CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN, V.O.

Ricardo SUMALAVIA

PEROU

Ricardo Sumalavia est né à Lima en 1968. Après des études littéraires à Lima, il s’intéresse en particulier à la littérature péruvienne et à la littérature coréenne. Auteur de nouvelles et de romans, il est aussi traducteur et éditeur.

Croac, o el nuevo fin del mundo

2022

Un genre littéraire vient peut-être de naître sous nos yeux : la philosophie batracienne. Pourquoi pas, ou, plus exactement, pourcroac pas ?

Cabezón, le narrateur et personnage principal de ces 47 courts chapitres, semble oisif, contemplatif, il est de toute évidence un traducteur hors pair. Les premières lignes de chaque épisode le montrent dans sa cuisine, sur son hamac ou près de sa piscine croisant la  grenouille domestique, qui est un grenouille, qui lui lance un Croac bien net qu’il interprète pour nous. Et ce que dit ce Croac est pure pensée, tout sujet est bon à être analysé.

Le grenouille a une grande capacité à se dédoubler, avant de redevenir lui-même, à se créer une transe qui le fait se voir tel qu’il est ou devenir écrivain (tiens, tiens !), ou encore vivre une autre vie de grenouille. Inutile d’insister, on est plongé dans un absurde tellement absurde qu’il s’approche du noyau de la raison, le cercle semble se refermer.

L’autre personnage, secondaire mais très présent sous des formes multiples, est la grand-mère du narrateur, faire valoir de la grenouille qui, comme on dit au théâtre, joue les utilités. L’auteur, lui, joue avec la logique et avec le principe qu’il s’est donné : commenter 47 fois le Croac récurrent de son copain grenouille et se joue du lecteur. Mais grande est la sagesse de ce grenouille-penseur. Que répondre, par exemple, à cette maxime qui dit qu’il faut savoir « vivre avec le mystère des choses, le mystère des êtres » ?

Et de quoi donc parle notre batracien qui, au passage, ne se prive ni de tabac en quantité, ni de marijuana, et qui passe de longs moments sur la cuvette des cabinets, très intéressé par ses émissions ? De la vie et de la mort, de la réincarnation. Quelques scènes de la vie quotidienne, quelques fables,  orientales ou pas, l’ombre d’une guerre entre le Nord et le Sud, on voyage  beaucoup sans sortir ou presque de la maison familiale habitée par Cabezón, la grand-mère et le grenouille. On voyage aussi, parfois, d’un corps à l’autre : pourquoi se refuser un petit dédoublement de personne (pas de personnalité) ? On voyage, ou, plus exactement, on s’évade. Que c’est bon ! Même quand Cabezón nous oblige à lire à l’envers le monologue du grenouille.

Le lecteur obsédé de rationalisme, Dieu le lui pardonne !, se tiendra à l’écart d’un tel roman, il perdra, outre bien des sujets de méditation, de bons moments de réjouissants bouillonnements, de dépaysements hilarants, d’intrigantes questions sur l’animalité de l’homme et l’humanité des bêtes.

Croac y el nuevo fin del mundo, ed. Seix Barral, Lima, 120 p.

MOTS CLES : PEROU / PHILOSOPHIE / HUMOUR / SOCIETES / FANTASTIQUE / EDITIONS SEIX BARRAL.

Mon commentaire sur Historia de un brazo de Ricardo Sumalavia, sur AnnA (septembre 2020) :

CHRONIQUES

Silvia MORENO GARCÍA

MEXIQUE-CANADA

Nés en Basse Californie, au Mexique en 1981, Silvia Moreno García vit actuellement au Canada. Elle a publié une dizaine de romans de science fiction, d’horreur et de fantasy. Mexican gothic a obtenu plusieurs prix internationaux.

Mexican gothic

2020 / 2022

Mexico, années 1950. Noemí, l’héroïne de ce roman doucement inquiétant au titre tellement commercial qu’il en devient assez ridicule (et risque de faire fuir des lecteurs amateurs de bonne littérature gothique), est une jeune fille qui vit la vie dorée des étudiants fêtards de la capitale, quand son père lui demande instamment d’aller rendre visite à sa cousine Catalina qui vit dans une espèce de manoir victorien isolé dans la sierra depuis son récent mariage avec Virgil Doyle, héritier ruiné d’une famille d’origine anglaise qui avait exploité une mine d’argent. Noemí se rend donc sur place et découvre un bâtiment sinistre, froid, humide, inhospitalier, habité par une famille tout aussi sinistre, et une Catalina prostrée et sombre.

