ROMAN ARGENTIN, V.O.

Andrés NEUMAN

ARGENTINE – ESPAGNE

Né en 1977 à Buenos Aires dans une famille de musiciens qui s’installe en 1994 à Grenade où il vit toujours. Auteur de poésie, de nouvelles, de romans, il a obtenu de nombreux prix littéraires. Il est aussi traducteur et chroniqueur.

Umbilical

2022

Cent textes de quelques lignes, deux, six, huit chacun. Si ce roman  raconte quelque chose, c’est l’attente pleine de lumières et d’hésitations, puis l’arrivée d’un enfant dans un couple soudé depuis longtemps auquel, ne semble-t-il, il ne manquait que lui, l’enfant.

Le réalisme (inquiétudes du futur père, échographies, achats du nécessaire, choix du prénom) s’efface sous la poésie naturelle à Andrés Neuman : « À présent, elle a deux cœurs : un à elle et rebelle ; celui-là, tout petit et à nous ».

L’attente, des mois durant dont aucun ne ressemble à celui qui l’a précédé, ce sont surtout les questions paternelles, le rapport de l’enfant avec la mère est direct, physique et le père en est réduit à imaginer, à trouver des mots pour dire et pour se dire l’indicible.

Umbilical, pur récit, est un poème à la vie, à la beauté sublime de la création. Andrés Neuman, qui a tant créé, et si joliment, dans ses poèmes, ses récits et ses immenses romans, découvre une autre forme de création, qui n’effacera pas les autres, ne les occultera pas, sera leur équivalent, qui apportera une autre forme de vie.

Mais cette poésie serait vaine, ne serait que de jolis mots sur du papier sans l’émerveillement d’un homme face à cet inconnu, sans la tendresse née dès avant la naissance, qui inonde chaque page et que le futur père sait nous offrir. Une tendresse qui devient amour et qui se partage avec la mère, « artisane de la lumière » et avec la vie.

Umbilical, ed. Alfaguara, Barcelona, 125 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / ESPAGNE / POESIE / PSYCHOLOGIE / AMOUR / EDICIONES ALFAGUARA.

Souvenir (avec sa traductrice en français, Alexandra Carrasco), Saint-Etienne, octobre 2021 :

Quelques autres chroniques sur les romans d’Andrés Neuman parues sur AnnA :

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN, V.O.

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Volver la vista atrás

2021

Dans la famille Cabrera, il y a l’aïeul, Domingo, né aux Canaries, époux de Julia, fille de militaires monarchistes, elle-même sœur d’Enrique, pilote militaire lui aussi, lui aussi monarchiste et par conséquent opposé au général Franco, le putschiste, l’usurpateur. Il y a le père, Fausto, engagé très à gauche avec sa femme Luz Elena. Ils ont un fils, Sergio, et une fille, Marianella, une famille plongée tout entière dans la poésie, le théâtre, le cinéma et la télévision. Sergio est le réalisateur célèbre de La estrategia del caracol / La stratégie de l’escargot (1993) ou de Perder es  cuestión de método / Perdre est une question de méthode (2004, adapté d’un roman de Santiago Gamboa), entre autres.

Les parents et l’oncle fuient l’Espagne écrasée par Franco. Le Venezuela, la Colombie, le Chili puis à nouveau la Colombie, Medellín (où naît Sergio) et Bogotá sont successivement leurs ports d’attache temporaire, avec une longue parenthèse dans la Chine de Mao.

Après les années de déplacements, d’instabilité comparables à l’errance du Juif errant, mais sans victimisation (dans la famille Cabrera on a toujours l’espoir rivé aux corps), l’étape colombienne permet d’établir une base solide : les parents, Fausto et Luz Elena, sont des acteurs reconnus et Fausto est un des créateurs de la Télévision nationale.

Sa nomination en Chine et le séjour de toute la famille à Pékin est l’étape essentielle, celle qui partage les vies en deux époques séparées. La Chine telle que la voit Sergio, telle qu’il la vit, étudiant d’une quinzaine d’années, se révèle d’abord semblable à l’image qu’on a d’elle en Occident, un monde clos, soupçonneux à l’extrême, que les parents, partisans inconditionnels, acceptent mieux que Sergio et sa sœur. L’étape est d’autant plus douloureuse quand les parents retournent en Colombie en laissant les deux adolescents dans leurs lycées pour qu’ils y achèvent leur éducation.

Au retour en Colombie, naturellement peut-on dire, Sergio, comme Marianella, comme Luz Elena, comme Fausto, entre dans la guérilla. Il y participera plusieurs années, séparé de ses proches qui en sont aussi des membres actifs.

