CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Gabriel GARCÍA MÁRQUEZ

COLOMBIE

Gabriel García Márquez est né en 1927 à Aracataca, en Colombie et mort à Mexico en 2014. Prix Nobel de Littérature en 1982, homme politiquement engagé, il a publié une dizaine de romans, des nouvelles, des scénarios de cinéma, des essais et une grande quantité d’articles dans des journaux et des revues en Amérique et en Europe.

Le scandale du siècle

2018 / 2022

Pendant de très longues années, Gabriel García Márquez a été journaliste. À 25 ans, il devait une chronique régulière au journal local en cherchant son inspiration essentiellement dans les potins locaux ou internationaux. Parfois c’est un reportage plus long, sur une coutume régionale, sur un personnage qui mérite un coup de  projecteur.

Il peut arriver qu’à la lecture d’un article écrit dans les années 50, on croie deviner un lien, très, très léger, avec une scène de roman du futur auteur : serait-ce là une source d’« inspiration » ? Et pourquoi ne pas jouer, si on est lecteur des futurs romans, aux correspondances plus ou moins cachées entre ces chroniques et l’œuvre romanesque ? Voir apparaître, en 1954, le colonel Aureliano Buendía dans un article, 13 ans avant Cent ans de solitude est drôle ou troublant au choix.

La variété des sujets abordés n’est pas étonnante chez un Gabriel GarcíaMárquez : un fait divers particulièrement révélateur d’une société toute entière, une anecdote qui pourraient trouver leur place dans un de ses romans, le survol détaillé et souriant d’une année entière qui est en train de s’achever, tout est bon pour un papier qui forcément intéressera le lecteur de 1950 ou de 2022.

Après les sujets disons anecdotiques vient l’époque de la Révolution cubaine, et Gabo se lance dans des commentaires politiques auxquels il ne se risquait pas avant : Cuba, le Nicaragua, ce qui l’a toujours intéressé mais qui ne lui était pas particulièrement demandé par ses rédacteurs en chef peut enfin être exprimé, et son talent de narrateur se marie avec les ambiances historico-politiques. Publiée en 1978, la description de Cuba un peu après la Révolution est magistrale, d’une neutralité (l’objectivité existe-t-elle ?) remarquable venant d’un proche de Fidel Castro : le sujet de l’article est le début du blocus imposé par les États-Unis vu du point de vue de la population.

On le sait, les professeurs de littérature, les critiques littéraires ont une saine ou une fâcheuse tendance en analysant les textes (grands ou très mineurs) à débusquer des sens cachés ou autres symboles. Buñuel, ami de Gabo, s’en réjouissait au point, à partir d’un certain âge, de glisser avec son complice Jean-Claude Carrière des « symboles » tout à fait insensés, comme une tapette à souris qui claque en pleine demande en mariage, à moins que la souris décédée ne symbolise le sort funeste de la promise (pardon pour la digression). On se réjouit dans Le scandale du siècle de voir ce que pense un écrivain devenu célèbre de certains commentaires des gens lettrés. On y trouve même des commentaires pleins de doutes sur un phénomène (qui pour moi n’a jamais existé) qui touche de près notre grand écrivain, le pseudo réalisme magique (p. 321 ou p. 343, pour être précis). Gabriel García Márquez a une fois de plus parfaitement raison : un critique littéraire ou un professeur de littérature devrait savoir être modeste. Dans un autre article particulièrement intéressant (mais ils le sont tous !), publié en 1980, celui qui sera lauréat en 1982 du Prix Nobel de Littérature démonte quelques mécanismes autour de l’attribution de la récompense suprême.

L’auteur, lui, cumule toutes les qualités que peut avoir un écrivain : il a le sens du récit, l’anecdote la plus banale devient passionnante, il garde en permanence la distance par rapport à son sujet (même politique) pour rester crédible, fiable, il pratique un humour discret qui suggère une vérité profonde : rien de ce qu’on raconte, ou même qu’on vit, n’est au fond très essentiel, son style, que je qualifierais de simple si je ne craignais pas de le dévaloriser, tend ses textes au point de rendre impossible de les lâcher. La joie de lire devient une joie de vivre.