En essayant de comprendre ce qui est arrivé à sa cousine, Noemí se trouve piégée dans le château, observée quoi qu’elle fasse, jugée quoi qu’elle dise. Quelle est la mystérieuse maladie dont souffre Catalina, quelle est l’origine des cauchemars qui l’assaillent et qui commencent à assaillir Noemí aussi ? Pourra-t-elle apporter un réconfort, un remède à la jeune mariée ?

Silvia Moreno García utilise très intelligemment les codes du roman d’horreur. Après l’arrivée de Noemí au manoir, avec la scène traditionnelle, celle qu’on retrouve telle quelle dans tous les romans d’horreur et, subtilement, tout doucement, elle fait avancer son récit sans grands cahots apparents mais en se saisissant de ses lecteurs pour les placer exactement dans la position de l’héroïne : on entre dans le roman comme Noemí dans le château, et on a autant de difficulté qu’elle à en ressortir.

La jeune femme remarque de jour en jour des mystères nouveaux, souvent discrets, qui peut-être réapparaitront, plus pesants, qui se lieront à d’autres, tout s’enchaîne naturellement, une maladie épisodique, une tombe monumentale sans épitaphe… Serait-ce le manoir qui serait maléfique ? Ses habitants ?

Les amateurs de fantastique et d’horreur ne seront pas déçus, Silvia Moreno García conduit son récit avec une jolie maîtrise, jouant sur les normes du genre tout en s’en écartant souvent :  on a l’impression d’être dans un monde connu, celui d’un Dracula du XXème siècle, un Mexique un peu décalé, mais des regards ambigus, des traces de moisissure sur les murs de la demeure (les dessins du papier peint auraient-ils remué ?), troublant l’héroïne qui pourrait soudain être devenue somnambule.

Entrons dans le mystère angoissant, angoissons-nous, tremblons, soyons heureux !

Mexican gothic, traduit de l’anglais (Mexique) par Claude Mamier, éd. Bragelonne, 349 p., 18,90 €.

Silvia Moreno García en anglais : Mexican Gothic, ed. del Rey Books.

MOTS CLES : MEXIQUE / CANADA / HORREUR / FANTASTIQUE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS BRAGELONNE.

Si on a aimé Mexican gothic la lecture de Notre part de nuit de Mariana Enríquez s’impose ! Voici mon commentaire :

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CHRONIQUES

Natalia SYLVESTER

ÉTATS-UNIS – MEXIQUE – PEROU

Natalia Sylvester est née à Lima. Ses parents ont émigré aux États-Unis quand la fillette avait quatre ans. Elle vit au Texas et écrit en anglais. Elle est l’auteure de deux romans pour la jeunesse et de deux romans pour adultes.

C’était le jour des morts

2018 / 2021 / 2022

Est-ce une bonne idée de se marier un 1er novembre, jour des morts ? C’est ce que font Isabel et Martín en 2012. Oui, peut-être, tout de même : Isabel le soir de son mariage reçoit une visite inattendue : le fantôme d’Omar, le père du fiancé disparu des années plus tôt et dont on ne parle jamais dans la famille.

Deux époques servent de cadre à la saga familiale, à partir de 1981, quand les parents de Martín ont migré du Mexique aux États-Unis, et à partir de 2012, date du mariage. Entre les deux, la famille tout entière s’est parfaitement intégrée à la société nord-américaine, Claudia, la sœur de Martín, est hôtesse de l’air, Isabel travaille aux urgences de l’hôpital local et Martín est un homme d’affaires prospère. Ce qui reste dans l’ombre, c’est le passé familial, la disparition d’Omar.

Le projet de Natalia Sylvester, elle-même originaire du Pérou et vivant au Texas, le décor du roman, depuis son enfance, était intéressant. Il mêle l’histoire déjà souvent traitée du déplacement forcé de milliers de Latinos vers le rêve américain avec leur intégration souvent problématique, leurs souvenirs d’une culture si différente de celle de l’Amérique du Nord et avec une pointe de fantastique, un fantôme qui ne surprend que modérément des Mexicains qui, le 1er novembre, vont pique-niquer sur les tombes des disparus.

L’auteure joue sur les deux influences, celle qui vient du Sud, celle qui vient du Nord, et l’équilibre du roman en souffre. Au Sud, elle a pris ce que l’on appelle souvent réalisme magique (sans que le sens ait jamais été nettement défini) : l’apparition du fantôme n’est pas choquante pour un Mexicain ou pour beaucoup de Latino-Américains pour qui le rationnel n’est qu’une entrave à penser et à imaginer librement. Au Nord elle a emprunté la technique très répandue qui sous-entend qu’à moins de 400 pages un roman ne peut pas être bon (idée très discutable, c’est évident). L’action avance donc très lentement, même les rendez-vous annuels entre le fantôme et sa belle-fille sont souvent vides de nouveautés, de progression (il faut bien couvrir les trente et un ans entre 1981 et 2012).