Le roman est un long retour sur le passé commun à la famille Cabrera. Il commence en 2016, Sergio est l’invité vedette d’une cinémathèque espagnole où il est rejoint par son propre fils, Raúl. La veille du début de l’événement, on lui apprend la mort à Bogotá de Fausto. Il n’aura pas la possibilité, ni la volonté, de traverser l’Atlantique en urgence pour assister à la crémation. Ce sera l’occasion pour lui de se rapprocher de Raúl, qui vit en Espagne, et de revenir sur ce passé familial. La vie de Sergio a été fracturée entre vie privée et vie publique, entre vie privée et politique (il a aussi été député en Colombie), sa vie privée étant elle-même fracturée. Et malgré tout, vu par Juan Gabriel Vásquez, ami proche de Sergio qui lui a raconté en détail ce qui fait le roman, Sergio Cabrera reste un être humain conscient (de là probablement vient sa douleur) : comment raccommoder ces morceaux d’existence ? Plongés dans une situation historique (la guérilla des FARC), Sergio, sa sœur, les camarades sont bien des personnes, ce qu’ils ressentent, qu’ils ne veulent pas toujours s’avouer, est la base de tout le récit, malgré l’embrigadement, les règles militaires, qui peuvent d’ailleurs être contournées par les supérieurs eux-mêmes.

C’est un cliché de dire que la réalité dépasse la fiction. Ici, grâce à la maîtrise de Juan Gabriel Vásquez, la réalité est roman, avec ses émotions, ses rebondissements, ses moments de suspense. Vous l’avez peut-être remarqué, sur AnnA on déteste mettre les œuvres dans des cadres. On pourrait s’amuser, avec Volver la vista atrás à tenter de le faire : non-fiction, biographie, roman ? Et, si roman, roman historique, psychologique, politique, social, saga familiale ? Eh bien, il est tout cela, et j’en oublie sûrement. Pourrez-vous trouver une raison de ne pas le lire ?

Volver la vista atrás, ed. Alfaguara, 477 p., 19,99 €.

MOTS CLES : COLOMBIE / ESPAGNE / CHINE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / POLITIQUE / FAMILLE / SOCIETES / .

CHRONIQUES

Irene VALLEJO

ESPAGNE

Docteure en philologie, Irene Vallejo est née à Saragosse en 1979. Outre ses articles, elle est l’auteure de romans et de récits pour enfants. El infinito en un junco a obtenu le Prix National d’Essai en 2020.

L’infini dans un roseau

2019 / 2021

Ce n’est pas un texte écrit par un ou une latino-américain(e), mais une œuvre tellement universelle qu’elle mérite un coup de projecteur : on peut sans exagérer le présenter comme le livre des livres, la Bible des lecteurs curieux (malheureux le lecteur qui ne l’est pas)! Quel terme pour qualifier cette pure merveille qu’est L’infini dans un roseau ?

Irene Vallejo, diplômée en philologie classique, est journaliste. Lectrice passionnée, elle a eu l’idée de faire partager cette passion à des milliers d’amateurs de livres, c’est à dire d’objets matériels remplis d’abstractions. Pari réussi : cet Infinito en un junco s’est vendu dans sa version originale à 300.000 exemplaires dans des pays réputés pour être peu portés sur la lecture ! Souvent best seller est synonyme de qualité médiocre, là c’est tout le contraire : le fond (les connaissances) est irréprochable, la forme (la façon de dire, de raconter) est extrêmement agréable.

Irene la conteuse nous transporte dans ce qui est de nos jours le Moyen Orient. C’est là que quelqu’un (quelques uns) a en tâtonnant imaginé un moyen de conserver les connaissances. Ces personnes, dont on ignore tout ou presque, nous leur sommes redevables de cet immense prodige qu’est un demi-kilo de papier couvert de signes qui renferme tout !

On va rencontrer, côtoyer, Alexandre, Cléopâtre et Lovecraft, André Maurois, Ovide et Rosa Montero, héros de récits étonnants, de drames et de comédies, on fera des incursions dans notre monde moderne, on se rendra compte qu’en pensant inventer un procédé «révolutionnaire, on ne fait que redécouvrir une technique très ancienne, on mettra notre nez dans l’entreprise Xerox qui, dès les années 1960, travaillait sur ce que serait le livre numérique et le PDF, pour revenir, avant notre ère et découvrir en détail la fabrication d’un papyrus.

Irene Vallejo est une conteuse merveilleuse. Elle pratique dans son récit la légèreté souvent pleine d’humour et une rigoureuse solidité des informations : tout ce qu’elle dit est avéré, même ce qui paraît invraisemblable, on le sait bien, la réalité dépasse souvent la fiction.