Le scandale du siècle, traduit de l’espagnol (Colombie) par Gabriel Iaculli, éd. Grasset, 443 p., 24 €.

Gabriel García Márquez en espagnol : El escándalo del siglo, ed. Penguin Random House.

En France les romans de Gabriel García Márquez sont publiés aux éditions Grasset.

MOTS CLES : COLOMBIE / MONDE / SOCIETES / HISTOIRE / HUMOUR / EDITIONS GRASSET.

Pour compléter la lecture de ce Scandale du siècle il est (presque) indispensable de lire ou relire Les adieux à Gabo et à Mercedes de leur fils, Rodrigo García (éd. Harper Collins). Mon commentaire :

ACTUALITE, CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Bruno MEYERFELD

BRÉSIL – FRANCE

Journaliste franco-brésilien, correspondant au Brésil pour Le Monde, Bruno Meyerfeld vit à São Paulo.

Cauchemar brésilien

2022

Jair Bolsonaro, petit fils d’immigrés italiens installés dans une petite ville, Eldorado (rien que ça !) à la fin du XIXème siècle., militaire de formation mais qui a quitté l’armée depuis fort longtemps, est élu à la tête du Brésil et prend ses fonctions le 1er janvier 2019. Le monde entier le connaît pour ses excès de langage et d’attitudes, le compare à Donald Trump bien qu’il dépasse considérablement les démesures du gringo, mais Bruno Meyerfeld, journaliste franco-brésilien qui vit là-bas a voulu décrypter la personnalité complexe de celui qui est encore le chef de l’État.

Chaque chapitre est rythmé par une description intime du palais présidentiel à Brasília, des appartements hantés les nuits par les déambulations silencieuses d’un homme insomniaque et paranoïaque qui erre et envoie des messages à ses ministres à 3 ou 4 heures du matin. C’est aussi un  homme qui ne connaît aucune forme de la notion d’ouverture : hors de son milieu et de sa famille, il reste étranger à tout, il n’a aucune notion de ce que sont la « bourgeoisie » locale, les grands propriétaires, les intellectuels,  les artistes, et même sa vision des militaires est très incomplète, lui qui a fini capitaine, alors le reste du monde… Il n’est sorti du Brésil que trois fois avant son élection, lui qui se trouve à la tête d’un État pivot, pas seulement en Amérique latine : le Brésil disposait de davantage de représentations dans le monde que la Grande Bretagne avant que le président Jair Bolsonaro en ferme un certain nombre.

Rien n’a échappé au journaliste franco-brésilien qu’est Bruno Meyerfeld, même pas les quelques bons côtés du personnage sulfureux et maladroit, ni ses gaffes invraisemblables (demander à Donald Trump cravaté de rose s’il n’avait rien trouvé pour homme dans sa garde-robe !) ni bien sûr son amateurisme qui devient criminel quand il nie la pandémie avec, pour conséquence, 650 000 morts du Covid sur le territoire. Ni l’influence de sa dernière épouse, pétrie d’une de ces religions douteuses venues des États-Unis. Ni sa propre influence (c’est un euphémisme) sur ses trois fils aînés dont il a fait ses acolytes (ses complices consentants) qui imposent sans douceur le pouvoir de leur père sur ce qui touche à la finance, à la communication et à la « diplomatie » à la sauce Bolsonaro : l’un d’eux était présent dans le cercle très réduit des proches de Trump le jour de l’assaut du Capitole de Washington. La communication, autrement dit la diffusion de fausses nouvelles à une échelle industrielle était l’élément principal du trio.

Aussi insaisissable que Donald Trump ou que Poutine, de quoi sera capable cet homme au lendemain de l’élection des 2 et 30 octobre ? Le livre se termine sur cette question, un livre indispensable si on veut connaître sous tous ses angles un Brésil actuel, divisé mais vivant d’espoir.

Cauchemar brésilien, éd. Grasset, 368 p., 23 €.

MOTS CLES : BRÉSIL / POLITIQUE / HISTOIRE / SOCIETE / CORRUPTION / VIOLENCE / EDITIONS GRASSET.