Et il nous faut aussi accepter des situations assez peu vraisemblables, même si l’auteure a elle-même vécu cette intégration qu’elle semble avoir réussie. Il est assez peu crédible de voir, entre autres détails, la facilité avec laquelle Isabel prend sans cesse des congés à son hôpital, parfois seulement pour discuter avec le fantôme de son beau-père, ou encore le neveu adolescent qui vient de passer la frontière sans papiers étant immédiatement inscrit en classe de seconde dans un très bon lycée local et mettant un smoking lors de la première fête de fin d’année, généralement les nouveaux migrants latinos ont d’autres sortes de problèmes pour se faire admettre par les locaux.

  On peut lire C’était le jour des morts pour découvrir une famille déchirée par des drames internes, une famille qui a beaucoup de difficulté à échanger, à se comprendre et qui ne souhaite qu’oublier d’où elle vient sans pouvoir y parvenir (peut-on tirer un trait sur ses origines ?), une famille qui découvre peu à peu ce que peut faire l’amour. L’amour, le grand moteur du roman.

C’était le jour des morts, traduit de l’anglais (États-Unis) par Benoîte Dauvergne, éd. de l’Aube, 529 p., 15 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ÉTATS-UNIS / SOCIETE / EXIL / PSYCHOLOGIE / FANTASTIQUE / EDITIONS DE L’AUBE.

CHRONIQUES

Mariana ENRÍQUEZ

ARGENTINE

Mariana Enríquez est née à Buenos Aires en 1973, elle a passé une partie de son enfance à La Plata. Après des études de communication et de journalisme, elle s’intéresse à la musique (punk et rock) et publie ses premiers textes. Elle est l’auteure de quatre romans et de trois recueils de nouvelles, parmi lesquels Ce que nous avons perdu dans le feu. Nuestra parte de noche a obtenu le prestigieux Prix Herralde à Barcelone en 2019.

Notre part de nuit

2019/2021

Notre part de nuit, voilà peut-être le roman le plus original, le plus fort de cette rentrée 2021.

Argentine, 1981. Juan Peterson est un médium naturellement très doué, tellement doué qu’il a été « recruté » enfant par un groupe secret, l’Ordre. Rosario, sa femme, qui vient de mourir dans un accident, était la fille des dirigeants de l’Ordre qui vénère l’Obscurité. Pressentant que leur fils, Gaspar, a hérité des dons de Juan, elle souhaitait pour lui un avenir de médium, mais Juan a vécu et continue à vivre des souffrances telles qu’il a décidé d’éloigner Gaspar de l’Ordre, ce qui s’avère être une tâche terriblement difficile.

L’Obscurité est une entité mystérieuse, bien sûr, qui sait être cruelle : elle peut arracher un membre à un enfant qui lui a déplu ou cacher l’âme d’un mort que les Initiés ne pourront plus joindre.

Quant à Juan, souffrant depuis l’enfance de graves problèmes cardiaques, opéré à plusieurs reprises, il souffre de migraines qu’il a transmises à Gaspar. Son corps couvert de cicatrices est pourtant d’une beauté qui attire femmes et hommes. Il bénéficie de la force extraordinaire de ses pouvoirs de médium, il ouvre toute porte en jouant de sa volonté et sait que l’Ordre doit le respecter. En dehors des moments consacrés au surnaturel, imposés par ses « supérieurs » ou voulus par lui, il mène une vie qu’on pourrait qualifier de banale avec son fils Gaspar qu’il aime par-dessus tout mais qu’il rudoie trop souvent, pleurant encore la disparition brutale et mystérieuse de Rosario. Il lui faut à tout prix sauver son fils, c’est-à-dire bloquer ses pouvoirs naissants. Et il a quelques amis sûrs qui peuvent l’épauler.

Avec une exceptionnelle virtuosité, Mariana Enríquez promène son lecteur dans des atmosphères changeantes. Roman d’apprentissage, familial, social, politique, à la limite du fantastique, angoisse, on se croit installé dans un genre littéraire et on se découvre soudainement dans un autre. Cela n’empêche jamais l’auteure de glisser, naturellement et très efficacement, une foule de remarques sur la période de la dictature et sur les traumatismes qui en ont été un de ses résultats, sur la tolérance, sur l’évolution des sociétés occidentales, sur l’éducation et beaucoup d’autres sujets.

