CHRONIQUES

Martín SOLARES

MEXIQUE

images

Né en 1970 à Tampico, après des études effectuées au Mexique et en France, est devenu journaliste et éditeur. Il a publié trois romans et un essai.

Mort dans le jardin de la Lune

2020 /2021

(Il est fortement conseillé de lire Quatorze crocs, le premier tome des aventures policières de Pierre Le Noir, même si Mort dans le jardin de la Lune peut très bien se lire indépendamment).

Dans le réjouissant bric-à-brac qui caractérisait déjà Quatorze crocs et qu’on est bien contents de retrouver, se trouve un hôpital dans lequel on entrevoit des squelettes de sirènes, un lion allongé sur un brancard et des êtres jamais vus jusque là, on trouve des fantômes pickpockets qui ont l’audace de détrousser leurs semblables et on souffre du manque d’espace dans un bar très caractéristique de Paris, déjà en 1927.

Pierre Le Noir, le détective déjà connu de la Brigade nocturne, échappe de peu à la mort, mais sa belle amie, la magicienne Mariska n’a rien perdu de ses pouvoirs. Il en aura bien besoin, dans ce Paris où rôdent non seulement les poètes surréalistes, mais aussi l’ombre maléfique de Jack l’Éventreur, qui pourrait bien d’ailleurs s’être approprié l’esprit de Robert Desnos. Le poète, journaliste avait eu la malheureuse idée d’écrire plusieurs articles dans Paris-Soir sur l’assassin anglais.

L’enquête se développe de façon classique, le policier avance, des faits qui semblent clairs sont démentis avant de finir par s’éclaircir et les surprises nous guettent à chaque page. Les fantômes, cette fois, sont majoritairement britanniques, on a parfois l’impression que certains d’entre eux sont parvenus à se réincarner tout près de nous, Paris nocturne est envoûtant, pour le lecteur comme pour les personnages. Martín Solares serait-il un Alexandre Dumas qui aurait vécu un siècle ou deux de plus et aurait ainsi acquis une « grande expérience de la vie » qui l’aurait perfectionné comme écrivain ? On peut le penser en toute objectivité. Et on en a la preuve quand on lit les lignes cachées du Comte de Monte-Cristo cachées au lecteur ordinaire.

Des hordes de sangliers sauvages en furie, les Kiefer, accompagnés par des chiens noirs, sèment l’angoisse même chez notre Pierre Le Noir pourtant toujours protégé pas le talisman hérité de sa grand-mère, dont les changements de température dans sa main lui donnent de précieux conseils muets.

Le Comte de Monte Cristo en  guest star se révèle lui aussi être une collaboration d’une grande efficacité malgré le nombre de ses années, il est collaborateur, subordonné ou supérieur direct, en tout cas très présent.

Évadons-nous vers des territoires familiers, Paris, Marseille, qui deviennent étranges, angoissants, en n’oubliant jamais que le second degré en littérature comme dans la vie est une panacée toujours efficace pour nous approcher du réel !

Mort dans le jardin de la Lune, traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, éd. Christian Bourgois, 271 p., 22 €.

Martín Solares en espagnol : Muerte en el Jardín de la Luna, / Catorce colmillos / No manden flores,  ed. Literature Random House / Los minutos negros, ed. Mondadori.

Martín Solares en français : Les minutes noires / N’envoyez pas de fleurs / Comment dessiner un roman / Quatorze crocs, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : MEXIQUE / FRANCE / POLAR / FANTASTIQUE / LITTERATURE / SOCIETES / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

Souvenir :

Saint-Etienne, octobre 2019.

CHRONIQUES

Eduardo BERTI

FRANCE / ARGENTINE

Né en 1964 à Buenos Aires, Eduardo Berti  a très jeune été journaliste, dans la presse écrite et pour la radio. Il est romancier et traducteur. Membre de l’Oulipo depuis 2014. Il réside en France. Demain s’annonce plus calme a été écrit (récrit) en français.

Demain s’annonce plus calme

2021

Cher Monsieur Berti,

C’est un lecteur perplexe et enchanté qui vous écrit ces lignes. Enchanté, il sait bien pourquoi, deux pages de votre livre suffisent à comprendre ce pourquoi. Perplexe, car il ne sait comment transmettre à ses propres lecteurs, ceux de son blog, le charme de votre dernier livre, Demain s’annonce plus calme.

