ACTUALITE

Paco Ignacio TAIBO II

MEXIQUE

Né en 1949 à Gijón, en Espagne, il émigre avec sa famille au Mexique en 1958. Enseignant, journaliste essayiste, militant politique et romancier, il est à l’origine du festival Semana Negra, à Gijón.

Irapuato, mon amour. Petite épopée d’une mémoire ouvrière au Mexique

1981 /1983 / 2021

Ce n’est pas l’auteur de polars bien connu et très apprécié en France qu’on retrouve dans ce recueil d’une petite vingtaine de chroniques, mais l’autre facette de Paco Ignacio Taibo II, l’homme engagé qu’il n’a cessé d’être.

Qu’on soit dans une conserverie qui farcit des poivrons, une entreprise textile ou une raffinerie de pétrole, les ouvriers et les employés souffrent mais résistent. Dans les années 1970 – 80, quand ces textes ont été publiés pour la première fois, il existe au Mexique des syndicats, des tendances politiques variées malgré un pouvoir politique verrouillé par un parti dominant, le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) qui a monopolisé le pouvoir de façon continue de 1928 à 2000 (avant de le reprendre en 2012).

Journaliste à l’époque, Paco Ignacio Taibo suit les étapes de plusieurs luttes syndicales et met en relief quelques personnalités, comme l’Araignée, qui entretiennent le mystère pour mieux faire passer des slogans destinés à améliorer les conditions de travail ou rendre les syndicats plus efficaces. Car les syndicats peuvent être gangrenés de l’intérieur par des jaunes, les charros, infiltrés par le patronat. Alors, la vraie lutte ouvrière prend des allures d’épopée (le sous-titre n’est pas menteur), une lutte fraternelle qui peut faire penser, avec une certaine nostalgie, à celle de la grande épopée des syndicats européens, quand le mot syndicat voulait encore dire quelque chose. L’épopée, même petite, atteint son apogée avec le récit du long conflit avec l’entreprise Pascual, conflit qui a été à l’origine de plusieurs morts violentes et qui s’achève sur les mots : « immense promesse ».

Ces textes sont aussi, sont surtout, un vibrant hommage à des hommes et des femmes, ceux qui ont su ne pas renoncer, ne pas se courber et qui, au prix souvent de sacrifices coûteux, ont aidé leurs proches, leurs collègues plus timorés, des femmes et des hommes très  modestes, peu conscients de leur propre valeur, que les mots de Paco Ignacio Taibo II grandissent en les montrant toujours humains : c’est bien cela l’épopée : une action qui dépasse, qui grandit les individus.

On peut lire ces chroniques soit dans une certaine nostalgie : elles ne sont pas dans l’air du temps, mais, au cœur d’une mondialisation qui déshumanise, pourra-t-on un jour à nouveau imaginer des actions individuelles ou par petits groupes qui puissent conduire vers un progrès (ce que pense une autorité telle que Edgar Morin), soit dans une vision positive : ces femmes et ces hommes seraient des modèles qu’on pourrait, qu’on devrait imiter : alors pourquoi attendre ?

Irapuato, mon amour. Petite épopée d’une mémoire ouvrière au Mexique, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jacques Aubergy, éd. L’Atinoir, 235 p., 14€.

MOTS CLES : MEXIQUE / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / EDITIONS L’ATINOIR.

CHRONIQUES

César AIRA

ARGENTINE

César Aira est né dans la province de Buenos Aires, à Coronel Pringles, en 1949. Il a publié plus de cent romans et pièces de théâtre et des essais (sur Copi, entre autres). Il est également traducteur. Il vit dans le quartier de Flores à Buenos Aires.

Le tilleul

2005 / 2021

Surprenante, cette comparaison entre un artisan électricien modérément doué, semble-t-il, vu les réclamations suite à des courts-circuits consécutifs à son passage, et un écrivain. C’est pourtant très logique pour César Aira : les deux, contraints de manipuler sans mode d’emploi à leur portée des objets auxquels « ils ne comprennent pas grand-chose », fils électriques, douilles et dominos pour l’un, mots, souvenirs et images pour l’autre, se retrouvent exactement dans la même situation. Tout César Aira se trouve dans ce rapprochement apparemment incongru dont la logique saute aux yeux.

Sur la place centrale de Coronel Pringles (appelé familièrement Pringles par notre narrateur, une statue (la toute première installée dans la petite ville qui s’en était bien passé jusque là), hommage à la Mère (la Vierge ?), représentant une femme allaitant. Le sein un peu dénudé a été une grande source (j’ai osé !) d’inspiration pour les garnements à peine pubères, dont le jeune César faisait partie. Plus tôt, César étant encore plus jeune, la petite ville était d’une banalité telle qu’il lui fallait bien un écrivain (et aussi un peintre, comme dans Esquisses musicales) pour la faire connaître au monde !

César grandit entre un père géant tirant sur le noir (la notion n’est pas très tranchée en Argentine, un métis d’Indien et de Blanc est normalement appelé Noir) et une mère presque naine avec des lunettes si épaisses qu’elles semblaient être deux boules de  verre pour l’enfant.

Mais surtout il grandit en plein péronisme, dans sa phase finale (César Aira est né en 1949 et Perón a été chassé du pouvoir en 1955, avant de le reprendre en 1972 pour peu de temps). La façon de gouverner du général dictateur est plutôt difficile à expliquer à un non-Argentin, ces mémoires  démontrent qu’elles le sont autant pour un Argentin contemporain. Aussi ne cherche-t-il pas à expliquer l’inexplicable mais à faire sentir comment on pouvait vivre avec ce gouvernant inspiré par Mussolini et réussissant des réformes très favorables aux plus pauvres.

