CHRONIQUES

Martín CAPARRÓS

ARGENTINE

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Né en 1957 à Buenos Aires, il est le fils d’un célèbre psychiatre argentin. À la suite du coup d’État de 1976, il s’exile à Paris où il termine ses études d’Histoire. Après quelques années passées à Madrid, il retourne à Buenos Aires. Journaliste (Prix international Roi d’Espagne en 1994), il est également romancier (Prix Herralde en 2014).

Tout pour la patrie 

2018 / 2020

Martín Caparrós, on le sait, adore varier, sa création le prouve : après La faim, un prestigieux essai-reportage réalisé dans le monde entier et À qui de droit, un roman émouvant sur la résilience, voici un roman policier et historique qui se passe en Argentine en 1933, époque de crise économique (celle de 1929) et de richesses intellectuelles.

Le football est déjà un art, ou du moins une religion, le tango s’affirme, le roman et la poésie ont leurs vedettes, Ricardo Güiraldes, Victoria Ocampo, Jorge Luis Borges. Et la viande de bœuf est incomparable. Bernabé Ferreyra, star d’une des meilleures équipes de Buenos Aires, s’est brusquement retiré dans un endroit discret où il est né : serait-ce à cause de certains détails embarrassants (il semble qu’il ne dédaignerait pas de consommer des substances illicites, tout le milieu est au courant mais personne n’en parle). Quand une jeune fille, Mercedes Olivieta, fille d’une des familles connues et probable petite amie de Bernabé est retrouvée morte dans son lit, il ne reste plus qu’à notre narrateur, Andrés Rivarola, jeune homme oisif et universellement considéré comme incapable, de tenter de découvrir le fin mot de l’histoire, assisté par Raquel, une jolie Juive d’origine russe qui a de solides connaissances sur la société portègne.

Une fois la chose engagée, tout roule. Andrés, qui ne brille pas par son habileté, visite le café de la rue Florida fréquenté par les écrivains bien élevés, manque de peu Roberto Arlt, le journaliste mal élevé et génial, peut entrer dans un couvent de nonnes cloîtrées… De multiples occasions de découvrir Buenos Aires dans les années 30, bouillonnante, multiple.

La  victime, jeune héritière d’un papa ruiné proche des fascistes qui deviennent à la mode en ces temps du règne de Mussolini et de l’élection de Hitler s’est-elle vraiment suicidée ? Dans le cas contraire, qui a pu l’égorger ? Autour d’elle Andrés découvre beaucoup de zones troubles, de magouilles politico-financières touchant le football. Les gens véreux ne manquent pas et les menaces de plus en plus inquiétantes entourent notre pauvre enquêteur qui commence à se demander ce qu’il fait là, d’autant plus qu’il pourrait bien entraîner dans sa chute la belle Raquel.

Les années 30 en Argentine ressemblent considérablement à notre époque, crise économique, libération de la femme, encore timide, ragots rapportés par une certaine presse, progrès d’une extrême droite qui ne croit plus utile de rester discrète, haine de ses partisans envers les journalistes, valeurs morales qui se gomment peu à peu.

Comme toujours, Martín Caparrós domine à la perfection son récit : la hauteur de vues donne à l’intrigue policière une force qui loin de l’alourdir, l’enrichit, l’humour discret est partout, insistant sur la dérision de tout ce qui est humain. Une lecture de choix !

Tout pour la patrie de Martín Caparrós, traduit de l’espagnol (Argentine) par Aline Valesco, éd. Buchet-Chastel, 288 p., 21 €.

Martín Caparrós en espagnol : Todo por la patria / El enigma Valfierno, ed. Planeta / Los living / A quien corresponda / El hambre,ed. Anagrama.

Martín Caparrós en français : Valfierno / Living / La faim / À qui de droit, éd. Buchet-Chastel.

 

Souvenir (Saint-Étienne, octobre 2016) : 

2016-11-03 Martín Caparrós

V.O.

Guillermo MARTÍNEZ

ARGENTINE

 

martínez, guillermo

Guillermo Martínez est né dans la province de Buenos Aires, à Bahía Blanca, en 1962. Il mène en parallèle une carrière de mathématicien et d’écrivain, outre son intérêt pour les échecs et le tennis. Son roman Crímenes imperceptibles a été adapté avec un grand succès au cinéma par Alex de la Iglesia sous le titre Los crímenes de Oxford (Prix Planeta Argentina en 2003).  Il a également été primé pour Los crímenes de Alicia en 2019 (Prix Nadal, à Barcelone).

