CHRONIQUES

Eduardo Antonio PARRA

MEXIQUE

Eduardo Antonio Parra est né en 1965 dans l’État de Guanajuato, dans le centre du Mexique. Il est éditeur, auteur de nouvelles et de romans. Il est lauréat du Prix Juan Rulfo, en 200 à Paris.

El Edén

2019 / 2020

El Edén, petite ville où tout le monde se connaît, au nord du Mexique, avait autrefois tout de l’endroit où il fait bon vivre. Le narrateur y était professeur dans le collège public, il entraînait des footballeurs juniors, parmi lesquels Darío, son jeune voisin, sportif très doué.

Un jour, première alerte, Silverio, le père de Darío, épicier, reçoit la visite de trois jeunes gens qui lui annoncent qu’il devra leur payer 5000 pesos par semaine en échange de leur protection. Un tabassage en règle suit le refus du commerçant, le laissant gravement handicapé. Puis vient l’escalade, une nuit d’enfer qui paralyse la ville. Après avoir prévenu la population et lui avoir conseillé de ne pas sortir, deux bandes rivales lourdement armées et équipées livrent une bataille avec explosions multiples et balles perdues, intrusions et pillages des maisons de particuliers. L’horreur.

Huit ans après, le professeur, qui a très vite quitté El Edén pour s’installer à Monterrey, rencontre Darío dans une cantina minable de la ville. En s’appuyant sur le témoignage de l’ex-jeune homme (à 23 ans, il est presque un vieillard) qui lui raconte ce qu’il a vécu cette nuit du siège et en le recoupant avec d’autres récits de témoins, il reconstitue ce qui s’est passé et qui a fait basculer la vie des habitants d’El Edén.

S’ils repensent à la période qui a précédé la crise, Darío et son professeur prennent conscience d’une autre sorte de violence, provoquée, elle, par une fille de 15 ans, Norma, ex-lolita qui dès ses 12 ans jouait à exciter adolescents et adultes et qui était devenue la petite amie du garçon.

La reconstitution se fait par des croisements, à partir de souvenirs précis de Darío, violence déchaînée des deux groupes qui s’entretuent, érotisme déchaîné lui aussi entre Darío et Norma partis à la recherche de Santiago, le jeune frère de Darío. Chez l’ex-professeur, les souvenirs de son ancien élève font naître les siens, ceux de la période d’avant, le calme apparent mais dont on sait à présent qu’il était trompeur, et ces souvenirs font naître à leur tour l’évocation du passé proche et de son présent, lorsqu’il a à peu près tout perdu.

On se retrouve alors plongés, comme les personnages, dans une avalanche de violences et de sexe. Eduardo Antonio Parra veut frapper fort, au risque à certains moments de saturer : coups de feu, sang, sexe, sexe, explosions, blessures, cadavres, avant de retrouver l’atmosphère morne de la cantina.

Avec El Edén, un lecteur européen est immergé dans les assauts de violence extrême qui a été une des plaies du Mexique, surtout dans le nord. Comme pour les Mexicains qui eux-mêmes en ont été les victimes directes, les questions restent sans réponse : pourquoi ces déchaînements ? Pourquoi à cet endroit ? Et les habitants, qui n’avaient rien à voir avec les groupes qui s’affrontaient ? Et les autorités, absentes, muettes, impuissantes elles aussi ? Et enfin, pour les survivants, comment sortir de cette apocalypse ?

El Edén, traduit de l’espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo, éd. Zulma, 336 p., 21,80 €

Eduardo Antonio Parra en espagnol : Laberinto, ed. Literatura Random House / Tierra de nadie : Los límites de la noche / Nadie los vio salir / Parábolas el silencio, ed. Txalaparta, Tudela (Navarra).

Eduardo Antonio Parra en français : Les limites de la nuit, éd. Zulma / Terre de personne, éd. Boréal.

MOTS CLES : MEXIQUE / VIOLENCE / SOCIETE / SEXE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ZULMA.

Sur la violence extrême au Mexique, on peut lire ou relire la très riche étude de Sergio González Rodríguez El hombre sin cabeza (ed. Anagrama) / L’homme sans tête (éd. Passage du Nord-Ouest), document essentiel pour tenter de comprendre le phénomène.