Pourra-t-il parler sans risque de les éventer de vos chroniques météo, qui donnent le titre, qui sont fugaces et éternelles. Osera-t-il sans lourdeur évoquer les nombreux lecteurs-personnages (de votre roman), tellement amoureux de l’œuvre de leur idole, un (ou deux) écrivain-personnage, qu’ils sont prêts à tout pour rendre réelles les divagations littéraires de l’idole en question, ou ces autres, lecteurs-personnages eux aussi, qui s’amusent à jouer avec les titres de chefs d’œuvre connus : ça ne se fait pas, cher Eduardo Berti, ce n’est pas raisonnable.

Des lecteurs, oui, il y en a pas mal, qui agissent en bien ou en mal, dans vos courts textes, articles d’un journal assez sérieux pour avoir vérifié ses informations, mais ne montrez-vous pas le bout de votre nez quand vous évoquez un romancier déçu par… ses lecteurs ? J’espère au moins que vos lecteurs à vous sont à la hauteur. Il serait d’ailleurs temps, comme le suggère un des articles du journal sérieux de créer l’ULI (Union des Lecteurs Indépendants) ou l’ULAR (Union des Lecteurs Amateurs de Romans). Mais il faudra, avant, tâcher d’éviter les problèmes juridiques qui abondent dans votre quotidien, les exemples de procès, nombreux dans cette ville, souvent absurdes quoiqu’hyperréalistes, inquiètent le lecteur rangé que je suis. Comme inquiètent les multiples problèmes de santé que crée la lecture d’un certain chef d’œuvre, très réel, lui.

Bref, je voudrais souligner la variété des sourires ressentis en vous lisant, mais je ne sais comment faire. Si vous existez bien, pourrez-vous me donner un coup de main ? Un coup de plume ? Ce que je souhaite avant tout, Monsieur Berti, c’est que mes lecteurs qui, je le sais, ont un goût très sûr, puisqu’ils lisent mon blog, deviennent ceux de Demain s’annonce plus calme… et que la température annoncée par votre météo remonte un peu aussi.

En espérant vivement que ma missive ne présente aucune coquille, je vous prie de croire, cher Monsieur Berti, en mes sentiments respectueusement hilares.

AnnA

MOTS CLES : FRANCE / ARGENTINE / HUMOUR / HUMOUR / HUMOUR.

Eduardo Berti en espagnol : Un padre extranjero , ed. Impedimena, Madrid / Inventario de inventos (inventados), breve catálogo de invenciones imaginarias / Un padre extranjero / Faster : más  rápido / El país imaginado, ed. Impedimenta, Madrid / La vida imposible, / Los pájaros, ed. Páginas de espuma, Madrid /Todos los Funes, ed. Anagrama, Barcelona  / Agua : La mujer de Wakefield, ed. Tusquets, Barcelona.

Eduardo Berti en français : L’ombre du boxeur / Tous les Funes / La vie impossible / Le pays imaginé / Madame Wakefield, éd. Actes Sud / Une présence idéale, éd. Flammarion / Le désordre  électriqueéd. Grasset. / L’ivresse sans fin des portes tournantes, éd. le Castor austral / Inventaire d’inventions (inventées) (avec Monobloque), éd. La Contre Allée.

Il est fermement conseillé d’aller lire ma chronique sur le récent roman d’Eduardo Berti, Un père étranger, sur AnnA.

Souvenir :

Lyon, octobre 2020.

CHRONIQUES

Odéric DELACHENAL

FRANCE / HAÏTI

Odéric Delachenal est né en 1985. Entre 2008 et 2010, il vit à Haïti en tant qu’éducateur pour les enfants des rues, puis dans la région parisienne. Il vit actuellement en Savoie.

Fissuré

2021

Dix ans ont passé. Entre 2008 et 2010, Odéric Delachenal a été éducateur à Port-au-Prince pour une ONG catholique. Il s’occupait des enfants des rues, leur donnait avec ses collègues des bribes d’éducation et surtout de la chaleur humaine. Les fonds qui devraient venir de sources diverses se font rares, les enfants et les adolescents perdent souvent la volonté d’aller de l’avant : vers où ? De quoi pourraient-ils rêver ? Malgré des moments de découragement, la volonté des jeunes Européens ne se dément pas, il y a une telle richesse dans ces contacts.

Et puis un jour de janvier 2010, la terre tremble très fort. Tout est bouleversé, les maisons et les églises effondrées, les familles décimées, plus d’eau, plus rien à manger. Si la ville n’existe plus, les rescapés doivent survivre, avec des choix terribles : s’occuper du jeune homme blessé dont la jambe brisée va irrémédiablement se gangrener et abandonner les enfants qui le suivent comme une couvée apeurée, ou garder les enfants qui sans lui n’ont plus aucun espoir et tourner le dos au blessé ?