Ce sont des scènes quotidiennes, teintées de fantaisie, de légèreté et parfois de ce pessimisme que ressent parfois un garçon de 5 ou 6 ans, qui lui tombe dessus sans même qu’il sache ce que c’est.

Il regarde surtout beaucoup autour de lui, son père et ses sautes non d’humeur mais de croyances aveugles, qui passe d’un catholicisme un peu excessif (la communion quotidienne, quand on est l’électricien, père de famille et même peut-être de familles, quand même, à un péronisme du même tabac, sa mère qui semble dépassée aux yeux de l’enfant, qui joue son rôle. Il se regarde aussi, avec le recul de l’adulte qui se rappelle son propre passé, ses jeux, ses découvertes de ce qui l’entoure.

Contrairement à beaucoup de romans de César Aira, celui-ci est plus « classique », on y retrouve bien cette liberté qu’il a toujours pratiquée (déjà, dans La robe rose, son premier livre traduit en français, c’était en 1988, et il n’a pas pris une ride), une liberté qui se traduit par une légèreté, des moments de pure poésie qui se glissent au milieu d’une description pleine de réalisme, une fantaisie omniprésente, des moments de cette respiration que j’évoque pour Esquisses musicales et qu’on retrouve bien sûr autour de ce tilleul monumental au centre de la place principale de Pringles.

Le tilleul, traduit de l’espagnol (Argentine) par Christilla Vasserot, 120 p., 15 €.

César Aira en espagnol : El tilo, ed. Beatriz Viterbo, Rosario.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / MEMOIRES / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

Très bonne idée, celle des éditions Christian Bourgois, de publier le même jour, deux romans écrits à plus de quinze ans d’écart et qui présentent une parenté certaine, Le tilleul, souvenirs d’un enfant qui peut bien être César Aira (mais avec lui, sait-on jamais ?) et Esquisses musicales, où l’on retourne dans la ville natale, Coronel Pringles, pour une réflexion un peu surréaliste sur la création. En France les deux récits paraissent le 20 mai.

CHRONIQUES

Andrés RESÉNDEZ

Né en 1970, après des études à Mexico, il collabore quelque temps avec le gouvernement mexicain avant de se consacrer à une carrière universitaire aux États-Unis. Il est enseignant à l’université de Davis, en Californie. La version originale de ce roman a obtenu le Bancroft Prize

L’autre esclavage

2016 / 2021

L’Histoire, comme toutes les sciences, est constamment soumise à des remises en question, on s’en rend compte particulièrement dans la pratique actuellement à propos de la médecine. Il est très sain de faire évoluer les connaissances qu’on croyait acquises, et c’est un des grands mérites de L’autre esclavage de le faire.

Ainsi, Andrés Reséndez revoit pour commencer son étude les causes avancées pour expliquer le génocide des Indiens dans les Caraïbes dès l’arrivée des Européens. Une analyse très fine montre comment la volonté des souverains espagnols dès les années qui ont suivi l’installation espagnole en Amérique la volonté de respecter, dans une certaine mesure (n’oublions pas le contexte socio-historique), était vouée à l’échec par l’impossibilité matérielle d’appliquer les lois censées défendre les populations indiennes : contrairement à ce qui a été la règle au Nord, une personne dépendant de la Couronne espagnole avait le statut − théorique – de « vassal libre » et était donc − théoriquement− défendue par un tribunal royal. Le problème, éternel et universel, c’est l’application de la loi, fût-elle la meilleure sur le papier. Si en Espagne même la plupart des procès intentés par des Indiens « importés » contre leurs maîtres sont perdus par les « propriétaires », en Amérique la force est du côté des Européens et l’esclavage devient un système. On apprend ainsi que dès 1528 des Noirs font partie des possessions des riches Espagnols.

Le conflit entre les rois successifs, jusqu’à Philippe II et ce qu’on appelle de nos jours les lobbies formés par les propriétaires tourna bien entendu à l’avantage de ces derniers. Enfin, réalité elle aussi hors du temps, les lois en principe officielles et univoques n’étaient pas appliquées de la même façon dans les différentes régions colonisées, sans parler de l’importance de la personnalité des hauts fonctionnaires chargés de faire respecter la volonté royale, la vision des suzerains.

Ce livre d’histoire, solidement documenté se lit avec la plus grande facilité, avec souvent des allures de roman, par exemple le récit du destin de ce nouveau chrétien d’origine modeste, devenu gouverneur d’une vaste région du Mexique après s’être enrichi comme trafiquant d’esclaves et qui meurt au fond  d’un cachot.

Les années passant, il s’établit une espèce de lutte permanente entre les rois successifs et les exécutants, à des milliers de kilomètres de la Cour, les uns restant sur une vision ouverte et généreuse, théorique, les autres expliquant de façon répétée que les ordres donnés par Madrid ne pouvaient être exécutés car ils entraîneraient la ruine des zones concernées et donc qu’ils continueraient à pratiquer un esclavage non officiel mais bien réel.