« Il y a beaucoup plus d’obscurité que de lumière au-dessus de nos têtes », dit Juan à Gaspar. Cette phase s’applique non seulement au-dessus de nos têtes mais aussi à l’intérieur de chacun de nous. Il y a pourtant aussi pas mal de lumière, c’est bien le mystère. Tout est double dans cette histoire, à commencer par Juan, Gaspar et les rapports qu’ils entretiennent : l’amour et la peur partagés ne font qu’un, un peu comme vivre et mourir, souffrir et jouir, s’enfoncer vers les abymes et s’envoler vers la lumière qui, elle aussi, est au-dessus de nos têtes et en nous.

Qu’on est loin, Dieu et l’Obscurité en soient loués, de la vision primaire du bien et du mal véhiculée par beaucoup de confrères nord-américains de Mariana Enríquez ! Le bien et le mal sont présents, très présents, au premier plan, mais on se pose des questions sur leur nature profonde, ce qui donne une infinie richesse à cette histoire multiple, ancrée dans la vie quotidienne et parfois glisse vers des zones troubles ou tombent carrément dans ce que nous appelons l’horreur.

Mariana Enríquez, répétons-le, a construit une architecture exceptionnelle pour un récit complexe, varié, riche de détails qui se lit dans une fluidité elle aussi exceptionnelle. Des personnages s’effacent un temps pour revenir au premier plan, un épisode oublié reprend une couleur dont on ne se doutait pas. L’auteure nous a saisis et nous devons la suivre, et c’est un plaisir rare qui émerge.

Mariana Enríquez est argentine, avec Notre part de nuit (mots empruntés à Emily Dickinson) elle fait renaître le courant du fantastique argentin qui se nourrit du réel le plus prosaïque pour mieux faire s’évader le lecteur, le courant de Julio Cortázar, d’Adolfo Bioy Casares, de Vlady Kociancich ou d’Angélica Gorodischer. Avec ici une influence nord-américaine bien assimilée, elle revient aux sources.

Notre part de nuit, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, éd du Sous-sol, 768 p., 25 €.

Mariana Enríquez en espagnol : Nuestra parte de noche, ed. Anagrama. / Cómo desaparecer completamente , ed. Emecé / Los peligros de fumar en la cama / Las cosas que perdimos en el fuego, cuentos, ed. Anagrama.

Mariana Enríquez en français : Ce que nous avons perdu dans le feu, nouvelles, éd. du Sous-sol.

MOTS CLES : ARGENTINE / FANTASTIQUE / HORREUR / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DU SOUS-SOL.

CHRONIQUES, ROMAN MEXICAIN

Martín SOLARES

MEXIQUE

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Né en 1970 à Tampico, après des études effectuées au Mexique et en France, est devenu journaliste et éditeur. Il a publié trois romans et un essai.

Mort dans le jardin de la Lune

2020 /2021

(Il est fortement conseillé de lire Quatorze crocs, le premier tome des aventures policières de Pierre Le Noir, même si Mort dans le jardin de la Lune peut très bien se lire indépendamment).

Dans le réjouissant bric-à-brac qui caractérisait déjà Quatorze crocs et qu’on est bien contents de retrouver, se trouve un hôpital dans lequel on entrevoit des squelettes de sirènes, un lion allongé sur un brancard et des êtres jamais vus jusque là, on trouve des fantômes pickpockets qui ont l’audace de détrousser leurs semblables et on souffre du manque d’espace dans un bar très caractéristique de Paris, déjà en 1927.

Pierre Le Noir, le détective déjà connu de la Brigade nocturne, échappe de peu à la mort, mais sa belle amie, la magicienne Mariska n’a rien perdu de ses pouvoirs. Il en aura bien besoin, dans ce Paris où rôdent non seulement les poètes surréalistes, mais aussi l’ombre maléfique de Jack l’Éventreur, qui pourrait bien d’ailleurs s’être approprié l’esprit de Robert Desnos. Le poète, journaliste avait eu la malheureuse idée d’écrire plusieurs articles dans Paris-Soir sur l’assassin anglais.

L’enquête se développe de façon classique, le policier avance, des faits qui semblent clairs sont démentis avant de finir par s’éclaircir et les surprises nous guettent à chaque page. Les fantômes, cette fois, sont majoritairement britanniques, on a parfois l’impression que certains d’entre eux sont parvenus à se réincarner tout près de nous, Paris nocturne est envoûtant, pour le lecteur comme pour les personnages. Martín Solares serait-il un Alexandre Dumas qui aurait vécu un siècle ou deux de plus et aurait ainsi acquis une « grande expérience de la vie » qui l’aurait perfectionné comme écrivain ? On peut le penser en toute objectivité. Et on en a la preuve quand on lit les lignes cachées du Comte de Monte-Cristo cachées au lecteur ordinaire.