 

Los crímenes de Alicia

Quand on referme un roman d’Agatha Christie, on a souvent envie d’en attaquer un autre. On sait bien qu’on va trouver des ressemblances, qu’on ne sera pas vraiment dépaysé ni surpris par sa façon de faire avancer l’intrigue et que le plaisir sera ailleurs, mais qu’il sera bien là. Il se passe un peu la même chose avec Guillermo Martínez. On a lu ses Crímenes imperceptibles, rebaptisé Los crímenes de Oxford au cinéma, puis dans son édition espagnole (Mathématique du crime en français, éd. Robert Laffont). Se lancer dans ces Crímenes de Alicia, c’est se replonger dans les brumes pluvieuses d’Oxford, retrouver un certain nombre de personnages et affronter des crimes qui se succèdent dont le mystère doit être dévoilé par le jeune narrateur, étudiant argentin. Si on a aimé le premier, on aimera celui-ci.

L’Alicia du titre est celle de Lewis Carroll, celle du Pays des merveilles, assez différent de l’Angleterre de 1994 (sans Mrs. Thatcher, fort heureusement, elle avait quitté le pouvoir peu avant !). Des intellectuels travaillent sur une nouvelle édition du Journal de Carroll. Or, dans le manuscrit, au moment précis où il aurait pu être question d’un projet de mariage de l’écrivain-mathématicien avec une très jeune fille, une page a été arrachée. A-t-elle été retrouvée et soigneusement conservée en secret par une jeune boursière qui est brutalement renversée par une voiture et qui en restera infirme à vie ? Des membres d’une association culturelle dont le but est de promouvoir la publication de ce Journal pourraient-ils être suspectés de meurtre ?

Intrigue policière, littéraire aussi, les deux mystères sont liés. L’étudiant-narrateur, mathématicien comme les proches des victimes (et comme l’auteur), donc possible coupable, fait avancer son enquête en jonglant avec la logique scientifique et l’inspiration littéraire.

La jeune boursière est timide, discrète, silencieuse, c’est pourtant sur elle que tout repose, elle devient une espèce d’Alice moderne. Et le lecteur se laisse entrainer vers les rebondissements et les mystères policiers et psychologiques dont on sait qu’ils seront éclaircis avant le mot FIN !

Los crímenes de Alicia, ed. Destino, 333 p., 20,50 € PREMIO NADAL 2019.

Guillermo Martínez en espagnol : Los crímenes de Oxford / La muerte lenta de Luciana B. / Acerca de Roderer, Destino.

Gustavo Martínez en français : Mathématique du crime, / La mort lente de Luciana B. / La vérité sur Gustavo Roderer, Moi aussi j’ai eu une petite amie bisexuelle,  NiL.

MARTINEZ Guilermo Los crímenes de Alicia

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMAN POLICIER / LITTERATURE / EDITIONS NiL

 

CHRONIQUES

Caryl FÉREY

FRANCE

FEREY, Caryl

Caryl Férey est né en 1967. Plusieurs de ses romans ^policiers ont décrit la réalité latino-américaine.

 

Paz

2019

 

La Colombie loin des clichés touristiques et des visions folkloriques sur les cartels et les champs de coca, une Colombie meurtrie, dure, dont les blessures se referment très lentement, où l’on oscille entre désir de paix et violence extrême, où l’on tente de récupérer les ex-guérilleros et d’oublier les paramilitaires, où règnent encore politiques corrompus et cartels qui sèment la terreur : voilà le nouveau roman que nous offre Caryl Férey après Condor et Mapuche dans son exploration de l’Amérique latine.

Sur plus de 500 pages, l’auteur promène son lecteur à travers toute la Colombie, de la ville à la jungle du Narino, de Bogotá à Carthagène en passant par Medellín. Il reconstitue à la perfection les paysages et les ambiances, le trait est juste, le vocabulaire précis et incisif. Comme un peintre, il dresse sous nos yeux dans une fresque remarquable le tableau de ce pays contrasté.