Le principe de l’esclavage n’était pas que le fait des derniers arrivants sur le continent : au Nord comme au Sud, de vastes réseaux, pas toujours aux mains des seuls Espagnols, loin de là, avaient établi des systèmes de déportations massives, à but lucratif, de Québec aux Antilles. Et puis, la nature humaine étant ce que nous savons, il n’a pas manqué d’Indiens mettant d’autres tribus indiennes en esclavage et traitant avec les Espagnols. Quand arrivent les premiers Anglo-saxons, ils entrent eux aussi dans la danse en dépit de quelques scrupules religieux… La nature humaine !

La victime d’un temps deviendra oppresseur un ou deux siècles après, comme les Apaches en plein XIXème siècle, au moment où la notion même d’esclavage change de nature : des deux côtés, on enlève des civils pour les faire travailler au grand jour sans compensation : servitude, péonage ou esclavage ? Le cynisme des colons anglo-américains installés en Californie montre clairement le passage de l’esclavage, officiellement aboli, en oppression, ce qui revient exactement au même, mais avec un vocabulaire plus acceptable, politiquement correct, dirait-on maintenant : on fait travailler les gens en les privant de liberté et en ne les rétribuant pas, ou peu.

Depuis les origines, l’Espagne catholique, jusqu’au XXème siècle, Andrés Reséndez souligne à juste titre l’hypocrisie des religions, avec en particulier l’exemple des mormons qui proclamaient bien fort leur horreur de l’asservissement mais ne se privaient pas d’utiliser abondamment la main d’œuvre indienne, pour qui la seule rétribution était l’éducation et donc la conversion des âmes en perdition.

L’autre esclavage a tout de la solide étude historique, graphiques, cartes, dessins et photos à l’appui, et se lit comme un roman d’aventures : on y retrouve Christophe Colomb, les Rois catholiques, des anonymes victimes ou persécuteurs, le chef indien Geronimo et Abraham Lincoln, et surtout on apprend énormément d’informations, certaines inconnues jusque là, beaucoup d’autres qui révisent totalement une vision largement diffusée : l’esclavage auquel on pense en premier, celui de La case de l’Oncle Tom n’est pas le seul qui a été florissant dans l’histoire.

L’autre esclavage, la véritable histoire de l’asservissement des Indiens aux Amériques, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bruno Boudard, 541 p., 25 €.

Andrés Reséndez en anglais : The Other Slavery : The Uncovered Story of Indian Enslavement in America, ed. Houghton Mifflin Harcourt, Boston.

MOTS CLES : MEXIQUE / ESPAGNE / ETATS-UNIS / HISTOIRE / SOCIETES / POLITIQUE / EDITIONS ALBIN MICHEL.

La lecture des premiers chapitres de L’autre esclavage renvoie au roman de Paula Anacaona 1492 Anacaona l’insurgée des Caraïbes. Vous pouvez lire mon commentaire sur AnnA.

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

Méjico.

2015 / 2018

L’histoire et la petite histoire se mêlent dans ce nouveau roman du Mexicain Antonio Ortuño, dont La file indienne avait attiré notre attention en 2016. Le Mexique de la fin du XXème siècle jusqu’à l’époque contemporaine, puis vers la fin de la deuxième Guerre mondiale, l’Espagne des années 20, au moment de la dictature de Primo de Rivera ou de la guerre civile constituent le fond de ce récit multiple.

La première scène nous plonge dans un enchevêtrement de passions, de jalousies et de petits trafics. On est à Guadalajara en 1997. Tout s’éclaircit très vite et très vite on comprend qu’on est loin des hauteurs de l’Olympe : les trafics minables autour du syndicat des cheminots sont vraiment pitoyables, comme les amours dérisoires et les jalousies qui en résultent mais qui pourtant se terminent en hécatombes.

L’ambiance qui règne parmi les Espagnols des années 20 n’est pas plus noble. Les luttes politiques s’accompagnent davantage d’insultes personnelles que de querelles idéologiques, même si elles sont bien présentes aussi. C’est à cette époque que se font et se défont des relations personnelles avec comme toile de fond les grands drames qui se préparent, la guerre civile et quarante ans d’une dictature féroce. Les inimitiés qui naissent là ne s’éteindront pas.

On change d’atmosphère en passant de Madrid bombardé à Guadalajara menacé par les violences. La vision par un Latino-américain d’une Espagne dominée par le fascisme est assez différente de celle d’un lecteur européen, plus habitué aux versions opposées, celle « officielle » du temps de Franco et celle plus « historique » proposée par les chercheurs extérieurs au franquisme.

On change d’ailleurs constamment d’atmosphère, les genres littéraires se mêlent, cela pourrait ressembler à une saga, l’histoire de trois générations d’une famille, cela pourrait être un roman historique, et c’est un parfait thriller, un roman sur la violence quotidienne. La superposition de ces diverses couches fait la richesse et crée une belle originalité, ce qui fait ressortir le fond de ce qu’a voulu montrer Antonio Ortuño : la complexité, faite d’un empilement de paradoxes, des relations ente le Mexique et l’Espagne, la mère qui a apporté la destruction, les sentiments d’infériorité imposés, subis pendant des siècles, qui remontent à Cortés. Éternelle question : de qui descendent les Mexicains ? À qui doivent-ils leur identité ? Cette identité revendiquée existe-t-elle ? Désir et aversion ne s’ajoutent pas l’un à l’autre, ils se confondent.

Méjico, qui se lit comme un bon roman noir, prouve qu’action et réflexion profonde ne sont pas ennemies, bien au contraire.

Méjico de Antonio Ortuño, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls, éd. Christian Bourgois, 256 p., 18 €.

