CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN, ROMAN FRANCAIS

Marcelle AUCLAIR

FRANCE – CHILI

Née en 1899 à Montluçon, Marcelle Auclair a vécu sa jeunesse au Chili. De retour en France en 1924, elle est correspondante d’un journal chilien et, parallèlement à sa carrière de journaliste (elle fondera la revue Marie-Claire en 1937), elle publie romans et biographie, dont celles de Saint Thérèse d’Avila et de Federico García Lorca ont été longtemps des références. Elle est décédée en 1983 à Paris.

Toya

1927 / 2022

Victoria porte très mal son prénom, elle est la première à l’admettre. D’ailleurs personne ne l’appelle ainsi, elle est Toya, se dit laide et sans charme contrairement à sa jeune sœur Silvia. Sans amoureux. Élevée par une mère éternellement en deuil de son mari dans un quartier bourgeois de Santiago du Chili, entourée de femmes en noir dont la seule activité est de commenter la vie des autres. Toya quand même parfois tombe amoureuse, mais c’est de jeunes hommes qui ne pensent pas à jeter un œil sur elle. Elle se voit grandir, mûrir et se rabougrir, s’ennuyer. Derrière sa fenêtre, elle voit passer des groupes de filles de son âge suivies par des jeunes gens souriants. Un autre monde.

Elle a trente quatre ans quand Silvia se marie avec Hernan. La présence dans la maison du premier homme qui en ait franchi le seuil depuis la mort du père jette le trouble dans l’esprit de la déjà vieille fille pétrie de religion. C’est décidé : elle restera avec les jeunes mariés, s’occupera de l’organisation matérielle (Silvia est trop superficielle pour bien le faire) et sera une espèce de gouvernante non rémunérée, puis de nurse quand naît Décito, le fils de Hernan et de Silvia.

Sous la forme d’un journal écrit par Toya elle-même, Marcelle Auclair décrit de l’intérieur toute une existence de frustrations subies mais d’une certaine façon acceptées par une femme qui dès son enfance, à cause de son environnement, sait qu’elle n’obtiendra jamais ce dont elle rêverait et que parfois même elle se refusera consciemment ce qui pourrait au moins atténuer ses souffrances. L’auteure connaissait très bien la société chilienne pour avoir passé ses années de jeunesses à Santiago : une bourgeoisie très proche de celle qui régnait en Europe, le poids d’une Église catholique dominante dont elle-même sentait les contradictions (plusieurs de ses ouvrages postérieurs le montrent bien), l’importance du sentiment de culpabilité distillé par les prêtres. Toya représente directement ce microcosmos, et avec une foule de détails particulièrement justes, de ceux qui touchent leur cible même après près d’un siècle.

Ce roman oublié fait penser à un romancier chilien qui, à la même époque publiait des récits très voisins de Toya sur la société de son pays (même s’il résidait alors à Madrid), Augusto D’Halmar. Pas de mélodrame, des notations discrètes mais fortes, une femme ne doit pas exposer ses souffrances, il y a des moments d’espoir et au quotidien Toya donne une impression de sérénité parfois interrompue par des réactions plus visibles mais vite étouffées, le lecteur et plus encore la lectrice a pourtant sous les yeux une autre vérité, celle d’une femme qui vit malgré tout. Elle vit malgré tout, mais se sent capable dans son désespoir de braver les normes, d’aller très loin pour se venger de son sort. La fin du roman est déchirante.

Un (bon) lecteur se doit de suivre l’actualité littéraire, c’est ce que nous faisons sur ce blog. Mais il ne doit surtout pas se priver d’œuvres comme celle-ci que les années ont éloignées de nous mais qui valent vraiment de les découvrir même un siècle plus tard !

Toya, éd. Les Lapidaires, 208 p., 20 €.

MOTS CLES : CHILI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / RELIGION / EDITIONS LES LAPIDAIRES.

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Makenzy ORCEL

HAÏTI

Makenzy Orcel est né à Port-au-Prince en 1983. Poète et romancier, il a obtenu plusieurs prix littéraires importants.

Une somme humaine

2022

Le métro parisien. Une femme se jette sur les rails. Elle meurt. Elle est la narratrice de ce vaste roman dans lequel interviennent deux hommes, Orcel et Makenzy, l’un des deux n’a pas été à ses yeux des plus tendres et des plus attentionnés.

Les débuts dans la vie de la narratrice ont été moroses : une enfance dans un village perdu de la province française profonde, très profonde, entre des parents (appelés géniteurs), « égoïstes, méchants, insignifiants », une adolescence pesante, aussi renfermée que la jeune file qui subit sa famille, dont l’oncle prédateur qui a réussi, lui, tout le contraire du père et les camarades de collège qui n’ont rien, dans leur attitude de ce que devrait signifier le mot camarade. Une grand-mère aimante tempère un peu l’ambiance mortifère et malsaine, une grand-mère discrète qui a su conserver de saines bouffées de liberté et refuse toute nostalgie.

Pour la jeune femme, il ne reste qu’une solution, la fuite. Paris. Délivrée du poids insupportable de la famille et des souvenirs cruels, elle doit affronter la précarité et la solitude.

Une somme humaine, le titre est ambitieux. Makenzy Orcel assume cette ambition et réussit dans la description d’une société française, qui n’est pas celle de ses origines et dont il connaît les failles. La femme humiliée, les migrants repoussés, la jeunesse ignorée, le tableau est gris mais réaliste. Il alterne très habilement les points de vue en jouant par exemple avec les techniques cinématographiques : l’acteur qui joue le rôle d’un des personnages n’a pas forcément le même point de vue que le scénariste… ou que le romancier. Il alterne aussi les styles, les ambiances, pure poésie parfois, hyperréalisme à d’autres moments. Le style de Makenzy Orcel est inclassable, si l’on peut parler de style pour ce long texte aux tonalités multiples dans lequel le seul objectif est d’adapter un généreux talent, celui de l’auteur, à ce qu’il souhaite transmettre à son lecteur qui, lui, doit se soumettre à cet éclatement de mots, de phrases, d’images, de sensations.

