CHRONIQUES

Alan PAULS

ARGENTINE

Alan Pauls est né à Buenos Aires en 1959. Il est critique littéraire et de cinéma, scénariste, enseignant et écrivain. Son roman El pasado (Le passé) a reçu le Prix Herralde. La vie pieds nus est la réédition en format de poche du livre publié en français en 2006.

La vie pieds nus

2006 / 2006 / 2021

La plage, le sable, l’hiver et surtout l’été… De quoi rêver, se souvenir, penser, étendu au soleil en n’ayant que le bruit régulier des vagues. Alan Pauls, enfant blond, passait le mois de février, le plus chaud de l’été, tous les ans avec son père à Villa Gesell, entre Buenos Aires et Mar del Plata et menait la vie de tout estivant d’Europe ou d’Amérique, dégustation de crustacés ou de glaces, sorties au cinéma et longues stations sur la plage de sable fin. Au milieu de sa vie (il avait 47 ans quand il a publié ce texte pour la première fois), il revient sur ces étés en les englobant dans une suite de pensées qui lui viennent, l’une en entraînant une autre, parsemées de photos du petit garçon en maillot de bain, un peu nostalgiques, un peu floues qui, si elles appartiennent à la vie de l’auteur, deviennent universelles dans ces écrin.

On se laisse porter par ce flot  de notations, de références, de descriptions souvent drôles par leur hyperréalisme de ces espaces surpeuplés deux ou trois mois de l’année, déserts et presque hostiles le reste du temps, ces espaces qui ont leurs rituels, leurs petits et leurs grands côtés, sociétés éphémères, artificielles et indispensables.

La plage est au centre de beaucoup de créations aussi, qu’Alan Pauls se régale de partager, de mêler, réunissant Marcel Proust et un navet nord-américain projeté sur le drive-in de la station balnéaire. La plage peut être un échantillon sociologique ou une caricature des strates sociales.

Avec une totale liberté et beaucoup d’humour, Alan Pauls vogue parmi ses jeux d’enfant et ses pensées d’adulte et fait défiler, sans jamais paraître artificiel, les romans, les anecdotes, les films, les évocations familiales, les déceptions aussi.

En ce début d’été, prenons donc la Fiat 600 du père, feuilletons Camus (forcément) ou Patricia Highsmith, allons visionner à nouveau François Ozon, un James Bond ou Éric Rohmer, n’oublions pas les migrants sur leurs radeaux de misère ou les balseros cubains, sourions des tenues invraisemblables de certains baigneurs et réjouissons-nous du bonheur profond d’un petit garçon jouissant de sa liberté sur les plages de ses 6 ou 8 ans.

La vie pieds nus, traduit de l’espagnol (Argentine) par Vincent Raynaud, éd. Christian Bourgois (Coll. Titres), 142 p., 7,80 €.

Alan Pauls en espagnol : la vida descalzo, ed. Sudamericana, Buenos Aires / Wasabi / El pasado / Historia del llanto / Historia el pelo / Historia del dinero, ed. Anagrama.

Alan Pauls en français : Wasabi / Le facteur Borges : Histoire de l‘argent / Histoire des cheveux / Le passé, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / HUMOUR / PHILOSOPHIE / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / CINEMA / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 Une lecture qui complète bien cette Vie pieds nus serait celle de Basse saison de Guillermo Saccomanno (éd. Asphalte), qui raconte, de façon assez cruelle, la vie d’une station balnéaire qui ressemble beaucoup à Villa Gesell (clin d’œil, le titre original est… Camara Gesell, nom d’un système de caméras de surveillance). Voici le lien vers mon commentaire de Basse saison :

CHRONIQUES

Martín SOLARES

MEXIQUE

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Né en 1970 à Tampico, après des études effectuées au Mexique et en France, est devenu journaliste et éditeur. Il a publié trois romans et un essai.

Mort dans le jardin de la Lune

2020 /2021

(Il est fortement conseillé de lire Quatorze crocs, le premier tome des aventures policières de Pierre Le Noir, même si Mort dans le jardin de la Lune peut très bien se lire indépendamment).

Dans le réjouissant bric-à-brac qui caractérisait déjà Quatorze crocs et qu’on est bien contents de retrouver, se trouve un hôpital dans lequel on entrevoit des squelettes de sirènes, un lion allongé sur un brancard et des êtres jamais vus jusque là, on trouve des fantômes pickpockets qui ont l’audace de détrousser leurs semblables et on souffre du manque d’espace dans un bar très caractéristique de Paris, déjà en 1927.