Antonio Ortuño en français : La file indienne, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / ESPAGNE / HISTOIRE / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Andrés NEUMAN

ARGENTINE / ESPAGNE

Né en 1977 à Buenos Aires dans une famille de musiciens qui s’installe en 1994 à Grenade où il vit toujours. Auteur de poésie, de nouvelles, de romans, il a obtenu de nombreux prix littéraires. Il est aussi traducteur et chroniqueur.

Fracture

2018 / 2021

Le 6 août 1945, Enola Gay lâche froidement sa bombe sur Hiroshima, le 9, ce sera Nagasaki qui sera bombardé. Le 11 mars 2011, un tsunami consécutif à un séisme recouvre la centrale nucléaire de Fukushima. En 1945 Yoshie Watanabe, élève en primaire, est miraculeusement protégé par un mur et par ses vêtements blancs. Les cicatrices sur son dos ne s’effaceront pas. En 2011, M. Watanabe constate les dégâts dans son appartement de Tokyo. Mais, entre les deux dates ?

Fracture, en suivant les émotions de M. Watanabe qui, le soir du 11 mars ne peut échapper à ses souvenirs, revoit les étapes qui ont jalonné sa vie. Les études, puis son métier dans une entreprise qui fabrique des téléviseurs l’ont conduit successivement en France, aux États-Unis, en Argentine et en Espagne.

On sait depuis longtemps qu’Andrés Neuman est aussi doué pour le récit court et même très court (El equilibrista  ou les haïkus Gotas negras, non traduits en français) que pour le roman ample Le voyageur du siècle). C’est cette face que présentent ces 500 pages qui, sans la moindre prétention mais avec acuité et puissance, composent un tableau réaliste de 70 années de notre Terre. Rien de plus, rien de moins. M. Watanabe, dit une de ses relations, « faisait connaître son histoire avec un calme absolu », tout comme le narrateur, les narratrices, le romancier. Sans jamais renchérir, il va au plus profond. Ce qu’il décrit, ce qu’il raconte est saisissant quoique tout simple : c’est bien ainsi qu’on vit en France dans les années 60, à Londres, à New York, à Buenos Aires et à Madrid vers 1990, plus tard, à Tokyo en 2011. Et c’est ainsi qu’une Française, une Britannique, une Nord-Américaine, une Argentine et une Espagnole voient un Japonais et qu’elles voient leur propre pays.

Car, au-delà des étapes de la vie professionnelle de M. Watanabe, qui correspondent à des étapes de sa vie personnelle, Andrés Neuman projette une vision impressionnante de chacun des pays dans lesquels le Japonais s’installe pour son métier, pour sa progression à l’intérieur de sa société de télévision. Chacun des quatre pays est comme scanné, avec des comparaisons judicieuses entre eux : une véritable découverte sociopolitique, sur 60 ans. Le plus impressionnant est la lucidité : il ne s’agit pas de prendre parti (ce qui n’empêche pas de bien voir certaines absurdités de certain système économique qui s’est imposé depuis les années 70 du XXème siècle). Et malgré ce qui pourrait sembler un froid constat technique, on reste en permanence dans un roman humain, sensible. On voit par exemple notre héros japonais découvrir par lui-même qu’en apprenant une nouvelle langue à chaque changement de pays, il devient un autre individu.

Dans chacune des vies personnelles qu’il partage un temps se glissent des événements nationaux du pays, les étudiants français dont la colère et l’aspiration vitale commencent à se faire sentir un peu avant 1968, le racisme multiple aux États-Unis, éprouvé plutôt indirectement par un Japonais qui a lui-même vécu le bombardement, la dictature qui vient tout juste en Argentine d’être renversée, puis la dette abyssale de tout le pays, et en Espagne l’après-franquisme et la brève embellie malgré les attentats de l’ETA puis des islamistes.

M. Watanabe est un vrai héros de roman, un héros discret, toujours en scène, mais comme au second plan, dans une brume qui le laisse se deviner plus que se découvrir (la pudeur japonaise), par crainte de déranger, dirait-on. Il avance en âge seulement accompagné de ses banjos et d’un vieux tapis. On reste de la même façon toujours en marge du quotidien des personnages, lui  plongé dans le développement de son entreprise et de sa carrière, elles dans leurs activités, les amours successives (si c’est bien d’amour qu’il s’agit) étant un lien fort qui ne perd jamais une certaine distance.

Tout est raconté non comme un puzzle, mais comme une mosaïque, plusieurs morceaux aux différentes couleurs en dégradé qui finissent par être un imposant tableau vivant dans lequel n’affleure jamais la plus petite caricature. Aussi discret et omniprésent que M. Watanabe, le spectre des ravages du nucléaire se fait sentir en permanence. Il a rythmé l’existence de Yoshie Watanabe, il est difficile de ne pas penser que nous partageons tous cet obscur danger invisible et donc que, malgré les différences si évidentes, nous sommes tous au moins un peu Yoshie Watanabe, victime et héros. L’apparente simplicité des témoignages successifs n’affaiblit pas l’ampleur du panorama mondial qu’est ce Fracture, le roman devient fresque et Andrés Neuman prouve une fois encore, avec sa puissance de romancier, sa lucidité sans concession non dépourvue de sensibilité. Une œuvre qui marquera.

Fracture, traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco, éd. Buchet-Chastel, 528 p., 25 €.

Andrés Neuman en espagnol : Fractura / Bariloche / Una vez Argentina / La vida en las ventanas / Como viajar sin ver / Hablar solos / El viajero del siglo,ed. Alfaguara.