L’index des noms propres est parlant : au hasard, à la lettre S, Steven Spielberg est le voisin de Stendhal, Susan Sontag la voisine du marquis de Sade ou, à la lettre R, Paul Ricœur, Leni Riefenstahl et Santiago Roncagliolo sont proches de Rabelais !

Irene Vallejo est une bonne copine qui sait des tas de choses et qui nous les fait généreusement partager dans la bonne humeur. Ce sont 550 pages de pur plaisir, un genre de plaisir qui naît de la découverte, de l’intelligence. On serait bien inspirés d’imposer, oui d’imposer L’Infini dans un roseau dans les programmes scolaires !

L’infini dans un roseau, traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet, éd. Les Belles Lettres, 559 p., 23,50 €.

Irene Vallejo en espagnol : El infinito en un junco, ed. Siruela.

MOTS CLES : ESPAGNE / MONDE / LITTERATURE / CULTURE / EDITIONS LES BELLES LETTRES.

CHRONIQUES

Roberto BOLAÑO Œuvres complètes tomes IV et V

L’automne serait-il la saison propice aux rééditions de textes devenus des classiques ou ce qu’on appelle des romans-cultes ? Cette année, les reprises d’œuvres qui ont gagné leurs galons et que des éditeurs considèrent comme indispensables, à juste titre, se multiplient, on ne peut que s’en réjouir.

Depuis quelques semaines americanostra présente plusieurs de ces rééditions, des « classiques » ( Roberto Bolaño, Manuel Rojas et Reinaldo Arenas), des « populaires » (Luis Sepúlveda) des « modernes » (Martín Mucha).

Œuvres complètes IV et V

Les éditions de l’Olivier ne ralentissent pas la publication des œuvres complètes de Roberto Bolaño, monument de la littérature latino-américaine. En juin a paru le quatrième tome et récemment le sixième et avant-dernier, un seul roman, Les détectives sauvages.

Œuvres complètes, tome IV

Un petit roman lumpen n’a de petit  que le titre. Il joue en effet le dépouillement, ce qui ne parvient pas à cacher une vraie richesse, une des caractéristique de tout l’œuvre de Roberto Bolaño : on a souvent une impression  de banalité en lisant ses textes, impression que est très vite démentie par ce qu’ils sèment en nous. En jouant avec ce titre trompeur, l’auteur montre qu’il n’est pas dupe et qu’il jour avec son lecteur, plaisir supplémentaire.

Nocturne du Chili a pour personnage un prêtre, membre de l’Opus Dei, qui, à la fin de sa vie, replonge dans son passé et ses rapports avec la dictature. Roberto Bolaño avait vécu une mésaventure, un bref retour dans son pays natal qui s’était achevé dans une prison de la dictature. Ce roman était pour lui une sorte de catharsis, ce qui ne lui ôte rien de sa valeur littéraire.

Tombes de cow-boys, trois nouvelles posthumes, qui ont été trouvées dans les archives de l’écrivain. On y retrouve des passages réutilisés dans d’autres romans ou nouvelles, des personnages récurrents (Arturo Belano par exemple), des textes d’inspiration autobiographique. Un apport très intéressant pour les déjà lecteurs de Roberto Bolaño.

Le gaucho insupportable enfin, lui aussi publié après la mort de Roberto Bolaño, se compose de cinq (ou six, c’est selon !) nouvelles  suivies de deux textes de conférences, dont le premier est particulièrement émouvant (Littérature + maladie = maladie).

Œuvres complètes, tome V (Les détectives sauvages)

Chef d’œuvre absolu, reconnu universellement, ce roman foisonnant raconte les tribulations d’un groupe de jeunes gens très attirés par la poésie et intrigués par une femme poète, qui est à l’origine du mouvement auquel se réfèrent les adolescents, le réalisme viscéral. La richesse de ce roman est telle qu’il est rigoureusement impossible de le résumer. On sourit beaucoup, un est ému, on s’interroge, le plaisir est partout dans ce roman, du côté des personnages aussi bien que du lecteur.

MOTS CLES : CHILI / MEXIQUE / ESPAGNE / LITTERATURE / EDITIONS DE L’OLIVIER.

ACTUALITE

Cristina Peri Rossi reçoit le Prix Cervantes

L’autrice uruguayenne Cristina Peri Rossi vient de recevoir le Prix Cervantes 2021. Romancière (La nave de los locos, Solitario de amor), nouvelliste (La tarde del dinosaurio, El museo de los esfuerzos inútiles), essayiste (Fantasías eróticas, Acerca de la escritura), elle est avant tout reconnue comme une des grandes voix de la poésie de langue espagnole (plus de dix recueils publiés). Elle s’est moins exprimée depuis les années 2010. Elle vit à Barcelone.