CHRONIQUES

Odéric DELACHENAL

FRANCE / HAÏTI

Odéric Delachenal est né en 1985. Entre 2008 et 2010, il vit à Haïti en tant qu’éducateur pour les enfants des rues, puis dans la région parisienne. Il vit actuellement en Savoie.

Fissuré

2021

Dix ans ont passé. Entre 2008 et 2010, Odéric Delachenal a été éducateur à Port-au-Prince pour une ONG catholique. Il s’occupait des enfants des rues, leur donnait avec ses collègues des bribes d’éducation et surtout de la chaleur humaine. Les fonds qui devraient venir de sources diverses se font rares, les enfants et les adolescents perdent souvent la volonté d’aller de l’avant : vers où ? De quoi pourraient-ils rêver ? Malgré des moments de découragement, la volonté des jeunes Européens ne se dément pas, il y a une telle richesse dans ces contacts.

Et puis un jour de janvier 2010, la terre tremble très fort. Tout est bouleversé, les maisons et les églises effondrées, les familles décimées, plus d’eau, plus rien à manger. Si la ville n’existe plus, les rescapés doivent survivre, avec des choix terribles : s’occuper du jeune homme blessé dont la jambe brisée va irrémédiablement se gangrener et abandonner les enfants qui le suivent comme une couvée apeurée, ou garder les enfants qui sans lui n’ont plus aucun espoir et tourner le dos au blessé ?

À son retour en France, Odéric Delachenal se sent costaud et pourtant les fissures sont bien là, sans qu’il les voie. La France est prospère, la France est en paix, c’est sûr, mais…

Odéric Delachenal n’est pas le seul à être sonné par le tremblement de terre, par la misère haïtienne, par son incapacité à faire changer l’inacceptable, par la nullité de tout. Le lecteur l’est aussi, face à ce qu’il dit avec une franchise, une sincérité, uns honnêteté qui n’ont pas souvent été déployées avec autant de conviction. Le « paravent pour camoufler la misère » dont il parle, il le fait tomber et révèle la réalité insoutenable.

La générosité, le don de soi sont aussi bien présents parmi nous, Odéric Delachanal le montre, le prouve. Ça ne l’empêche pas d’être très conscient des limites, des écueils et de la démoralisation qui s’ensuit. Cette démoralisation, il nous la fait partager et on se retrouve dans cette sorte d’ambigüité entre un profond respect pour ces gens qui donnent tout aux autres (le ferions-nous ?) et la constatation terrible : la goutte d’eau qu’est ce don de soi change-t-il quelque chose à l’océan de détresse ? La réponse, peut-être paradoxale, est claire : c’est oui. Ce petit peu offert n’est pas rien, là est la différence.

Et ce qui demeure, le livre refermé, c’est un immense respect pour cet homme, qui n’est qu’un homme, un homme qui n’a pas déserté, comme il le prétend, non, pour cet acharnement à aider des inconnus, pour l’auteur de ces pages qui ne peuvent et ne pourront être oubliées. Un choc salutaire pour tout citoyen.

Fissuré, éd. Métailié, 144 p., 14,20 €, version numérique, 12,99 €.

MOTS CLES : HAÏTI / FRANCE / SOCIETE / MISERE / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS METAILIE.

On peut, pour compléter ce beau et terrible témoignage, réécouter la chanson de Barbara, Le Soleil noir qui présente bien des points communs avec Fissuré.

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

Méjico.

2015 / 2018

L’histoire et la petite histoire se mêlent dans ce nouveau roman du Mexicain Antonio Ortuño, dont La file indienne avait attiré notre attention en 2016. Le Mexique de la fin du XXème siècle jusqu’à l’époque contemporaine, puis vers la fin de la deuxième Guerre mondiale, l’Espagne des années 20, au moment de la dictature de Primo de Rivera ou de la guerre civile constituent le fond de ce récit multiple.

La première scène nous plonge dans un enchevêtrement de passions, de jalousies et de petits trafics. On est à Guadalajara en 1997. Tout s’éclaircit très vite et très vite on comprend qu’on est loin des hauteurs de l’Olympe : les trafics minables autour du syndicat des cheminots sont vraiment pitoyables, comme les amours dérisoires et les jalousies qui en résultent mais qui pourtant se terminent en hécatombes.