À son retour en France, Odéric Delachenal se sent costaud et pourtant les fissures sont bien là, sans qu’il les voie. La France est prospère, la France est en paix, c’est sûr, mais…

Odéric Delachenal n’est pas le seul à être sonné par le tremblement de terre, par la misère haïtienne, par son incapacité à faire changer l’inacceptable, par la nullité de tout. Le lecteur l’est aussi, face à ce qu’il dit avec une franchise, une sincérité, uns honnêteté qui n’ont pas souvent été déployées avec autant de conviction. Le « paravent pour camoufler la misère » dont il parle, il le fait tomber et révèle la réalité insoutenable.

La générosité, le don de soi sont aussi bien présents parmi nous, Odéric Delachanal le montre, le prouve. Ça ne l’empêche pas d’être très conscient des limites, des écueils et de la démoralisation qui s’ensuit. Cette démoralisation, il nous la fait partager et on se retrouve dans cette sorte d’ambigüité entre un profond respect pour ces gens qui donnent tout aux autres (le ferions-nous ?) et la constatation terrible : la goutte d’eau qu’est ce don de soi change-t-il quelque chose à l’océan de détresse ? La réponse, peut-être paradoxale, est claire : c’est oui. Ce petit peu offert n’est pas rien, là est la différence.

Et ce qui demeure, le livre refermé, c’est un immense respect pour cet homme, qui n’est qu’un homme, un homme qui n’a pas déserté, comme il le prétend, non, pour cet acharnement à aider des inconnus, pour l’auteur de ces pages qui ne peuvent et ne pourront être oubliées. Un choc salutaire pour tout citoyen.

Fissuré, éd. Métailié, 144 p., 14,20 €, version numérique, 12,99 €.

MOTS CLES : HAÏTI / FRANCE / SOCIETE / MISERE / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS METAILIE.

On peut, pour compléter ce beau et terrible témoignage, réécouter la chanson de Barbara, Le Soleil noir qui présente bien des points communs avec Fissuré.

CHRONIQUES

Juan Gabriel VÁSQUEZ

COLOMBIE

Juan Gabriel Vásquez est né à Bogotá en 1973. Après des études en Colombie, puis en France, il vit plusieurs années en Europe (France, Belgique et Espagne) avant de rentrer dans son pays natal.

Chansons pour l’incendie

2018 / 2021

On a été impressionné par les romans du Colombien Juan Gabriel Vásquez (Le bruit des choses qui tombent ou La corps des ruines). Cette impression de puissance, de retenue maîtrisée qui n’efface jamais l’aspect humain de ses écrits, se confirme à la lecture de ces neuf nouvelles réunies ici pour la première fois.

Les décors sont variés, l’aéroport Charles-de-Gaulle censé représenter celui de Barajas, Bogotá, le Paris des exilés sud-américains, une hacienda dans la campagne colombienne avec, presque toujours, un narrateur-acteur qui, la plupart du temps ressemble à Juan Gabriel Vásquez sans être tout à fait lui.

Les sujets sont pris dans le monde réel, ils ressemblent à des témoignages, des témoignages qui tous racontent un épisode banal mais qui glisse vers l’aventure extraordinaire ou vers la biographie d’une personnalité oubliée mais qui a eu une réelle importance il y a quelques décennies.

Le point commun entre ces nouvelles, c’est la violence, diffuse au début du récit qui ne manque pas de se déclencher, violence inhérente au pays (au continent), violence interne, intime, également, le remords qui mine interminablement un personnage, ou l’absence de remords après une tromperie soigneusement occultée. C’est aussi la mort, le souvenir d’une mort qui longtemps après continue à miner un proche ou un quasi inconnu. En un mot, c’est la souffrance des hommes qui pensent être passés à côté d’un destin, d’une occasion, d’un autre humain indéchiffrable et universellement connu.

Il n’est pas rare, à la lecture d’un recueil de nouvelles, d’être déçu par l’une ou l’autre, qui correspond moins à nos goûts. Cette fois ce n’est pas le cas, toutes celles de Chanson pour l’incendie ont leur propre individualité, leur propre force, leur propre émotion.

Chansons pour l’incendie, traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éd. du Seuil, 234 p., 22 €.

Juan Gabriel Vásquez en espagnol : Canciones para el incendio / Historia secreta de Costaguana / Los amantes de Todos los Santos : El ruido de las cosas al caer / Las reputaciones / Los informantes / El arte de la distorción / La forma de las ruinas, ed. Alfaguara.

Juan Gabriel Vásquez en français : Histoire secrète du Costaguana / Les amants de la Toussaint / Le bruit des choses qui tombent / Les réputations : Les dénonciateurs : Le corps des ruines, éd. du Seuil.