CHRONIQUES, ROMAN MEXICAIN

Fernanda MELCHOR

MEXIQUE

MELCHOR, Fernanda

Née en 1982 à Veracruz, Fernanda Melchor est journaliste. Elle a publié des nouvelles (Mi VeracruzAquí no es Miami)avant de passer au roman (Falsa liebre, en 2013). Elle vit à Veracruz.

Paradaïze

2021 : 2022

Un lotissement de luxe à Veracruz. Deux adolescents traînent leurs insatisfactions, de préférence dans la ruine d’une maison abandonnée, de l’autre côté de la barrière  qui protège les heureux propriétaires des villas avec piscines. Polo, engagé presque de force par sa mère pour entretenir les espaces verts (il faut bien que le garçon s’occupe et rapporte un peu d’argent à la maison) écoute le délire obsessionnel de Franco, « tonneau de graisse » boutonneux et puceau qui ne vit que par l’espoir de « se faire » Marián Maroño, belle femme qui vient d’emménager.

La différence sociale entre les deux garçons n’est pas un problème pour eux, le vide de leurs existences, l’ennui, la contrariété les réunissent. Polo supporte la logorrhée intarissable de Franco, des pages et des pages de sexe imaginé qui n’a rien de romantique. Il rêve de s’évader de cet endroit qui devrait être parfait (Attention, Paradise, le nom du quartier, doit absolument se prononcer à l’américaine, Paradaïze), peut-être de flirter avec les cartels locaux (sera-t-il à la hauteur ?) et, en attendant, il supporte beaucoup de choses : le mépris des gens des villas, les reproches de sa mère, les conditions de sa vie quotidienne (il a dû céder son lit à sa cousine enceinte d’on ne sait qui).

La violence crapuleuse et la violence sexuelle passent d’abord par les mots, les débordements des deux ados qui se croient plus qu’ils ne sont. Dans cet univers fermé, aucun personnage n’éveille la sympathie, malgré ce que l’on sait de leur environnement social et familial. L’auteure ne se prive pas de nous entraîner dans leurs fantasmes.

J’avais beaucoup aimé La saison des ouragans, le roman précédent de Fernanda Melchor. La violence y était déjà très présente. En voulant aller encore plus loin dans la description d’un aspect d’u Mexique provincial qu’elle connaît bien, elle confirme son talent d’écrivaine, mais les excès verbaux des deux protagonistes risquent de laisser au lecteur des sentiments de rejet, plus pour ce que disent et ce que sont Polo et Franco que pour le roman lui-même.

Paradaïze, traduit de l’espagnol (Mexique) par Laura Alcoba, éd. Grasset, 220 p., 18 €.

Fernanda Melchor en espagnol : Páradais,ed. Penguin Random House / Aquí no es Miami / Tiempo de huracanes, ed. Literatura Random House.

Fernanda Melchor en français : La saison des ouragans, éd. Grasset.

MOTS CLES : MEXIQUE / VIOLENCE / SEXE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE /EDITIONS GRASSET.

Sur AnnA, le commentaire sur La saison des ouragans de Fernanda Melchor :

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CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Diego VECCHIO

Diego Vecchio est né à Buenos Aires en 1969. Outre ses romans, il a publié de nombreuses traduction et des essais. Il enseigne à l’Université Paris 8 Saint-Denis.

L’extinction des espèces

2017 : 2021

La création par Zacharias Spear du musée d’histoire naturelle de Washington, ainsi commence cette mini-épopée qui mêle allègrement histoire de l’évolution de la vie sur terre et muséographie au XIXème aux États-Unis. Notre guide à travers l’histoire des bâtiments d’exposition, celle des États-Unis d’il y a deux siècles et celle des mutations des êtres vivants, ne se prive pas de glisser anecdotes et indiscrétions, grande histoire et pures mesquineries, tout être humain n’étant que le roseau de Pascal, si fort et si minuscule.

 Quand il réfléchit à l’organisation des salles futures de son musée, Zacharias Spears, cela donne lieu à une histoire générale de l’évolution des espèces vivantes, à la fois à peu près scientifique, quoique très raccourcie, et hilarante. On y rencontre des poissons pas encore prêts psychologiquement à aller se balader sur terre ou une « pègre animale » qui serait capable de s’attaquer à ses congénères migrants ! On découvrira ainsi, entre autres, comment l’œuf a révolutionné l’histoire de la sexualité.