L’ambiance qui règne parmi les Espagnols des années 20 n’est pas plus noble. Les luttes politiques s’accompagnent davantage d’insultes personnelles que de querelles idéologiques, même si elles sont bien présentes aussi. C’est à cette époque que se font et se défont des relations personnelles avec comme toile de fond les grands drames qui se préparent, la guerre civile et quarante ans d’une dictature féroce. Les inimitiés qui naissent là ne s’éteindront pas.

On change d’atmosphère en passant de Madrid bombardé à Guadalajara menacé par les violences. La vision par un Latino-américain d’une Espagne dominée par le fascisme est assez différente de celle d’un lecteur européen, plus habitué aux versions opposées, celle « officielle » du temps de Franco et celle plus « historique » proposée par les chercheurs extérieurs au franquisme.

On change d’ailleurs constamment d’atmosphère, les genres littéraires se mêlent, cela pourrait ressembler à une saga, l’histoire de trois générations d’une famille, cela pourrait être un roman historique, et c’est un parfait thriller, un roman sur la violence quotidienne. La superposition de ces diverses couches fait la richesse et crée une belle originalité, ce qui fait ressortir le fond de ce qu’a voulu montrer Antonio Ortuño : la complexité, faite d’un empilement de paradoxes, des relations ente le Mexique et l’Espagne, la mère qui a apporté la destruction, les sentiments d’infériorité imposés, subis pendant des siècles, qui remontent à Cortés. Éternelle question : de qui descendent les Mexicains ? À qui doivent-ils leur identité ? Cette identité revendiquée existe-t-elle ? Désir et aversion ne s’ajoutent pas l’un à l’autre, ils se confondent.

Méjico, qui se lit comme un bon roman noir, prouve qu’action et réflexion profonde ne sont pas ennemies, bien au contraire.

Méjico de Antonio Ortuño, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls, éd. Christian Bourgois, 256 p., 18 €.

Antonio Ortuño en français : La file indienne, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / ESPAGNE / HISTOIRE / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

MEXIQUE

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

La file indienne

2013 / 2016

Les migrants… un sujet récurrent quand on parle de la zone de la frontière entre le Mexique et les États-Unis, un sujet qui fait la une des journaux européens depuis quelques années. Le roman du Mexicain Antonio Ortuño reprend le thème déjà abondamment traité, mais il le fait d’une façon tout à fait originale, préférant observer indirectement l’enfer des gens déplacés, du point de vue d’une administration mexicaine débordée et pas toujours très solide.

Généralement, les difficultés vécues par les migrants en provenance d’Amérique du Sud ou des pays voisins d’Amérique centrale qui tentent de gagner la frontière du Nord sont appréhendées frontalement. Montrer leur galère par le biais d’une assistante sociale ou d’un journaliste n’atténue pas les horreurs vécues, mais fait de nous, lecteur, un témoin, au sens premier du mot. Cette façon de faire permet aussi de croiser plusieurs points de vue : le porte-parole du Gouvernement ne fera jamais ressortir les mêmes éléments que le reporter venu de la capitale ou que la femme chargée d’aider les migrants. Or tout cela défile sous nos yeux et nous une vision vraiment globale.

On est dans une petite ville, Santa Rita, quelque part dans le Sud du Mexique et on découvre la Conami (Commission nationale de migration), un organisme d’État chargé de gérer les mouvements de migrants sur le territoire mexicain. Après l’assassinat brutal de l’assistante sociale, Irma, surnommée la Negra, arrive pour la remplacer, accompagnée de sa fillette. Un groupe de migrants vient d’être sauvagement attaqué avec des cocktails Molotov et elle doit prendre le dossier en main, autrement dit s’occuper des survivants et indemniser les familles des victimes. Ce qu’elle découvre est de plus en plus trouble et elle doit partager ses informations avec un autre fonctionnaire de la Conami et un journaliste, sans savoir à qui elle peut faire confiance.

Autant la Conami, en tant qu’institution est forcément froide, autant la Negra, le journaliste et même le sicaire sont des êtres humains, avec avant tout leurs doutes, leur angoisse qui peut prendre des formes d’agressivité. Un être humain, le père de la petite Irma l’est aussi, professeur aigri et méprisant, désespéré en réalité, mais rempli d’une hargne qui le rend méprisable et détestable lui-même. Il faut voir comme il traite son chien et sa femme de ménage.