MOTS CLES : COLOMBIE / FRANCE / ESPAGNE / NOUVELLES / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS LE SEUIL.

CHRONIQUES

Andrés NEUMAN

ARGENTINE / ESPAGNE

Né en 1977 à Buenos Aires dans une famille de musiciens qui s’installe en 1994 à Grenade où il vit toujours. Auteur de poésie, de nouvelles, de romans, il a obtenu de nombreux prix littéraires. Il est aussi traducteur et chroniqueur.

Fracture

2018 / 2021

Le 6 août 1945, Enola Gay lâche froidement sa bombe sur Hiroshima, le 9, ce sera Nagasaki qui sera bombardé. Le 11 mars 2011, un tsunami consécutif à un séisme recouvre la centrale nucléaire de Fukushima. En 1945 Yoshie Watanabe, élève en primaire, est miraculeusement protégé par un mur et par ses vêtements blancs. Les cicatrices sur son dos ne s’effaceront pas. En 2011, M. Watanabe constate les dégâts dans son appartement de Tokyo. Mais, entre les deux dates ?

Fracture, en suivant les émotions de M. Watanabe qui, le soir du 11 mars ne peut échapper à ses souvenirs, revoit les étapes qui ont jalonné sa vie. Les études, puis son métier dans une entreprise qui fabrique des téléviseurs l’ont conduit successivement en France, aux États-Unis, en Argentine et en Espagne.

On sait depuis longtemps qu’Andrés Neuman est aussi doué pour le récit court et même très court (El equilibrista  ou les haïkus Gotas negras, non traduits en français) que pour le roman ample Le voyageur du siècle). C’est cette face que présentent ces 500 pages qui, sans la moindre prétention mais avec acuité et puissance, composent un tableau réaliste de 70 années de notre Terre. Rien de plus, rien de moins. M. Watanabe, dit une de ses relations, « faisait connaître son histoire avec un calme absolu », tout comme le narrateur, les narratrices, le romancier. Sans jamais renchérir, il va au plus profond. Ce qu’il décrit, ce qu’il raconte est saisissant quoique tout simple : c’est bien ainsi qu’on vit en France dans les années 60, à Londres, à New York, à Buenos Aires et à Madrid vers 1990, plus tard, à Tokyo en 2011. Et c’est ainsi qu’une Française, une Britannique, une Nord-Américaine, une Argentine et une Espagnole voient un Japonais et qu’elles voient leur propre pays.

Car, au-delà des étapes de la vie professionnelle de M. Watanabe, qui correspondent à des étapes de sa vie personnelle, Andrés Neuman projette une vision impressionnante de chacun des pays dans lesquels le Japonais s’installe pour son métier, pour sa progression à l’intérieur de sa société de télévision. Chacun des quatre pays est comme scanné, avec des comparaisons judicieuses entre eux : une véritable découverte sociopolitique, sur 60 ans. Le plus impressionnant est la lucidité : il ne s’agit pas de prendre parti (ce qui n’empêche pas de bien voir certaines absurdités de certain système économique qui s’est imposé depuis les années 70 du XXème siècle). Et malgré ce qui pourrait sembler un froid constat technique, on reste en permanence dans un roman humain, sensible. On voit par exemple notre héros japonais découvrir par lui-même qu’en apprenant une nouvelle langue à chaque changement de pays, il devient un autre individu.

Dans chacune des vies personnelles qu’il partage un temps se glissent des événements nationaux du pays, les étudiants français dont la colère et l’aspiration vitale commencent à se faire sentir un peu avant 1968, le racisme multiple aux États-Unis, éprouvé plutôt indirectement par un Japonais qui a lui-même vécu le bombardement, la dictature qui vient tout juste en Argentine d’être renversée, puis la dette abyssale de tout le pays, et en Espagne l’après-franquisme et la brève embellie malgré les attentats de l’ETA puis des islamistes.

M. Watanabe est un vrai héros de roman, un héros discret, toujours en scène, mais comme au second plan, dans une brume qui le laisse se deviner plus que se découvrir (la pudeur japonaise), par crainte de déranger, dirait-on. Il avance en âge seulement accompagné de ses banjos et d’un vieux tapis. On reste de la même façon toujours en marge du quotidien des personnages, lui  plongé dans le développement de son entreprise et de sa carrière, elles dans leurs activités, les amours successives (si c’est bien d’amour qu’il s’agit) étant un lien fort qui ne perd jamais une certaine distance.

