ROMAN PERUVIEN, ROMAN VENEZUELIEN, V.O.

Kathy SERRANO

PEROU

Kathy Serrano est née en 1968 au Venezuela. Elle est actrice, metteuse en scène. Après un premier recueil de micro récits bien accueillis par la critique et les lecteurs, voici son premier roman.

El dolor de la sangre

2022

Martha vit à Lima depuis quinze ans. Elle a quitté le Venezuela, son pays natal, pour pratiquer son métier de photographe pour lequel elle est reconnue en Amérique latine. Son agent lui annonce qu’elle est invitée pour une série de photos de la fille d’un ministre vénézuélien qui elle-même veut entrer en politique. Ces photos glamour seraient une jolie introduction dans le milieu en passant par les revues qu’on appelle populaires.

Ses relations avec sa famille qui vit toujours à Caracas (une mère, deux sœurs et un frère, Rodrigo), sont réduites à presque zéro, Martha semble très réticente à se rapprocher d’eux si l’occasion se présentait et elle n’envisage même pas de leur annoncer sa venue pour quelques jours. Elle ne parle jamais de son passé familial avec ses amis et essaie constamment de le refouler. L’évocation de son frère en particulier lui est pénible, comme celle de l’attitude de la mère, dont le fils est celui à qui on pardonne tout, au détriment des trois filles.

À son arrivée à Caracas, elle est surprise d’être accueillie par Rafael, un ancien voisin et ami d’enfance, qui était un petit garçon timide, amoureux en secret de Martha. Il a visiblement réussi, ne se déplace qu’en voitures blindées surveillées par des gardes du corps. Il lui avoue être à l’origine de son invitation pour les séances photos et, plus tard, lui conseille vivement d’aller rendre visite à sa famille.

On reste au plus près des réactions de Martha, partagée entre sa réussite professionnelle qui, sur place, semble ne plus compter pour les collègues vénézueliens, et sa redécouverte d’une ville où elle a passé son enfance et son adolescence et qui, en quinze ans, s’est considérablement dégradée. Kathy Serrano a su rester au plus près de cette femme assez éloignée des conflits politiques pour voir avec un regard qu’on pourrait qualifier de neuf des réalités souvent déformées pour des raison purement idéologiques : elle découvre des pénuries qui touchent directement la vie de chaque jour, une corruption qui, bien que cachée, se révèle un peu partout et une violence qui n’existait pas quinze ans plus tôt : il est devenu impossible de sortir seul(e) dans beaucoup de quartiers, même de jour. On est à mille lieues d’une description militante, et celle-ci n’en est que plus forte, plus crédible. Le féminisme, discret mais efficace, est lui aussi bien présent.

Quant aux silences qui pèsent sur les relations familiales, les mystères se dévoileront peu à peu, un équilibre qui ne peut que se détruire a été établi grâce à des non-dits, là aussi la romancière a très bien réussi à maintenir une sorte de suspense psychologique qui révèle peu à peu, sans trop en dire, ce que même Martha avait tenté de refouler.

Le portrait de cette femme est la grande réussite du roman : le combat entre ses faiblesses et sa force naturelle est le moteur du roman, rien n’est éludé, ce que le lecteur pourrait voir comme des défauts est simplement une partie d’elle, de nature, elle règne sur un récit qui, autour de quelques personnes, est aussi celui d’un pays qui souffre mais qui survit, comme Martha.

El dolor de la sangre, ed. Planeta Perú, 204 p.

MOTS CLES : PEROU / VENEZUELA / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / FEMINISME / EDICIONES PLANETA.

Mon commentaire, sur AnnA, en novembre 2019, sur le recueil de nouvelles de Kathy Serrano : Húmedos, sucios y violentos.

CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS, ROMAN VENEZUELIEN

Rosa María UNDA SOUKI

VENEZUELA / MEXIQUE / FRANCE

Rosa María Unda Souki est née à Caracas en 1977. Après des études d’Art au Venezuela puis au Brésil, elle s’est installée à Paris mais travaille aussi bien en France qu’au Brésil. Elle a obtenu de nombreux prix pour ses peintures. Ce que Frida m’a donné est son premier « roman ».