Le récit est parfaitement soutenu par un style acéré, l’agencement des phrases fait penser à des morceaux de fer mal coupés qui s’entrechoqueraient et qui d’une certaine façon blessent le lecteur. La traduction sert bien cette violence des phrases et des mots.

On évolue dans une atmosphère trouble, de plus en plus trouble. Negra n’est pas un être idéal, loin de là, mais notre imparfaite référence fait ressortir la faiblesse de tous, elle comprise, et la noirceur de la plupart. On n’est jamais loin de l’apocalypse.

Assez curieusement, et c’est une des grandes réussites de La file indienne, cette succession d’horreurs reste nuancée, grâce à la personnalité de Negra que l’auteur parvient à maintenir proche de nous.

La file indienne de Antonio Ortuño, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls, 240 p., 18 €.

Antonio Ortuño en espagnol : La fila india, Océano, México.

MOTS CLES : MEXIQUE / SOCIETE / VIOLENCE / POLITIQUE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

IOSHUA

ARGENTINE

Josué Marcos Belmonte est né dans la banlieue de Buenos Aires en 1977. Après une enfance de violences subies, il quitte le foyer familial à 14 ans et vit dans la rue en marginal. Prostitution, drogue, souffrances, il provoque en affichant son homosexualité dans un pays très machiste. Sa création est très variée, poésie, chansons, dessins et textes narratifs étaient la base de ses apparitions publiques remarquées. Il est mort en 2015.

Los putos

2021

Le titre le suggère : Los putos (les pédés) n’est sûrement pas à confier à n’importe qui. Ce livre (poèmes, dessins, courts romans) hors normes  est publié chez Terrasses éditions, un éditeur qui s’intéresse aux marges engagées, engagées politiquement, et aussi historiquement (un cycle sur l’Algérie) et dans les sociétés, avant tout un éditeur d’œuvres littéraires.

Ioshua, mort en 2015, à 37 ans, a marqué ceux qui l’ont croisé, à Buenos Aires et dans ses banlieues défavorisées (sans être des bidonvilles), où il est né et a vécu. Homosexuel, prostitué parfois, drogué en permanence, punk, dessinateur, chanteur, il raconte tout cela sans fard, avec la sincérité de celui qui n’a rien à perdre, ayant tout perdu depuis l’origine.

Il se lance alors dans une poésie rageuse et tendre, le désespoir de sa lucidité étant la source des images, des sensations surtout qu’il fait partager sans ménager celui qui écrit et celui qui lira. Cela donne des textes qui ne peuvent qu’impressionner, peut-être  perturber. Il provoque aussi, les dessins sont volontairement explicites, certains les jugeront scabreux, le genre de provocation qui a la vertu de mettre chacun face à soi-même. On peut en dire autant des textes, des poèmes principalement.

Un lecteur français ne peut éviter de penser aux textes de Jean Genet, même si bien sûr Ioshua a sa propre personnalité : le milieu assumé, homo et marginal, voyou et amoureux insatisfait, parfois comblé, trop rarement, tout cela rapproche les deux créateurs, comme la force de leurs écrits.

Isohua situe très précisément ses ambiances dans cette métropole portègne, la laideur des décors et du quotidien du narrateur est transfigurée par ses mots, ses souffrances, ses espoirs, ce qui est, ni plus, ni moins, la raison même de la poésie (si la poésie a besoin d’une raison !).

Hors de toute norme, dans ces textes en vers ou en prose, Ioshua est lui-même, on peut rejeter tout ce qu’il nous propose, on en a le droit, mais c’est passer à côté d’un moment de pure émotion, à côté de pages et de pages d’une souffrance de tous les jours, métamorphosée en un lyrisme qui traduit une farouche volonté de vivre en sachant que la mort n’est pas loin.

Los putos, éditions bilingue (avec une traduction collective de l’espagnol (Argentine)), Terrasses éditions, 287 p., 13,50 €.

MOTS CLES : ARGENTINE / POESIE / PSYCHOLOGIE / AMOUR / SOCIETE / SEXE / VIOLENCE / TERRASSES EDITIONS.