Mais il ne s’agit pas d’une promenade touristique et esthétique. La beauté de certains lieux côtoie l’horreur et la laideur de la nature défigurée et de la misère insoutenable. Nous accompagnons les personnages dans des lieux dangereux, épouvantables, que ce soit en ville ou dans les montagnes perdues où sévissent coupeurs de coca et sicarios achetés par les cartels, ou encore la jungle  où traînent des guérilleros réfractaires qui refusent la paix.

De plus, l’auteur de façon habile et très maîtrisée nous restitue peu à peu, en la mêlant au récit, l’histoire de la Colombie. Il explique l’horreur dès les années cinquante de la Violencia, la naissance des FARC et des milices paramilitaires, la guerre civile d’une sauvagerie inimaginable. Enfin, il parle du travail sur la réconciliation nationale et la réinsertion des guérilleros des FARC.
Justement dans ce contexte un peu trouble de paix fragile, le côté thriller du récit entre en scène avec la découverte à Bogotá même et dans tout le pays de cadavres atrocement mutilés, aux membres découpés et éparpillés : qui a intérêt à réveiller la terreur, qui organise ces boucheries ? C’est le problème à régler au plus vite. Et nous allons vivre les péripéties en cascade avec toute une galerie de personnages plus ou moins sympathiques dont les destins vont se croiser : au plus haut de la hiérarchie, Saul Bagader, ex-conseiller du président Uribe, devenu procureur général, qui a supervisé aussi le plan « réconciliation nationale », un homme dur et sans état d’âme. Sous ses ordres, son fils aîné, Lautaro, ex-chef des Forces spéciales qui a combattu impitoyablement les FARC, maintenant chef de la police criminelle, solitaire sans beaucoup d’empathie pour l’espèce humaine et bras droit infaillible de son père. Et dans cette famille de grands bourgeois apparaît Angel, le fils cadet qui a basculé dans l’autre camp, celui de la guérilla et qui l’a payé très cher à la fin du conflit. Lui aussi a dû se soumettre à la volonté du père et végéter sous une fausse identité près de Carthagène, au début du roman. Car rapidement les lignes vont bouger.

L’enfance des deux frères a été marquée par la rivalité, la jalousie de Lautaro envers le cadet, le préféré de la mère. Puis tous deux jeunes adultes ont vécu la perte violente de leur compagne et Lautaro est resté très seul, très désabusé et incapable de compassion pour ses semblables.

Le tour de force de l’auteur, aucun manichéisme ! Tantôt on hait Lautaro, tantôt on le plaint et on éprouve de la pitié pour lui. On voit les failles de chacun, le ratage de leur vie privée.

Les autres personnages de milieu plus modeste, ont tous dans leur enfance subi la violence du pays, père assassiné, viol, village martyrisé par les paramilitaires, ou enfance subie dans un quartier où l’on n’existe que par la force et la brutalité.

Diana la journaliste d’investigation opiniâtre et téméraire, Flora travailleuse sociale courageuse, qui ira au devant du danger pour l’amour d’Angel : voilà de beaux portraits de femmes qui se battent pour la paix et la justice.

Nous n’en dirons pas plus, pas question de dévoiler l’intrigue qui se déroule de surprise en surprise, et de découverte en écœurement, car rien ne nous sera épargné jusqu’au dénouement digne d’une tragédie grecque.

Voilà donc Paz, un grand roman qui, en plus de ses aspects documentaires et historiques développe une analyse fine de la psychologie humaine, une vision noire de la Colombie contemporaine et de l’espèce humaine avec toutefois une petite lueur d’espoir finale. On ne sort pas indemne de ce livre au souffle puissant.  Je le recommande vivement.

Louise Laurent

Paz de Caryl Férey , éd. Gallimard, 534 p., 22 €.

MOTS CLES : ROMAN FRANÇAIS / ROMAN POLICIER / ROMAN NOIR / VIOLENCE  / SOCIETE / EDITIONS GALLIMARD

 

FEREY, Caryl Paz

CHRONIQUES

Frei BETTO

BRÉSIL

BETTO, Frei

Carlos Alberto Libânio Christo (Frei Betto en religion) est un dominicain, né en 1944 à Belo Horizonte. Théologien de la libération et militant politique, c’est un proche de Lula. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, essais, réflexions philosophiques et religieuses, souvenirs et romans.

