CHRONIQUES

Diego VECCHIO

Diego Vecchio est né à Buenos Aires en 1969. Outre ses romans, il a publié de nombreuses traduction et des essais. Il enseigne à l’Université Paris 8 Saint-Denis.

L’extinction des espèces

2017 : 2021

La création par Zacharias Spear du musée d’histoire naturelle de Washington, ainsi commence cette mini-épopée qui mêle allègrement histoire de l’évolution de la vie sur terre et muséographie au XIXème aux États-Unis. Notre guide à travers l’histoire des bâtiments d’exposition, celle des États-Unis d’il y a deux siècles et celle des mutations des êtres vivants, ne se prive pas de glisser anecdotes et indiscrétions, grande histoire et pures mesquineries, tout être humain n’étant que le roseau de Pascal, si fort et si minuscule.

 Quand il réfléchit à l’organisation des salles futures de son musée, Zacharias Spears, cela donne lieu à une histoire générale de l’évolution des espèces vivantes, à la fois à peu près scientifique, quoique très raccourcie, et hilarante. On y rencontre des poissons pas encore prêts psychologiquement à aller se balader sur terre ou une « pègre animale » qui serait capable de s’attaquer à ses congénères migrants ! On découvrira ainsi, entre autres, comment l’œuf a révolutionné l’histoire de la sexualité.

Annabeth Murphy Atwood prend le relai. Elle est responsable de la section Peinture du complexe muséal, atterrée par les dégradations de « ses » œuvres qui pâtissent du manque de subventions. La rivalité entre Spears et Atwood se mue en guerre souterraine, puis publique, d’autant que les goûts du public portent aux nues ou plongent dans l’oubli ptérodactyles ou primitifs flamands, selon l’époque.

Les escroqueries ne font pas défaut, qui ont pour responsables petits malfrats locaux soucieux de s’enrichir en troquant quelques poteries qui peuvent passer pour des antiquités, ou archéologues diplômés, européens ou américains qui, eux cherchent à enrichir discrètement leur propre musée. L’ironie de la chose, c’est que ce tout nouveau continent officiellement dépourvu d’histoire, devient en quelques années le nœud d’un trafic d’« antiquités ».

Dans le roman, on glisse beaucoup, d’un personnage principal à un autre, d’un sujet à un autre aussi : des animaux préhistoriques, sujet des recherches de Spears vers les portraits en péril qui plaisent tant à Annabeth, puis vers les Indiens des États-Unis, eux aussi en péril, cette fois à cause d’autres humains. La douceur des glissements n’empêche pas un humour omniprésent, subtil : les ethnologues ‒ débutants pour la plupart ‒ qui prennent le train vers les tribus du Sud-Ouest, passent ainsi « de la redingote au pagne, de la neurasthénie des grandes villes à la sérénité de la vie tribale ». La question essentielle (et elle s’applique également au roman en général et à celui-ci en particulier) : étant homme, peut-on comprendre l’homme en ne sortant pas de son bureau ? La mémoire, l’intermédiaire étant de toute évidence l’idée de musée, est également au cœur de cette histoire universelle. C’est une mémoire d’une grande fragilité.

Sous des couches d’un humour féroce, capable d’aller du raffinement à la scatologie, ce qui intéresse l’auteur, ce sont toutes les questions posées par la pédagogie : comment montrer, faire vivre des connaissances abstraites, que privilégier, que laisser de côté devant l’abondance des découvertes, comment rendre attrayant ce qui pourrait (devrait) être rébarbatif ? Et c’est précisément ce que réussit plus que brillamment Diego Vecchio ici : enseigner en amusant : ces vrais problèmes, laissés aux mains de quelques pauvres humains, pourtant titulaires de prestigieux diplômes, quel régal pour le modeste lecteur !

Reste une autre passionnante question, dont le lecteur découvrira (s’il le veut) la réponse : à quelle espèce en extinction l’auteur fait-il allusion dans le titre ?

L’extinction des espèces de Diego Vecchio, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Grasset, 224 p., 19 €.

Diego Vecchio en espagnol : La extinción de las especies, (finalista del Premio Herralde de novela , ed. Anagrama.

Diego Vecchio en français : Microbes / Ours, éd. L’Arbre Vengeur, Talence.