Annabeth Murphy Atwood prend le relai. Elle est responsable de la section Peinture du complexe muséal, atterrée par les dégradations de « ses » œuvres qui pâtissent du manque de subventions. La rivalité entre Spears et Atwood se mue en guerre souterraine, puis publique, d’autant que les goûts du public portent aux nues ou plongent dans l’oubli ptérodactyles ou primitifs flamands, selon l’époque.

Les escroqueries ne font pas défaut, qui ont pour responsables petits malfrats locaux soucieux de s’enrichir en troquant quelques poteries qui peuvent passer pour des antiquités, ou archéologues diplômés, européens ou américains qui, eux cherchent à enrichir discrètement leur propre musée. L’ironie de la chose, c’est que ce tout nouveau continent officiellement dépourvu d’histoire, devient en quelques années le nœud d’un trafic d’« antiquités ».

Dans le roman, on glisse beaucoup, d’un personnage principal à un autre, d’un sujet à un autre aussi : des animaux préhistoriques, sujet des recherches de Spears vers les portraits en péril qui plaisent tant à Annabeth, puis vers les Indiens des États-Unis, eux aussi en péril, cette fois à cause d’autres humains. La douceur des glissements n’empêche pas un humour omniprésent, subtil : les ethnologues ‒ débutants pour la plupart ‒ qui prennent le train vers les tribus du Sud-Ouest, passent ainsi « de la redingote au pagne, de la neurasthénie des grandes villes à la sérénité de la vie tribale ». La question essentielle (et elle s’applique également au roman en général et à celui-ci en particulier) : étant homme, peut-on comprendre l’homme en ne sortant pas de son bureau ? La mémoire, l’intermédiaire étant de toute évidence l’idée de musée, est également au cœur de cette histoire universelle. C’est une mémoire d’une grande fragilité.

Sous des couches d’un humour féroce, capable d’aller du raffinement à la scatologie, ce qui intéresse l’auteur, ce sont toutes les questions posées par la pédagogie : comment montrer, faire vivre des connaissances abstraites, que privilégier, que laisser de côté devant l’abondance des découvertes, comment rendre attrayant ce qui pourrait (devrait) être rébarbatif ? Et c’est précisément ce que réussit plus que brillamment Diego Vecchio ici : enseigner en amusant : ces vrais problèmes, laissés aux mains de quelques pauvres humains, pourtant titulaires de prestigieux diplômes, quel régal pour le modeste lecteur !

Reste une autre passionnante question, dont le lecteur découvrira (s’il le veut) la réponse : à quelle espèce en extinction l’auteur fait-il allusion dans le titre ?

L’extinction des espèces de Diego Vecchio, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Grasset, 224 p., 19 €.

Diego Vecchio en espagnol : La extinción de las especies, (finalista del Premio Herralde de novela , ed. Anagrama.

Diego Vecchio en français : Microbes / Ours, éd. L’Arbre Vengeur, Talence.

MOTS CLES : ARGENTINE / MONDE / HISTOIRE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / EDITIONS GRASSET.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Lina MERUANE

CHILI / ETATS-UNIS

LIna Meruane est née à Santiago en 1970. Elle est professeure à New York, éditrice et auteure de nouvelles, d’essais et de romans.

Système nerveux

2018 /2020

Faut-il oser « endurcir » ses enfants en les encourageant à manger un morceau de nourriture tombé par terre, en les faisant s’embrasser quand l’un est grippé, ou vaut-il mieux passer les fruits au chlore, comme le préconise la bonne de la famille ? C’est un des dilemmes qu’aborde le nouveau roman de la Chilienne Lina Meruane. Le premier, Un regard de sang[1],  était centré sur les yeux et la vue, celui-ci élargit le problème au corps tout entier, aux corps pour être exact, car pour Elle (la narratrice) et ses proches, disparus ou vivants, la maladie est partout.