Ce que Frida m’a donné

2021

Rosa María Unda Souki est une peintre renommée qui a exposé un peu partout dans le monde. Une importante exposition va lui être consacrée à Paris, autour d’une cinquantaine de tableaux inspirés par la vie et l’ouvre de Frida Kahlo. Elle doit en rédiger le catalogue et peine à commencer. Hébergée dans le couvent des Récollets, près de la gare de l’Est et dans l’attente des tableaux en provenance du Brésil, l’inspiration ne venant toujours pas, elle couche sur le papier une sorte de journal de son installation dans sa résidence d’artiste, qu’elle illustre de façon aussi précise que poétique. Reproductions de ses propres tableaux (qui feront partie de l’exposition prochaine), dessins de sa chambre aux Récollets, de sa table de travail ou des vêtements qu’elle va mettre, l’humour est aussi au rendez-vous.

Sa pensée se projette vers l’avant, avec l’angoisse du texte officiel qui ne veut pas s’épancher, et vers l’arrière, dans son enfance, au Venezuela et au Brésil, ce qui lui fait prendre conscience de troublants point communs avec sa muse. Frida Kahlo se manifeste avec discrétion, la couleur d’une robe, une attitude, un petit rien qu’elles partagent et que Rosa María est la seule à deviner, et la voilà, bien là, qui émerveille la jeune femme et lui redonne du courage pour aller de l’avant.

Bien mieux qu’une pâle biographie de plus, remplie  de détails pas toujours très utiles pour connaître la Mexicaine, cette évocation est un hommage subtil, sensible, à cette muse proche et lointaine à la fois, à portée des doigts et étrangère, qui sait garder une part de mystère pour se dévoiler autrement, un peu, totalement peut-être. De qui parle cette œuvre d’art (je parle du livre de Rosa María) ? De Rosa María ? De Frida Kahlo ? Des deux, évidemment, et la  plus exposée n’est pas toujours celle qu’on croit. C’est beaucoup Frida quand on a Rosa María devant les yeux, c’est un peu Rosa María quand on devine Frida.

Une touche de surréalisme délirant qui nous fait nous évader un instant, une pointe d’actualité dramatique (le Venezuela actuel en est arrivé là) ou des bouffées de nostalgie d’un Venezuela perdu et qui a perdu aussi sa culture, de brefs moments  qui nous ramènent dans un espace où la peinture existe malgré tout, ce « roman » est un tout, d’une richesse étonnante.

J’ignore si, comme on le dit, l’Art est immortel, ce livre, texte et illustrations, véritable merveille littéraire et picturale, fantaisie et intelligence réunies, prouve en tout cas que la transmission d’une femme à une autre, est un moyen de prolonger, de pérenniser une création, la création, tout court.

Ce qui Frida m’a donné, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Margot Nguyen Béraud et l’auteure, éd. Zulma, 189 p., 22,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / VENEZUELA / MEXIQUE / ART / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ZULMA.

CHRONIQUES, ROMAN VENEZUELIEN

Juan Carlos MÉNDEZ GUÉDEZ

VENEZUELA

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Juan Carlos Méndez Guédez est né 1967 à Barquisimeto mais il a passé son enfance et sa jeunesse à Caracas. Il termine des études de Lettres à Salamanque et réside en Espagne depuis la fin des années 90. Auteur de nouvelles, de littérature pour la jeunesse, d’essais et d’une dizaine de romans.

La vague arrêtée

2017 : 2021

Un peu sorcière, adepte de cérémonies spiritistes sur une montagne lointaine au Venezuela, son pays, Magdalena vit à présent à Madrid. Elle accepte de réaliser des enquêtes, aime lire, écouter de la musique et vit, en principe, seule.

Elle est en pleine promenade culturelle à travers la France quand des gens bien informés sur elle la contactent. Celui qui la convoque depuis Madrid est un homme politique espagnol dont la carrière aurait dû avoir un bel avenir si une gaffe majuscule ne l’avait pas réduit au rôle de sous-fifre dans son parti et au gouvernement. Un homme bien rangé, avec six enfants sur les sept dont il est le père qui sont tout ce qu’il y a de plus recommandables, messes hebdomadaires et tenues impeccables, le souci c’est l’autre, Begoña, vingt quatre ans qui, après une longue fugue, se trouvait au Venezuela quand elle a disparu.

Magdalena accepte de retourner à Caracas, non sans avoir « purifié » le malheureux papa avec un peu de sorcellerie vénézuelienne.