MOTS CLES : ARGENTINE / MONDE / HISTOIRE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / EDITIONS GRASSET.

CHRONIQUES

Lina MERUANE

CHILI / ETATS-UNIS

LIna Meruane est née à Santiago en 1970. Elle est professeure à New York, éditrice et auteure de nouvelles, d’essais et de romans.

Système nerveux

2018 /2020

Faut-il oser « endurcir » ses enfants en les encourageant à manger un morceau de nourriture tombé par terre, en les faisant s’embrasser quand l’un est grippé, ou vaut-il mieux passer les fruits au chlore, comme le préconise la bonne de la famille ? C’est un des dilemmes qu’aborde le nouveau roman de la Chilienne Lina Meruane. Le premier, Un regard de sang[1],  était centré sur les yeux et la vue, celui-ci élargit le problème au corps tout entier, aux corps pour être exact, car pour Elle (la narratrice) et ses proches, disparus ou vivants, la maladie est partout.

Elle prépare une thèse scientifique. Les troubles hypocondriaques qui la dévorent l’obligent – ou plus objectivement – la poussent à en interrompre la rédaction pour un temps. Peut-être consciente de son mal, elle rêve de mettre en bouteille la lumière des étoiles filantes, mais dans la réalité, ce sont des petits bouts d’ongle de son Père, des fragments de matière morte ou des cheveux de sa Mère qu’elle conserve dans de petits flacons.

Elle vit entre deux pays, entre deux époques aussi, elle enseigne à des étudiants qui s’ennuient. Son Père, médecin  généraliste passionné par l’image d’un cerveau découpé, pourrait bien être à l’origine de ce mal dont Elle souffre, cela est sans importance, l’espèce de plaisir morbide de fouiller les maux divers qui l’assaillent, ses propres maux, et de les comparer avec ceux des autres, est devenu son occupation principale. Elle ne connaît qu’une seule exception au défilé de gens souffrants autour d’elle, c’est Lui, avec qui Elle vit depuis des années et qui refuse toute visite chez le médecin, n’en éprouvant pas le besoin.

Lina Meruane ne cherche pas à séduire un lecteur qui passe d’une chimio à un examen IRM, elle le plonge dans la tête de cette patiente dont on ne voit pas par quelque miracle elle pourrait un jour sortir de tout cela. Et elle le fait très bien, Lina Meruane : une personne en bonne santé découvre les chemins de croix de celles et ceux qui vivent dans la maladie, pour la maladie.

Le métier de Lui, le conjoint, consiste à dater au carbone 14 des ossements extraits des fosses enterrées plus ou moins anciennes, ce qui le confronte aux disparus d’une dictature passée ou à des immigrants dont on a perdu la trace. Il le fait dans l’espoir de pouvoir faire cesser la violence officielle. Elle et Lui vivent tout de même dans un monde matériel, rencontres, vie de couple,  parents un peu critiques qui observent, Lui dans ce passé daté au carbone 14, Elle dans l’infini des planètes et des trous noirs, le sujet de sa thèse.

Quant à sa famille restée dans son pays lointain – et son époque –, elle n’incite guère à la joie, un Père médecin qui ne cesse de pronostiquer de futurs décès, un Aîné avec lequel elle ne s’entend pas et des jumeaux sur lesquels on ne compte plus les fractures tant elle sont nombreuses, on comprend l’état de marasme de la narratrice.

La construction est impeccable, le style irréprochable, voilà un roman techniquement réussi qui demande au lecteur une lecture détachée s’il veut éviter le trou noir qu’Elle étudie. Et vous, prenez soin de vous !

Système nerveux, traduit de l’espagnol (Chili) par Serge Mestre, éd. Grasset, 334 p., 24 €.

Lina Meruane en espagnol : Sistema nervioso / Sangre en el ojo / Contra los hijos / Volverse Palestina, ed. Literatura Random House.

Lina Meruane en français : Un regard de sang, éd. Grasset.


[1] Chronique sur AnnA.

CHRONIQUES

Lina MERUANE

CHILI / ETATS-UNIS

Née à Santiago en 1970, Lina Meruane est professeure à New York, elle est éditrice et auteure de nouvelles, d’essais et de romans.

Un regard de sang.