Des hordes de sangliers sauvages en furie, les Kiefer, accompagnés par des chiens noirs, sèment l’angoisse même chez notre Pierre Le Noir pourtant toujours protégé pas le talisman hérité de sa grand-mère, dont les changements de température dans sa main lui donnent de précieux conseils muets.

Le Comte de Monte Cristo en  guest star se révèle lui aussi être une collaboration d’une grande efficacité malgré le nombre de ses années, il est collaborateur, subordonné ou supérieur direct, en tout cas très présent.

Évadons-nous vers des territoires familiers, Paris, Marseille, qui deviennent étranges, angoissants, en n’oubliant jamais que le second degré en littérature comme dans la vie est une panacée toujours efficace pour nous approcher du réel !

Mort dans le jardin de la Lune, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, éd. Christian Bourgois, 271 p., 22 €.

Martín Solares en espagnol : Muerte en el Jardín de la Luna, / Catorce colmillos / No manden flores,  ed. Literature Random House / Los minutos negros, ed. Mondadori.

Martín Solares en français : Les minutes noires / N’envoyez pas de fleurs / Comment dessiner un roman / Quatorze crocs, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / FRANCE / POLAR / FANTASTIQUE / LITTERATURE / SOCIETES / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

Souvenir :

Saint-Etienne, octobre 2019.

V.O.

Kathy SERRANO

PEROU

Kathy Serrano est née en 1968 au Venezuela. Elle est actrice, metteuse en scène et publie son premier recueil de micro récits accompagnés d’une courte pièce de théâtre.

Húmedos, sucios y violentos

2020

Commençons par la fin, une courte pièce de théâtre, Migraciones, deux personnages, un homme et une femme seuls en scène étant plusieurs personnages, tous migrants qui  représentent une foule de migrants au destin tragique, partagé par cette foule d’anonymes. Le monde entier est le cadre, pas de notation de pays ou d’époques, on sait que le sujet est universel. La scénographie, précise, joue sur la simplicité, ce que disent les didascalies ne laissent qu’un regret, de ne pas vraiment visualiser ces changements de personnages symbolisés par le seul changement de vêtements. Les monologues sont d’une force glaçante. Kathy Serrano, Vénézuelienne d’origine qui vit au Pérou, est d’abord comédienne et metteuse en scène. Elle a écrit et mis en scène à Lima ce texte qui reprend des faits réels et le publie ici pour la première fois.

 Mais Húmedos, violentos y sucios est aussi un recueil de courts récits regroupés sous trois thèmes, Furieux, Jeux, Sombres. Mais, plus qu’un recueil, il s’agit d’une sorte de réseau de micro récits, avec des thèmes et variations, des situations qui reviennent, transformés, nuancés, des surprises toujours.

La violence, comme l’annonce le titre, est bien là, mais elle n’est pas gratuite, tout comme le sexe, souvent au second plan, qui peut être plaisir mais qui est aussi douleur, physique ou morale. Beaucoup des situations sont sombres, comme le suggère là aussi un sous-titre, mais un éclat de lumière violente surgit. En dehors de la violence faite aux enfants et aux femmes, sujet récurrent, rien n’est au fond désespéré dans ces soixante six histoires (vingt deux pour chacun des trois parties), même si la vie décrite n’est pas de tout repos ! On sourit souvent quand même, d’un sourire parfois un peu crispé (l’humour noir veut cela !) et on s’amuse à retrouver, quelques dizaines de pages plus loin, une idée, une sensation déjà entrevue avant.

Kathy Serrano crée un univers bien à elle, un univers à mi-chemin entre le nôtre et un autre, qui appartient à un rêve qui peut être cauchemar, à un monde fantastique, car le fantastique a un rôle important aussi dans ces contes à ne pas mettre entre des mains trop innocentes, mais dont jouira un adulte doté de ce qu’il faut de « morale » admise par nos sociétés, il appréciera la liberté de ton, la noirceur de réalités malheureusement connues, quotidiennes et qui se répètent malgré  tout, l’humour souvent un peu grinçant, il frémira aussi assez souvent devant les injustices que nous croisons un peu trop souvent. Cette première œuvre est vraiment une splendide surprise. À renouveler !

Húmedos, sucios y violentos, ed. Estruendomudo, Lima, 180 p.

MOTS CLES : PEROU / HUMOUR / FANTASTIQUE / SOCIETE./

CHRONIQUES

Fernando A. FLORES

MEXIQUE / ETATS-UNIS

Fernando A. Flores est né à Reynosa, dans l’ Etat de Tamaulipas. Sa famille s’est installée au Texas quand il avait 5 ans et où il vit actuellement. Il est également photographe. Les larmes du cochontruffe est son premier roman.