CHRONIQUES, ROMAN VENEZUELIEN

Juan Carlos MÉNDEZ GUÉDEZ

VENEZUELA

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Juan Carlos Méndez Guédez est né 1967 à Barquisimeto mais il a passé son enfance et sa jeunesse à Caracas. Il termine des études de Lettres à Salamanque et réside en Espagne depuis la fin des années 90. Auteur de nouvelles, de littérature pour la jeunesse, d’essais et d’une dizaine de romans.

La vague arrêtée

2017 : 2021

Un peu sorcière, adepte de cérémonies spiritistes sur une montagne lointaine au Venezuela, son pays, Magdalena vit à présent à Madrid. Elle accepte de réaliser des enquêtes, aime lire, écouter de la musique et vit, en principe, seule.

Elle est en pleine promenade culturelle à travers la France quand des gens bien informés sur elle la contactent. Celui qui la convoque depuis Madrid est un homme politique espagnol dont la carrière aurait dû avoir un bel avenir si une gaffe majuscule ne l’avait pas réduit au rôle de sous-fifre dans son parti et au gouvernement. Un homme bien rangé, avec six enfants sur les sept dont il est le père qui sont tout ce qu’il y a de plus recommandables, messes hebdomadaires et tenues impeccables, le souci c’est l’autre, Begoña, vingt quatre ans qui, après une longue fugue, se trouvait au Venezuela quand elle a disparu.

Magdalena accepte de retourner à Caracas, non sans avoir « purifié » le malheureux papa avec un peu de sorcellerie vénézuelienne.

Côté spiritisme, Maddalena n’est tout de même pas au top. Elle a un bon niveau, sans plus, et c’est suffisant pour l’aider dans ses enquêtes. L’ennui c’est plutôt la situation dans laquelle elle trouve Caracas : tout manque, on ne peut acheter dans les supermarchés que les jours qui correspondent au dernier chiffre du numéro d’identité, la presse et la télévision sont muselées, les morts « accidentelles » ne sont pas rares.

Par ailleurs elle découvre très vite que la recherche de Begoña devra se faire dans un milieu qui réunit la violence devenue endémique et la politique : un ancien ministre brutalement assassiné est à la source de son enquête, un ancien ministre et un instrument de musique.

L’enquête se fait au cœur d’une ville dans laquelle la misère, très visible, s’ajoute à des violences qu’on devine très proches. Ses pouvoirs se réveillent parfois, de façon intermittente, ils lui révèlent la face cachée de personnes, vivantes ou mortes, ce qui semble moins l’atteindre que le lecteur, intrigué de pénétrer ce monde inconnu de lui. Et aussi la face bien visible d’un pays où il est plus facile de se procurer un revolver qu’un kilo de café.

Au milieu de plusieurs services de renseignements (Begoña, ne l’oublions pas, est la fille d’un homme politique relativement important en Espagne), de policiers officiels, de voyous ou quasi voyous et de milices armées pro gouvernementales appelées Collectifs, les intérêts divergent, la méfiance est générale et la pauvre Madgalena doit se battre pour faire avancer ses recherches, elle a toutes les qualités pour ça, qualités qu’elle renforce quand il le faut grâce à ses dons, et Juan Carlos Méndez Guédez garde le cap, sans temps morts, avec parfois des pointes d’humour noir, un peu cynique, de bon aloi et, en prime, des promesses d’amours à venir.

La vague arrêtée, traduit de l’espagnol (Venezuela) par René Solis, éd. Métailié, 304 p., 22 €, version numérique, 14,99 €.

Juan Carlos Méndez Guédez en espagnol : La ola detenida, ed. Harper Collins, Madrid / Los maletines , ed. Siruela, Madrid.

Juan Carlos Méndez Guédez en français : Les valises, éd. Métailié. / Les sept fontaines, éd. Jean-Marie Desbois, Les Baux de Provence.

MOTS CLES : VENEZUELA / ESPAGNE / POLAR / POLITIQUE / SOCIETES / EDITIONS METAILIE.

Souvenir :

Saint-Etienne, octobre 2018.

*Voir sur AnnA les commentaires sur le roman Les valises :

et, dans la rubrique V.O., sur les nouvelles El vals de Amoreira :

CHRONIQUES

Juan GÓMEZ BÁRCENA

ESPAGNE / PÉROU

Juan Gómez Bárcena est né à Santander (Espagne) en 1984. El cielo de Lima a obtenu plusieurs prix littéraires en Espagne et a été finaliste du Prix du premier roman à Chambéry.