Pierre Le Noir, le détective déjà connu de la Brigade nocturne, échappe de peu à la mort, mais sa belle amie, la magicienne Mariska n’a rien perdu de ses pouvoirs. Il en aura bien besoin, dans ce Paris où rôdent non seulement les poètes surréalistes, mais aussi l’ombre maléfique de Jack l’Éventreur, qui pourrait bien d’ailleurs s’être approprié l’esprit de Robert Desnos. Le poète, journaliste avait eu la malheureuse idée d’écrire plusieurs articles dans Paris-Soir sur l’assassin anglais.

L’enquête se développe de façon classique, le policier avance, des faits qui semblent clairs sont démentis avant de finir par s’éclaircir et les surprises nous guettent à chaque page. Les fantômes, cette fois, sont majoritairement britanniques, on a parfois l’impression que certains d’entre eux sont parvenus à se réincarner tout près de nous, Paris nocturne est envoûtant, pour le lecteur comme pour les personnages. Martín Solares serait-il un Alexandre Dumas qui aurait vécu un siècle ou deux de plus et aurait ainsi acquis une « grande expérience de la vie » qui l’aurait perfectionné comme écrivain ? On peut le penser en toute objectivité. Et on en a la preuve quand on lit les lignes cachées du Comte de Monte-Cristo cachées au lecteur ordinaire.

Des hordes de sangliers sauvages en furie, les Kiefer, accompagnés par des chiens noirs, sèment l’angoisse même chez notre Pierre Le Noir pourtant toujours protégé pas le talisman hérité de sa grand-mère, dont les changements de température dans sa main lui donnent de précieux conseils muets.

Le Comte de Monte Cristo en  guest star se révèle lui aussi être une collaboration d’une grande efficacité malgré le nombre de ses années, il est collaborateur, subordonné ou supérieur direct, en tout cas très présent.

Évadons-nous vers des territoires familiers, Paris, Marseille, qui deviennent étranges, angoissants, en n’oubliant jamais que le second degré en littérature comme dans la vie est une panacée toujours efficace pour nous approcher du réel !

Mort dans le jardin de la Lune, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, éd. Christian Bourgois, 271 p., 22 €.

Martín Solares en espagnol : Muerte en el Jardín de la Luna, / Catorce colmillos / No manden flores,  ed. Literature Random House / Los minutos negros, ed. Mondadori.

Martín Solares en français : Les minutes noires / N’envoyez pas de fleurs / Comment dessiner un roman / Quatorze crocs, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / FRANCE / POLAR / FANTASTIQUE / LITTERATURE / SOCIETES / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

Souvenir :

Saint-Etienne, octobre 2019.

CHRONIQUES

César AIRA

ARGENTINE

César Aira est né dans la province de Buenos Aires, à Coronel Pringles, en 1949. Il a publié plus de cent romans et pièces de théâtre et des essais (sur Copi, entre autres). Il est également traducteur. Il vit dans le quartier de Flores à Buenos Aires.

Esquisses musicales

2019 : 2021

Esquisses musicales, dites-vous ? Avec ce diable et ce génie qu’est César Aira, qu’allons-nous prendre, l’art plastique ou la musique ? Et d’ailleurs, est-ce si différent ? Est-ce différent de la littérature : c’est tout de même d’un livre qu’il s’agit (vous me suivez ?) Non ? Tant mieux, mieux vaut ouvrir ces Esquisses musicales (que vous ne pourrez pas refermer avant la page 118) et vivre la vie de chaque jour de Pringles, la petite ville natale de l’auteur, qui, comme toutes les petites villes natales de n’importe qui, peut se définir par un seul mot : banalité.

Bien sûr, à Pringles, il y a l’hôtel de ville, espèce de « piano démembré en ciment », avatar un peu abâtardi de l’Art  Nouveau pourtant appelé communément le Palais par les Pringlésiens. Dans le Palais, cinquante ans après sa construction, reste à décorer la salle de réception. Or dans Pringles vit un peintre.

Il est vrai qu’on n’a jamais vu un tableau de ce peintre. Cela l’empêche-t-il d’être un artiste ? Le narrateur (César Aira lui-même ?) se met à l’observer. Avec César Aira, on le sait si on le fréquente un peu (et malheureux celui qui jamais ne l’a fait !), on n’en est pas à un paradoxe près. Que l’auteur de plus de cent livres en écrive un de plus sur un peintre sans aucun tableau en est un. Mais les plus prenants sont ses idées, ses mots, ses phrases et quand il démontre, dans une logique implacable que le tableau parfait ne peut, ne doit rien montrer, on sait qu’on ne mettra plus jamais les pieds au Louvre ou au Prado. Et surtout, il faut lire Esquisses musicales  pour voir  de magnifiques tableaux faits de mots.