Tout est raconté non comme un puzzle, mais comme une mosaïque, plusieurs morceaux aux différentes couleurs en dégradé qui finissent par être un imposant tableau vivant dans lequel n’affleure jamais la plus petite caricature. Aussi discret et omniprésent que M. Watanabe, le spectre des ravages du nucléaire se fait sentir en permanence. Il a rythmé l’existence de Yoshie Watanabe, il est difficile de ne pas penser que nous partageons tous cet obscur danger invisible et donc que, malgré les différences si évidentes, nous sommes tous au moins un peu Yoshie Watanabe, victime et héros. L’apparente simplicité des témoignages successifs n’affaiblit pas l’ampleur du panorama mondial qu’est ce Fracture, le roman devient fresque et Andrés Neuman prouve une fois encore, avec sa puissance de romancier, sa lucidité sans concession non dépourvue de sensibilité. Une œuvre qui marquera.

Fracture, traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco, éd. Buchet-Chastel, 528 p., 25 €.

Andrés Neuman en espagnol : Fractura / Bariloche / Una vez Argentina / La vida en las ventanas / Como viajar sin ver / Hablar solos / El viajero del siglo,ed. Alfaguara.

Andrés Neuman en français : Le voyageur du siècle, éd. Fayard et Libretto (édition de poche) / Parler seul / Bariloche, éd. Buchet-Chastel.

MOTS CLES : MONDE / ARGENTINE / FRANCE / ETATS-UNIS / ESPAGNE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE. EDITIONS BUCHET-CHASTEL

Voir mes chroniques sur Bariloche, Le voyageur du siècle et Parler seul, disponibles sur AnnA.

Souvenir :

Villefranche-sur-Saône, octobre 2018.

CHRONIQUES

Laurent BÉNÉGUI

FRANCE / CUBA

Laurent Bénégui est né à Paris en 1959. Il est romancier, scénariste pour la télévision et le cinéma et réalisateur.

Retour à Cuba

2021

Un grand-père béarnais, gazé dans les tranchées de la guerre de 1914, qui va s’installer à Cuba, un père né à Cuba qu’il devra quitter quand la révolution confisque les propriétés et une terrible dispute familiale, en 1979, qui, en France, en finira définitivement avec l’unité familiale. Pas définitivement, car Laurent, absent le jour de la rupture et ignorant ce qui s’est vraiment passé, est amené tout à fait par hasard à se plonger dans l’histoire de sa famille éparpillée.

Laurent Bénégui se décide donc à renouer des liens rompus depuis quarante ans, et cela se réalise mieux que ce qu’il aurait pu craindre. Une tante âgée lui raconte volontiers les débuts difficiles de la plantation de café, dans l’Oriente, sur la Sierra Maestra, dans la région de Guantánamo. Elle avait été achetée au début du XXème siècle, confiée à des gérants peu compétents ou peu honnêtes, puis reprise par son mari et par elle dix ans avant la révolution.

Le cafetal qui avait appartenu à la famille Bénégui reprend vie sous nos yeux. À force de travail, les Bénégui sont prospères, ce n’est pas une richesse énorme, mais ils peuvent être fiers des fruits de leurs efforts. Puis éclate la révolution, qui nous est expliquée par des victimes, c’est le mot : assez vite on les prive de la propriété. Ce qu’ont ressenti ces personnes est bien une injustice, ils n’avaient rien à voir avec les grands patrons des distilleries ou des fabriques de cigares, encore moins avec les mafieux nord-américains qui régnaient sur La Havane. Leur sort ressemble beaucoup à celui des pieds-noirs d’Afrique du Nord.

Sur Cuba, on a rarement entendu l’autre version des mois qui ont suivi la révolution, elle ne manque pourtant pas d’intérêt et ne cherche pas l’objectivité, si tant est que la notion puisse exister.

Avant la rupture de 1979, la grande famille (le premier des aïeux cités a eu quand même 18 enfants) est relativement unie malgré le manque de dialogues. C’est l’histoire (la Grande Guerre, la Révolution castriste) qui a fait son histoire, allers et retours entre le Béarn et Guantánamo, fortunes plus ou moins solides des uns et des autres, jalousies et indifférences, ces dernières ayant causé un silence de plusieurs décennies sur des aspects de certains proches, que Laurent Bénégui découvre grâce aux récits des membres les plus âgés encore vivants.