Le ciel de Lima

2014 / 2020

Carlos Rodríguez et José Gálvez, fils de « bonnes familles » de Lima s’ennuient un peu dans cette ville qui leur semble assoupie en cette année 1904. Tous deux sont riches, la famille de José serait à mettre dans la catégorie des nouvelles fortunes, et celle de Carlos, dominée par don Augusto, le père, aimerait se trouver des quartiers de noblesse parmi ses ancêtres… en vain.

Tous deux sont très attirés par la littérature, la poésie en particulier et ils ont l’idée d’écrire au futur Prix Nobel de Littérature, Juan Ramón Jiménez, en se faisant passer pour une jeune fille timide, Georgina. Ils pensent se donner ainsi plus de chances de toucher le poète et d’obtenir une réponse. Et ça marche ! L’échange de courriers, allongé par les délais de l’acheminement se fait pourtant dense, et ils doivent s’engager de plus en plus dans cette fiction qu’ils ont eux-mêmes créée.

Ce qui constitue un premier pas, le personnage principal étant désormais créé, vers un roman qu’ils écriront à deux d’abord, puis à plusieurs, en incluant des amis amateurs de billard et de boissons corsées et avec l’aide d’un écrivain public installé sous les arcades au centre de Lima.

Pendant que se construit le roman de Georgina dans la tête des deux jeunes gens, se construit aussi Le ciel de Lima, avec des doutes communs : comment faire rebondir l’intrigue ? Comment expliquer le changement de caractère d’un personnage ? « Notre » roman, Le ciel de Lima, se déroule, comme l’autre, avec ses moments d’enthousiasme, avec surtout beaucoup d’humour, un subtile jeu de poupées russes dans lequel les personnages de la vie liménienne sont tout à coup personnages du roman, et qui s’en rendent compte, dans lequel l’auteur (mais qui est-il ? est-il dans ou hors  de son récit ?) intervient pour s’auto-commenter et à qui il arrive de se demander si ce qu’il vient de décrire vaut la peine d’être lu, dans lequel, enfin, plus classiquement, les (vrais) personnages peuvent être tragiques et ridicules au même moment.

La lecture de ce roman est un régal pour un lecteur joueur qui est aussi amené à découvrir une réalité sociale, celle des dockers du Callao, le port de Lima, sous payés dont la grève ne débouche sur rien, à partager le sort peu enviable des jeunes prostituées vendues à une classe dominante qui ne veut pas voir ni savoir, à se plonger dans la vie quotidienne d’une capitale latino-américaine du début du XXème, avec des personnages attachants.

Et il ne faudra pas manquer la postface, surprenante, qui donne une profondeur extraordinaire à ce qui aurait pu passer pour un joli divertissement.

Le ciel de Lima, traduit de l’espagnol par Thomas Evellin, éd. Baromètre (2020), 334 p., 17 €. http://editionsbarometre.fr

Juan Gómez Bárcena en espagnol : El cielo de Lima, ed. Salto de página, Madrid.

MOTS CLES : PEROU / ESPAGNE / LITTERATURE / POESIE / HUMOUR / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS BAROMETRE.

Les éditions Baromètre ont été crées en 2018 sous la forme associative. Elles se proposent de publier des ouvrages sur des thématiques sociales d’une part, et d’autre part un volet littéraire particulièrement axé autour de l’Amérique latine, avec la découverte de nouveaux auteurs. Le ciel de Lima est le premier de ces romans, bientôt suivi par d’autres.

CHRONIQUES

Ramón GÓMEZ DE LA SERNA

ESPAGNE / ARGENTINE

Ramón Gómez de la Serna est né à Madrid en 1888. Il a publié une centaine de livres d’inspiration très variée, essais, biographies, nouvelles et roman, et a créé un genre, la greguería, suite de phrases poético-humoristiques. Au début de la guerre civile espagnole, il décide de s’exiler avec sa femme, argentine, à Buenos Aires où il meurt en 1963.

