres, être agacé ou amusé par les hésitations de l’ex-banquier qui le plus souvent donne l’impression de se perdre dans les mensonges qu’il a lus mais qu’il reproduit et qui en est conscient.

L’intrigue, dont la seule chose que je dirai est qu’elle est superbement menée, nous conduit de la conquête du Mexique aux Montagnes pyrénéennes en passant par les salons austères du palais du Pardo d’où Franco gouverna l’Espagne durant presque 40 ans.

Le narrateur de toute évidence n’est pas un professionnel, il s’embrouille, voulant bien faire, il se contredit, fait avancer son histoire de façon chaotique. Sa bonne volonté est touchante, on oublie volontiers que sa volonté première est tout de même de s’approprier le trésor de Moctezuma !

Cela donne un récit plein d’humour (l’auteur, lui, est loin d’être un amateur !), plein de deuxième degré qui rend le lecteur complice : les trous dans la chronologie, les informations données pour originales mais sur lesquelles plane un réel doute, bref la piètre fiabilité de ce qu’il sait sont un véritable régal, on met les pieds, lui et nous, sur un sol sans cesse mouvant, mais comme c’est le seul matériau dont on dispose, on est bien obligés, lui et nous, d’avancer. La description minutieuse des symboles cachés dans le M majuscule qui est devenu le blason de l’Altesse Impériale et qu’on ne verra jamais (et pour cause !) est irrésistible.

Il y a quelques victimes collatérales de cet humour ambiant : Camilo José Cela, le général France et Madame, avec leurs ministres nains. Pas sûr qu’on ait envie de les plaindre !

Une farce peut prendre des allures de fable, c’est bien le cas ici. Folie des grandeurs (apparemment contagieuse), prestige qui ne vaut que pour soi-même, noblesse dont l’origine n’est due qu’à quelques pesos, bref, vanité des vanités, vanité des deux côtés de l’Atlantique… C’est drôle et tristement humain.

L’auteur partage avec son narrateur une dose non négligeable d’humour, on l’a dit, c’est le lecteur qui en profite, d’autant que le traducteur est lui-même entré dans le jeu, et on peut deviner le sourire sur les quatre visages réunis, narrateur, auteur, traducteur et lecteur. Que demander de plus ?

Ce prince que je fus de Jordi Soler, traduit de l’espagnol  (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre-allée, 303 p., 20 €.

Jordi Soler en espagnol : Ese príncipe que fui, ed. Alfaguara

Jordi Soler en français : Les exilés de la mémoire / La dernière heure du dernier jour : La fête de l’ours / Dis-leur qu’ils ne sont que cadavres / Restos humanos, éd. Belfond et 10/18.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / ROMAN ESPAGNOL / HUMOUR / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS LA CONTRE ALLEE.

SOLER, Jordi Ce prince que je fus

CHRONIQUES

Patrick DEVILLE

FRANCE

 

 

DEVILLE, Patrick

Né en 1957 près de Saint-Nazaire, après des études de littérature et de philosophie consacre son temps à voyager et à écrire. Une de ses sources d’inspiration principales est l’Amérique latine.

 

Amazonia

2019

Patrick Deville, on le sait, est un romancier reconnu et un grand voyageur. L’Orient, l’Afrique et l’Amérique latine font partie de ses destinations de référence. Il y a moins de deux ans, il a décidé de reprendre non la route mais le fleuve et, en compagnie de son fils Pierre, de remonter l’Amazone jusqu’au-delà de ses sources, puisque le parcours s’est achevé sur une île du Pacifique.

Cette remontée de l’Amazone ne se présente pas comme un banal récit de voyage, avec descriptions minutieuses, impressions et dialogues avec les gens rencontrés. Elle est un grand bric-à-brac, Patrick Deville ne dédaignant pas une certaine confusion, dans sa façon d’écrire comme dans les thèmes abordés. Si on veut bien franchir ce qui peut apparaître comme un obstacle pour un esprit rationnel, on découvrira nature et littérature, sentiments et sensations.

Il faut donc être armé d’une certaine culture historique et littéraire pour prendre place avec profit sur ce bateau, la Jangada et naviguer, non seulement sur le grand fleuve entre Santarém et Iquitos, mais aussi entre Montaigne et Milton Hatoum. Il faut aussi avoir d’emblée un rien de sympathie pour Patrick Deville, car il est bien le centre de ce « roman » (annoncé comme tel sur la couverture). Normal, il est l’auteur.

Tout comme les eaux de l’Amazone qui a besoin de dizaines de kilomètres avant d’accepter d’enfin se mêler à celles de ses principaux affluents, la prose de Patrick Deville coule tantôt paresseusement, tantôt en accélérant et mélange détails minimes et grands moments historiques, à l’image de tout voyage où l’on aura oublié le lendemain un fait qui nous avait marqués, croyions-nous, et où nous revient à la mémoire un événement tout à fait secondaire.

Le fil rouge du récit, ce sont les rapports père-fils, Patrick et Pierre remontent l’Amazone sans se quitter, et l’écrivain multiplie les parallèles, historiques et littéraires pour la plupart, avec sa propre situation, comme par exemple Theodor Roosvelt et son fils Karmit, ou Rudyard Kipling et son fils John. Mais l’impression qui demeure de ce long voyage est davantage une cohabitation amicale qu’une communion. Il y a bien quelques moments de complicité (l’échange de regards amusés à la fin de l’opéra entendu à Manaus, alors que le fils vient de tuer son père sur scène), mais dans l’ensemble les deux hommes  ne font que partager les conditions matérielles du voyage. D’ailleurs les deux protagonistes ne semblent pas en souffrir.

La pensée humaine, en liberté, n’épouse jamais la ligne droite, pas plus que l’Ucayali ou le Marañón avant qu’ils ne rejoignent l’Amazone, celle de Patrick Deville prend ces mêmes formes, fort heureusement, il ne faut pas attendre de ce livre un guide du routard ou un récit de voyage à la Théophile Gautier. La seule logique est la distance parcourue entre le départ et l’arrivée. À nous de nous laisser porter par les considérations historiques sur l’époque de la sanglante conquête, par l’épopée que fut le tournage d’un film, par le portrait d’un ami rencontré, par mille petits riens ou encore par ces détails inutiles ou obscurs (que peut bien être une « roue Ferris qui clignote jusqu’à minuit » ?? Allez, crachons le morceau : c’est une grande roue de foire !). Ce sont ces choses qui font tout ce qui demeure dans une mémoire.

En refermant Amazonia, on connaitra mieux les multiples expéditions sur un territoire qui a toujours, depuis sa « découverte », fasciné les Européens et motivé des hommes hors du commun, on saura qu’au début du XIXème déjà Humbolt avait tout compris de ce que serait l’évolution des sociétés des deux côtés de l’Atlantique, pour en arriver jusqu’à la triste situation dans laquelle nous sommes et nous serons.

Amazonia, éd. du Seuil, 304 p., 19 €.

 

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / VOYAGES / HISTOIRE / AVENTURES / POLITIQUE / EDITIONS LE SEUIL

DEVILLE, Patrick Amazonia