Hôtel Brasil 

1999 / 2004 / 2019

Bien sûr, il y a pour commencer la découverte d’un cadavre, décapité, qui gît dans un couloir d’une pension modeste, on pourrait dire minable, de Rio de Janeiro. L’homme assassiné vendait (trafiquait ?) des pierres précieuses mais n’avait aucun ennemi connu et menait une vie paisible. Le commissaire Del Bosco est chargé de l’enquête, il a soigneusement lu le Manuel imposé par sa hiérarchie et n’a pas la moindre intention de sortir des règles officielles qui y sont développées. Pour réussir son examen d’entrée, il a dû potasser le Manuel (avec majuscule), il s’agit maintenant d’appliquer !

Pourtant très vite on se rend compte que ce n’est pas l’enquête en soi qui intéresse Frei Betto. Dans une première partie, il fait défiler devant le commissaire, mais bien davantage devant le lecteur une série de personnages, les habitants de la pension, ce qui donne des portraits d’une grande richesse, drôles ou émouvants. Parmi eux une midinette qui rêve de devenir star, un journaliste, un attaché parlementaire qui n’a pas su doubler ou tripler sa maigre fortune comme ses patrons, un travesti et un homme sans profession définie, qui aide les jeunes paumés qui traînent dans les rues… et qui ressemble un peu à l’auteur.

On sortira de la pension, et c’est toute la société brésilienne des dernières années du XXème siècle qui est décrite, des policiers véreux aux enfants des rues qui s’entretuent pour survivre, des bourgeois bien installés qui découvrent par hasard l’instabilité de leur propre situation aux intellectuels arrogants qui pensent avoir tout compris et qui sont aussi désarmés que n’importe qui  face à la cruauté de la société dans laquelle ils vivent.

Formellement, si l’on s’en tient aux normes, Hôtel Brasil est un peu bancal. C’est un polar qui n’en est pas un, un roman social qui se prend pour un polar, un roman psychologique entre deux scènes de violence. Mais au diable les normes, au diable l’éventualité d’être formellement correct, comme on dit politiquement correct ! Frei Betto nous fait cadeau d’un roman plein de vie (la vie quotidienne est-elle équilibrée ?), dont les personnages sont de vraies personnes, qu’il a probablement croisées et qu’il montre sans masque. Tout le bénéfice de ce pseudo désordre est pour le lecteur qui se sent immergé dans ce Rio de Janeiro frappant de réalisme.

À noter que Hôtel Brasil a été publié dans sa version originale en 1999 et dans sa version française, par les éditions de l’Aube en 2004, cette réédition est la bienvenue ! Frei Betto, né en 1944 est frère dominicain, proche de la Théologie de la Libération, militant politique. Il a passé plusieurs années en prison, a vécu dans une favela, été proche de Luiz Inácio Lula. Il est l’auteur d’une œuvre très variée, souvenirs, récits pour la jeunesse, chroniques, etc.

Hôtel Brasil de Frei Betto, traduit du portugais (Brésil) par Richard Roux, postface du traducteur, 344 p., 14 €.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / ROMAN POLICIER / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DE L’AUBE.

BETTO, Frei Hôtel Brasil

CHRONIQUES

Boris QUERCIA

 

CHILI

 

QUERCIA, Boris

Né en 1967 à Santiago, Boris Quercia se fait connaître au théâtre, comme acteur et directeur de troupe, puis au cinéma, comme réalisateur et acteur. En 2010, il crée le personnage de Santiago Quiñones, un policier qui intervient dans les romans suivants.

 

La légende de Santiago.

2019 / 2018

Il n’y a pas qu’en Europe que les migrants sont un sujet de discussions et de polémiques. On le sait moins ici, mais l’Amérique latine, pas seulement dans la zone Mexique-Amérique centrale, est aussi le théâtre de vagues d’émigration des pays les plus pauvres vers ceux qu’ils imaginent plus favorisés. Ils sont victimes à Santiago comme ailleurs de manifestations de racisme qui peuvent dégénérer. Pour la troisième fois on retrouve Santiago Quiñones, le flic chilien, mûrissant, problématique et sympathique, dont on aura du mal à savoir si ses ennemis principaux sont professionnels ou personnels.

Le pauvre Quiñones est au fond d’un gouffre matériel et mental, et le premier chapitre l’enfonce encore plus. Difficile de faire pire, et pourtant il y parvient ! Ce n’est pas la bonne volonté qui lui fait défaut, malgré quelques travers : sa fidélité n’est pas exemplaire, sa consommation de substances non autorisées ne diminue que lentement et il n’est pas à l’abri d’une éventuelle bavure, y compris dans sa vie personnelle.

