ACTUALITE

Rencontre avec Vaitiere Rojas Manrique

Sa traductrice, Alexandra Carrasco et le romancier Miguel Bonnefoy, tout récent Prix des Libraires 2021, seront également présents.

Vous pouvez lire sur AnnA mes commentaires sur leurs oeuvres :

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ACTUALITE

Miguel BONNEFOY Prix des Libraires 2021

Le prestigieux Prix des Libraires vient d’être décerné à Miguel Bonnefoy pour son dernier roman, Héritage (chronique sur AnnA), que nous avons beaucoup aimé. Fondé en 1955, le Prix des Libraire donne à 1600 libraires en France la possibilité de voter pour un roman choisi parmi une centaine de nouvelle parutions en langue française. En 2021, la marraine était Karine Tuil, auteure des Choses humaines(éd. Gallimard). Miguel Bonnefoy est publié aux éditions Rivages.

Nous sommes particulièrement heureux de voir Miguel à nouveau reconnu comme un des auteurs les plus originaux de la jeune génération.

CHRONIQUES

Vaitiere ROJAS MANRIQUE

VENEZUELA / COLOMBIE

Vaitiere Rojas Manrique est née en 1988 dans les Andes vénézueliennes. Après des études de journalisme, elle est enseignante dans la banlieue de Bogotá où elle vit après avoir quitté le Venezuela. Tu parles comme la nuit est son premier roman.

Tu parles comme la nuit

2019 : 2021

« La petite rejette son environnement », voilà les premiers mots proférés par les infirmières qui ont assisté à son entrée dans le monde à propos de la narratrice, qui écrit à un personnage peut-être anonyme, peut-être inventé par elle, peut-être ayant existé, pour l’aider à avoir un contact avec sa réalité.

Sa réalité n’est pas toute rose : Jeune mère de famille vénézuelienne, elle s’est exilée avec sa famille, poussée par les conditions devenues épouvantables de la vie de chaque jour. L’adaptation est dure, à Bogotá, entre d’autres difficultés financières et le rejet (qu’elle ressent) des migrants.

Élève idéale autrefois, toujours première de sa classe, poussée par sa mère, elle a toujours vécu un pied dans son monde, un pied dans le monde. Elle avoue ne pas être capable de communiquer par l’oral, et donc elle écrit, en estimant que ses écrits sont bons à être mis au panier.

Qui est le mystérieux destinataire des lettres : Existe-t-il seulement ? A-t-il existé ? Elle semble recevoir des réponses, mais n’est-ce pas son imagination ? Alors, et c’est troublant, nous nous glissons forcément dans la peau de ce F.,  ou Frantz et nous recevons directement ces confidences d’une femme errante. Errante dans sa tête (elle a rendu visite et continue de le faire à plusieurs « médecins de l’esprit » en regrettant que les « médecins de l’âme »’ n’existent pas. Errante dans sa vie : en Colombie, elle se sent aussi désarmée, tout lui semble inhumain. Elle a coupé tous les liens autour d’elle et est terrifiée par l’image qu’elle laissera plus tard à sa toute petite fille, le seul être vivant qui lui reste, bien qu’à Bogotá elle vive toujours avec son mari.

La culpabilité habite cette malheureuse, une culpabilité injustifiée pour l’extérieur, pour le lecteur donc, qui la voit en victime, pas en coupable de quoi que ce soit. Elle se sent surtout coupable par rapport à sa fille qu’elle pense mal élever, alors que, d’évidence, elle déborde de tendresse et de générosité et qu’elle lui écrive des poèmes. Cette culpabilité n’est que la conséquence de son exil, injustifié, lui.

Il existe pourtant des lueurs d’espoir pour elle : lire et surtout écrire pourraient l’aider à sortir du marasme, elle en est vaguement consciente mais ne trouve pas l’énergie. Les rares nouvelles du Venezuela sont elles aussi démoralisantes, le pays continue de couler et la jeune femme, exilée de son pays et d’elle-même, « fait ce qu’elle peut ».

Vaitiere Rojas Manrique, raconte-t-elle, invente-t-elle, se confesse-t-elle pudiquement et franchement ? Peu importe, son livre est attachant.

Tu parles comme la nuit, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Alexandra Carrasco, éd. Rivages, 176 p., 16 €.

Vaitière Rojas Manrique en espagnol : Algo habla con mi voz, Universidad Central, Bogotá.

MOTS CLES : VENEZUELA / COLOMBIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / EDITIONS RIVAGES.

CHRONIQUES

Francisco SUNIAGA

VENEZUELA

Auteur de cinq romans, Francisco Suniaga est né sur l’île Margarita, au Venezuela. Il est enseignant, journaliste et avocat

Les éditions Asphalte, qui viennent de fêter leur dixième anniversaire, ont la bonne idée de ressortir des livres qui méritent un coup de lumière. C’est la cas de cette Île invisible de Francisco Suniaga. Voici la chronique de Louise Laurent publiée à l’époque de la première publication en France.