Dans les romans de César Aira, le plus souvent, on glisse : d’une idée à une autre qui, pour un être normal (nous) n’a rien à voir et qui chez lui devient une suite logique. On glisse ainsi des ragots des Pringlésiens (qui ressemblent à nos voisins) à la sublime beauté d’une nature, celle des impressionnistes. Et jamais, pourtant, il ne se prend au sérieux, ce diable, ce génie. On sourit à chaque page, on se gorge d’une forme d’optimisme : que c’est beau, ce qu’il raconte, ce qu’il décrit, ce qu’il imagine. Et en plus, c’est à notre portée. Il a l’air de nous dire : voyez comme c’est facile, faites comme ce que je vous montre. En refermant le livre (page 118), nous sommes convaincus que nous le pouvons !

Ce livre est une grande respiration d’air pur. Vous voulez voir des tableaux sans aller au musée ? Lisez Esquisses musicales, vous  lirez des tableaux, et des beaux.

Esquisses musicales, traduit de l’espagnol (Argentine) par Christilla Vasserot, éd. Christian Bourgois, 120 p., 15 €.

César Aira en espagnol : Pinceladas  musicales, ed. Blatt & Ríos, Buenos Aires.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / MEMOIRES / HUMOUR / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

Très bonne idée, celle des éditions Christian Bourgois, de publier le même jour, deux romans écrits à plus de quinze ans d’écart et qui présentent une parenté certaine, Le tilleul, souvenirs d’un enfant qui peut bien être César Aira (mais avec lui, sait-on jamais ?) et Esquisses musicales, où l’on retourne dans la ville natale, Coronel Pringles, pour une réflexion un peu surréaliste sur la création. En France les deux récits paraissent le 20 mai.

CHRONIQUES

César AIRA

ARGENTINE

César Aira est né dans la province de Buenos Aires, à Coronel Pringles, en 1949. Il a publié plus de cent romans et pièces de théâtre et des essais (sur Copi, entre autres). Il est également traducteur. Il vit dans le quartier de Flores à Buenos Aires.

Le tilleul

2005 / 2021

Surprenante, cette comparaison entre un artisan électricien modérément doué, semble-t-il, vu les réclamations suite à des courts-circuits consécutifs à son passage, et un écrivain. C’est pourtant très logique pour César Aira : les deux, contraints de manipuler sans mode d’emploi à leur portée des objets auxquels « ils ne comprennent pas grand-chose », fils électriques, douilles et dominos pour l’un, mots, souvenirs et images pour l’autre, se retrouvent exactement dans la même situation. Tout César Aira se trouve dans ce rapprochement apparemment incongru dont la logique saute aux yeux.

Sur la place centrale de Coronel Pringles (appelé familièrement Pringles par notre narrateur, une statue (la toute première installée dans la petite ville qui s’en était bien passé jusque là), hommage à la Mère (la Vierge ?), représentant une femme allaitant. Le sein un peu dénudé a été une grande source (j’ai osé !) d’inspiration pour les garnements à peine pubères, dont le jeune César faisait partie. Plus tôt, César étant encore plus jeune, la petite ville était d’une banalité telle qu’il lui fallait bien un écrivain (et aussi un peintre, comme dans Esquisses musicales) pour la faire connaître au monde !

César grandit entre un père géant tirant sur le noir (la notion n’est pas très tranchée en Argentine, un métis d’Indien et de Blanc est normalement appelé Noir) et une mère presque naine avec des lunettes si épaisses qu’elles semblaient être deux boules de  verre pour l’enfant.

Mais surtout il grandit en plein péronisme, dans sa phase finale (César Aira est né en 1949 et Perón a été chassé du pouvoir en 1955, avant de le reprendre en 1972 pour peu de temps). La façon de gouverner du général dictateur est plutôt difficile à expliquer à un non-Argentin, ces mémoires  démontrent qu’elles le sont autant pour un Argentin contemporain. Aussi ne cherche-t-il pas à expliquer l’inexplicable mais à faire sentir comment on pouvait vivre avec ce gouvernant inspiré par Mussolini et réussissant des réformes très favorables aux plus pauvres.

