V.O.

Andrea ARISMENDI

URUGUAY

Andrea Arismendi Miraballes est née à Montevideo, professeure de Littérature en Uruguay. Elle est l’auteure de poèmes et de nouvelles.

Memoria de una ciudad por donde no pasó la guerra

2019

 

Il fut un temps, dit-on, où l’eau qui coulait du robinet était transparente et pure. Limpide était  le mot employé alors. La ville de Montevideo, dans un proche futur, est bien dégradée : on n’ose plus frôler les autres passagers de notre autobus, toucher les barres d’appui est franchement dangereux et parler avec des inconnus est risqué, tout contact, physique ou non, est déconseillé.

La boue a envahi la ville, les fils électriques pendent, accrochés à leurs poteaux, la narratrice, qui travaille dans la Cité administrative, est chargée de recueillir les plaintes de la population : un univers sans lumière.

Le récit est traversé de maisons peut-être hantées, par des êtres étranges maquillés en singes (mais est-ce bien un maquillage ?), par des épanchements sanguins, par une bibliothèque municipale désertée, puisque la culture n’a plus cours et par des médecins devenus incapables de soigner les malades.

Dans cette ambiance où même les rayons de soleil paraissent usés, la narratrice doit lutter à chaque seconde pour vivre dans une solitude éprouvante. Mais elle ne lâche pas. Parviendra-t-elle à se maintenir en vie ?

Et c’est une très bonne idée d’avoir rajouté trois courtes nouvelles, sortes de variations, au sens musical, sur des sujets voisins.

Memoria de una ciudad por donde no pasó la guerraéditions Lettres de mon trapiche, 89 p., 9 €.

CHRONIQUES

Angélica GORODISCHER

ARGENTINE

GORODISCHER, Angélica

Née en 1928 à Buenos Aires, Angélica Gorodischer, considérée en Amérique latine comme un des auteurs les plus riches, au même titre que Jorge Luis Borges par exemple. Elle a publié une trentaine d’œuvres, romans ou nouvelles, souvent teintées de fantastique et de science fiction.

 

 

Kalpa Imperial

1983 / 2017

En 1984, je demandais à une amie argentine, elle-même romancière, ce qui se publiait d’intéressant dans son pays. Elle me donna quelques titres et termina sa lettre en me parlant d’un « roman qui dépasse tous les autres, et de loin », Kalpa Imperial. Je n’ai jamais réussi à me le procurer (sa diffusion a été assez réduite en Europe). Et voilà que trente ans plus tard, miracle !, un éditeur français le propose en traduction !

À la manière de la série télévisée à succès Game of Thrones, mais avec vingt-cinq ans d’avance et bien plus de nuances, Angélica Gorodischer crée un empire d’inspiration médiévale, mais tout est infiniment plus fin, plus intrigant… et plus drôle.

D’abord, il y a le narrateur, tellement omniscient qu’il en est un tant soit peu irritant parfois, surtout quand, condescendant, il nous prend pour des ânes bâtés, et aussi quand il passe à d’autres moments son temps à douter. L’ennui, c’est qu’on est bien obligés de lui céder, il sait tout en effet, et le raconte fort bien.

Défilent devant nous la création, en partant de rien, de cet Empire Infini, les aléas de sa construction, aléas généralement bassement humains et les inévitables erreurs qui le renforceront ou qui conduiront à sa déchéance.

Défilent les personnalités de certains Empereurs ou Impératrices (même s’il sait tout, le narrateur ne peut tous les citer, ils sont si nombreux). D’eux tout dépend, ils sont des symboles, mais de simples humains. On entrevoit quelques manants, des conseillers, parfois même honnêtes, des artistes, agités du bocal ou purs génies.

Peut-on parler de fantasy, de fantastique, de merveilleux ? Oui, mais non. Kalpa Imperial est bien plus ‒ et mieux ‒ que tout cela, une création gigantesque mais à taille humaine, qui fait rêver, penser, sourire (des sourires aux nuances infinies), qui nous sort de notre misérable monde pour mieux nous y replonger : un délicieux vertige.

Sous un aspect souvent absurde (un Empereur ascète qui, dans le but sincère de faire régner le Bien, fait exécuter tous ses fonctionnaires), il ressemble au nôtre, ce monde « imaginaire » ! Pouvoir, censure, gloire et oubli, religions, (in)justice, mais également bon sens, générosité, simplicité, font de cette création unique une source de réflexions qui touchent directement chaque lecteur.

On a souvent du mal à se convaincre que ces pages ont été écrites il y a plus de trente ans, tant elles sont en prise directe avec ce que nous vivons dans l’actualité. Un racisme discret envers les peuplades du sud (tiens donc !) est universellement accepté dans le nord, par tous, puissants et gens du peuple. On finira bien, en accompagnant un des personnages, par découvrir ces contrées du sud, au fond assez semblables à l’Empire officiel, la grande différence est que, dans ce sud défavorisé, personnage et lecteur prennent conscience de l’inutilité du luxe répandu dans le nord.