Les larmes du cochontruffe

Si vous ouvrez ce roman, écrit en anglais par un jeune Mexicain installé depuis presque toujours chez le voisin du Nord, vous devez vous attendre à tout ! On peut se poser la question : quel rapport peut-il y avoir entre le vol à grande échelle de plusieurs de ces énormes têtes sculptées d’origine olmèque (au Sud du Mexique) et la (re-) création de certaines espèces animales disparues à des fins alimentaires. Mais, au fait, le cochontruffe est-il comestible ? N’est-il qu’une création légendaire ?

La frontière entre États-Unis et Mexique est particulièrement surveillée, plus encore que de nos jours. Esteban Bellacosa, le personnage principal, n’est pas franchement un trafiquant, mais qui donc peut être totalement « innocent » dans des endroits si confus ? Il est en tout cas d’une honnêteté scrupuleuse, même s’il « travaille » avec des gens bien moins recommandables. Entre deux âges, veuf qui ne s’est jamais vraiment remis de la mort précoce de sa fille, très solitaire, il survit parce qu’il le faut bien, un peu dégoûté par la société qu’il est obligé de subir.

On connaît cette frontière, amplement trumpisée, mais celle du roman bénéficie non d’un mur (comme promis), mais de deux (c’est encore plus sûr, paraît-il). On connaît les cartels de la drogue. Justement Pacheco, un des caïds, le plus puissant de la région, vient de passer l’arme à gauche, et pas de façon naturelle. On connaît moins ce nouveau trafic double, mis à la mode, si on peut dire, il y a peu : des têtes d’Indiens, momifiées et réduites, qui se vendent comme des petits pains et, d’autre part, la reproduction d’espèces animales disparues.

L’auteur imagine une étape de plus vers une horreur encore plus forte que celle que le Mexique, entre autres, est en train de souffrir. Mais on est obligé aussi de repenser au terrible livre-reportage du journaliste et romancier mexicain Sergio González Rodríguez [1], cela nous rappelle que l’imagination de Fernando A. Flores part de bases bien réelles. On connaît aussi ces crises économiques à répétition qui frappent les pays d’Amérique latine.

Et pourtant nous voilà complètement dépaysés par la magie (assez noire) de ce jeune écrivain qui détourne à peine des situations connues, mais cet à peine est énorme. La fantaisie, débridée le plus souvent, n’exclut pas l’émotion, teintée de triste tendresse, elle est au fond très pessimiste : la vie, hommes et animaux confondus, peut être horrible, un certain recul permet de s’écarter – temporairement – de l’horreur pour s’évader vers l’étrange, et c’est une belle avancée.

Rien ne manque dans l’aventure de Bellacosa, on change d’atmosphère d’un chapitre à l’autre, on baigne dans des ambiances troubles, parfois lumineuses, luxueuses même, comme pendant ce repas clandestin où l’on est prié (obligé) de manger TOUT ce qui sera proposé (imposé), clones d’animaux disparus depuis des siècles inclus. Ou alors on est en plein thriller, avec poursuites et enlèvements avant d’entamer une amitié qui pourrait être durable. Le tout est imprégné par la présence subtile d’un petit cochontruffe, peut-être mythique mais bien réel auprès de Bellacosa, peut-être amical, peut-être indifférent, on ne pourra être sûr de rien, mais on s’attache à cette petite bête silencieuse et larmoyante ! Fernando A. Flores surprend au long de ces 300 pages, non pour faire des effets, mais pour jouer.

Il s’est vraisemblablement amusé à nous entraîner vers des territoires frontaliers. En prenant beaucoup de plaisir à écrire, il en donne encore plus à ses lecteurs !

Les larmes du cochontruffe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Paul Duant, éd. Gallimard, Collection La Noire, 336 p, 20 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ETATS-UNIS / SOCIETE / FANTASTIQUE / CORRUPTION / ROMAN NOIR / EDITIONS GALLIMARD.

Si vous avez aimé ce roman, Patagonie route 203 de Eduardo Fernando Varela, premier roman également vous plaira autant :  quoique très différent sur le fond, il offre la même liberté de raconter des histoires à la fois réalistes et complètement hors normes. En librairie depuis le 20 août, aux éditions Métailié. Voir la chronique sur AnnA.


[1] El hombre sin cabeza, ed. Anagrama, Barcelona, 2009 / L’homme sans tête, éd. Passage du Nord-Ouest, Albi , 2009

N'OUBLIONS PAS...