Ce sont des scènes quotidiennes, teintées de fantaisie, de légèreté et parfois de ce pessimisme que ressent parfois un garçon de 5 ou 6 ans, qui lui tombe dessus sans même qu’il sache ce que c’est.

Il regarde surtout beaucoup autour de lui, son père et ses sautes non d’humeur mais de croyances aveugles, qui passe d’un catholicisme un peu excessif (la communion quotidienne, quand on est l’électricien, père de famille et même peut-être de familles, quand même, à un péronisme du même tabac, sa mère qui semble dépassée aux yeux de l’enfant, qui joue son rôle. Il se regarde aussi, avec le recul de l’adulte qui se rappelle son propre passé, ses jeux, ses découvertes de ce qui l’entoure.

Contrairement à beaucoup de romans de César Aira, celui-ci est plus « classique », on y retrouve bien cette liberté qu’il a toujours pratiquée (déjà, dans La robe rose, son premier livre traduit en français, c’était en 1988, et il n’a pas pris une ride), une liberté qui se traduit par une légèreté, des moments de pure poésie qui se glissent au milieu d’une description pleine de réalisme, une fantaisie omniprésente, des moments de cette respiration que j’évoque pour Esquisses musicales et qu’on retrouve bien sûr autour de ce tilleul monumental au centre de la place principale de Pringles.

Le tilleul, traduit de l’espagnol (Argentine) par Christilla Vasserot, 120 p., 15 €.

César Aira en espagnol : El tilo, ed. Beatriz Viterbo, Rosario.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / MEMOIRES / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HISTOIRE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

Très bonne idée, celle des éditions Christian Bourgois, de publier le même jour, deux romans écrits à plus de quinze ans d’écart et qui présentent une parenté certaine, Le tilleul, souvenirs d’un enfant qui peut bien être César Aira (mais avec lui, sait-on jamais ?) et Esquisses musicales, où l’on retourne dans la ville natale, Coronel Pringles, pour une réflexion un peu surréaliste sur la création. En France les deux récits paraissent le 20 mai.

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

Méjico.

2015 / 2018

L’histoire et la petite histoire se mêlent dans ce nouveau roman du Mexicain Antonio Ortuño, dont La file indienne avait attiré notre attention en 2016. Le Mexique de la fin du XXème siècle jusqu’à l’époque contemporaine, puis vers la fin de la deuxième Guerre mondiale, l’Espagne des années 20, au moment de la dictature de Primo de Rivera ou de la guerre civile constituent le fond de ce récit multiple.

La première scène nous plonge dans un enchevêtrement de passions, de jalousies et de petits trafics. On est à Guadalajara en 1997. Tout s’éclaircit très vite et très vite on comprend qu’on est loin des hauteurs de l’Olympe : les trafics minables autour du syndicat des cheminots sont vraiment pitoyables, comme les amours dérisoires et les jalousies qui en résultent mais qui pourtant se terminent en hécatombes.

L’ambiance qui règne parmi les Espagnols des années 20 n’est pas plus noble. Les luttes politiques s’accompagnent davantage d’insultes personnelles que de querelles idéologiques, même si elles sont bien présentes aussi. C’est à cette époque que se font et se défont des relations personnelles avec comme toile de fond les grands drames qui se préparent, la guerre civile et quarante ans d’une dictature féroce. Les inimitiés qui naissent là ne s’éteindront pas.

On change d’atmosphère en passant de Madrid bombardé à Guadalajara menacé par les violences. La vision par un Latino-américain d’une Espagne dominée par le fascisme est assez différente de celle d’un lecteur européen, plus habitué aux versions opposées, celle « officielle » du temps de Franco et celle plus « historique » proposée par les chercheurs extérieurs au franquisme.

On change d’ailleurs constamment d’atmosphère, les genres littéraires se mêlent, cela pourrait ressembler à une saga, l’histoire de trois générations d’une famille, cela pourrait être un roman historique, et c’est un parfait thriller, un roman sur la violence quotidienne. La superposition de ces diverses couches fait la richesse et crée une belle originalité, ce qui fait ressortir le fond de ce qu’a voulu montrer Antonio Ortuño : la complexité, faite d’un empilement de paradoxes, des relations ente le Mexique et l’Espagne, la mère qui a apporté la destruction, les sentiments d’infériorité imposés, subis pendant des siècles, qui remontent à Cortés. Éternelle question : de qui descendent les Mexicains ? À qui doivent-ils leur identité ? Cette identité revendiquée existe-t-elle ? Désir et aversion ne s’ajoutent pas l’un à l’autre, ils se confondent.