Cela devient une enquête à suspense qui marie la politique et l’histoire internationale, trois générations de Français qui vivent un pied sur chaque continent, n’appartiennent vraiment ni à l’Amérique ni à l’Europe, certains étant enterrés à Cuba, d’autres dans le Béarn. Au centre, un descendant, l’auteur n’ayant plus de lien direct avec les Antilles mais ressentant plus que de la curiosité, une véritable attirance pour ce qui est une des terres de ses ancêtres, qu’il nous fait partager généreusement. Sa générosité consiste à ne rien cacher, y compris les côtés moins reluisants de cette saga : l’argent, moteur de toute action, qui peut conduire à des trafics (beaucoup de dollars détournés) et à un aveuglement ou plutôt une méconnaissance – compréhensible – sur ce qu’a été l’histoire cubaine de tout le XXème siècle.

On découvre et on comprend beaucoup de choses en lisant cet attachant Retour à Cuba : surtout ce qu’ont vécu, ce qu’ont ressenti les petits propriétaires, surtout s’ils n’étaient pas cubains et qu’ils n’avaient pas eu l’occasion, ni la volonté, de s’adapter au pays nouveau. Cette vision, qu’on ne peut pas leur reprocher, est à mettre en parallèle avec celle, par exemple de Leonardo Padura, le grand romancier qui vit toujours à La Havane et qui analyse avec une distance remarquable l’évolution de ce pays qu’il aime profondément, malgré tout.

Retour à Cuba, éd. Julliard, 308 p., 22€.

MOTS CLES : FRANCE / CUBA / HISTOIRE / POLITIQUE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS JULLIARD.

Il est évidemment intéressant de prolonger cette lecture et de lire ou relire par exemple Les trois frères Castro d’Eduardo Manet ( Chronique sur AnnA : https://americanostra.wordpress.com/2018/12/19/eduardo-manet/) ou L’homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura (Chronique sur AnnA : https://americanostra.wordpress.com/2019/01/31/leonardo-padura-2/), en attendant le prochain : Como polvo en el viento , (traduction prévue pour l’automne prochain), sur l’exil des Cubains à travers le monde.

CHRONIQUES

Jean-Christophe POTTON

FRANCE / URUGUAY

Né à Lyon en 1960, Jean-Christophe Potton, a occupé diverses fonctions dans des ministères et des organismes publics avant d’être nommé ambassadeur de France en Uruguay puis au Paraguay. Conseiller maître à la Cour des Comptes, il enseigne à l’ENA après y avoir été étudiant.

Le conseiller

2021

Julien Ennac, la trentaine, pas laid, petit corps et grands, très grands pieds, est entré au Quai d’Orsay par la petite porte. Il en nourrit quelques complexes d’infériorité. Chance inespérée, à des milliers de kilomètres de Paris un tango mal dominé envoie en France le conseiller culturel de l’Ambassade de France en Uruguay et notre Julien est appelé en urgence à le remplacer et, accessoirement, à  informer discrètement son supérieur parisien, celui qui lui a donné un petit coup de pouce, sur les dessous de l’ambassade de Montevideo.

Il sera donc le COCAC (le Conseiller de Coopération  d’Action Culturelle, ce n’est pas rien), possible premier pas vers un avenir de puissance et de gloire. Et il va s’employer, aux côtés de sa femme Sophie, plus moqueuse que solidaire, à favoriser son ascension, forcément inéluctable à ses yeux.

Son problème, désormais, va être d’apprendre comment fonctionne une ambassade, alors que, sans qu’il s’en doute, tout ou presque est contre lui : il manque ostensiblement de charisme, il n’a pas la moindre expérience et, péché impardonnable, sa femme est plus jeune, plus grande et plus jolie que celle de Monsieur l’Ambassadeur. Il va devoir se repérer dans les rouages d’une institution très officielle avec ses traditions, ses rites, mais qui est aussi banalement humaine : qui reluque le pouvoir de qui, qui jalouse qui, qui fait bonne figure par devant pour mieux vous assassiner.

Si la bonne volonté de Julien est sans limites, ses capacités, elles, en ont, et beaucoup. Entre ses fanfaronnades et ses coups de déprime très réels parce que réalistes, il passe par des phases glorieuses (trop) et des effondrements prévisibles. Pour un regard extérieur, celui du lecteur, il est insupportable et parfois touchant, ce qui n’est pas incompatible. Son sentiment de supériorité a de plus en plus d’occasions de se fendiller, car visiblement, les autres, tous les autres ou presque, ne le partagent pas. Il faut dire qu’il se prend souvent les pieds dans les tapis pure laine des lieux officiels.