Automoribundia

1948 /2020

Ramón Gómez de la Serna (1888 – 1963) est un écrivain espagnol trop peu connu en France, inventeur de formes littéraires, écrivain prolifique, lien intellectuel entre l’Europe des avant-gardes et l’Amérique latine qui elle aussi était en pleine mutation intellectuelle, il eut des rapports personnels directs avec l’Argentine. Son autobiographie au titre plein d’humour noir (Automoribundia), fut publiée en 1948, un livre de plus de 1000 pages, dont plus de 200 sur l’Argentine. Sans convictions politiques bien fixées, ce fils de député élevé dans une famille bourgeoise aux ressources plutôt modestes si on le croit, mais qui n’a jamais manqué de rien, suivait de loin les remous de l’histoire espagnole de l’époque, s’intéressant aux arts, aux discussions intellectuelles et à l’humour de tendance surréaliste. Ne sachant où se situer, ne voulant pas choisir de camp alors qu’il avait des amis des deux côtés, il décide finalement de quitter l’Espagne provisoirement pour l’Argentine où  il mourra pourtant près de 30 ans plus tard, loin d’un régime franquiste lui aussi très ambigu par rapport à cet immense artiste.

En 1931, don Ramón, comme l’appelaient ses proches, fait un premier voyage en Argentine où il est invité pour des conférences. L’accueil est très chaleureux. Ce sont des conférences savantes mais surréalistes : un jour où il doit parler de papillons, il fait mine d’attraper des images et des mots avec un filet à papillons rose, une autre fois il ôte la façade d’une guitare pour montrer son cœur au public. Ce premier séjour se complète avec un passage par le Paraguay, puis par le Chili, avant le retour à Buenos Aires où l’attend… l’amour ! Luisa Sofovich (dont le livre, La vida sin Ramón est publié en 1994), mère d’un tout jeune enfant, sera l’épouse de don Ramón.

Dès 1933 les époux Gómez de la Serna traversent à nouveau l’Atlantique, toujours pour des conférences, ils rencontrent Victoria Ocampo et parcourent le pays pour donner des conférences-malle : il ouvrait une malle déposées sur la scène et en tirait spectaculairement le sujet du jour.

En 1936, quand va éclater la guerre civile après le coup d’État militaire dirigé par le général Franco, Ramón Gómez de la Serna vit à Madrid. Il est à ce moment peu favorable à la République qui est au pouvoir depuis 1931, depuis l’abdication du roi Alphonse XIII, ce qui ne l’a pas empêché e fonder en Espagne l’Alliance des Intellectuels Antifascistes.

Craignant les violences des deux camps, il préfère quitter très vite l’Espagne pour Buenos Aires. Il y demeurera jusqu’à sa mort en 1963.

Le long séjour argentin de notre créateur génial n’est pas pour lui une période heureuse. Autodéclaré apolitique, il n’ose pas, ne peut pas penche d’un côté, même aux moments les plus dramatiques de l’histoire récente de son pays qu’il aime profondément. Il a des amis dans les deux camps, qui le sollicitent. Il ne veut fâcher personne, il craint surtout de s’engager, et il en souffre.

Il souffre aussi de son déracinement. Madrid était sa ville. Madrid et lui partageaient un esprit commun. À Buenos Aires, il se sent étranger, quoi qu’il fasse, et cette sensation désagréable ne le quittera pas. Les pages sur son arrivée en Argentine (l’émigrant qui devient émigré) sont bouleversantes, universelles, hors du temps. Ce sont des pages d’une troublante actualité.

Don Ramón a perdu de sa superbe : journaux et organisateurs e conférences le boudent : il n’est bonnement plus à la mode. Il lui arrive même de s’ennuyer, la nostalgie l’habite. Les années passent il ne s’appesantit plus sur ses activités qui ont perdu leurs côtés surréalistes, leur fantaisie à l’humour au bord de l’excès. Il fait part de ses réflexions, parfois encore farfelues, comme le charme des presse-papiers, des jaquettes de livres, avec la photo d’un coin de son  studio, les murs couverts jusqu’au plafond de reproductions d’œuvres d’art, de portraits d’anonymes ou de célébrités, le tout dans une joyeuse anarchie. J’ai vu la même chose chez son frère, Julio, avec, perdu au milieu du fatras, un Miró authentique.

Mais l’enthousiasme, les fantaisies de la jeunesse se sont éloignées. Sa nostalgie fait qu’à plusieurs reprises, la comparaison entre ses deux pays tourne au désavantage de l’Argentine, pourtant la nation où  il mourra. « Il faut aimer l’Amérique », écrit-il, mais il peine à le faire et il le fait finalement.

Ces mémoires s’achèvent le 10 juin 1948. Il mourra 15 ans plus tard sans s’être vraiment réconcilié avec son Espagne chérie et sans avoir réussi une intégration profonde. Le flamboyant inventeur de formes s’est un peu perdu.

Automoribundia, traduit de l’espagnol par Catherine Vasseur, éd. Quai Voltaire, 1040 p., 34 €.

Ramón Gómez de la Serna en espagnol : Automoribundia (1888-1948), ed. Mare Nostrum, San Agustín del Guadalix.