Méjico, qui se lit comme un bon roman noir, prouve qu’action et réflexion profonde ne sont pas ennemies, bien au contraire.

Méjico de Antonio Ortuño, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls, éd. Christian Bourgois, 256 p., 18 €.

Antonio Ortuño en français : La file indienne, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / ESPAGNE / HISTOIRE / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

MEXIQUE

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

Olinka

2019 / 2021

Olinka ? Ce nom ne vous dit rien ? Normal ! Olinka est un vaste ensemble immobilier dans les faubourgs de Guadalajara, construit par don Carlos Flores, le patriarche de la famille Flores à la suite d’une série d’escroqueries, d’expulsions pas très légales, et de la disparition inexpliquée d’habitants du lieu. Le gendre de don Carlos, Aurelio Blanco, avait servi de fusible pour protéger la famille, en particulier sa femme, Alicia et leur fille. Hélas pour lui, les seulement deux ans de prison qu’il aurait dû tirer, comme promis par le beau-père, sont devenus quinze longues années, sa femme a demandé le divorce et l’a obtenu, normal, avec un mari qui purge une aussi longue peine…

Au moment de sortir, son avocat (payé par les Flores) lui conseille la prudence (« Les Flores vont te fumer »).

Il a du mal à reconnaître « sa » ville : les terrains vagues d’autrefois sont devenus des quartiers résidentiels, les autoradios se commandent par le portable, les gigantesques panneaux publicitaires sont devenus d’une vulgarité à faire peur. Il entame sa nouvelle vie dans ce contexte avec la volonté de se faire rembourser ce que lui doivent les Flores et avec, sournoise, discrète, la menace d’assassinat qui pèse sur lui, si ce que lui a lâché son avocat est sérieux.

Peut-on reprendre une existence « normale » quand on a été coupé de tout, d’abord de sa fillette qu’on retrouve jeune femme qui a été farouchement tenue à l’écart par une mère intraitable qui a clairement pris le parti de sa propre famille ? Avec, en plus, caillou dans la chaussure, un bête ragot sur lui que l’avocat a répandu un peu partout et qui lui pourrit la vie.

Peu à peu, par d’ingénieux retours en arrière, Antonio Ortuño promène son lecteur à travers la géographie anarchique de Guadalajara, l’architecture faussement luxueuse des gratte-ciels et des lotissements à moitié terminés, les tractations plus que douteuses d’entrepreneurs qui s’étaient crus plus habiles qu’ils ne l’étaient et avec, au centre, un homme modeste, dépassé, qui ne sait plus où est la droiture, si toutefois la notion existe encore.

On a ainsi accès à un monde où la loyauté n’a plus aucune raison d’être, même si parfois elle montre le bout de son nez, où le mensonge est la règle, pas toujours appliquée, où la trahison est une des façons d’agir les plus communes, où l’assassinat est peu apprécié mais parfois inévitable, un monde dans lequel tous les acteurs finissent par devoir jouer le jeu du mensonge, de la trahison et, s’il le faut, de l’assassinat. Et, miracle ! Parmi toute cette boue, inattendue et lumineuse, on va quand même trouver une certaine noblesse qui soudain se réveille.

La délicatesse avec laquelle sont traités les membres de cette famille peu recommandable n’est pas courante dans ce genre de roman où les qualités comme les torts sont le plus souvent très nettement marqués. Dans Olinka, on aurait du mal à juger de façon péremptoire : les dégâts des actions passées sont évidents, mais leurs origines sont multiples et partagées, les erreurs sont compréhensibles, sinon excusables, ce qui n’empêche pas les dégâts de ne cesser d’empirer jusqu’au désastre. Un grand roman noir d’où émergent quelques couleurs.

Olinka, traduit de l’espagnol (Mexique) par Margot Nguyen-Béraud, éd. Christian Bourgois, 304 p., 18,80 €.

Antonio Ortuño en espagnol : Olinka / La fila india / Recursos humanos, ed. Seix Barral.

Antonio Ortuño en français : La file indienne / Méjico, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / ROMAN NOIR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / CORRUPTION / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

CHRONIQUES

Antonio ORTUÑO

MEXIQUE

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

La file indienne

2013 / 2016

Les migrants… un sujet récurrent quand on parle de la zone de la frontière entre le Mexique et les États-Unis, un sujet qui fait la une des journaux européens depuis quelques années. Le roman du Mexicain Antonio Ortuño reprend le thème déjà abondamment traité, mais il le fait d’une façon tout à fait originale, préférant observer indirectement l’enfer des gens déplacés, du point de vue d’une administration mexicaine débordée et pas toujours très solide.