Il connaissait depuis un certain temps l’existence d’une « deuxième famille » qu’avait son père, phénomène assez fréquent en Amérique latine, il savait qu’il avait un demi-frère et ce Gustavo, qui ne lui plaît pas du tout, s’impose à lui, encore une complication de plus !

Pendant ce temps les crimes contre les étrangers se multiplient et les milieux d’extrême droite se réjouissent des violences perpétrées contre eux, on croise même des punks-nazis, de l’eau de Javel est trouvée dans des yaourts achetés dans une supérette d’un quartier défavorisé et commence à apparaître un logo qui représente deux balais entrecroisés qui veut dire : « Nous nettoierons le Chili des envahisseurs étrangers ».

L’ombre d’un autre cadavre, beaucoup plus proche de Santiago, plane sur toute cette enquête et se réveille dans ses pensées, s’atténue, jamais très longtemps, pour mieux revenir.

Heureusement quand même il reste des zones de lumière, comme cette juge d’instruction nommée dans l’affaire qui est une connaissance de Quiñones : qu’il est bon de se rendre de petits services mutuels, en toute discrétion ! Surtout si l’on connaît les faiblesses de l’autre. Une jeune (et jolie) témoin peut aussi donner un coup de pouce au malheureux flic.

Comme à son habitude, Boris Quercia pense en même temps que son personnage, inspiré par les dérives du pays dans lequel ils vivent. Il le fait par petites touches, jamais pesantes, d’autant plus qu’il n’y manque jamais d’humour, un humour du genre vachard en général. Et le Santiago du titre n’est pas que la ville, c’est aussi Quiñones, auquel la légende de flic pourri bourré de coke colle à la peau, un flic pourri qui est en même temps, qu’il le veuille ou non, membre d’une famille un peu éclatée qui pourrait se recomposer et qui se nomme lui-même, justement, le Décomposé. Jusqu’à quel point est-elle valable, cette légende, c’est aussi ce que raconte ce polar haletant et désabusé.

La légende de Santiago, traduit de l’espagnol (Chili) par Isabel Siklodi, éd. Asphalte, 255 p., 21 €.

Boris Quercia en espagnol : La sangre no es agua, ed. Mondadori, Santiago (2019) / Santiago Quiñones, tira / Perro muerto, ed. Mondadori, Santiago.

Boris Quercia en français : Les rues de Santiago / Tant de chiens (Grand Prix de Littérature policière 2016), éd. Asphalte.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / ROMAN POLICIER / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

QUERCIA, Boris La loégende de Santiago

 

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Boris QUERCIA

CHILI

 

QUERCIA, Boris

Né en 1967 à Santiago, Boris Quercia se fait connaître au théâtre, comme acteur et directeur de troupe, puis au cinéma, comme réalisateur et acteur. En 2010, il crée le personnage de Santiago Quiñones, un policier qui intervient dans les romans suivants.

 

Tant de chiens

2015 / 2015

 

L’acteur  et réalisateur chilien Boris Quercia a fait ses débuts littéraires en 2010  avec Les rues de Santiago. Il a été l’invité de l’édition 2015 de Belles latinas, au moment où les éditions Asphalte publient son deuxième roman en traduction française, qui sortira dans sa version originale espagnole en 2017. Dans Tant de chiens, il confirme qu’il faut désormais compter avec lui dans le genre Roman noir pourtant déjà bien fourni en Amérique latine.

 

« Quelle connerie d’être un homme et de vivre comme un chien ! ». Cette remarque du narrateur résume parfaitement ce récit trépidant du début à la fin, avec, comme le suggère le titre (jolie trouvaille de la traductrice) la présence discrète mais permanente du canidé sous toutes ses formes, chien policier, chien de narco ou pauvre bête qui souffre autant que le moindre humain.