Andrés Neuman en français : Le voyageur du siècle, éd. Fayard et Libretto (édition de poche) / Parler seul / Bariloche, éd. Buchet-Chastel.

MOTS CLES : MONDE / ARGENTINE / FRANCE / ETATS-UNIS / ESPAGNE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE. EDITIONS BUCHET-CHASTEL

Voir mes chroniques sur Bariloche, Le voyageur du siècle et Parler seul, disponibles sur AnnA.

Souvenir :

Villefranche-sur-Saône, octobre 2018.

CHRONIQUES

Carlos MORA – Guylaine ROUJOL PEREZ

COLOMBIE FRANCE

Mortels barrages

2020/2021

2007, 2008, la Colombie est en pleine période de troubles et de violences (c’est un euphémisme). Les brigades paramilitaires se manifestent au grand jour, l’armée (officielle) intervient, les trafiquants de drogue ne sont pas loin. Le caporal Mora, plein d’idéal, travaille au service de renseignement de l’armée.

Dès la première page, on est glacés : l’organisation méticuleuse de réseaux auxquels participent officiels et délinquants, le crime soigneusement organisé par les hauteurs du pouvoir met un scénario de film hollywoodien hors jeu, on lui reprocherait son exagération. Guérilla et trafics de drogue d’un côté, militaires et paramilitaires de l’autre, mais tout finit par se confondre.

Le récit de Carlos Eduardo Mora, transmis par Guylaine Roujol Perez est très intéressant à plus d’un titre. Venant d’un jeune homme ayant grandi dans la misère, celle de la majorité des Colombiens, il est à mille lieues d’une vision théorique, académique ou idéologique. Ses réflexions sont en rapport direct avec le réel, sans masque : découvrir par exemple l’abandon des campagnes par les hommes politiques de la capitale (pas de protection, pas de médecins, des populations entières livrées à la guérilla ou aux paramilitaires) par un jeune homme ayant grandi dans des banlieues misérables mais urbaines lui fait découvrir encore pire que ce qu’il a vécu.

Que faire, comment agir quand on est officiellement chargé de surveiller et de donner des renseignements à ses supérieurs eux-mêmes peut-être impliqués, et qu’on se rend compte qu’on ne peut faire confiance à absolument personne, que le plus proche est peut-être un informateur pour l’autre camp ? Telle est la situation de Carlos Eduardo Mora.

Son récit montre jusqu’à quelle profondeur la corruption intérieure prend ses racines : on maquille des morts qui n’ont rien à voir en guérilleros, cela fait du chiffre. Quoi qu’il en soit, militaires, paramilitaires et guérilleros n’ont qu’un but, commun : se faire du fric. Morale patriote et idéologie sont tombées dans l’oubli : ne compte plus, et depuis des années, que l’appât du gain, et le gain ne manque pas : la Colombie, et en particulier la région d’Ocaña, est un des sites de production de cocaïne les plus rentables.

Le scandale atteint des sommets inimaginables en 2008, quand on découvre une fosse commune de 19 corps, puis que sera révélé que ces 19 jeunes hommes ont été tués par l’armée pour « prouver » qu’elle était efficace dans la chasse aux guérilleros. Les 19 avaient été approchés individuellement sous prétexte de leur procurer un emploi. Et c’était une façon de faire qui était déjà largement utilisée depuis des années et qui est très loin de se limiter à ces 19, autour de 2500 peut-être. Il y a en Colombie un terme officiel pour les désigner : les faux positifs.

On s’en doute, le rôle de Carlos Eduardo Mora a été d’un courage extraordinaire, suspecté de trahison par les uns, menacé, lui et sa famille par d’autres. Face à la plupart de ses supérieurs et face au discours officiel, au plus haut de l’État, qui vise à défendre à tout prix l’institution militaire (un discours officiel qui ressemble beaucoup à celui qu’on entend ailleurs dans le pays, et même chez nous), le jeune militaire a eu le courage de tenir bon sans jamais recevoir de reconnaissance à la hauteur de son action, au contraire. Les années qui ont suivi n’ont pas manqué d’épreuves pour le jeune homme resté militaire.

Voilà un récit capital qui dévoile des côtés obscurs de certaines institutions officielles en Colombie, qui n’est probablement pas un cas isolé.

Mortels barrages, Fauves éditions, 243 p., 20 €.

En espagnol : Falsos positivos. La verdad del cabo Mora, éd. Icono, Bogotá.

MOTS CLES : COLOMBIE / GUERILLA / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / FAUVES EDITONS.

V.O.

LeonardoPADURA

CUBA

Leonado Padura est né à La Havane, dans le quartier de Mantilla qu’il habite toujours. Après des études de Lettres et quelques années comme journaliste, il commence à écrire des romans, policiers avec le personnage de Mario Conde, puis des romans plus ambitieux.

Como polvo en el viento

2020

Un nouveau roman de Leonardo Padura, c’est en soi un événement. Quand on sait qu’il est plutôt long (620 pages), que son sujet principal est la diaspora cubaine et qu’il se situe entre les années 1990 et un passé très récent pour nous, on se doute qu’il s’agit d’une grande œuvre, et on ne se trompe pas.

Tout se passe autour des membres de ce qu’ils nomment eux-mêmes El Clan, une dizaine d’amis à toute épreuve qui se retrouvent en 1990 autour de Clara dont on fête l’anniversaire. Ce sera leur dernière rencontre commune. Un drame va se produire, mettant fin au groupe. Désormais, chacun vivra sa propre destinée, les uns restant à La Havane, d’autres s’installant aux États-Unis, dans le Sud, le Nord ou à Porto Rico, d’autres encore en Europe.