Généralement, les difficultés vécues par les migrants en provenance d’Amérique du Sud ou des pays voisins d’Amérique centrale qui tentent de gagner la frontière du Nord sont appréhendées frontalement. Montrer leur galère par le biais d’une assistante sociale ou d’un journaliste n’atténue pas les horreurs vécues, mais fait de nous, lecteur, un témoin, au sens premier du mot. Cette façon de faire permet aussi de croiser plusieurs points de vue : le porte-parole du Gouvernement ne fera jamais ressortir les mêmes éléments que le reporter venu de la capitale ou que la femme chargée d’aider les migrants. Or tout cela défile sous nos yeux et nous une vision vraiment globale.

On est dans une petite ville, Santa Rita, quelque part dans le Sud du Mexique et on découvre la Conami (Commission nationale de migration), un organisme d’État chargé de gérer les mouvements de migrants sur le territoire mexicain. Après l’assassinat brutal de l’assistante sociale, Irma, surnommée la Negra, arrive pour la remplacer, accompagnée de sa fillette. Un groupe de migrants vient d’être sauvagement attaqué avec des cocktails Molotov et elle doit prendre le dossier en main, autrement dit s’occuper des survivants et indemniser les familles des victimes. Ce qu’elle découvre est de plus en plus trouble et elle doit partager ses informations avec un autre fonctionnaire de la Conami et un journaliste, sans savoir à qui elle peut faire confiance.

Autant la Conami, en tant qu’institution est forcément froide, autant la Negra, le journaliste et même le sicaire sont des êtres humains, avec avant tout leurs doutes, leur angoisse qui peut prendre des formes d’agressivité. Un être humain, le père de la petite Irma l’est aussi, professeur aigri et méprisant, désespéré en réalité, mais rempli d’une hargne qui le rend méprisable et détestable lui-même. Il faut voir comme il traite son chien et sa femme de ménage.

Le récit est parfaitement soutenu par un style acéré, l’agencement des phrases fait penser à des morceaux de fer mal coupés qui s’entrechoqueraient et qui d’une certaine façon blessent le lecteur. La traduction sert bien cette violence des phrases et des mots.

On évolue dans une atmosphère trouble, de plus en plus trouble. Negra n’est pas un être idéal, loin de là, mais notre imparfaite référence fait ressortir la faiblesse de tous, elle comprise, et la noirceur de la plupart. On n’est jamais loin de l’apocalypse.

Assez curieusement, et c’est une des grandes réussites de La file indienne, cette succession d’horreurs reste nuancée, grâce à la personnalité de Negra que l’auteur parvient à maintenir proche de nous.

La file indienne de Antonio Ortuño, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls, 240 p., 18 €.

Antonio Ortuño en espagnol : La fila india, Océano, México.

MOTS CLES : MEXIQUE / SOCIETE / VIOLENCE / POLITIQUE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Copi

FRANCE – ARGENTINE

Né en 1939 à Buenos Aires, Raúl Damonte Botana a passé une partie de son enfance à Montevideo, avant de s’installer à Paris en 1963. Auteur de trois romans, il a aussi été un dessinateur et un homme de théâtre (auteur et comédien) et aussi une des figures de proue du mouvement homosexuel des années 1970 en France. Il est mort du sida en 1987.

Le bal des folles

1977 / 2021

On a adoré ses dessins, La Dame assise entre autres, qui faisait les beaux jours du Nouvel Observateur dans les années 70. On se régale encore de ses pièces de théâtre, toujours jouées 30 ans après sa mort. On a peut-être déjà lu un de ses romans délirants.

Dans Le bal des folles, publié pour la première fois en 1977 et réédité plusieurs fois depuis, ce sont les coulisses de sa création qu’il montre : ses discussions avec son généreux éditeur qui lui fait cadeau d’une confiance absolue, sa livraison hebdomadaire d’une page de dessins pour des journaux et des revues (il faut faire  bouillir la marmite) et sa difficulté, presque son impossibilité d’avancer dans ce nouveau roman qu’il veut mener à bout, dont le personnage principal est Pierre, jeune amant italienet dont le sujet est la mort du jeune homme.

Tendre et cruel, le narrateur passe du sentiment de manque provoqué par la disparition et le désir de tuer une deuxième fois : ainsi pourra-t-il survivre lui-même. Il accumulera d’ailleurs les cadavres au long de ces 120 pages !