D’une légende dont la moralité est universelle à l’Histoire recréée de l’Empire, de la chronique impériale à l’anecdote qui accompagne inévitablement les hauts faits du pouvoir, Angélica Gorodischer survole un pays imaginaire plus vrai que ceux dans lesquels nous vivons et fait revivre à son lecteur ce qui ne s’est jamais produit ! Aussi prodigieux que les faits rapportés !

Kalpa Imperial de Angélica Gorodischer, traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne, éd. La Volte, 256 p., 20 €.

Angélica Gorodischer en espagnol : Kalpa Imperial, ed. Martínez Roca, Madrid et ed. Gigalesh, Barcelone / Bajo las jubeas en flor, ed. Ultramar, Barcelone/ Opus Dos, ed. Ultramar / Trafalgar, ed. Orbis, Barcelone.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / FANTASTIQUE / SOCIETES / HUMOUR / EDITIONS LA VOLTE

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Angélica GORODISCHER

ARGENTINE

 


GORODISCHER, Angélica

Née en 1928 à Buenos Aires, Angélica Gorodischer, considérée en Amérique latine comme un des auteurs les plus riches, au même titre que Jorge Luis Borges par exemple. Elle a publié une trentaine d’œuvres, romans ou nouvelles, souvent teintées de fantastique et de science fiction.

 

Trafalgar 

1979 / 2019

 

Chez Angélica Gorodischer, on se rencontre dans un salon de thé avec des tables en vrai bois, des nappes blanches et des services en porcelaine, et notre interlocuteur, entre deux cafés noirs bien serrés et non sucrés, nous raconte son récent séjour sur Veroboar où il vend discrètement de la Cafiaspirine dont on a découvert la vertu locale : pour les Veroboariens la Cafiaspirine est un puissant stupéfiant.

Trafalgar Medrano vit, comme Angélica Gorodischer, notre narratrice, dans la provinciale Rosario, au nord-ouest de Buenos Aires. Elle aime bien écouter en buvant de l’eau minérale son ami Trafalgar lui raconter ses voyages sur des planètes bizarres. Qu’ils sont beaux et inquiétants ces mondes visités par l’infatigable Trafalgar, cet Anandaha-A où, la nuit, rien ne peut briller car « l’obscurité avale tout », où les montagnes sont plates et où les gens ne sont pas tout à fait des gens, mais presque quand même !  Ces mondes ressemblent au nôtre sans l’être tout en l’ayant été !

On n’est parfois pas loin du tout de Jorge Luis Borges, l’étrange se confond avec le rationnel, Angélica Gorodischer joue beaucoup avec l’esprit, mais, bien plus que le Maître, elle garde le plus souvent les pieds bien sur terre et un inépuisable sens de l’humour.

Trafalgar voyage beaucoup d’une planète à l’autre. Il y en a de bien curieuses, Uunu, par exemple, sur laquelle la chronologie est légèrement bousculée : on se réveille non le lendemain, mais à une date indéterminée et pour revenir au cours « normal » du temps, il faudra attendre des jours ou des semaines avant enfin de repartir dans une cohérence qui est la nôtre. En un mot, le temps est constant, simultané, pas successif. C’est probablement le cas pour nous, pauvres mortels, qui avons tendance à l’ignorer (ou à l’oublier), mais sur Uunu ça se voit, ça se vit. Troublant et envoûtant !

Pas « intello », du reste, Angélica Gorodischer s’amuse beaucoup. L’humour est très présent, sur le langage surtout : le Grand Livre officiel qui raconte l’Histoire de la Nation d’Aleiçarga, sur laquelle, malheureusement pour le lecteur, il ne s’est jamais rien passé, ou le portrait que ce très mal embouché de Trafalgar fait d’Isabelle la Catholique qu’il a fréquentée pendant un de ses voyages, sont pure réjouissance.

Angélica Gorodischer, qui jamais ne se prend au sérieux, ne se moque pas pour autant de ses lecteurs, le grands bénéficiaires de ces fantaisies surnaturelles et pourtant si réalistes !

Trafalgar de Angélica Gorodischer, traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, éd. La Volte, 2018 p., 20 €.

Angélica Gorodischer en espagnol : Trafalgar, ed. El Cid, Buenos Aires, 1979 / Kalpa Imperial, ed. Minotauro, 1983

Angélica Gorodischer en français : Kalpa Imperial, éd. La Volte, Clamart.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / FANTASTIQUE / HUMOUR / EDITIONS LA VOLTE.

GORODISCHER, Angélica Trafalgar