Côté spiritisme, Maddalena n’est tout de même pas au top. Elle a un bon niveau, sans plus, et c’est suffisant pour l’aider dans ses enquêtes. L’ennui c’est plutôt la situation dans laquelle elle trouve Caracas : tout manque, on ne peut acheter dans les supermarchés que les jours qui correspondent au dernier chiffre du numéro d’identité, la presse et la télévision sont muselées, les morts « accidentelles » ne sont pas rares.

Par ailleurs elle découvre très vite que la recherche de Begoña devra se faire dans un milieu qui réunit la violence devenue endémique et la politique : un ancien ministre brutalement assassiné est à la source de son enquête, un ancien ministre et un instrument de musique.

L’enquête se fait au cœur d’une ville dans laquelle la misère, très visible, s’ajoute à des violences qu’on devine très proches. Ses pouvoirs se réveillent parfois, de façon intermittente, ils lui révèlent la face cachée de personnes, vivantes ou mortes, ce qui semble moins l’atteindre que le lecteur, intrigué de pénétrer ce monde inconnu de lui. Et aussi la face bien visible d’un pays où il est plus facile de se procurer un revolver qu’un kilo de café.

Au milieu de plusieurs services de renseignements (Begoña, ne l’oublions pas, est la fille d’un homme politique relativement important en Espagne), de policiers officiels, de voyous ou quasi voyous et de milices armées pro gouvernementales appelées Collectifs, les intérêts divergent, la méfiance est générale et la pauvre Madgalena doit se battre pour faire avancer ses recherches, elle a toutes les qualités pour ça, qualités qu’elle renforce quand il le faut grâce à ses dons, et Juan Carlos Méndez Guédez garde le cap, sans temps morts, avec parfois des pointes d’humour noir, un peu cynique, de bon aloi et, en prime, des promesses d’amours à venir.

La vague arrêtée, traduit de l’espagnol (Venezuela) par René Solis, éd. Métailié, 304 p., 22 €, version numérique, 14,99 €.

Juan Carlos Méndez Guédez en espagnol : La ola detenida, ed. Harper Collins, Madrid / Los maletines , ed. Siruela, Madrid.

Juan Carlos Méndez Guédez en français : Les valises, éd. Métailié. / Les sept fontaines, éd. Jean-Marie Desbois, Les Baux de Provence.

MOTS CLES : VENEZUELA / ESPAGNE / POLAR / POLITIQUE / SOCIETES / EDITIONS METAILIE.

Souvenir :

Saint-Etienne, octobre 2018.

*Voir sur AnnA les commentaires sur le roman Les valises :

et, dans la rubrique V.O., sur les nouvelles El vals de Amoreira :

CHRONIQUES

Ariana NEUMANN

VENEZUELA / ÉTATS-UNIS / EUROPE

Ariana Neumann est née à Caracas à la fin des années 60, dans une famille juive ayant fui l’Europe après la deuxième guerre mondiale. Ombres portées, enquête familiale, est son premier livre.

Ombres portées

2020 / 2021

Ariana Neumann, l’auteure, est née à la fin des années 60 à Caracas, dans une famille très aisée qui s’y est installée en 1949. Elle y a grandi dans un cadre confortable, une mère élégante et aimante, un père qui dirige une entreprise prospère. Quand elle a 8 ans, elle découvre par hasard parmi les papiers familiaux un document étrange, ce qui semble être une fausse carte d’identité qui aurait appartenu à son père. À 8 ans, on oublie vite un détail qui fait partie du monde des adultes. Mais, après le décès du père, le mystère refait surface et, désormais adulte, elle se lance dans une enquête qui durera  10 ans. Quelles sont les origines de sa famille solidement ancrée au Venezuela ?

L’Amérique latine est, on le sait, une terre d’accueil de millions de personnes, venues d’Orient comme des différents pays européens, parfois poussés par la misère de leur région natale, les Basques, les Italiens du Sud, parfois contraints d’abandonner leur pays pour des raisons historiques, un régime politique ou pour échapper à un danger vital (les Juifs) ou une responsabilité (les nazis).