Toutefois, sous l’apparente légèreté de la surface, Jean-Christophe Potton nous fait découvrir de l’intérieur le fonctionnement d’une ambassade et, encore au-delà, les dessous des relations internationales. Nous assistons ainsi (de loin, le pauvre Julien n’a pas eu d’invitation officielle !) à l’avènement de José Mujica, l’extraordinaire Président, ex-guérillero resté fidèle à ses idées (en plus modérées, mais il avait refusé de toucher un salaire pour son rôle à la tête de l’État et rentrait chaque soir passer la nuit dans sa modeste propriété), au moment où le Venezuela de Chávez rêvait de convaincre ses pays frères de créer un vaste mouvement qui devait enfin établir la justice sociale sur le continent. Tout cela constitue l’arrière-plan des aventures du COCAC aux grands pieds. Et c’est là que la mission souterraine de Julien, sa mission secrète, devient problématique pour ce jeune homme qui doit se découvrir soudain, en même temps, des talents d’espion et de diplomate.

Jean-Christophe Potton, qui connaît bien le milieu, se révèle un excellent humoriste, avec ce qu’il faut de cruauté (envers son personnage) et de légèreté. Il sera désormais difficile de voir une partie de tennis sans repenser aux passes erratiques d’un jeune diplomate voulant briller ! Même Monsieur Hulot était plus habile !

En ce moment de déprime internationale, la politesse suprême peut fort bien consister à faire sourire ou rire, ce COCAC, ce Conseiller, arrive à point nommé pour réconforter les nations !

Le Conseiller, éd. Temporis, 283 p., 16 €.

MOTS CLES : URUGUAY / FRANCE / HUMOUR / SOCIETES / POLITIQUE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS TEMPORIS.

SOUVENIR :

Octobre 2020, au siège lyonnais d’Espaces latinos, en compagnie d’Eduardo Berti et de Michèle Teysseyre.

CHRONIQUES

Copi

FRANCE – ARGENTINE

Né en 1939 à Buenos Aires, Raúl Damonte Botana a passé une partie de son enfance à Montevideo, avant de s’installer à Paris en 1963. Auteur de trois romans, il a aussi été un dessinateur et un homme de théâtre (auteur et comédien) et aussi une des figures de proue du mouvement homosexuel des années 1970 en France. Il est mort du sida en 1987.

Le bal des folles

1977 / 2021

On a adoré ses dessins, La Dame assise entre autres, qui faisait les beaux jours du Nouvel Observateur dans les années 70. On se régale encore de ses pièces de théâtre, toujours jouées 30 ans après sa mort. On a peut-être déjà lu un de ses romans délirants.

Dans Le bal des folles, publié pour la première fois en 1977 et réédité plusieurs fois depuis, ce sont les coulisses de sa création qu’il montre : ses discussions avec son généreux éditeur qui lui fait cadeau d’une confiance absolue, sa livraison hebdomadaire d’une page de dessins pour des journaux et des revues (il faut faire  bouillir la marmite) et sa difficulté, presque son impossibilité d’avancer dans ce nouveau roman qu’il veut mener à bout, dont le personnage principal est Pierre, jeune amant italienet dont le sujet est la mort du jeune homme.

Tendre et cruel, le narrateur passe du sentiment de manque provoqué par la disparition et le désir de tuer une deuxième fois : ainsi pourra-t-il survivre lui-même. Il accumulera d’ailleurs les cadavres au long de ces 120 pages !

Bien qu’on soit dans un monde absolument réel, on se demande très vite si ce qu’on lit est bien ce qu’on croit voir. C’est un roman foisonnant : Rome, New York, Ibiza, Paris rive gauche, rive droite, comme deux villes différentes, et au centre un Copi multiple, créateur génial : théâtre, dessins, récits, consommateur insatiable d’alcool et de drogues diverses, de sexe bien sûr, mais surtout en quête, en quête d’un peu tout, d’une tendresse impossible dans cet univers de folles excessives, incontrôlables, le sexe débridé des années 60 et 70 ne parvenant pas à combler un homme qui ne peut, au fond, qu’être insatisfait.

Ce qu’il fait revivre dans son roman est pur réalisme (un index des lieux parisiens l’atteste) et pur fantasme. Un exemple : l’éditeur-personnage, très présent de la première à la dernière page, fait penser à Christian Bourgois, ouvert à tout ce qui apporte à la fois originalité et qualité, mais il n’est pas Christian Bourgois, oh que non !

Le véritable Christian Bourgois a jadis voulu ne pas corriger les petits accrocs au français que pratiquait Copi, ses successeurs en ont fait autant, ils ont bien eu raison, le charme de cette langue par ailleurs impeccable est réel. Confession ? Autobiographie ? Pure fiction ? Le bal des folles est tout à la fois. On ne va quand même pas reprocher à un pareil créateur un brin d’invraisemblance, tout de même !