Bien qu’on soit dans un monde absolument réel, on se demande très vite si ce qu’on lit est bien ce qu’on croit voir. C’est un roman foisonnant : Rome, New York, Ibiza, Paris rive gauche, rive droite, comme deux villes différentes, et au centre un Copi multiple, créateur génial : théâtre, dessins, récits, consommateur insatiable d’alcool et de drogues diverses, de sexe bien sûr, mais surtout en quête, en quête d’un peu tout, d’une tendresse impossible dans cet univers de folles excessives, incontrôlables, le sexe débridé des années 60 et 70 ne parvenant pas à combler un homme qui ne peut, au fond, qu’être insatisfait.

Ce qu’il fait revivre dans son roman est pur réalisme (un index des lieux parisiens l’atteste) et pur fantasme. Un exemple : l’éditeur-personnage, très présent de la première à la dernière page, fait penser à Christian Bourgois, ouvert à tout ce qui apporte à la fois originalité et qualité, mais il n’est pas Christian Bourgois, oh que non !

Le véritable Christian Bourgois a jadis voulu ne pas corriger les petits accrocs au français que pratiquait Copi, ses successeurs en ont fait autant, ils ont bien eu raison, le charme de cette langue par ailleurs impeccable est réel. Confession ? Autobiographie ? Pure fiction ? Le bal des folles est tout à la fois. On ne va quand même pas reprocher à un pareil créateur un brin d’invraisemblance, tout de même !

Une remarque au passage, en cette époque qui devient frileuse : si jamais parmi mes lecteurs se trouvent quelques pisse-froid, ce qui serait étonnant, qu’ils se disent bien que tout n’est pas ici à prendre au premier degré !

Il n’y pas que les folles qui soient folles, la prose de Copi l’est aussi, grandiose dans ses délires, débordante, tragique dans sa drôlerie.

Le bal des folles, éd. Christian Bourgois, 121 p., 7,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / ARGENTINE / HUMOUR / LITTERATURE / SOCIETES / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

On peut trouver d’autres « folles », des trans pour être exact, dans le roman récent de Camila Sosa Villada Les Vilaines (éd. Métailié).

CHRONIQUES

Andrés BARBA

ESPAGNE

 

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Né à Madrid en 1975, Andrés Barba est romancier, poète, essayiste, photographe et enseignant. Ses ouvrages, traduits dans plusieurs pays, ont obtenu d’importants prix dans ces différents domaines.

 

Une république lumineuse

2017 / 2020

 

Pourquoi, sur un blog qui se consacre à l’Amérique latine, commenter un roman écrit par un Espagnol, qui se situe dans un pays jamais nommé et qui ne fait pas la moindre allusion directe à l’Amérique ? Parce que le San Cristobál (avec cet accent curieusement déplacé pour égarer encore un peu plus) et le pays de San Cristobál appartiennent de toute évidence imaginaire à cette zone tropicale où l’on parle espagnol. Parce que l’atmosphère d’étrangeté qui baigne le récit est la sœur de celle d’un Gabriel García Márquez ou d’un Juan Rulfo. Parce que, par son style et sa façon de faire avancer son histoire, Andrés Barba est lui-même le frère de Julio Cortázar et d’Adolfo Bioy Casares.

En 1993, San Cristobál est une ville de province qui pourrait passer pour banale. On y vit de la culture du thé et du citron, sous un climat tropical, une classe moyenne est en train d’émerger et de s’éloigner des miséreux, sales et souvent indigènes. La ville s’embellit, tout semble aller au mieux.

Puis commencent à arriver les enfants. Ils ont entre 9 et 12 ans, parlent entre eux une langue inintelligible, se regroupent ou se déploient dans le centre, parfois agressent pour voler. Ils s’infiltrent dans la ville, en douceur pourrait-on dire, par petits groupes, immobiles presque toujours. Ils se ressemblent beaucoup et finissent par apparaître comme différentes versions d’un seul être. Quand ils évoluent en groupe, en ville ou sur le parking du supermarché, aucun chef ne les entraîne.

Devant l’inexplicable, l’incompréhensible, l’angoisse progresse dans la population. Le jour où tout dégénère et où deux habitants de la ville sont poignardés dans le supermarché, la ville change de visage. Les contradictions, qui abondaient en silence avant l’« attaque » se font jour, deviennent manifestes : haine et pitié envers les enfants meurtriers, oubli ou vengeance.