2012 / 2019

Enfermée dans une cécité peut-être passagère, si son ophtalmologue parvient à régler son problème, et  confrontée aux réactions de ses proches, une jeune femme décrit ses sensations, ses découragements, ses espoirs. Elle profite de son analyse pour régler quelques comptes avec elle-même et avec ses proches. Et surtout elle fait de sa réflexion un texte unique.

Pendant une fête animée entre amis, dans un gratte ciel de Manhattan, Lina Meruane sent brusquement que sa vision s’obscurcit. Une hémorragie sévit à l’intérieur d’un de ses yeux, peut-être des deux. Elle les savait menacés, mais la brutalité de l’attaque la laisse désarmée, d’autant plus que son compagnon Ignacio et elle doivent déménager à deux jours de là.

La consultation d’urgence chez son ophtalmologue débouche sur un verdict strict : une opération, si toutefois elle est possible, ne pourra être tentée qu’un mois plus tard, le temps que se résorbent les caillots de sang. Que faire d’ici-là, étant pratiquement aveugle ? « Allez donc dans votre famille, au Chili », lui conseille le médecin.

La malheureuse, qui voyage seule, découvre dans l’aéroport new-yorkais, puis dans l’avion, la vie sans la vue. Cela donne lieu à quelques scènes cocasses immédiatement suivies de découragement, parfois de désespoir.

La description précise des actes et des pensées de Lina prend une épaisseur saisissante grâce aux apartés qu’elle confie au lecteur. Humour noir, autodérision donnent au récit une vision multiple, cruelle pour tous, pour la narratrice, les membres de sa famille et les autres personnages, mais surtout pour le lecteur. Elle joue constamment avec le vocabulaire, multipliant les mots en rapport avec la vision, en en parsemant chaque page, ce qui rend évident l’importance extrême de la vue, pour chacun… le lecteur étant le premier visé !)

Le séjour dans la famille, à Santiago, se fait au milieu d’une brume lourde, massive, comme le sont les relations entre ces gens qui s’aiment, mais qui s’aiment mal, qui ne savent pas le faire mieux.

Lina Meruane reste caustique, enfermée qu’elle est dans un univers clos, fermé sur lui-même, mais qu’elle voudrait partager. Un tour en voiture dans le centre de la ville devient une suite de fausses visions fantomatiques : elle ne voit pas  ce qui défile derrière les fenêtres de la voiture, elle se souvient des monuments, des places, des angles de rues de sa jeunesse.

Entre noir désespoir et rire intérieur parfois retenu, parfois éclatant, Lina Meruane se libère (un peu) de ses angoisses et communique ses désillusions, ses frustrations et ses quelques espoirs dans une prose grise et irisée. Avec cette façon de s’exprimer qui n’est qu’à elle, une façon d’exprimer tout ce qu’elle vit, elle s’empare du pouvoir de rendre poétique un quotidien brumeux et par conséquent ce « roman », brut et doux, drôle et tragique. Une expérience unique pour celle qui l’a vécue, l’a écrite et offerte à ses lecteurs, et aussi pour ceux qui la reçoivent.

Un regard de sang de Lina Meruane, traduit de l’espagnol (Chili) par Serge Mestre, éd. Grasset, collection En lettres d’ancre, 224 p., 19€.

Lina Meruane en espagnol : Sangre en el ojo / Volverse Palestina / Contra los hijos,Random House, Barcelona.

MOTS CLES : CHILI / PSYCHOLOGIE / EDITIONS GRASSET.

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Isabel ALLENDE

CHILI / ÉTATS-UNIS

ALLENDE, Isabel

Née en 1942 à Lima, de nationalité chilienne, Isabel Allende a passé son enfance et sa jeunesse en voyageant beaucoup. Elle s’est exilée aux États-Unis après le coup d’État qui a coûté la vie au cousin germain de son père. Son premier roman, La casa de los espíritus, est un énorme succès mondial. Elle partage son temps entre le militantisme (écologie, éducation), le journalisme et la littérature.

Plus loin que l’hiver

 

Depuis La maison aux esprits, publié en espagnol en 1982, Isabel Allende enchaîne les bestsellers. Née au Pérou, où son père était ambassadeur, elle a la nationalité américaine et vit aux États-Unis, mais a toujours gardé un lien direct avec son pays et le reste de l’Amérique latine. Ce nouveau roman, dont le cadre est New York, transporte les lecteurs au Chili, au Brésil, au Guatemala et au Mexique.