José Emilio Pacheco, 2

MEXIQUE

PACHECO, José Emilio

 

 

Pendant ces temps de confinement, les maisons d’éditions sont soit fermées soit travaillent au ralenti et toutes les sorties prévues pour le printemps sont repoussées, un peu avant l’été dans le meilleur des cas, pour la rentrée de janvier 2021 pour d’autres. Quand se terminera la période, nous aurons une grande pagaïe à prévoir. En attendant la reprise, qui finira bien par arriver, profitons de ce temps laissé libre, quoi que confiné, pour découvrir ou relire quelques fondamentaux de la narration latino-américaine.

 

Batailles dans le désert 

 1981 / 1987

 

À chaque fois que j’ai refermé ces Batailles dans le désert du Mexicain José Emilio Pacheco (1939-2014), et j’en suis au moins à ma cinquième lecture, la même question s’est imposée à moi : comment peut-on tout dire d’un pays et d’un personnage en à peine cinquante pages ? C’est pourtant ce que réussit de façon éblouissante Pacheco, poète avant tout, mais aussi auteur de cuentos et de scénarios de films (il a travaillé avec Arturo Ripstein), qui n’a publié que deux romans.

On est à Mexico, sous la présidence de Miguel Alemán, c’est-à-dire tout juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale, à l’époque où les États-Unis s’imposent encore plus dans la vie économique de l’Amérique latine, l’époque où le Mexique va passer de ce que l’on appelait encore le sous-développement au « modernisme » copié au voisin du Nord.

Carlos, le narrateur et héros, franchit, lui l’étape ente l’enfance et la maturité. Ces deux évolutions, parallèles, se font sous les yeux du lecteur dans le monologue de Carlos, adulte, qui fait le bilan de ces deux bouleversements fondamentaux.

Pour le pays, on s’adapte à la nourriture, au vocabulaire, aux nouveaux appareils ménagers, aux façons de vivre aussi, tout en conservant les bonnes vieilles coutumes machistes, tel le père de famille qui ne cache même pas sa « seconde famille » qu’il entretient en privant parfois l’officielle. Les gens sont méfiants envers ces intrusions d’une autre « civilisation », mais l’acceptent, par obligation et aussi par goût (ils ont du charme, les jouets en plastique !).

Dans cette société qui se voit changer trop vite, Carlos a le tort de tomber amoureux de la mère de son meilleur ami. Ce qui pourrait anodin, ou touchant, ou risible, devient un drame monté en épingle par les parents, dont la solution ne pourra être que religieuse (une confession qui ratera son but pour la mère, une séance chez le psy, qui ne changera rien de fondamental pour le père).

En cinquante pages (une petite heure de lecture), on aura eu un roman psychologique, un roman historique, un roman social et même une touche de roman fantastique, on aura eu de l’information, de l’humour, de la poésie, de l’émotion.

Batailles dans le désert de José Emilio Pacheco, raduit de l’espagnol (Mexique) et préfacé par Jacques Bellefroid, éd. La Différence, Paris, 1987, 87 p., 6,10 €.

Las batallas en el desierto, ed. Tusquets, Barcelona.

 

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / AMOUR / ROMAN FANTASTIQUE / EDITIONS LA DIFFERENCE.

PACHECO, José Emilio Batailles dasn le désert

V.O.

Andrea ARISMENDI

URUGUAY

Andrea Arismendi Miraballes est née à Montevideo, professeure de Littérature en Uruguay. Elle est l’auteure de poèmes et de nouvelles.

Memoria de una ciudad por donde no pasó la guerra

2019

 

Il fut un temps, dit-on, où l’eau qui coulait du robinet était transparente et pure. Limpide était  le mot employé alors. La ville de Montevideo, dans un proche futur, est bien dégradée : on n’ose plus frôler les autres passagers de notre autobus, toucher les barres d’appui est franchement dangereux et parler avec des inconnus est risqué, tout contact, physique ou non, est déconseillé.

La boue a envahi la ville, les fils électriques pendent, accrochés à leurs poteaux, la narratrice, qui travaille dans la Cité administrative, est chargée de recueillir les plaintes de la population : un univers sans lumière.

Le récit est traversé de maisons peut-être hantées, par des êtres étranges maquillés en singes (mais est-ce bien un maquillage ?), par des épanchements sanguins, par une bibliothèque municipale désertée, puisque la culture n’a plus cours et par des médecins devenus incapables de soigner les malades.

Dans cette ambiance où même les rayons de soleil paraissent usés, la narratrice doit lutter à chaque seconde pour vivre dans une solitude éprouvante. Mais elle ne lâche pas. Parviendra-t-elle à se maintenir en vie ?