Une république lumineuse n’est pourtant pas qu’une histoire angoissante : Andrés Barba utilise ce fond qui pourrait être fantastique, pour évoquer nos sociétés peu ouvertes, routinières, soupçonneuses et malgré tout naïves, il explore la psychologie des gens ordinaires, donne une vision originale de ce que peut être l’amour. Le charme légèrement maléfique vient de ce qu’on (les personnages comme les lecteurs) se trouve à la fois dans notre univers et dans un autre univers. Fantastique ? Pas totalement, tout en l’étant un peu. Troublant, sans nul doute, quand la loi sur le châtiment des mineurs est remise en cause et prévoit la possibilité de jeter en prison, avec toutes les conséquences bien connues, des enfants de 13 ans. On a entendu cela chez nous, il me semble, il n’y a pas une éternité. « Insupportablement étrange », dit une femme politique locale, « mais c’était supportable ». À la lecture d’Une république lumineuse, il devient impossible, pour paraphraser cette respectable dame, de décider si l’étrange est évident, ou si c’est l’évidence qui, ainsi présentée, devient étrange. Mais le charme troublant, fascinant, lui, est bien là.

Une république lumineuse de Andrés Barba, traduit de l’espagnol par François Gaudry, éd. Christian Bourgois, 224 p., 16 €.

Andrés Barba en espagnol : República luminosa, ed. Anagrama. Premio Herralde de novela, 2017.

MOTS CLES : ROMAN ESPAGNOL / FANTASTIQUE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 

BARBA, Andrés Une république lumineuse

CHRONIQUES

Martín SOLARES

MEXIQUE

 

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Né en 1970 à Tampico, après des études effectuées au Mexique et en France, est devenu journaliste. Il a publié trois romans et un essai.

 

Quatorze crocs

2018 / 2020

 

Après le changement de direction d’il y a quelques mois, les éditions Christian Bourgois font peau neuve. L’esprit de la maison reste le même, originalité et qualité, look qui reste classique mais se permet quelques fantaisies, à l’image de la couverture du nouveau roman de Martín Solares. Lui aussi change, et radicalement. Après deux gros romans sur les violences au Nord-Est du Mexique et le charmant Comment dessiner un roman, voici Quatorze crocs, premier tome d’une trilogie, c’ est un polar barjot qui nous promène dans un Paris très noir, en 1927.

Pierre Le Noir travaille aussi discrètement que possible dans une discrète brigade de la police parisienne, la Brigade Nocturne. Et une nuit, justement, il est appelé pour s’occuper d’un cadavre trouvé dans le Marais. Pas question d’en dire plus, tout le délicieux (!) fumet serait éventé.

On croise des personnages bizarres et souvent attachants, les règles générales ne sont pas précisément les mêmes que les nôtres. Il faut dire que Pierre Le Noir, enfant, a souvent assisté sa grand-mère qui était une voyante réputée, ce qui l’a probablement bien aidé à accepter ce qui est légèrement hors normes. Un mystérieux bijou offert par la vieille dame est censé le protéger de tout danger, lui a-t-elle promis.

Quand il se retrouve dans le salon du vicomte et de la vicomtesse de Noailles, entouré d’un tas de dadaïstes et de surréalistes, il ne sait plus quoi ou qui regarder, devant l’abondance du génie. Y en aurait-il un, parmi les Breton, Aragon ou Cocteau, qui pourrait l’aider à faire avancer son enquête ?

Mais ‒ enfer et damnation ‒ dans quel genre de littérature Martín Solares nous fait-il pénétrer ? Ce n’est pas moi qui  vous le dirai, je crains le Châtiment ! Ne disons rien de plus, donc, mais parlons un peu de tout : au menu de ce roman décalé (c’est un euphémisme), un objet d’art volé, une visite chez un photographe connu, une menace mortelle sur Paris qui pourrait ne pas y survivre, des ombres qui passent, un Louis Pasteur jusque là inconnu, une promenade mouvementée dans le cimetière Montparnasse, le groupe surréaliste et son histoire et une énorme dose d’humour. De quoi se faire peur et rire aux éclats.

La pleine lune sert de point final, en attendant le prochain épisode. Que cela ne dure pas une éternité !

Quatorze crocs de Martín Solares, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, 200 p., 18 €.

Martín Solares en espagnol : Catorce colmillos / Los minutos negros / No mandes flores, ed. Literatura Random House.

Martín Solares en français : Les minutes noires / N’envoyez pas de fleurs / Comment dessiner un roman, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / HUMOUR / FANTASTIQUE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

 

SOLARES, Martí, 14 crocs

 

SOUVENIR (Saint-Étienne, octobre 2019) : 

 

 

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