Les Neumann étaient en 1930 bien installés à Prague où leur fabrique de peintures était florissante. Quand la menace venue d’Allemagne se précise peu à peu, pendant la décennie suivante, la famille qui est consciente de ce qui se rapproche, continue de vivre comme s’ils pouvaient rester à l’écart du danger. Les photos montrent les pique-niques, les jeux dans la maison de campagne qui deviendra bientôt un refuge plus sûr que l’appartement pragois. Les visages sont souriants, alors que les lettres avec le frère, l’oncle, déjà installé aux États-Unis, évoquent les difficultés de plus en plus préoccupantes pour maintenir une apparence de vie normale. En 1940, un « camp de travail » pour Juifs est déjà opérationnel tout près de la maison de campagne.

Ariana Neumann décrit très naturellement cette vie, entre la banalité d’un quotidien qu’on veut routinier, l’amour familial et le poids des interdictions faites aux Juifs, les brimades et, en toile de fond, la question : que faire ? Résister, d’une façon ou d’une autre, est-il possible ? Accepter ce qui se passe ? Se fondre dans un anonymat qui sera dénoncé par un quelconque gendarme tchèque ? Une simple baignade, si l’endroit précis du « délit » est interdit aux Juifs peut conduire en prison, puis à Auschwitz. Ensuite tout a fini de dégénérer.

Ombres portées est un récit historique solidement documenté. L’auteure en fait aussi un roman familial et à suspense passionnant dans ses rebondissements qui ne manquent pas en cette terrible période.

La guerre terminée, l’arrivée des communistes en Tchécoslovaquie, en février 1948, accélère la prise de décision du père et de l’oncle d’Ariana de quitter définitivement leur ville et leur pays. Le Venezuela est accueillant, les perspectives d’installation et de développement dans les meilleures conditions sont prometteuses : leur fabrique de peinture, qui gardera le même nom qu’à Prague pourra prospérer. Très vite, Hans, le père, se sent citoyen de son nouveau pays qui deviendra son pays : plusieurs rues à Caracas et en province, portent son nom… Le pays où naîtra et grandira Ariana Neumann.

Ombres portées, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalis Peronny, éd. Les Escales, 384 p., 22 €.

Ariana Neumann en anglais : When Time Stopped : A Memoir of My Father’s War and What Remains.

MOTS CLES : VENEZUELA / EUROPE / HISTOIRE / FAMILLE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS LES ESCALES.

Plusieurs publications récentes, en France, évoquent les années du nazisme et ses rapports avec l’Amérique latine : Eichmann à Buenos Aires de Benoît Coquil (éd. Flammarion) est le plus récent. (chronique sur AnnA, le 6 septembre.

ACTUALITE

Miguel BONNEFOY Prix des Libraires 2021

Le prestigieux Prix des Libraires vient d’être décerné à Miguel Bonnefoy pour son dernier roman, Héritage (chronique sur AnnA), que nous avons beaucoup aimé. Fondé en 1955, le Prix des Libraire donne à 1600 libraires en France la possibilité de voter pour un roman choisi parmi une centaine de nouvelle parutions en langue française. En 2021, la marraine était Karine Tuil, auteure des Choses humaines(éd. Gallimard). Miguel Bonnefoy est publié aux éditions Rivages.

Nous sommes particulièrement heureux de voir Miguel à nouveau reconnu comme un des auteurs les plus originaux de la jeune génération.

CHRONIQUES, ROMAN VENEZUELIEN

Vaitiere ROJAS MANRIQUE

VENEZUELA / COLOMBIE

Vaitiere Rojas Manrique est née en 1988 dans les Andes vénézueliennes. Après des études de journalisme, elle est enseignante dans la banlieue de Bogotá où elle vit après avoir quitté le Venezuela. Tu parles comme la nuit est son premier roman.

Tu parles comme la nuit

2019 : 2021

« La petite rejette son environnement », voilà les premiers mots proférés par les infirmières qui ont assisté à son entrée dans le monde à propos de la narratrice, qui écrit à un personnage peut-être anonyme, peut-être inventé par elle, peut-être ayant existé, pour l’aider à avoir un contact avec sa réalité.

Sa réalité n’est pas toute rose : Jeune mère de famille vénézuelienne, elle s’est exilée avec sa famille, poussée par les conditions devenues épouvantables de la vie de chaque jour. L’adaptation est dure, à Bogotá, entre d’autres difficultés financières et le rejet (qu’elle ressent) des migrants.