Plus de vingt ouvrages de Ramón Gómez de la Serna ont été publiés en traduction française entre 1922 et 2021.

MOTS CLES : ARGENTINE / ESPAGNE / HUMOUR / LITTERATURE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DE LA TABLE RONDE.

CHRONIQUES

Andrés RESÉNDEZ

Né en 1970, après des études à Mexico, il collabore quelque temps avec le gouvernement mexicain avant de se consacrer à une carrière universitaire aux États-Unis. Il est enseignant à l’université de Davis, en Californie. La version originale de ce roman a obtenu le Bancroft Prize

L’autre esclavage

2016 / 2021

L’Histoire, comme toutes les sciences, est constamment soumise à des remises en question, on s’en rend compte particulièrement dans la pratique actuellement à propos de la médecine. Il est très sain de faire évoluer les connaissances qu’on croyait acquises, et c’est un des grands mérites de L’autre esclavage de le faire.

Ainsi, Andrés Reséndez revoit pour commencer son étude les causes avancées pour expliquer le génocide des Indiens dans les Caraïbes dès l’arrivée des Européens. Une analyse très fine montre comment la volonté des souverains espagnols dès les années qui ont suivi l’installation espagnole en Amérique la volonté de respecter, dans une certaine mesure (n’oublions pas le contexte socio-historique), était vouée à l’échec par l’impossibilité matérielle d’appliquer les lois censées défendre les populations indiennes : contrairement à ce qui a été la règle au Nord, une personne dépendant de la Couronne espagnole avait le statut − théorique – de « vassal libre » et était donc − théoriquement− défendue par un tribunal royal. Le problème, éternel et universel, c’est l’application de la loi, fût-elle la meilleure sur le papier. Si en Espagne même la plupart des procès intentés par des Indiens « importés » contre leurs maîtres sont perdus par les « propriétaires », en Amérique la force est du côté des Européens et l’esclavage devient un système. On apprend ainsi que dès 1528 des Noirs font partie des possessions des riches Espagnols.

Le conflit entre les rois successifs, jusqu’à Philippe II et ce qu’on appelle de nos jours les lobbies formés par les propriétaires tourna bien entendu à l’avantage de ces derniers. Enfin, réalité elle aussi hors du temps, les lois en principe officielles et univoques n’étaient pas appliquées de la même façon dans les différentes régions colonisées, sans parler de l’importance de la personnalité des hauts fonctionnaires chargés de faire respecter la volonté royale, la vision des suzerains.

Ce livre d’histoire, solidement documenté se lit avec la plus grande facilité, avec souvent des allures de roman, par exemple le récit du destin de ce nouveau chrétien d’origine modeste, devenu gouverneur d’une vaste région du Mexique après s’être enrichi comme trafiquant d’esclaves et qui meurt au fond  d’un cachot.

Les années passant, il s’établit une espèce de lutte permanente entre les rois successifs et les exécutants, à des milliers de kilomètres de la Cour, les uns restant sur une vision ouverte et généreuse, théorique, les autres expliquant de façon répétée que les ordres donnés par Madrid ne pouvaient être exécutés car ils entraîneraient la ruine des zones concernées et donc qu’ils continueraient à pratiquer un esclavage non officiel mais bien réel.

Le principe de l’esclavage n’était pas que le fait des derniers arrivants sur le continent : au Nord comme au Sud, de vastes réseaux, pas toujours aux mains des seuls Espagnols, loin de là, avaient établi des systèmes de déportations massives, à but lucratif, de Québec aux Antilles. Et puis, la nature humaine étant ce que nous savons, il n’a pas manqué d’Indiens mettant d’autres tribus indiennes en esclavage et traitant avec les Espagnols. Quand arrivent les premiers Anglo-saxons, ils entrent eux aussi dans la danse en dépit de quelques scrupules religieux… La nature humaine !

La victime d’un temps deviendra oppresseur un ou deux siècles après, comme les Apaches en plein XIXème siècle, au moment où la notion même d’esclavage change de nature : des deux côtés, on enlève des civils pour les faire travailler au grand jour sans compensation : servitude, péonage ou esclavage ? Le cynisme des colons anglo-américains installés en Californie montre clairement le passage de l’esclavage, officiellement aboli, en oppression, ce qui revient exactement au même, mais avec un vocabulaire plus acceptable, politiquement correct, dirait-on maintenant : on fait travailler les gens en les privant de liberté et en ne les rétribuant pas, ou peu.