Ici, celui qui meurt au premier chapitre est un collègue de Santiago Quiñones, le flic dont nous avons fait la connaissance dans Les rues de Santiago, le premier roman de Boris Quercia paru l’an dernier. Les circonstances de la mort de Jiménez sont claires, ce qui l’est beaucoup moins, c’est la personnalité de la victime. Les Affaires internes, une espèce de Police des polices semblait s’intéresser à lui, en qui Santiago avait toute confiance. Cela suffit à notre « héros » pour essayer d’en savoir plus. Mais à qui se fier ? Ce point de vue original est passionnant : Santiago a le plus grand mal à savoir d’où vient le danger : de l’intérieur même de la police ou des voyous traditionnels ? Mais si on parle de voyous traditionnels, pense-ton aux petits délinquants, vendeurs de drogue ou malfrats minables ou à des gens bien mieux placés dans la société dont les loisirs ne sont pas forcément innocents ?

Au fur et à mesure que l’enquête avance, le mystère s’épaissit, on fait face à des zones d’ombre de plus en plus opaques, et Santiago est aussi perdu que nous qui le suivons amicalement. Car on peut sentir une véritable amitié pour ce personnage qui a ses propres problèmes personnels, qui lutte contre lui-même (son penchant pour l’alcool et la drogue finissent par émouvoir !), et surtout qui considère les autres non pas comme des numéros ou des ombres anonymes mais comme des personnes.

Les différents fils de l’histoire partent dans plusieurs directions, s’écartent les uns des autres, semblent se rapprocher, s’enroulent, se tissent de façon magistrale. Chaque personnage, même le plus secondaire, a son rôle à jouer, rien n’est inutile et le rythme ne ralentit jamais. Boris Quercia est décidément très habile : l’histoire avance à grands pas, avec ce qu’il faut de fausses pistes, de zones d’ombre qui ressurgissent sans livrer leur mystère, les personnages sont à la fois familiers et troubles.

Et surtout il y a le style de Boris Quercia qui, en deux romans, réussit à s’imposer comme un auteur majeur de roman  noir : une apparente sécheresse, avec des phrases courtes au présent, qui cache un mélange d’humour désabusé, de scepticisme et de lucidité.

Tant de chiens, traduit de l’espagnol (Chili) par Isabel Siklodi, éd. Asphalte, 204 p., 21€.

Boris Quercia en espagnol : Perro muerto, Mondadori, Santiago, 2017 / Santiago Quiñones, tira, Mondadori, Santiago, 2010.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / ROMAN POLICIER / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

QUERCIA, Boris Tant de chiens

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

 

 

 

 

CHRONIQUES

Boris QUERCIA

CHILI

 

QUERCIA, Boris

Né en 1967 à Santiago, Boris Quercia se fait connaître au théâtre, comme acteur et directeur de troupe, puis au cinéma, comme réalisateur et acteur. En 2010, il crée le personnage de Santiago Quiñones, un policier qui intervient dans les romans suivants.

 

 Les rues de Santiago

2010 / 2014

 

Qu’il est sympa, ce flic ! Amoureux sans histoire de Marina, dont les dents légèrement de travers sont un charme supplémentaire, il est lassé de la violence, des coups de feu, il est à l’opposé de ces super keufs, ceux qui dégainent avant de réfléchir.

Et pourtant, dès le premier chapitre il descend un jeune délinquant. Et puis, qu’est-ce qui pousse Santiago Quiñones à suivre dans la rue cette fille qu’il ne connaît pas (et dont les dents de devant sont légèrement de travers…) ? On s’en doute, il se met dans une situation compliquée.

Belle inconnue, avocat véreux, collègues dont on ne sait pas s’ils sont des amis ou des menaces, les ingrédients sont là pour créer un beau suspense dont l’enjeu est la vie ou la mort de notre Santiago. Boris Quercia, dont c’est le premier roman, réussit un récit tendu, dans une ambiance crépusculaire, sans négliger un certain humour qui rend son personnage très humain.

Boris Quercia : Les rues de Santiago, traduit de l’espagnol (Chili) par Baptiste Chardon, éd.Asphalte, 152 p., 15 €.

Titre original : Santiago Quiñones, Mondadori, Santiago, 2010.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / ROMAN POLICIER / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ASPHALTE.

QUERCIA, Boris Les rues de Santiago

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Jorge ZEPEDA PATTERSON

MEXIQUE

 

ZEPEDA PATTERSON, Jorge

Jorge Zepeda Patterson est né en 1952 dans l’État du Sinaloa au Mexique. Après des études à Guadalajara et à Paris, il est journaliste en Espagne, puis au Mexique où il fonde et dirige plusieurs organes de presse. Outre ses romans, il est l’auteur de plusieurs essais sur la société mexicaine.