Élève idéale autrefois, toujours première de sa classe, poussée par sa mère, elle a toujours vécu un pied dans son monde, un pied dans le monde. Elle avoue ne pas être capable de communiquer par l’oral, et donc elle écrit, en estimant que ses écrits sont bons à être mis au panier.

Qui est le mystérieux destinataire des lettres : Existe-t-il seulement ? A-t-il existé ? Elle semble recevoir des réponses, mais n’est-ce pas son imagination ? Alors, et c’est troublant, nous nous glissons forcément dans la peau de ce F.,  ou Frantz et nous recevons directement ces confidences d’une femme errante. Errante dans sa tête (elle a rendu visite et continue de le faire à plusieurs « médecins de l’esprit » en regrettant que les « médecins de l’âme »’ n’existent pas. Errante dans sa vie : en Colombie, elle se sent aussi désarmée, tout lui semble inhumain. Elle a coupé tous les liens autour d’elle et est terrifiée par l’image qu’elle laissera plus tard à sa toute petite fille, le seul être vivant qui lui reste, bien qu’à Bogotá elle vive toujours avec son mari.

La culpabilité habite cette malheureuse, une culpabilité injustifiée pour l’extérieur, pour le lecteur donc, qui la voit en victime, pas en coupable de quoi que ce soit. Elle se sent surtout coupable par rapport à sa fille qu’elle pense mal élever, alors que, d’évidence, elle déborde de tendresse et de générosité et qu’elle lui écrive des poèmes. Cette culpabilité n’est que la conséquence de son exil, injustifié, lui.

Il existe pourtant des lueurs d’espoir pour elle : lire et surtout écrire pourraient l’aider à sortir du marasme, elle en est vaguement consciente mais ne trouve pas l’énergie. Les rares nouvelles du Venezuela sont elles aussi démoralisantes, le pays continue de couler et la jeune femme, exilée de son pays et d’elle-même, « fait ce qu’elle peut ».

Vaitiere Rojas Manrique, raconte-t-elle, invente-t-elle, se confesse-t-elle pudiquement et franchement ? Peu importe, son livre est attachant.

Tu parles comme la nuit, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Alexandra Carrasco, éd. Rivages, 176 p., 16 €.

Vaitière Rojas Manrique en espagnol : Algo habla con mi voz, Universidad Central, Bogotá.

MOTS CLES : VENEZUELA / COLOMBIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / EDITIONS RIVAGES.

CHRONIQUES, ROMAN VENEZUELIEN

Francisco SUNIAGA

VENEZUELA

Auteur de cinq romans, Francisco Suniaga est né sur l’île Margarita, au Venezuela. Il est enseignant, journaliste et avocat

Les éditions Asphalte, qui viennent de fêter leur dixième anniversaire, ont la bonne idée de ressortir des livres qui méritent un coup de lumière. C’est la cas de cette Île invisible de Francisco Suniaga. Voici la chronique de Louise Laurent publiée à l’époque de la première publication en France.

L’île invisible

2005 / 2013 / 2021

 Ce roman vénézuelien nous entraîne dans le monde réel de l’île Margarita, loin des clichés pour touristes, et dans l’univers très particulier des combats de coqs.

Sur l’île Margarita atterrit Edeltraud Kreutzer, vieille dame allemande qui ne vient pas faire du tourisme mais connaître les circonstances exactes de la noyade de son fils, Wolfgang , sur la plage où il tenait un bar avec sa femme Renata et son employé modèle métis Richard. Elle sera aidée par le charismatique José Alberto Benitez, avocat désargenté, qui mènera l’enquête auprès des différentes autorités de l’île pour trouver s’il s’agit d’un simple accident, d’un suicide ou d’un meurtre passionnel. Il va alors découvrir la passion funeste de Wolfgang pour les coqs de combat.

  A travers la trame simple de l’intrigue, le lecteur plonge littéralement dans les deux univers de l’île, les paysages urbains qui s’opposent, le monde des touristes et les quartiers modestes, il plonge aussi dans l’univers très documenté des entraîneurs de coqs et des descriptions des combats. La langue est précise, réaliste et l’auteur nous fait partager à la fois la cruauté de ces combats et le courage et la dignité des coqs qui entraînent l’empathie du lecteur.