Le terrible et beau roman récent de l’Argentine Camila Sosa Villada, Les Vilaines (éd. Métailié) peut compléter la lecture de Los putos, complément ou contrepoint.

CHRONIQUES

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Chansons pour l’incendie

2018 / 2021

On a été impressionné par les romans du Colombien Juan Gabriel Vásquez (Le bruit des choses qui tombent ou La corps des ruines). Cette impression de puissance, de retenue maîtrisée qui n’efface jamais l’aspect humain de ses écrits, se confirme à la lecture de ces neuf nouvelles réunies ici pour la première fois.

Les décors sont variés, l’aéroport Charles-de-Gaulle censé représenter celui de Barajas, Bogotá, le Paris des exilés sud-américains, une hacienda dans la campagne colombienne avec, presque toujours, un narrateur-acteur qui, la plupart du temps ressemble à Juan Gabriel Vásquez sans être tout à fait lui.

Les sujets sont pris dans le monde réel, ils ressemblent à des témoignages, des témoignages qui tous racontent un épisode banal mais qui glisse vers l’aventure extraordinaire ou vers la biographie d’une personnalité oubliée mais qui a eu une réelle importance il y a quelques décennies.

Le point commun entre ces nouvelles, c’est la violence, diffuse au début du récit qui ne manque pas de se déclencher, violence inhérente au pays (au continent), violence interne, intime, également, le remords qui mine interminablement un personnage, ou l’absence de remords après une tromperie soigneusement occultée. C’est aussi la mort, le souvenir d’une mort qui longtemps après continue à miner un proche ou un quasi inconnu. En un mot, c’est la souffrance des hommes qui pensent être passés à côté d’un destin, d’une occasion, d’un autre humain indéchiffrable et universellement connu.

Il n’est pas rare, à la lecture d’un recueil de nouvelles, d’être déçu par l’une ou l’autre, qui correspond moins à nos goûts. Cette fois ce n’est pas le cas, toutes celles de Chanson pour l’incendie ont leur propre individualité, leur propre force, leur propre émotion.

Chansons pour l’incendie, traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éd. du Seuil, 234 p., 22 €.

Juan Gabriel Vásquez en espagnol : Canciones para el incendio / Historia secreta de Costaguana / Los amantes de Todos los Santos : El ruido de las cosas al caer / Las reputaciones / Los informantes / El arte de la distorción / La forma de las ruinas, ed. Alfaguara.

Juan Gabriel Vásquez en français : Histoire secrète du Costaguana / Les amants de la Toussaint / Le bruit des choses qui tombent / Les réputations : Les dénonciateurs : Le corps des ruines, éd. du Seuil.

MOTS CLES : COLOMBIE / FRANCE / ESPAGNE / NOUVELLES / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS LE SEUIL.

CHRONIQUES

Haïti noir

Après, entre autres, Paris, Barcelone, La Havane, Buenos Aires, Mexico (la collection est riche de seize volumes), revoici, en format réduit, les dix-huit nouvelles (publiées une première fois en 2010) consacrées à Haïti par les éditions Asphalte.

Un peu de vaudou et de magie (noire), des rapports naturels et souvent tendus entre les races, et donc les classes sociales, des politiciens pas très nets, un climat sévère et les tremblements de terre fréquents, parfois cruels, c’est un panorama très complet de la vie de tous les jours du nord au sud, de l’ouest à l’est de ce pays malmené par la nature et par les hommes.

Une expédition « humanitaire » dévoyée de son idéal, des amours contrariées par des proches ou par le destin, le précipice vers où est fatalement entraîné un adolescent, un hold-up qui tourne mal, un séducteur qui n’arrive pas à se décider entre ses trois épouses éventuelles, voilà quelques uns des sujets abordés par des auteurs dont beaucoup ont dû quitter leur île natale et qui ont conservé des liens très forts avec elle, plus que des liens, un amour assez désespéré qui se ressent à la lecture de ces histoires dans lesquelles le Haïtien, et plus souvent la Haïtienne, sont au centre de drames plus ou moins définitifs : l’esprit de la Caraïbe flotte tout de même sur ces gens qui avant de tout lâcher, se battent pour survivre et souvent y parviennent.