Dans une maison en plein Brooklyn qui a dû autrefois avoir beaucoup de charme mais qui est dans un état pitoyable, cohabitent Richard Bowmaster, un universitaire vieillissant au caractère d’ours et Lucía Maraz, une locataire chilienne, très solitaire elle aussi. Leur relation est aussi froide que le climat, une mémorable chute de neige qui paralyse New York et sa région.

Ils vont pourtant être obligés de se rapprocher le jour où Richard percute une luxueuse voiture conduite par Evelyn Ortega et qui n’est pas à elle. Evelyn ne semble parler qu’espagnol et Lucía, la Chilienne, bien utile pour traduire, ne sera finalement pas qu’un intermédiaire entre eux. Entre eux aussi, apparaît un cadavre caché qui complique bien les choses.

Avec le talent de conteuse qu’on lui connaît depuis son premier roman, qui ne s’est jamais démenti ni affaibli, Isabel Allende fait vivre le Chili des années proches du coup d’État aussi bien que le Brésil d’un déraciné et que l’Amérique centrale de ceux qui migrent entre Guatemala et Mexique dans l’espoir du rêve américain. La description de la vie quotidienne des Américains moyens de New York est tout aussi réussie. Tout est juste, palpitant, sensible.

L’auteure mêle thriller, roman social, histoire et ce qu’on appelle couramment de nos jours romantisme, en respectant soigneusement les bonnes doses, ce qu’on lui reproche parfois, à tort puisqu’elle n’est pas superficielle, qu’elle ose aborder dans un roman populaire des sujets graves, tels que la torture sous une dictature, les gangs (les mêmes que ceux dont nous avons parlé récemment, au Salvador), le trafic  d’êtres humains, le vieillissement ou la responsabilité morale d’un individu ordinaire.

Un seul exemple : la description de la vie de chaque jour au Chili dans les années 1960 et 70 est remarquable, surtout venant d’une proche parente du président mort pendant le coup d’État : tout est dit, tout est clair, sans le moindre manichéisme.

Ce vingtième roman publié en France d’Isabel Allende est une nouvelle réussite de l’auteure chilienne, une symphonie avec thèmes qui se répondent et variations. Ne boudons pas un vrai plaisir, simple et multiple !

Plus loin que l’hiver d’Isabel Allende, traduit de l’espagnol (Chili) par Jean-Claude Masson, éd. Grasset, 336 p., 20,90 € (papier), 14,99 € (numérique) .

Isabel Allende en espagnol : Más allá del invierno, ed. Penguin Random House / L’ensemble de ses livres se trouvent aux éditions Plaza y Janés et dans diverses éditions de poche.

Isabel Allende en français est publiée aux éditions Grasset.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / SOCIETES / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS GRASSET

ALLENDE, Isabel Plus loin que l'hiver

 

ACTUALITE

Décès du romancier brésilien Rubem Fonseca

FONSECA, RubemBRESIL

Très mauvaise journée pour la littérature latino-américaine. Un peu avant la nouvelle du décès de Luis Sepúlveda, nous apprenions celui du Brésilien Rubem Fonseca.

Il est mort d’un infarctus le 15 avril à Rio de Janeiro où il résidait depuis les années 1950.

Descendant de Portugais, il est né en 1925 dans l’État du Minas Gerais. Après des études de Droit, il est nommé commissaire à Rio, il deviendra ensuite juge, avant de commencer à publier des nouvelles et des romans sur le sujet qu’il connaissait le mieux, la délinquance et les délinquants de Rio. Il a créé un personnage récurrent, Mandrake, avocat hors des normes, plusieurs fois porté au cinéma et à la télévision. Il a par ailleurs participé lui-même à l’adaptation et au scénario de plusieurs films et séries télévisées

Si la personne était très discrète, l’auteur est unanimement reconnu au Brésil (Patricia Melo  ou Luis Ruffato revendiquent son influence) et aussi dans toute l’Amérique latine. Du Mexique à l’Argentine nombre d’écrivains lui rendent hommage. Il avait reçu, entre autres, le Prix Camões en 2005 et, plus récemment, le Prix Machado de Assis.