Elle prépare une thèse scientifique. Les troubles hypocondriaques qui la dévorent l’obligent – ou plus objectivement – la poussent à en interrompre la rédaction pour un temps. Peut-être consciente de son mal, elle rêve de mettre en bouteille la lumière des étoiles filantes, mais dans la réalité, ce sont des petits bouts d’ongle de son Père, des fragments de matière morte ou des cheveux de sa Mère qu’elle conserve dans de petits flacons.

Elle vit entre deux pays, entre deux époques aussi, elle enseigne à des étudiants qui s’ennuient. Son Père, médecin  généraliste passionné par l’image d’un cerveau découpé, pourrait bien être à l’origine de ce mal dont Elle souffre, cela est sans importance, l’espèce de plaisir morbide de fouiller les maux divers qui l’assaillent, ses propres maux, et de les comparer avec ceux des autres, est devenu son occupation principale. Elle ne connaît qu’une seule exception au défilé de gens souffrants autour d’elle, c’est Lui, avec qui Elle vit depuis des années et qui refuse toute visite chez le médecin, n’en éprouvant pas le besoin.

Lina Meruane ne cherche pas à séduire un lecteur qui passe d’une chimio à un examen IRM, elle le plonge dans la tête de cette patiente dont on ne voit pas par quelque miracle elle pourrait un jour sortir de tout cela. Et elle le fait très bien, Lina Meruane : une personne en bonne santé découvre les chemins de croix de celles et ceux qui vivent dans la maladie, pour la maladie.

Le métier de Lui, le conjoint, consiste à dater au carbone 14 des ossements extraits des fosses enterrées plus ou moins anciennes, ce qui le confronte aux disparus d’une dictature passée ou à des immigrants dont on a perdu la trace. Il le fait dans l’espoir de pouvoir faire cesser la violence officielle. Elle et Lui vivent tout de même dans un monde matériel, rencontres, vie de couple,  parents un peu critiques qui observent, Lui dans ce passé daté au carbone 14, Elle dans l’infini des planètes et des trous noirs, le sujet de sa thèse.

Quant à sa famille restée dans son pays lointain – et son époque –, elle n’incite guère à la joie, un Père médecin qui ne cesse de pronostiquer de futurs décès, un Aîné avec lequel elle ne s’entend pas et des jumeaux sur lesquels on ne compte plus les fractures tant elle sont nombreuses, on comprend l’état de marasme de la narratrice.

La construction est impeccable, le style irréprochable, voilà un roman techniquement réussi qui demande au lecteur une lecture détachée s’il veut éviter le trou noir qu’Elle étudie. Et vous, prenez soin de vous !

Système nerveux, traduit de l’espagnol (Chili) par Serge Mestre, éd. Grasset, 334 p., 24 €.

Lina Meruane en espagnol : Sistema nervioso / Sangre en el ojo / Contra los hijos / Volverse Palestina, ed. Literatura Random House.

Lina Meruane en français : Un regard de sang, éd. Grasset.


[1] Chronique sur AnnA.

CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN

Lina MERUANE

CHILI / ETATS-UNIS

Née à Santiago en 1970, Lina Meruane est professeure à New York, elle est éditrice et auteure de nouvelles, d’essais et de romans.

Un regard de sang.

2012 / 2019

Enfermée dans une cécité peut-être passagère, si son ophtalmologue parvient à régler son problème, et  confrontée aux réactions de ses proches, une jeune femme décrit ses sensations, ses découragements, ses espoirs. Elle profite de son analyse pour régler quelques comptes avec elle-même et avec ses proches. Et surtout elle fait de sa réflexion un texte unique.

Pendant une fête animée entre amis, dans un gratte ciel de Manhattan, Lina Meruane sent brusquement que sa vision s’obscurcit. Une hémorragie sévit à l’intérieur d’un de ses yeux, peut-être des deux. Elle les savait menacés, mais la brutalité de l’attaque la laisse désarmée, d’autant plus que son compagnon Ignacio et elle doivent déménager à deux jours de là.