Le machisme ambiant avec son contrepoint, la vaillance des femmes, est un des points communs aux nouvelles qui ne manquent jamais de couleurs, d’odeurs, de la vision d’une cohabitation qui se fait malgré l’arrogance de ceux qui possèdent tout sur l’île. Il ressort de cette lecture une impressionnante volonté de survivre, très présente dans toute la zone caraïbe et qui ici ressort encore plus nettement. Ce n’est pas un régal, ce sont dix-huit régals que nous offre Haïti noir !

Haïti noir, nouvelles écrites en français ou traduites de l’anglais par Patricia Barbe-Girault, éd. Asphalte, 392 p., 13 €.

MOTS CLES : CARAÏBES / HAÏTI / ROMAN NOIR / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS ASPHALTE.

CHRONIQUES

Jean D’Amérique

HAÏTI

Né en 1994 dans le Sud d’Haïti, Jean D’Amérique, après avoir commencé des études de philosophie et de psychologie, il se consacre à la littérature. Poète et slameur, il a publié des recueils de poèmes et une pièce de théâtre a été présentée en 2020. Soleil à coude est son premier roman.

Soleil à coudre

2021

500 mètres de marche pour arriver à la fontaine publique. Une cinquantaine de personnes qui attendent déjà. Se bagarrer, pour enfin se laver, pour « garder au moins le soleil sur tes lèvres ». Même se laver, se laver les dents, devient poétique ici. La poésie n’existe pas seulement pour faire joli, elle peut, on le sait, être une arme contre la laideur, et elle peut se faire agressive.

Tout est ici prosaïquement et pleinement poétique, la misère et la violence haïtiennes, les phrases aériennes. Ce qui pourrait aux yeux d’un lecteur tristement rationnel, passer pour des excès, n’est que sublimation. Un vrai créateur n’est tout de même pas obligé de ne sublimer que le beau, non ? Le beau est bien là aussi, ou alors on ne croit plus à rien : un amour naissant par exemple, et je me garderai bien d’en dire (guère) plus sur l’intrigue, seulement ceci : l’aimée s’appelle Silence, l’amoureuse, on l’appelle Tête Fêlée et elles ont douze ans.

On ne ferme pas les yeux sur ce qu’est Haïti, on est plongés dedans, dans un tir constant qui tue, qui blesse et qui est feu d’artifice, un autre tir, semblable et contraire. Tout est dit, avec des mots inattendus, la misère, la promiscuité, le professeur ou les politiciens sans scrupules, les coups de feu qui tuent, la domination violente, la fuite sur des rafiots, « vieux cercueils-ma-douleur » et la promesse d’amour et de tendresse.

«  Tu seras seule dans la grande nuit », Tête Fêlée  a souvent entendu Papa (qui n’est pas son père, mais presque) le lui dire quand elle était petite enfant. Cette prédiction-menace se réalise peu à peu jusqu’à l’adolescence. Tout se dépeuple autour d’elle, la solitude qu’elle a toujours connue par manque de tendresse souvent, pas toujours, devient sa seule réalité. Les mots, les images comblent le vide et c’est nous, lecteurs, qui en bénéficions. La part de lumière, éloignée, c’est le souvenir d’une brève étreinte entre Tête Fêlée et Silence, un jour très particulier et, après le départ de Silence, l’espoir rêvé de la retrouver… Les dernières lignes du roman sont saisissantes.

On sait que les écrivains haïtiens ont un talent particulier pour prendre les mots et en faire de la rêverie, les exemples ne manquent pas. Désormais (Soleil à coudre est son premier roman) Jean D’Amérique est entré dans le niveau supérieur de l’éblouissement.

Soleil à coudre, éd. Actes Sud, 112 p., 15 €, version numérique 10,99 €.

MOTS CLES : HAÏTI / SOCIETE / POESIE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS ACTES SUD.

On serait bien inspirés en complétant cette lecture et cette découverte et en se retournant vers Mackenzy Orcel (L’Empereur, éd. Rivages) et vers Lyonel Trouillot ( Antoine des Gommiers, éd. Actes Sud) récemment commentés sur AnnA.