Les années 90 ont été, on le sait, tragiques pour les Cubains, tout manquant, nourriture, papier, matériel pour les artistes, l’espionnage officiel, même entre amis (y avait-il une taupe à l’intérieur du Clan ?), le formatage des esprits étant devenus universels, avec les ravages psychologiques qui découlaient, sur chaque Cubain.

La longueur du roman, le nombre de personnages, un nombre parfait pour permettre la variété des réactions, tout cela fait ressortir toutes les nuances des réactions qu’ont dû avoir les Cubains qui ont vécu ces terribles années de la « Période spéciale », les blessures communes, les blessures individuelles, les blessures parfois assez vite cicatrisées (on ne trouve jamais de misérabilisme chez Padura), les blessures le plus souvent inguérissables. Et Leonardo est bien placé pour en parler, il les a passées à Cuba, ces années-là. Il est resté en contact avec des proches qui étaient partis.

Grâce à l’étendue de temps et de l’espace dans le roman, il peut se prêter à toutes les options qu’ont eues ses personnages, celui qui renonce, celui qui se bat, celui qui tient bon, celui qui se désespère de façon stérile (quoique cela soit toujours très rare chez lui !), celui qui évolue surtout et celui qui garde son mystère pour penser échapper à soi-même.

Leonardo Padura fait naître et entretient un souffle universel sur ses personnages qui ne sont pourtant que des êtres humains : ils se posent constamment des questions sur les religions, la recherche de soi, beaucoup de questions fondamentales sur l’évolution du monde en ce début du XXIème siècle, une perte du spirituel entamée bien avant mais qui s’accentue, c’est bien la lutte de l’individu contre les sociétés et, comme souvent chez lui, le refus, noble et salutaire, de décider ce qu’il faut penser, d’imposer ce qui est bon ou mauvais, en dehors de certaines évidences. La réalité est bien trop complexe si l’on veut rester honnête.

Appliquée à Cuba, cette volonté, jamais démentie chez Leonardo Padura, propose une vision saine de son île qu’il aime tant, malgré tout. Jamais il ne s’agit de même suggérer que ceux-ci sont les bons et ceux-là les mauvais ou les méchants. Il s’agit de montrer : voilà ce qui s’est passé, ce qui se passe. Il l’a vécu au jour le jour, il peut le raconter. Les radicaux des deux bords se retrouvent en déroute face à la nullité de leur vision partisane, théorique et abstraite. Il ne cache rien, ni le manque de tout y compris dans les hôpitaux, qui était pourtant une des fiertés du régime, ni la bureaucratie étouffante, ni les restes, encore présents, d’un vague racisme encore réel, ni l’énergie du peuple qui survit, ni les sursauts d’optimisme.

Leonardo Padura met en jeu toute son expérience pour construire ce roman choral, roman total : le romanesque avec, au centre une maternité aux origines problématiques, le polar, avec une enquête sur des relations elles aussi problématiques et des relents d’espionnage, l’histoire, celle de Cuba et de ses relations avec le voisin du Nord, problématiques depuis une éternité. Il domine tout cela avec sa puissance, son humanité et son honnêteté, achevant une fresque qui jamais ne perd de son intensité. Cette honnêteté, que personne n’a jamais songé à mettre en doute, ce qui, quand on aborde Cuba au XXème siècle est tout à fait exceptionnel, unique même.

Avec Como polvo en el viento (titre emprunté à Kansas, Dust in the wind), décidément, on peut redire une fois de plus que personne ne parle aussi justement de Cuba.

Como polvo en el viento, ed. Tusquets, 672 p.

MOTS CLES : CUBA / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / SOCIETE / EDITIONS TUSQUETS

La traduction en français sera dans les librairies le 20 août (éditions Métailié bien sûr) !

CHRONIQUES

Claudia HERNÁNDEZ

SALVADOR

Claudia Hernández est née en 1975 à San Salvador. Après des études de journalisme, elle a d’abord publié des récits (elle a reçu en France le Prix Juan Rulfo en 1988), puis des romans. Défriche coupe brûle est le premier traduit en français.

Défriche coupe brûle

2017 / 2021

La situation est confuse au Salvador pour les populations. Tout près, dans la forêt, se cachent des groupes de guérilleros, dont le père de la fillette. On se cache en urgence quand arrivent les militaires ou les paramilitaires et, si on a échappé au massacre, on retrouve les survivants, les survivantes surtout, les hommes ne sont plus là. Dans les collines, il y a ceux qui se sont engagés dans la guérilla et ceux qui s’en sont écartés pour se mettre « à leur compte » : alors, ils pillent et violent et survivent ainsi. Entre le chacun pour soi et la résignation, le village redoute de voir arriver les moments où ces déserteurs viennent chercher des fillettes pour les servir.

Les années 1980 ont été terribles au Salvador. Les pires ravages ont été sur les humains, c’est ce que montre Claudia Hernández en s’attachant au destin des femmes anonymes et aux années qui ont vu s’installer une période d’après-guerre presque aussi invivable que les moments du conflit. Dans le roman, il n’y a aucun nom propre, aucun prénom. Ces femmes anonymes ont vécu, pendant la guerre, elles y ont participé pour beaucoup, elles en ont été les principales victimes. Après la guerre, elles doivent continuer : se réadapter à une nouvelle existence dans un temps de paix qui ne résout pas les difficultés, surtout si ces difficultés concernent aussi la génération suivante, celle des adolescentes de l’après-guerre qui, après être nées en pleine violence et avoir subi toute sorte de privations et parfois bien pire, n’ont aucun repère pour les guider vers leur futur.