Une remarque au passage, en cette époque qui devient frileuse : si jamais parmi mes lecteurs se trouvent quelques pisse-froid, ce qui serait étonnant, qu’ils se disent bien que tout n’est pas ici à prendre au premier degré !

Il n’y pas que les folles qui soient folles, la prose de Copi l’est aussi, grandiose dans ses délires, débordante, tragique dans sa drôlerie.

Le bal des folles, éd. Christian Bourgois, 121 p., 7,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / ARGENTINE / HUMOUR / LITTERATURE / SOCIETES / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

On peut trouver d’autres « folles », des trans pour être exact, dans le roman récent de Camila Sosa Villada Les Vilaines (éd. Métailié).

CHRONIQUES

Martín LOMBARDO

ARGENTINE / FRANCE

Né à Buenos Aires en 1978, Martín Lombardo a étudié la psychologie et la littérature en Argentine et en France. Il est psychanalyste et il enseigne la littérature latino-américaine à l’Université Savoie-Mont Blanc à Chambéry.

Silencio Pentacker o una breve historia europea.

2018

Pentacker, le « héros » de ce roman (le mot héros revient souvent) est un homme bien modeste, trop modeste. Enseignant dans la première partie, d’origine lointaine, il professe dans une petite université de la province française. Il vit dans le monde, fait ses achats, mange, dort, et il vit un peu à côté. Il ne déteste pas se voir malheureux, il ne renonce pas à s’apitoyer sur lui-même, mais sans bruit, en vase clos.

Il se dit mélancolique et il l’est, il se dit narcissique, il l’est probablement, mais l’est-il plus que tout un chacun ? Cela reste à prouver. Il est surtout contradictoire. Sa vie semble paisible, mais le feu couve.

Les rares dialogues, avec Vladimir, une espèce d’alter ego, ne sont le plus souvent que deux monologues simultanés, Pentacker est si maladroit, malgré sa bonne volonté. Cette maladresse l’isole encore plus, les femmes le quittent, ce qui le rend un peu plus maladroit et solitaire. Seule référence féminine solide, une grand-mère morte depuis plusieurs années, restée au pays, dont l’image d’indépendance, de force, de liberté revient entre deux échecs, la seconde référence étant le fantôme d’une Anouck, ancien amour, qui revient régulièrement le hanter.

La réalité mondiale est à l’affût dans la réalité individuelle des personnages : la terreur politique en URSS, pays d’origine de Vladimir, ou des portraits de Franco affichés dans de modestes maisons galiciennes où Pentacker a séjourné. Ainsi sont évoqués le destin individuel, la responsabilité de chacun.

Après la période « universitaire » du protagoniste vient une nouvelle période de doutes : comment survivre dans un pays paraît-il évolué sans métier ? Il est vrai que courir après trois sous est inélégant ! Pantacker vaut mieux que ça, mais, en même temps,  il faut bien penser à rembourser ses nombreuses dettes. Les lectures pour éditeurs, les chroniques publiées dans divers journaux permettent de joindre les deux bouts, restent le pessimisme, l’insatisfaction. David, un psychologue aussi fauché que notre Pentacker, a remplacé Vladimir, sans lui apporter plus. Autour de lui tourne le monde sur lui-même, ce qui donne naissance à des remarques qui ne manquent pas de mordant.

On pourrait reprocher à Martín Lombardo de tourner en rond autour de son personnage névrosé, ce serait un mauvais procès. Le style mi-aristo, mi-prolo, la distance mi-tragique, mi-amusée et surtout le choix des mots qu’il se plaît à aller cueillir dans le passé littéraire comme dans la rue, tout cela crée un véritable plaisir pour le lecteur.

Silencio Pentacker, o una breve historia europea., ed. Eduvim, Córdoba (Argentina), 2018.

MOTS CLES : ARGENTINE / FRANCE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HUMOUR / EDITIONS EDUVIM

Silencio Pentacker o una breve historia europea rejoint plusieurs thèmes du roman Un père étranger d’Eduardo Berti (éd. La Contre Allée) récemment commenté sur AnnA.

ACTUALITE

Rencontre avec Isabelle Mayault

La médiathèque François Mitterrand de Saint-Priest (69) organise une rencontre avec Isabelle Mayault, auteure de Une longue nuit mexicaine (éd. Galllimard), dans le cadre de Belles latinas

le mercredi 21 octobre

18 h 30

Artothèque

ATTENTION : réservation obligatoire !

Vous pouvez lire mon commentaire sur le roman d’Isabelle Mayault sur AnnA :

https://americanostra.wordpress.com/2019/03/13/isabelle-mayault/