La consultation d’urgence chez son ophtalmologue débouche sur un verdict strict : une opération, si toutefois elle est possible, ne pourra être tentée qu’un mois plus tard, le temps que se résorbent les caillots de sang. Que faire d’ici-là, étant pratiquement aveugle ? « Allez donc dans votre famille, au Chili », lui conseille le médecin.

La malheureuse, qui voyage seule, découvre dans l’aéroport new-yorkais, puis dans l’avion, la vie sans la vue. Cela donne lieu à quelques scènes cocasses immédiatement suivies de découragement, parfois de désespoir.

La description précise des actes et des pensées de Lina prend une épaisseur saisissante grâce aux apartés qu’elle confie au lecteur. Humour noir, autodérision donnent au récit une vision multiple, cruelle pour tous, pour la narratrice, les membres de sa famille et les autres personnages, mais surtout pour le lecteur. Elle joue constamment avec le vocabulaire, multipliant les mots en rapport avec la vision, en en parsemant chaque page, ce qui rend évident l’importance extrême de la vue, pour chacun… le lecteur étant le premier visé !)

Le séjour dans la famille, à Santiago, se fait au milieu d’une brume lourde, massive, comme le sont les relations entre ces gens qui s’aiment, mais qui s’aiment mal, qui ne savent pas le faire mieux.

Lina Meruane reste caustique, enfermée qu’elle est dans un univers clos, fermé sur lui-même, mais qu’elle voudrait partager. Un tour en voiture dans le centre de la ville devient une suite de fausses visions fantomatiques : elle ne voit pas  ce qui défile derrière les fenêtres de la voiture, elle se souvient des monuments, des places, des angles de rues de sa jeunesse.

Entre noir désespoir et rire intérieur parfois retenu, parfois éclatant, Lina Meruane se libère (un peu) de ses angoisses et communique ses désillusions, ses frustrations et ses quelques espoirs dans une prose grise et irisée. Avec cette façon de s’exprimer qui n’est qu’à elle, une façon d’exprimer tout ce qu’elle vit, elle s’empare du pouvoir de rendre poétique un quotidien brumeux et par conséquent ce « roman », brut et doux, drôle et tragique. Une expérience unique pour celle qui l’a vécue, l’a écrite et offerte à ses lecteurs, et aussi pour ceux qui la reçoivent.

Un regard de sang de Lina Meruane, traduit de l’espagnol (Chili) par Serge Mestre, éd. Grasset, collection En lettres d’ancre, 224 p., 19€.

Lina Meruane en espagnol : Sangre en el ojo / Volverse Palestina / Contra los hijos,Random House, Barcelona.

MOTS CLES : CHILI / PSYCHOLOGIE / EDITIONS GRASSET.

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Isabel ALLENDE

CHILI / ÉTATS-UNIS

ALLENDE, Isabel

Née en 1942 à Lima, de nationalité chilienne, Isabel Allende a passé son enfance et sa jeunesse en voyageant beaucoup. Elle s’est exilée aux États-Unis après le coup d’État qui a coûté la vie au cousin germain de son père. Son premier roman, La casa de los espíritus, est un énorme succès mondial. Elle partage son temps entre le militantisme (écologie, éducation), le journalisme et la littérature.

Plus loin que l’hiver

 

Depuis La maison aux esprits, publié en espagnol en 1982, Isabel Allende enchaîne les bestsellers. Née au Pérou, où son père était ambassadeur, elle a la nationalité américaine et vit aux États-Unis, mais a toujours gardé un lien direct avec son pays et le reste de l’Amérique latine. Ce nouveau roman, dont le cadre est New York, transporte les lecteurs au Chili, au Brésil, au Guatemala et au Mexique.

Dans une maison en plein Brooklyn qui a dû autrefois avoir beaucoup de charme mais qui est dans un état pitoyable, cohabitent Richard Bowmaster, un universitaire vieillissant au caractère d’ours et Lucía Maraz, une locataire chilienne, très solitaire elle aussi. Leur relation est aussi froide que le climat, une mémorable chute de neige qui paralyse New York et sa région.

Ils vont pourtant être obligés de se rapprocher le jour où Richard percute une luxueuse voiture conduite par Evelyn Ortega et qui n’est pas à elle. Evelyn ne semble parler qu’espagnol et Lucía, la Chilienne, bien utile pour traduire, ne sera finalement pas qu’un intermédiaire entre eux. Entre eux aussi, apparaît un cadavre caché qui complique bien les choses.