 

 

Milena, ou le plus beau fémur du monde.

2014 : 2018

Dans les corrupteurs (Actes Sud, 2015), Jorge Zepeda Patterson avait fait vivre et agir un groupe de quatre personnes, les Bleus, jadis proches camarades de collège, puis de fac, quatre jeunes Mexicains désormais journaliste pour Tomás, responsable d’une agence de sécurité pour Jaime et dirigeante d’un petit parti politique pour Amalia, également militante féministe. La mort subite, dans les bras de Milena, une prostituée de luxe, de Rosendo Franco, le patron du journal El Mundo  dans lequel travaille Tomás provoque une suite d’événements qui va les remettre en présence et raviver les rivalités de leur jeunesse.

En réalité Milena était pour Rosendo Franco plus qu’une simple putain, un peu le dernier feu d’artifice sensuel et sentimental du vieil homme. Mais après le malaise fatal Milena emporte avec elle un mystérieux carnet noir dont elle ne se sépare jamais, « garantie de survie » pour la malheureuse fille. Claudia, la fille du mort, demande/impose à Tomás de prendre en main le journal, rôle pour lequel il ne se sent pas formé, mais il se lance, aidé par les Bleus, à la recherche de Milena et surtout du carnet.

On est en novembre 2014, Milena a passé une assez longue période dans la région de Marbella à l’époque où le sulfureux Jesús Gil organisait presque officiellement tous les trafics imaginables. Est entrée sur le territoire mexicain en janvier et n’a pas fait parler d’elle avant le mois de juillet, quand elle commence à fréquenter Rosendo Franco sans s’en cacher : elle a probablement pendant ces mois été séquestrée. La mafia de la prostitution est devenue internationale : trafiquants comme filles louées ou vendues sont aussi bien russes que vénézuéliennes ou croates, comme Alka, le véritable prénom de Milena. Au Mexique s’ajoutent à cela les cartels de la drogue qui ont bien compris l’intérêt que leur procure cette nouvelle source de revenus.

On suit donc en parallèle l’évolution d’Alka/Milena de son départ de son village natal croate à l’histoire d’amour (c’en est une) qui l’unit à Franco malgré la grande différence d’âge et de statut social, et les avancées de l’enquête à Mexico, qui a bien du mal à progresser malgré les compétences et la position de ceux qui agissent : les mafieux et les proxénètes ont parfaitement verrouillé leur « domaine ». Jorge Zepeda Patterson n’est pas intéressé que par les dédales de l’enquête ou par le maintien d’un suspense qui ne faiblit pas et qu’il sait très bien entretenir. La psychologie de la victime est au centre de ce roman qui parvient à allier une solide intrigue policière, des aventures sentimentales, entre amour et amitié, et ce très beau portrait d’une jeune femme dont la beauté exceptionnelle est un handicap autant qu’une arme. Une belle jeune femme qui bien malgré elle, par certaines informations qu’elle détient, a acquis une valeur qui met en péril tous ceux qu’elle approche. Les ramifications sur la Costa del Sol des diverses mafias russes ou ukrainiennes font planer ces mortels dangers qui menacent Milena et ceux qui veulent la sauver.

Et, sans trop en dire, ajoutons que Jorge Zepeda Patterson offre un plus particulièrement intéressant pour les amateurs de polars : on suit non une enquête mais deux, parallèles et concurrentes : qui arrivera en premier ?

Un seul bémol : l’influence nord-américaine qui veut qu’un « bon » roman dépasse forcément les 400 pages n’a pas épargné Jorge Zepeda Patterson : le dénouement s’éternise. Mis à part cela, Milena ou le plus beau fémur du monde reste un roman non seulement très intéressant dans sa forme, mais surtout important pour toutes les informations qu’il nous donne sur l’internationalisation de la pire des délinquances.

Milena, ou le plus beau fémur du monde, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, éd. Actes Sud, 448 p., 23 €. Version numérique, 14,99 €.

Jorge Zepeda Patterson en espagnol : Milena o el fémur más bello del mundo, Planeta / Los corruptores / Los usurpadores, Destino.