CHRONIQUES

John GIBLER

ÉTATS-UNIS / MEXIQUE

John Gibler est un journaliste indépendant né aux États-Unis mais il travaille essentiellement sur l’actualité mexicaine, les violences en particulier.

L’évasion d’un guérillero

2014 / 2021

Il y aurait au Mexique, depuis 1973, (chiffre officiel publié en 2020) 73000 disparus. Comment expliquer un nombre aussi invraisemblablement élevé alors qu’un État démocratique est censé veiller à la sécurité de ses citoyens ? On découvrira en lisant L’évasion d’un guérillero  que ce même État est à l’origine de beaucoup de ces disparitions.

Est-on encore dans une démocratie quand on peut être arrêté dans la rue seulement parce qu’un « ami » vous a signalé comme guérillero et qu’on disparaît sans que l’armée ou la police ne donne aucune information ?

Avec ce récit, chronique socio-historique, roman, témoignage, John Gibler renouvelle sans en trahir le principe le roman non fictionnel inventé par Truman Capote. Son livre inclassable selon les normes, peut être vu aussi bien comme un essai sur le rôle de l’informateur, comme un roman à suspens (l’évasion) ou un roman d’amour (le sublime témoignage de l’épouse d’Andrés), une dénonciation politique, une réflexion philosophique, tout cela étant d’une lecture passionnante sans la moindre pédanterie.

Andrés Tzompaxtle Tecpile, dont le nom est une preuve que sa famille n’a été ni conquise, ni colonisée, comme il le dit fièrement, a été arrêté en 1996. Il a 30 ans. Une enfance dans une misère digne, une langue, le nahuatl, une éducation qui lui ont appris les vertus du travail et de l’honnêteté, l’apprentissage de l’espagnol parce que « c’est le premier pas pour s’en sortir », puis, à 13 ans, la violence du choc : les familles de copains de leur âge qui ont été massacrées la veille et, forcément, la prise de conscience. À 18 ans, il le décide : il luttera pour la liberté et la dignité. Pour une « vie meilleure » et, sous ce cliché, il sait nettement ce qu’il veut : vivre sans piller (les autres et la nature), sans exploiter ni dominer, respecter et, simplement, être respectable.

Andrés Tzompaxtle Tecpile a été arrêté, gardé prisonnier 4 mois et torturé avant de s’évader. Il ne fait aucun doute que l’armée mexicaine est à l’origine de l’arrestation, de la détention et des tortures. Cela se complique si on sait que des brigades paramilitaires, en rapport avec certaines branches officielles de l’armée et de la police ont des contacts étroits les uns avec les autres.

Une fois en liberté, Andrés Tzompaxtle Tecpile est confronté à de nouvelles difficultés : rejoindre un terrain connu, puis faire face à la méfiance de tous, journalistes et frères de lutte.

En marge de l’enquête, du récit, John Gibler se livre à une réflexion fondamentale sur le rôle du relais, le journaliste, le transcripteur : quid de la mémoire du témoin-victime, surtout s’il a été torturé, sur ce que le témoin-victime veut ou peut révéler, ce que le transcripteur, qui n’a pas été torturé, pourra en faire, etc. L’évasion d’un guérillero est un modèle d’honnêteté journalistique, qui peut, d’ailleurs, s’appliquer à d’autres domaines, car c’est le langage qui est au cœur du sujet.

Oui, ce livre est un modèle qui devrait être lu (au-delà du cas personnel de Andrés Tzompaxtle Tecpile) par toute personne qui s’intéresse aux droits de l’homme, aux victimes des monstruosités officielles si bien cachées, en un mot à la Vérité, si difficile à faire connaître et qui, ici, éclate. Le chapitre consacré au pouvoir de l’écrit en rapport avec l’histoire immédiate et la vie politique pourrait servir de base à tout étudiant journaliste.

L’évasion d’un guérillero, traduit de l’espagnol (Mexique) par Anna Touati et Simon Prime, éd. Ici-bas, Toulouse, 256 p., 23 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / VIOLENCE / CORRUPTION / SOCIETE / POLITIQUE / EDITONS ICI-BAS.