Et c’est une très bonne idée d’avoir rajouté trois courtes nouvelles, sortes de variations, au sens musical, sur des sujets voisins.

Memoria de una ciudad por donde no pasó la guerraéditions Lettres de mon trapiche, 89 p., 9 €.

CHRONIQUES

Angélica GORODISCHER

ARGENTINE

GORODISCHER, Angélica

Née en 1928 à Buenos Aires, Angélica Gorodischer, considérée en Amérique latine comme un des auteurs les plus riches, au même titre que Jorge Luis Borges par exemple. Elle a publié une trentaine d’œuvres, romans ou nouvelles, souvent teintées de fantastique et de science fiction.

 

 

Kalpa Imperial

1983 / 2017

En 1984, je demandais à une amie argentine, elle-même romancière, ce qui se publiait d’intéressant dans son pays. Elle me donna quelques titres et termina sa lettre en me parlant d’un « roman qui dépasse tous les autres, et de loin », Kalpa Imperial. Je n’ai jamais réussi à me le procurer (sa diffusion a été assez réduite en Europe). Et voilà que trente ans plus tard, miracle !, un éditeur français le propose en traduction !

À la manière de la série télévisée à succès Game of Thrones, mais avec vingt-cinq ans d’avance et bien plus de nuances, Angélica Gorodischer crée un empire d’inspiration médiévale, mais tout est infiniment plus fin, plus intrigant… et plus drôle.

D’abord, il y a le narrateur, tellement omniscient qu’il en est un tant soit peu irritant parfois, surtout quand, condescendant, il nous prend pour des ânes bâtés, et aussi quand il passe à d’autres moments son temps à douter. L’ennui, c’est qu’on est bien obligés de lui céder, il sait tout en effet, et le raconte fort bien.

Défilent devant nous la création, en partant de rien, de cet Empire Infini, les aléas de sa construction, aléas généralement bassement humains et les inévitables erreurs qui le renforceront ou qui conduiront à sa déchéance.

Défilent les personnalités de certains Empereurs ou Impératrices (même s’il sait tout, le narrateur ne peut tous les citer, ils sont si nombreux). D’eux tout dépend, ils sont des symboles, mais de simples humains. On entrevoit quelques manants, des conseillers, parfois même honnêtes, des artistes, agités du bocal ou purs génies.

Peut-on parler de fantasy, de fantastique, de merveilleux ? Oui, mais non. Kalpa Imperial est bien plus ‒ et mieux ‒ que tout cela, une création gigantesque mais à taille humaine, qui fait rêver, penser, sourire (des sourires aux nuances infinies), qui nous sort de notre misérable monde pour mieux nous y replonger : un délicieux vertige.

Sous un aspect souvent absurde (un Empereur ascète qui, dans le but sincère de faire régner le Bien, fait exécuter tous ses fonctionnaires), il ressemble au nôtre, ce monde « imaginaire » ! Pouvoir, censure, gloire et oubli, religions, (in)justice, mais également bon sens, générosité, simplicité, font de cette création unique une source de réflexions qui touchent directement chaque lecteur.

On a souvent du mal à se convaincre que ces pages ont été écrites il y a plus de trente ans, tant elles sont en prise directe avec ce que nous vivons dans l’actualité. Un racisme discret envers les peuplades du sud (tiens donc !) est universellement accepté dans le nord, par tous, puissants et gens du peuple. On finira bien, en accompagnant un des personnages, par découvrir ces contrées du sud, au fond assez semblables à l’Empire officiel, la grande différence est que, dans ce sud défavorisé, personnage et lecteur prennent conscience de l’inutilité du luxe répandu dans le nord.

D’une légende dont la moralité est universelle à l’Histoire recréée de l’Empire, de la chronique impériale à l’anecdote qui accompagne inévitablement les hauts faits du pouvoir, Angélica Gorodischer survole un pays imaginaire plus vrai que ceux dans lesquels nous vivons et fait revivre à son lecteur ce qui ne s’est jamais produit ! Aussi prodigieux que les faits rapportés !

Kalpa Imperial de Angélica Gorodischer, traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne, éd. La Volte, 256 p., 20 €.

Angélica Gorodischer en espagnol : Kalpa Imperial, ed. Martínez Roca, Madrid et ed. Gigalesh, Barcelone / Bajo las jubeas en flor, ed. Ultramar, Barcelone/ Opus Dos, ed. Ultramar / Trafalgar, ed. Orbis, Barcelone.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / FANTASTIQUE / SOCIETES / HUMOUR / EDITIONS LA VOLTE

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org