L’île invisible

2005 / 2013 / 2021

 Ce roman vénézuelien nous entraîne dans le monde réel de l’île Margarita, loin des clichés pour touristes, et dans l’univers très particulier des combats de coqs.

Sur l’île Margarita atterrit Edeltraud Kreutzer, vieille dame allemande qui ne vient pas faire du tourisme mais connaître les circonstances exactes de la noyade de son fils, Wolfgang , sur la plage où il tenait un bar avec sa femme Renata et son employé modèle métis Richard. Elle sera aidée par le charismatique José Alberto Benitez, avocat désargenté, qui mènera l’enquête auprès des différentes autorités de l’île pour trouver s’il s’agit d’un simple accident, d’un suicide ou d’un meurtre passionnel. Il va alors découvrir la passion funeste de Wolfgang pour les coqs de combat.

  A travers la trame simple de l’intrigue, le lecteur plonge littéralement dans les deux univers de l’île, les paysages urbains qui s’opposent, le monde des touristes et les quartiers modestes, il plonge aussi dans l’univers très documenté des entraîneurs de coqs et des descriptions des combats. La langue est précise, réaliste et l’auteur nous fait partager à la fois la cruauté de ces combats et le courage et la dignité des coqs qui entraînent l’empathie du lecteur.

  Les personnages principaux sont eux aussi touchants : la vieille allemande Edeltraud regarde sans préjugés ce monde totalement étranger au sien. L’avocat et son ami psychiatre, qui ont partagé une jeunesse communiste pleine d’enthousiasme et de foi en l’avenir se confient leur désenchantement face à la crise et à la déchéance de la société, mais trouvent tout de même des raisons de vivre pour ne pas sombrer dans le désespoir et l’amertume. Le même avocat lucide et opiniâtre ira jusqu’au bout de sa quête malgré les obstacles.

  Retours en arrière dans le passé de chacun, introspections des différents personnages, chapitres aux points de vue alternés, placés astucieusement dans la narration finissent de rendre la lecture fort passionnante.

Louise Laurent

 L’île invisible, éditions Asphalte, 272 pages, 22 €.   

Francisco Suniaga en espagnol : La otra isla ed. OT , Caracas.

MOTS CLES : VENEZUELA / SOCIETE / CORRUPTION / ROMAN NOIR / EDITIONS ASPHALTE

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

José Antonio RAMOS SUCRE

VENEZUELA

José Antonio Ramos Sucre est né en 1890 à Cumaná. Brillant linguiste (il dominait au moins huit langues), érudit, il fut professeur, poète et diplomate. Il était consul du Venezuela à Genève où il est mort en 1930.

En général, sur AnnA (Americanostra / nos Amériques), nous commentons toute sorte de récits, romans, nouvelles (cuentos) ou documentaires. Pour une fois voici la présentation de poèmes (en prose) venus du Venezuela que viennent de traduire trois universitaires lyonnais :

La substance du rêve

1912-1930 / 2020

« Il n’est pas facile d’écrire un bon jugement sur deux livres aussi profonds et aussi raffinés », écrivait José Antonio Ramos Sucre à  son frère à propos de ses deux premiers ouvrages publiés. Après une telle phrase, que peut dire un malheureux commentateur assez peu versé dans la poésie, un siècle plus tard ?

Ce qui frappe d’emblée le lecteur qui découvre Ramos Sucre, c’est la variété de l’inspiration : une poésie à base de philosophie, de simple beauté, d’éléments venus du quotidien, de regards sur soi-même. Le tout étant sous-tendu par une vaste culture qui va de l’Antiquité gréco-romaine à la lecture de l’actualité internationale de l’époque.

Sur lui-même, sujet de nombreux textes du recueil, c’est l’insatisfaction qui prédomine : ce qui devrait constituer sa vie, son être, lui échappe, n’est pas à sa portée ou s’est éloigné de lui. Il se sent captif, et l’enfermement prend de multiples formes : grotte, temple, nature hostile. Les poèmes peuvent être de courts récits pénétrés d’un certain effet fantastique à racines réalistes, d’une brume désespérée.

La vieillesse, le fantôme de la vieillesse, la menace de son approche, sont un autre thème récurrent chez cet homme qui pourtant mourut à 40 ans.

Il serait hasardeux de vouloir comparer de tels textes avec ceux de poètes antérieurs ou contemporains, même si pour certains on pense à Borges et à Martín Adán, qui en Amérique latine au même moment bousculaient eux aussi les normes.

Les références venant de diverses cultures, Moyen-Âge européen, Extrême Orient ou romantisme, par exemple, sont nombreuses, elles multiplient les éclairages pour un lecteur du XXIème siècle, comme c’était déjà certainement le cas pour un lecteur de 1920.

L’un des buts universels de toute poésie est de permettre à celui qui la lit une évasion vers des univers aussi éloignés du monde réel que possible. Avec ses phrases, ses constructions de mots qui ne sont qu’à lui, José Antonio Ramos Sucre se révèle être un des poètes les plus représentatifs de cette volonté.