Depuis les origines, l’Espagne catholique, jusqu’au XXème siècle, Andrés Reséndez souligne à juste titre l’hypocrisie des religions, avec en particulier l’exemple des mormons qui proclamaient bien fort leur horreur de l’asservissement mais ne se privaient pas d’utiliser abondamment la main d’œuvre indienne, pour qui la seule rétribution était l’éducation et donc la conversion des âmes en perdition.

L’autre esclavage a tout de la solide étude historique, graphiques, cartes, dessins et photos à l’appui, et se lit comme un roman d’aventures : on y retrouve Christophe Colomb, les Rois catholiques, des anonymes victimes ou persécuteurs, le chef indien Geronimo et Abraham Lincoln, et surtout on apprend énormément d’informations, certaines inconnues jusque là, beaucoup d’autres qui révisent totalement une vision largement diffusée : l’esclavage auquel on pense en premier, celui de La case de l’Oncle Tom n’est pas le seul qui a été florissant dans l’histoire.

L’autre esclavage, la véritable histoire de l’asservissement des Indiens aux Amériques, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bruno Boudard, 541 p., 25 €.

Andrés Reséndez en anglais : The Other Slavery : The Uncovered Story of Indian Enslavement in America, ed. Houghton Mifflin Harcourt, Boston.

MOTS CLES : MEXIQUE / ESPAGNE / ETATS-UNIS / HISTOIRE / SOCIETES / POLITIQUE / EDITIONS ALBIN MICHEL.

La lecture des premiers chapitres de L’autre esclavage renvoie au roman de Paula Anacaona 1492 Anacaona l’insurgée des Caraïbes. Vous pouvez lire mon commentaire sur AnnA.

CHRONIQUES, ROMAN MEXICAIN

Antonio ORTUÑO

Antonio Ortuño est né à Guadalajara en 1976. Il a exercé divers petits métiers avant de se consacrer au journalisme et, parallèlement, à la littérature.

Méjico.

2015 / 2018

L’histoire et la petite histoire se mêlent dans ce nouveau roman du Mexicain Antonio Ortuño, dont La file indienne avait attiré notre attention en 2016. Le Mexique de la fin du XXème siècle jusqu’à l’époque contemporaine, puis vers la fin de la deuxième Guerre mondiale, l’Espagne des années 20, au moment de la dictature de Primo de Rivera ou de la guerre civile constituent le fond de ce récit multiple.

La première scène nous plonge dans un enchevêtrement de passions, de jalousies et de petits trafics. On est à Guadalajara en 1997. Tout s’éclaircit très vite et très vite on comprend qu’on est loin des hauteurs de l’Olympe : les trafics minables autour du syndicat des cheminots sont vraiment pitoyables, comme les amours dérisoires et les jalousies qui en résultent mais qui pourtant se terminent en hécatombes.

L’ambiance qui règne parmi les Espagnols des années 20 n’est pas plus noble. Les luttes politiques s’accompagnent davantage d’insultes personnelles que de querelles idéologiques, même si elles sont bien présentes aussi. C’est à cette époque que se font et se défont des relations personnelles avec comme toile de fond les grands drames qui se préparent, la guerre civile et quarante ans d’une dictature féroce. Les inimitiés qui naissent là ne s’éteindront pas.

On change d’atmosphère en passant de Madrid bombardé à Guadalajara menacé par les violences. La vision par un Latino-américain d’une Espagne dominée par le fascisme est assez différente de celle d’un lecteur européen, plus habitué aux versions opposées, celle « officielle » du temps de Franco et celle plus « historique » proposée par les chercheurs extérieurs au franquisme.

On change d’ailleurs constamment d’atmosphère, les genres littéraires se mêlent, cela pourrait ressembler à une saga, l’histoire de trois générations d’une famille, cela pourrait être un roman historique, et c’est un parfait thriller, un roman sur la violence quotidienne. La superposition de ces diverses couches fait la richesse et crée une belle originalité, ce qui fait ressortir le fond de ce qu’a voulu montrer Antonio Ortuño : la complexité, faite d’un empilement de paradoxes, des relations ente le Mexique et l’Espagne, la mère qui a apporté la destruction, les sentiments d’infériorité imposés, subis pendant des siècles, qui remontent à Cortés. Éternelle question : de qui descendent les Mexicains ? À qui doivent-ils leur identité ? Cette identité revendiquée existe-t-elle ? Désir et aversion ne s’ajoutent pas l’un à l’autre, ils se confondent.

Méjico, qui se lit comme un bon roman noir, prouve qu’action et réflexion profonde ne sont pas ennemies, bien au contraire.

Méjico de Antonio Ortuño, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls, éd. Christian Bourgois, 256 p., 18 €.

Antonio Ortuño en français : La file indienne, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / ESPAGNE / HISTOIRE / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org