Par l’intermédiaire d’une mère qui a participé directement à la guérilla et de ses filles, Claudia Hernández brosse un tableau complet des classes modestes de la société salvadorienne : la lutte pour trouver l’argent du mois, la quête de reconnaissance, l’accès éventuel à l’université, le sort des enfants abandonnés jadis à cause du conflit. Sous la froideur de façade du style (l’auteure emploie l’allusion plus que l’information directe), se dissimulent une profonde humanité, une tendresse pudique pleine de respect pour ces femmes, moins exposées à la lumière que les hommes, « héros » de la guerre, mais au moins aussi efficaces pour gérer des situations impossibles.

Les hommes restent sur la marge. Il y a les prédateurs, d’autres ne sont pas des monstres, c’est le pays qui est dur avec les personnes. Il n’empêche que les filles et les femmes sont en général les perdantes, que les hommes soient  gagnants ou non.

Quel sens a le mot famille dans un pays de nature machiste et déchiré par une guerre civile ? Plus que de famille, rendue impossible par les circonstances, c’est de filiation qu’il s’agit (j’aurais envie d’inventer le mot filliation, avec deux l ), de sororité : femmes et filles reconstituent une nouvelle forme de famille solidaire, un bloc, malgré des divergences inévitables, malgré un éloignement imposé : face à l’inévitable, on tient bon ! C’est inattendu, c’est simple et c’est beau.

L’austérité du style correspond exactement à celle de ce qui est raconté. Claudia Hernández réussit l’impossible : nous rendre proches ces femmes si éloignées de nous, en utilisant un style distancié et minutieux dont la froideur de surface, loin de glacer, nous aide à entrer dans leurs vies. Un premier roman très prometteur.

Défriche coupe brûle, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 304 p., 21,50 €.

Claudia Hernández en espagnol : Roza tumba quema, ed. Sexto Piso, Madrid.

MOTS CLES : SALVADOR / HISTOIRE / GUERILLA / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS METAILIE.

CHRONIQUES

Makenzy ORCEL

Makenzy Orcel est né à Port-au-Prince en 1983. Poète et romancier, il a obtenu plusieurs prix littéraires importants.

Maître-Minuit.

2018

Cela ne fait aucun doute, la Mer des Caraïbes est bien un lien physique et immatériel entre les diverses terres, iliennes ou continentales, qui la peuplent. Qu’on y parle ou qu’on y écrive en français, en espagnol, en anglais ou dans sa langue originelle, il y existe un esprit commun. Deux publications récentes des éditions Zulma le prouvent encore une fois, le superbe Mais leurs yeux dardaient sur Dieu de la Nord-Américaine Zora Neale Hurston, qui se situe pourtant en Floride, et ce Maître-Minuit de l’Haïtien Makenzy Orcel.

Comment grandir dans un des pays les plus pauvres du monde, sous une des dictatures les plus cruelles, quand on voit sa mère, qui n’est peut-être pas vraiment sa mère, qui passe ses journées à inhaler de la colle et que la seule chose que l’on sache de son père est que c’était un jeune marin de passage ?

Tout est pourri sur cette terre, sur ce morceau d’île dominé, écrasé par l’ombre de ce Papa-à-vie, de ce « diable en costume officiel ». Alors sniffer de la colle est une solution que ne rejettent même pas les esprits vaudou qui assistent les humains à la dérive. Poto, le jeune narrateur, observe d’un œil  neutre (pour lui tout est habituel, il ne peut comparer à rien le spectacle d’horreur que lui présente sa ville) les corps démembrés, les boutiques dévastées et les tontons macoutes qui sont partout.

Par moments, le roman s’évanouit derrière une virulente (mais justifiée) chronique engagée : les crimes du régime montrés au premier degré, des fêtes somptueuses au Palais, qui généralement ne manquent pas de se transformer en orgies aux condamnations à mort sans jugement à cause d’un mot déplacé. Par moments encore, on voit un citoyen ordinaire devenir un sanguinaire tonton macoute (pléonasme !). Une « impératrice » s’auto-décrit, s’auto-analyse avec une bonne dose d’autosatisfaction. C’est du baroque à dominance tragique, proche et éloigné du baroque caraïbe dont on a beaucoup parlé au temps d’Alejo Carpentier, un baroque  qui multipliait senteurs, couleurs et sons, alors qu’ici ce sont les atrocités, les viols des idéaux et des corps.

Du baroque, on passe à l’hyperréalisme, à la vie quotidienne dans la rue, sans ressources. La seule chose que Poto transporte avec lui sans jamais s’en défaire, c’est son sac à dos et ses dessins. Depuis tout petit il a ce talent, mais, en dehors de sa « mère », personne ne le sait. Ce sac fait aussi sa célébrité : Poto c’est le fou avec son sac à dos, il devient un spectacle, il danse au milieu de la chaussée.

Après le départ du dictateur (1986), si le danger de mort est moins présent pour Poto, sa situation matérielle n’est pas meilleure : la faim, toujours la faim.