Un mot pour finir sur la traduction, très particulière de ces trois recueils. Les trois traducteurs ont travaillé dans une indépendance collaborative : chacun assumant la traduction de sa propre partie, mais en échangeant constamment pour respecter une unité de l’ensemble du livre. Mission brillamment réussie !

La substance du rêve , traduit de l’espagnol (Venezuela) par Philippe Dessommes, Michel Dubuis et François Géal. Préface de Gustavo Guerrero, introduction de François Delprat, éd. PUL, Lyon, 288 p., 15 €.

MOTS CLES : POESIE / VENEZUELA / LITTERATURE / EDITIONS P.U.L.

CHRONIQUES

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-3

© Audrey Dufer

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

 

Naufrages

2020

Parallèlement à la sortie du nouveau roman de Miguel Bonnefoy, Héritage, les éditions Rivages ont la bonne idée de proposer à ses lecteurs sept nouvelles, qui montrent un autre aspect du talent de l’auteur du Voyage d’Octavio et de Sucre noir.

Ces sept récits qui plongent leurs racines dans la mythologie antique et dans notre actualité éclairent de façon la plus originale des personnages que l’on croyait connaître, qu’ils soient dieux, monstres ou simples humains.

Il paraît que les Français ne sont pas amateurs de nouvelles. Il serait très dommage qu’ils passent à côté de ces petits bijoux.

Naufrages, éditions Rivages poche, 96 p., 6,50 €.

MOTS CLES : FRANCE /  VENEZUELA / CHILI / CULTURE / POESIE / EDITIONS RIVAGES.

 

BONNEFOY, Miguel Naufrages

Voir aussi, sur AnnA : Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio, Sucre noir, Jungle et Naufrages.

Souvenir (Saint-Étienne, mars 2018) :

Miguel BONNEFOY

 

 

CHRONIQUES

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

 

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-2

©Audrey Dufer

 

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

 

 Héritage

2020

Après un Venezuela un peu magique, voici le Chili réaliste – jusqu’à un certain point, Dieu soit loué – de Miguel Bonnefoy, qu’on retrouve avec toujours autant de plaisir.

Lazare, originaire du Jura, fuit la France pour la Californie où il n’arrivera jamais : une quasi mort en passant le détroit de Magellan, une deuxième naissance dans la souffrance, et il est débarqué à Valparaíso. C’est le premier des hasards qui font un homme, Lazare devient chilien, le premier de sa dynastie. On est en plein XIXème siècle et il s’agit déjà de ce qu’on appelle à présent l’intégration. Les enfants de Lazare et de Delphine, Bordelaise arrivée tout autant pas hasard au Chili, sans la moindre goutte de sang latino-américain, se sentent français, mais d’une France folklorique, tout en étant chiliens. Français au point de traverser l’Atlantique dans l’autre sens pour se battre contre l’ennemi héréditaire quelque part, dans les tranchées de la paraît-il Grande guerre. Chilien au point de fraterniser avec… n’en disons pas plus.

Ne disons rien de plus de cette saga qui s’étale sur tout le siècle passé. Les personnages savoureux, touchants, dynamiques se succèdent, tous animés par un bel élan vital. Tout n’est pas rose dans leur monde, on doit lutter, on ne reste pas éternellement jeunes, mais si on fait appel au surnaturel, il arrive qu’on ait des résultats, un guérisseur mapuche est là pour le démontrer.

Miguel Bonnefoy, après deux romans pleins de poésie, poursuit son cheminement littéraire dans la même veine, mais en ajoutant une dose de profondeur supplémentaire. Les périodes dramatiques dans Héritage sont des périodes historiques et les épreuves que traversent Lazare et ses proches ont leur origine dans l’histoire connue de tous.

Et puis, encore une fois, on se régale d’un bout à l’autre de ce roman, de la qualité du style de Miguel Bonnefoy. Il a un talent particulier à mêler simplicité et raffinement, à glisser ici ou là un de ces mots un peu mystérieux pour le lecteur en plein milieu d’une phrase tout à fait prosaïque, à lancer des élans de pur lyrisme puis à ramener ses personnages au niveau du quotidien. Le lecteur vole, plane, en permanence entre reconnaissance d’un monde connu et élan vers des territoires poétiques inattendus.

Héritage est une nouvelle preuve de la personnalité unique de Miguel Bonnefoy, fils du Venezuela et du Chili qui écrit en français, de sa capacité à créer des atmosphères bien à lui, à jouer en permanence avec l’essence des mots, avec l’équilibre des phrases pour réussir des romans de portée universelle.

Héritage, éd. Rivages, 207 p., 19,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / CHILI / VENEZUELA / SOCIETE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POESIE.

BONNEFOY, Miguel Héritage

Voir aussi, sur AnnA : Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio, Sucre noir, Jungle et Naufrages.

Souvenir (Roanne, octobre 2017) :

BONNEFOY, Miguel