Ses principaux romans (Du grand art, 1986, éd. Grasset, Le cas Morel, 1992, éd. Flammarion, Un été brésilien, 1993, éd. Grasset) ont été publiés en France dans les années 1990.

ACTUALITE

Le Prix Internacional de Literatura pour Fernanda Melchor

C’est une fondation allemande qui vient d’attribuer son prix international à la Mexicaine Fernanda Melchor pour son roman Temporada de huracanes – La saison des ouragans (éd. Grasset)

 

MELCHOR, Fernanda

Vous pouvez lire ce que j’en pense sur AnnA.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS GRASSET

CHRONIQUES

Fernanda MELCHOR

MEXIQUE

MELCHOR, Fernanda

 

Née en 1982 à Veracruz, Fernanda Melchor est journaliste. Elle a publié des nouvelles (Mi VeracruzAquí no es Miami)avant de passer au roman (Falsa liebre, en 2013). Elle vit à Veracruz.

La saison des ouragans 

2017 / 2019

En mai, au Mexique, la fin de la saison sèche s’approche, bientôt ce seront les pluies et les ouragans, l’ambiance se tend face à ces dangers que l’on pressent, que l’on sait inévitables. La découverte d’un cadavre dans des eaux boueuses provoque les commentaires des voisins, ceux qui ne sont que spectateurs et ceux qui, peut-être, sont impliqués dans le meurtre, car il s’agit bien d’un crime.

Quelque part dans un coin perdu du Mexique, celle que tout le monde appelle la Sorcière dans les environs, est retrouvée morte. Son cadavre a séjourné plusieurs jours dans l’eau croupie d’un canal. Elle avait mauvaise réputation à La Matosa, ce hameau où tout le monde se connait. Qui l’a jetée dans le canal ?

Dans des chapitres très denses, Fernanda Melchor nous fait pénétrer dans la vie, presque dans la pensée, de divers habitants de La Matosa, impliqués ou non dans le mystérieux décès. Les cancans se répondent, les jugements péremptoires sur le voisin, plus souvent encore sur la voisine, se succèdent  et montrent une humanité qui souffre, plongée dans la misère et qui, impuissante à faire bouger quoi que ce soit, finit par accepter cette existence de violence dans laquelle le seul moyen d’être vivant est de rabaisser les autres, fussent-ils ses propres enfants.

C’est une vie terrible que subissent tous les personnages sans exception. D’où vient le mal ? Comment en est-on arrivé là ? On ne le saura pas, on ne se pose même pas la question, tant on est, lecteur compris, immergé dans ce marécage dans lequel Fernanda Melchor nous enfonce la tête.

On a du mal à respirer dans ces dizaines de pages sans paragraphes, mais on a encore plus de mal à arrêter la lecture, happés que l’on est par les détails criants de vérité de ces vies à l’abandon, par ce besoin de vivre qu’ont hommes et femmes. Leur environnement est plus que rude, le sexe, triste la plupart du temps, est très présent, il est rarement plaisir, il est plutôt moyen de s’imposer à l’autre, les mots sont crus, rudes, répétés, à l’image de ces pauvres vies. Tout cela culmine pendant un carnaval provincial envahi par des foules de folles travesties, qui singent une mariée ou une fée couverte de paillettes que pourchassent des adolescents.

Autour de la Sorcière, les ragots ne manquent pas : elle aurait un trésor caché quelque part dans sa masure, elle serait un homme… Avant et même après sa mort misérable, elle attire les soupçons et surtout les envies. Existe-t-il, ce supposé trésor ? Tout se reconstruit par bribes, mais la reconstitution est implacable.

Par sa façon de mener le récit, par cette construction par blocs d’une dureté, d’une intensité extrêmes, Fernanda Melchor, dont le point de départ était un fait divers, ne cherche en rien à plaire, elle assène, avec un immense talent, le tableau diabolique d’une société qui meurt d’intolérance, d’abandon de soi et d’autrui, de violence aveugle, la société mexicaine… Seulement mexicaine ?

La saison des ouragans de Fernanda Melchor, traduit de l’espagnol (Mexique) par Laura Alcoba, éd. Grasset, 286 p., 20 €.

Fernanda Melchor en espagnol : Temporada de huracanes / Aquí no es Miami, Literatura Random House.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / VIOLENCE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS GRASSET.

MELCHOR, Fernanda La saison des ouragans

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org