L’évasion d’un guérillero est le troisième volet de la trilogie mexicaine, précédé par Mourir au Mexique et Rendez-les nous vivants. Une histoire orale des attaques contre les étudiants d’Ayotzinapa. Prochainement sur AnnA mon commentaire (publié sur la newsletter d’ Espaces latinos) de Rendez-les nous vivants. Une histoire orale des attaques contre les étudiants d’Ayotzinapa.

CHRONIQUES

Germán MAGGIORI

ARGENTINE

Germán Maggiori est né en 1971 à Lomas de Zamora, dans la province de Buenos Aires. Auteur de nouvelles, il a été remarqué dès 2011 pour son premier roman, Entre hommes, adapté pour la télévision.

Egotrip

2017 / 2020

Edgardo Caprano est, disons, un peu dans la mouise, c’est un euphémisme. Son ex l’a quitté pour un bodybuildé et lui pompe ses maigres revenus au nom de la pension alimentaire pour sa fille Mimí. Son nouveau métier n’est pas franchement enthousiasmant : il est chargé par sa compagnie d’assurances d’informer des malheureux proches du stade final qu’ils ont mal lu les petites lettres de leur contrat et que rien d’un éventuel traitement qui pourrait les sauver ne leur sera remboursé.

Forcément, il est un peu amer, notre Edgardo, il voit le mal partout, sauf dans des drogues variées et des alcools puissants, dont il abuse un peu trop souvent. Et puis il se sent mal entouré : les hommes sont des tarés impuissants, les femmes de grosses connasses : le monde est cruel.

On ne fera pas lire Egotrip à une fillette ou à un jeune gars, ils y trouveraient de vilaines actions et assez peu de moralité. Mais qu’il est drôle, ce personnage miteux ! Germán Maggiori (ou, peut-être, qui sait ?, Edgardo Caprano) sait très bien faire partager à son lecteur la sorte d’état second quasi permanent dans lequel Edgardo a plongé, lui grâce à ses substances étranges mais apparemment efficaces, nous grâce à ses fulgurances d’humour très noir ou carrément pipi-caca mêlées à des lueurs poétiques : l’«odeur âcre de mouffette écrasée» fait pan avec les vibrations du soleil sur « une oasis d’eau ». Une extraction de dents chez un dentiste pas des plus cleans prend des allures d’épopée.

On rit beaucoup, c’est vrai, mais d’événements tragiques ou de personnages misérables et Germán Maggiori joue très habilement avec les contrastes : les causes du malheur du protagoniste, par exemple, l’impossibilité qui s’est créée, qu’il s’est créée en partie, pour avoir de belles relations avec sa fillette qu’il aime ou son autre relation, ratée, avec sa mère.

Le trip annoncé dans le titre a tendance à être à sens unique, vers la descente, tout se dégrade allègrement, en commençant par le visage d’Edgardo, qui aurait besoin de plus d’aménagement à chaque chapitre qui le concerne. Car d’autres histoires viennent curieusement couper le fil du récit, passages hors champ, hors sujet si on s’en tient à un roman. On ne voit pas toujours leur utilité. On peut aussi se poser des questions sur les derniers épisodes de la saga Edgardo Caprano qui tourne au règlement de comptes, personnel et général, contre la société argentine dont la description est bien plus proche de Arlt que de Borges (on s’en doutait !) : petits loubards paumés, petits employés exploités, petits chômeurs qui n’ont pas les moyens de se faire soigner correctement, petite nazie aïeule qui croit régner sur un village.

La postface de Germán Maggiori apporte encore un plus au trouble et au malaise : ce qu’on vient tout juste de lire est-il une expérience vécue de l’auteur / des auteurs, ou une mise en scène, une espèce de canular littéraire ? Le trouble demeure !

Egotrip, traduit de l’espagnol (Argentine) par Nelly Guicherd, éd. Inculte, 225 p., 20,90 €.

Germán Maggiori en espagnol : Egotrip, ed. Edhasa, Buenos Aires. /

MOTS CLES : ARGENTINE / ROMAN NOIR / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS INCULTE.

Les lecteurs de Egotrip aimeront aussi, sans aucun doute, Patagonie route 203, d’Eduardo Fernando Varela (éd. Métailié), Les larmes du cochontruffe, de Fernando A. Flores (éd. Gallimard) et aussi L’employé, de Guillermo Saccomanno (éd. Asphalte), tous trois commentés sur AnnA.