Avec le talent de conteuse qu’on lui connaît depuis son premier roman, qui ne s’est jamais démenti ni affaibli, Isabel Allende fait vivre le Chili des années proches du coup d’État aussi bien que le Brésil d’un déraciné et que l’Amérique centrale de ceux qui migrent entre Guatemala et Mexique dans l’espoir du rêve américain. La description de la vie quotidienne des Américains moyens de New York est tout aussi réussie. Tout est juste, palpitant, sensible.

L’auteure mêle thriller, roman social, histoire et ce qu’on appelle couramment de nos jours romantisme, en respectant soigneusement les bonnes doses, ce qu’on lui reproche parfois, à tort puisqu’elle n’est pas superficielle, qu’elle ose aborder dans un roman populaire des sujets graves, tels que la torture sous une dictature, les gangs (les mêmes que ceux dont nous avons parlé récemment, au Salvador), le trafic  d’êtres humains, le vieillissement ou la responsabilité morale d’un individu ordinaire.

Un seul exemple : la description de la vie de chaque jour au Chili dans les années 1960 et 70 est remarquable, surtout venant d’une proche parente du président mort pendant le coup d’État : tout est dit, tout est clair, sans le moindre manichéisme.

Ce vingtième roman publié en France d’Isabel Allende est une nouvelle réussite de l’auteure chilienne, une symphonie avec thèmes qui se répondent et variations. Ne boudons pas un vrai plaisir, simple et multiple !

Plus loin que l’hiver d’Isabel Allende, traduit de l’espagnol (Chili) par Jean-Claude Masson, éd. Grasset, 336 p., 20,90 € (papier), 14,99 € (numérique) .

Isabel Allende en espagnol : Más allá del invierno, ed. Penguin Random House / L’ensemble de ses livres se trouvent aux éditions Plaza y Janés et dans diverses éditions de poche.

Isabel Allende en français est publiée aux éditions Grasset.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / SOCIETES / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS GRASSET

ALLENDE, Isabel Plus loin que l'hiver

 

ACTUALITE

Décès du romancier brésilien Rubem Fonseca

FONSECA, RubemBRESIL

Très mauvaise journée pour la littérature latino-américaine. Un peu avant la nouvelle du décès de Luis Sepúlveda, nous apprenions celui du Brésilien Rubem Fonseca.

Il est mort d’un infarctus le 15 avril à Rio de Janeiro où il résidait depuis les années 1950.

Descendant de Portugais, il est né en 1925 dans l’État du Minas Gerais. Après des études de Droit, il est nommé commissaire à Rio, il deviendra ensuite juge, avant de commencer à publier des nouvelles et des romans sur le sujet qu’il connaissait le mieux, la délinquance et les délinquants de Rio. Il a créé un personnage récurrent, Mandrake, avocat hors des normes, plusieurs fois porté au cinéma et à la télévision. Il a par ailleurs participé lui-même à l’adaptation et au scénario de plusieurs films et séries télévisées

Si la personne était très discrète, l’auteur est unanimement reconnu au Brésil (Patricia Melo  ou Luis Ruffato revendiquent son influence) et aussi dans toute l’Amérique latine. Du Mexique à l’Argentine nombre d’écrivains lui rendent hommage. Il avait reçu, entre autres, le Prix Camões en 2005 et, plus récemment, le Prix Machado de Assis.

Ses principaux romans (Du grand art, 1986, éd. Grasset, Le cas Morel, 1992, éd. Flammarion, Un été brésilien, 1993, éd. Grasset) ont été publiés en France dans les années 1990.

ACTUALITE

Le Prix Internacional de Literatura pour Fernanda Melchor

C’est une fondation allemande qui vient d’attribuer son prix international à la Mexicaine Fernanda Melchor pour son roman Temporada de huracanes – La saison des ouragans (éd. Grasset)

 

MELCHOR, Fernanda

Vous pouvez lire ce que j’en pense sur AnnA.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS GRASSET