Jorge Zepeda Petterson en français : Les corrupteurs, Actes Sud.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / ROMAN POLICIER / CORRUPTION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ACTES SUD

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES

Jorge ZEPEDA PATTERSON

MEXIQUE

 

ZEPEDA PATTERSON, Jorge

Jorge Zepeda Patterson est né en 1952 dans l’État du Sinaloa au Mexique. Après des études à Guadalajara et à Paris, il est journaliste en Espagne, puis au Mexique où il fonde et dirige plusieurs organes de presse. Outre ses romans, il est l’auteur de plusieurs essais sur la société mexicaine.

 

Mort contre la montre

2019 / 2019

 

Dépaysons-nous un peu, lecteurs de romans latino-américains ! Sortons, le temps d’un livre, des forêts amazoniennes ou des bidonvilles de Lima, des violences généreusement répandues par les dictatures ! Le Mexicain Jorge Zepeda Patterson, qui nous a montré les coulisses de la politique mexicaine dans plusieurs thrillers passionnants change de décor et nous emmène… en France pour nous inviter à suivre le Tour comme nous ne l’avons jamais vu !

Marc Moreau, coureur professionnel, est un oiseau rare : mère colombienne, père français. Ayant hérité des deux, il possède une capacité pulmonaire extraordinaire, andine, et une musculature européenne bien entretenue. Durant son passage par l’armée, qui lui a jadis été imposé par son père, il a été un temps policier militaire. Sur le Tour de France, il est un gregario (qu’on nomme aussi parfois équipier), celui qui s’efface pour laisser gagner le champion, celui qui prépare les victoires de la star en restant dans l’ombre. Son champion à lui s’appelle Steve Panata, il est Nord-Américain, un des meilleurs coureurs, mais pas forcément supérieur à Marc, avec qui il forme un duo tellement proche que les liens sont devenus fraternels.

Cette année, il se passe des choses étranges sur le Tour, accidents difficilement explicables, intoxications alimentaires, un suicide, qui toutes touchent des prétendants au maillot jaune. Quand une enquête officielle, mais discrète, est lancée, Marc est tout désigné pour y participer… et pour se retrouver comme dans la course, l’éternel second : c’est le commissaire Fabre qui est officiellement chargé de découvrir la vérité, Marc doit observer pendant la journée et faire son rapport le soir.

Les noms des cyclistes et des équipes sont inventés, mais tout est vrai, Jorge Zepeda Patterson nous fait pénétrer dans la tête de l’éternel deuxième, presque champion ou définitif ringard ? Il est plutôt meilleur, physiquement et techniquement, que le champion désigné de l’équipe et cette année, il a même des chances d’arriver parmi les meilleurs, grâce aussi à la disparition des têtes d’affiche. Ces défections sont-elles le fruit du hasard ? Qui en tire un intérêt ? Si on y réfléchit bien, c’est notre Marc ! Heureusement il n’est pas le seul, il y en a plusieurs autres.

On plonge dans l’exploit, celui des coureurs, avec les ascensions de légende, les descentes vertigineuses, mais l’exploit appartient aussi à l’auteur qui sait tout du Tour et qui nous le livre comme un commentateur sportif, bien mieux en réalité, parce qu’il y rajoute beaucoup de sel et d’épices. On apprendra par exemple qu’il existerait un rapport entre le classement des cols à gravir et notre vieille et chère 2 CV !

Le suspense agit sur plusieurs plans (c’est une habitude chez Jorge Zepeda Patterson) : qui gagnera, comment pourront évoluer les relations entre les leaders et les seconds couteaux, qui sera la prochaine victime, arrivera-t-on à débusquer les responsables des accidents  s’ils existent ?

Cela fonctionne à merveille. Il n’est absolument pas nécessaire d’être un connaisseur du sport en général et du cyclisme en particulier pour être pris par l’ambiance, l’auteur met à notre modeste portée les coulisses du spectacle annuel auquel il nous est difficile d’échapper, nous, les Français ! La mécanique du roman est aussi précise que celle des vélos.

Mort contre la montre de Jorge Zepeda Patterson, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton, éd. Actes Sud (Coll. Actes noirs), 331 p., 22,80 €.

Jorge Zepeda Patterson en espagnol : Muerte en contrareloj / Los corruptores, ed. Destino / Milena o el fémur más bello del mundo, ed. Planeta.

Jorge Zepeda Petterson en français : Les corrupteurs ; Milena ou le plus beau fémur du monde, éd. Actes Sud et Babel noir.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / ROMAN POLICIER / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ACTES SUD

ZEPEDA PATTERSON, Jorge Mort contre lamontre

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org