Makenzy Orcel ne nous invite pas à la facilité : son récit, haché est cahoteux, rugueux, comme ce qu’il montre et raconte : la vie (est-ce bien le mot ?)  dans la rue, les années passées auprès d’un caïd proche du pouvoir, la solitude, toujours, une solitude qui ne le renferme pas sur lui-même, le très beau portrait d’une femme aimée et délaissée, avec ses douleurs et sa force le prouve.

On peut lire ce roman comme de l’hyperréalisme, comme la description impitoyable d’une ville dans un éternel chaos ou comme la vision symbolique d’un pays à l’abandon livré à la folie. Tout est possible, aussi, pour le lecteur.

Maïtre-Minuit, éd. Zulma, 320 p., 20 €.

MOTS CLES : HAÏTI / SOCIETE / HISTOIRE / POLITIQUE / DICTATURE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ZULMA.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Laurent BÉNÉGUI

FRANCE / CUBA

Laurent Bénégui est né à Paris en 1959. Il est romancier, scénariste pour la télévision et le cinéma et réalisateur.

Retour à Cuba

2021

Un grand-père béarnais, gazé dans les tranchées de la guerre de 1914, qui va s’installer à Cuba, un père né à Cuba qu’il devra quitter quand la révolution confisque les propriétés et une terrible dispute familiale, en 1979, qui, en France, en finira définitivement avec l’unité familiale. Pas définitivement, car Laurent, absent le jour de la rupture et ignorant ce qui s’est vraiment passé, est amené tout à fait par hasard à se plonger dans l’histoire de sa famille éparpillée.

Laurent Bénégui se décide donc à renouer des liens rompus depuis quarante ans, et cela se réalise mieux que ce qu’il aurait pu craindre. Une tante âgée lui raconte volontiers les débuts difficiles de la plantation de café, dans l’Oriente, sur la Sierra Maestra, dans la région de Guantánamo. Elle avait été achetée au début du XXème siècle, confiée à des gérants peu compétents ou peu honnêtes, puis reprise par son mari et par elle dix ans avant la révolution.

Le cafetal qui avait appartenu à la famille Bénégui reprend vie sous nos yeux. À force de travail, les Bénégui sont prospères, ce n’est pas une richesse énorme, mais ils peuvent être fiers des fruits de leurs efforts. Puis éclate la révolution, qui nous est expliquée par des victimes, c’est le mot : assez vite on les prive de la propriété. Ce qu’ont ressenti ces personnes est bien une injustice, ils n’avaient rien à voir avec les grands patrons des distilleries ou des fabriques de cigares, encore moins avec les mafieux nord-américains qui régnaient sur La Havane. Leur sort ressemble beaucoup à celui des pieds-noirs d’Afrique du Nord.

Sur Cuba, on a rarement entendu l’autre version des mois qui ont suivi la révolution, elle ne manque pourtant pas d’intérêt et ne cherche pas l’objectivité, si tant est que la notion puisse exister.

Avant la rupture de 1979, la grande famille (le premier des aïeux cités a eu quand même 18 enfants) est relativement unie malgré le manque de dialogues. C’est l’histoire (la Grande Guerre, la Révolution castriste) qui a fait son histoire, allers et retours entre le Béarn et Guantánamo, fortunes plus ou moins solides des uns et des autres, jalousies et indifférences, ces dernières ayant causé un silence de plusieurs décennies sur des aspects de certains proches, que Laurent Bénégui découvre grâce aux récits des membres les plus âgés encore vivants.

Cela devient une enquête à suspense qui marie la politique et l’histoire internationale, trois générations de Français qui vivent un pied sur chaque continent, n’appartiennent vraiment ni à l’Amérique ni à l’Europe, certains étant enterrés à Cuba, d’autres dans le Béarn. Au centre, un descendant, l’auteur n’ayant plus de lien direct avec les Antilles mais ressentant plus que de la curiosité, une véritable attirance pour ce qui est une des terres de ses ancêtres, qu’il nous fait partager généreusement. Sa générosité consiste à ne rien cacher, y compris les côtés moins reluisants de cette saga : l’argent, moteur de toute action, qui peut conduire à des trafics (beaucoup de dollars détournés) et à un aveuglement ou plutôt une méconnaissance – compréhensible – sur ce qu’a été l’histoire cubaine de tout le XXème siècle.

On découvre et on comprend beaucoup de choses en lisant cet attachant Retour à Cuba : surtout ce qu’ont vécu, ce qu’ont ressenti les petits propriétaires, surtout s’ils n’étaient pas cubains et qu’ils n’avaient pas eu l’occasion, ni la volonté, de s’adapter au pays nouveau. Cette vision, qu’on ne peut pas leur reprocher, est à mettre en parallèle avec celle, par exemple de Leonardo Padura, le grand romancier qui vit toujours à La Havane et qui analyse avec une distance remarquable l’évolution de ce pays qu’il aime profondément, malgré tout.

Retour à Cuba, éd. Julliard, 308 p., 22€.

MOTS CLES : FRANCE / CUBA / HISTOIRE / POLITIQUE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS JULLIARD.

Il est évidemment intéressant de prolonger cette lecture et de lire ou relire par exemple Les trois frères Castro d’Eduardo Manet ( Chronique sur AnnA : https://americanostra.wordpress.com/2018/12/19/eduardo-manet/) ou L’homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura (Chronique sur AnnA : https://americanostra.wordpress.com/2019/01/31/leonardo-padura-2/), en attendant le prochain : Como polvo en el viento , (traduction prévue pour l’automne prochain), sur l’exil des Cubains à travers le monde.