  Les personnages principaux sont eux aussi touchants : la vieille allemande Edeltraud regarde sans préjugés ce monde totalement étranger au sien. L’avocat et son ami psychiatre, qui ont partagé une jeunesse communiste pleine d’enthousiasme et de foi en l’avenir se confient leur désenchantement face à la crise et à la déchéance de la société, mais trouvent tout de même des raisons de vivre pour ne pas sombrer dans le désespoir et l’amertume. Le même avocat lucide et opiniâtre ira jusqu’au bout de sa quête malgré les obstacles.

  Retours en arrière dans le passé de chacun, introspections des différents personnages, chapitres aux points de vue alternés, placés astucieusement dans la narration finissent de rendre la lecture fort passionnante.

Louise Laurent

 L’île invisible, éditions Asphalte, 272 pages, 22 €.   

Francisco Suniaga en espagnol : La otra isla ed. OT , Caracas.

MOTS CLES : VENEZUELA / SOCIETE / CORRUPTION / ROMAN NOIR / EDITIONS ASPHALTE

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

José Antonio RAMOS SUCRE

VENEZUELA

José Antonio Ramos Sucre est né en 1890 à Cumaná. Brillant linguiste (il dominait au moins huit langues), érudit, il fut professeur, poète et diplomate. Il était consul du Venezuela à Genève où il est mort en 1930.

En général, sur AnnA (Americanostra / nos Amériques), nous commentons toute sorte de récits, romans, nouvelles (cuentos) ou documentaires. Pour une fois voici la présentation de poèmes (en prose) venus du Venezuela que viennent de traduire trois universitaires lyonnais :

La substance du rêve

1912-1930 / 2020

« Il n’est pas facile d’écrire un bon jugement sur deux livres aussi profonds et aussi raffinés », écrivait José Antonio Ramos Sucre à  son frère à propos de ses deux premiers ouvrages publiés. Après une telle phrase, que peut dire un malheureux commentateur assez peu versé dans la poésie, un siècle plus tard ?

Ce qui frappe d’emblée le lecteur qui découvre Ramos Sucre, c’est la variété de l’inspiration : une poésie à base de philosophie, de simple beauté, d’éléments venus du quotidien, de regards sur soi-même. Le tout étant sous-tendu par une vaste culture qui va de l’Antiquité gréco-romaine à la lecture de l’actualité internationale de l’époque.

Sur lui-même, sujet de nombreux textes du recueil, c’est l’insatisfaction qui prédomine : ce qui devrait constituer sa vie, son être, lui échappe, n’est pas à sa portée ou s’est éloigné de lui. Il se sent captif, et l’enfermement prend de multiples formes : grotte, temple, nature hostile. Les poèmes peuvent être de courts récits pénétrés d’un certain effet fantastique à racines réalistes, d’une brume désespérée.

La vieillesse, le fantôme de la vieillesse, la menace de son approche, sont un autre thème récurrent chez cet homme qui pourtant mourut à 40 ans.

Il serait hasardeux de vouloir comparer de tels textes avec ceux de poètes antérieurs ou contemporains, même si pour certains on pense à Borges et à Martín Adán, qui en Amérique latine au même moment bousculaient eux aussi les normes.

Les références venant de diverses cultures, Moyen-Âge européen, Extrême Orient ou romantisme, par exemple, sont nombreuses, elles multiplient les éclairages pour un lecteur du XXIème siècle, comme c’était déjà certainement le cas pour un lecteur de 1920.

L’un des buts universels de toute poésie est de permettre à celui qui la lit une évasion vers des univers aussi éloignés du monde réel que possible. Avec ses phrases, ses constructions de mots qui ne sont qu’à lui, José Antonio Ramos Sucre se révèle être un des poètes les plus représentatifs de cette volonté.

Un mot pour finir sur la traduction, très particulière de ces trois recueils. Les trois traducteurs ont travaillé dans une indépendance collaborative : chacun assumant la traduction de sa propre partie, mais en échangeant constamment pour respecter une unité de l’ensemble du livre. Mission brillamment réussie !

La substance du rêve , traduit de l’espagnol (Venezuela) par Philippe Dessommes, Michel Dubuis et François Géal. Préface de Gustavo Guerrero, introduction de François Delprat, éd. PUL, Lyon, 288 p., 15 €.

MOTS CLES : POESIE / VENEZUELA / LITTERATURE / EDITIONS P.U.L.