Admirable, ce panorama d’une société, celle de la province et celle de la capitale, qui part à vau-l’eau dans les deux cas. Admirable, le choix des thèmes qui motivent la narratrice, les violences subies par toute fille, puis toute femme étant celui qui revient le plus souvent, avec la dérive de la plupart des personnages qui manquent d’un objectif et glissent vers des néants jamais comblés par l’alcool, les drogues ou le sexe mal maîtrisé. Admirable, oui, admirable, cette noirceur sans remède qui imprègne l’existence de la narratrice coupable de ne pas avoir su lutter contre ses démons et victime de les avoir subis sans trêve jusqu’au non-retour.

En sortant de son pays d’origine, Haïti, Makenzy Orcel fait un pas en avant dans sa trajectoire déjà brillante d’écrivain. Une somme humaine sera sans aucun doute une étape importante dans une œuvre originale et forte qui fait honneur à la francophonie.

Une somme humaine, éd. Rivages, 624 p., 22 €.

MOTS CLES : FRANCE / HAÏTI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / FAMILLE / POESIE / EDITIONS RIVAGES.

Autres chroniques sur les oeuvres de Makenzy Orcel à lire sur AnnA :

Maître Minuit :

L’empereur :

Pur sang (poésie) :

CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS, ROMAN VENEZUELIEN

Miguel BONNEFOY

FRANCE / VENEZUELA / CHILI

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. En 2018-2019 il a été pensionnaire de la Villa Médicis à Rome. Après Héritage, L’inventeur est son quatrième roman.

L’inventeur

2022

« D’après une histoire vraie », lit-on parfois à propos d’un roman ou d’un film, slogan destiné à appâter le lecteur ou le spectateur ou à donner du poids au récit, au scénario. Miguel Bonnefoy n’a pas besoin de ce genre d’artifice pour séduire, pour étonner, pour apprendre, pour divertir aussi et pour émouvoir.

Qui connaît aujourd’hui Augustin Mouchot, né à Semur en Auxois en 1825 ? Bébé puis enfant souffreteux, personne ne lui voit d’avenir. Miguel Bonnefoy lui en donne un ! Plus exactement il le fait revivre, et c’est justice. Modeste professeur de mathématiques dans d’obscurs lycées provinciaux, Mouchot a un jour l’idée lumineuse que le soleil peut posséder une énergie jusque là pas tout à fait inconnue (les navires brûlés d’Archimède, la curieuse marmite solaire d’un certain Horace de Saussure, alpiniste qui cuisait ses soupes sur le Mont Blanc vers la fin du XVIIème siècle, pour le moins méconnu de nous mais qui avait intrigué le jeune homme.

Augustin Mouchot aura passé sa vie à être un survivant. Il survécut à toutes les maladies qui l’accablèrent enfant. Il survécut à ses interminables années d’ennui derrière sa chaire de professeur, enseignant sans enthousiasme. Il survécut à ses échecs répétés quand il s’escrimait à perfectionner les essais de sa machine révolutionnaire dont il sait  qu’elle sera un jour utile à l’humanité mais à laquelle personne ne croit. Il survécut même au succès de son invention, quand il fut l’invité de Napoléon III à Biarritz.

Mais sa réalité n’est pas celle d’un héros romanesque, elle est bien plus complexe, plus nuancée : plutôt qu’un héros, il est un homme peu doué pour en imposer aux autres et par là même bien plus intéressant, plus émouvant aussi. Le lecteur se sent proche de lui, il peut l’admirer ou avoir envie de le conseiller, de le secouer à certains moments, de prévoir ses faux-pas et de regretter de le voir finir par les faire.

Dans L’inventeur, il y a d’abord l’histoire d’une vie, le contexte historique, l’exotisme et, comme toujours chez Miguel Bonnefoy, il y a la façon de raconter, la fantaisie des images, les mots, ceux que l’on redécouvre, qui ont la saveur de la madeleine de Proust. Son style, une fois encore, est raffiné mais pas précieux, avec quelques audaces bienvenues (elle est belle, cette « cordée de dromadaires » dans le désert !), des phrases, des paragraphes entiers remplis de sensations un peu mystérieuses car tout se mêle, le doux et l’amer, le sombre et l’éblouissement. L’auteur rend visibles les machines ou les paysages qu’il décrit, on ne lit pas les descriptions du désert algérien, on le parcourt avec Mouchot, on ressent la chaleur ou l’humidité parisienne, on partage avec le savant-explorateur le goût de la bruyère sauvage qui parfume l’eau qu’il boit.

En explorant lui-même d’autres chemins (littéraires, ceux-là), Miguel Bonnefoy n’a pas fait fausse route. Il est aussi à l’aise dans ce registre plus classique, semble-t-il que dans ses balades sud-américaines précédentes et il donne le même plaisir sans bornes à ses lecteurs.

L’inventeur, éd. Rivages, 208 p., 19,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / HUMOUR / EDITIONS RIVAGES.

(Il est intéressant de mettre en parallèle cet autre roman, sorti en octobre de cette même année 2022, Vie de Guastavino et Guastavino (éd. Christian Bourgois), même sujet, la biographie non d’un mais de deux (père et fils) ingénieurs célèbres à leur époque (ils ont participé de très près à la construction de la fameuse Gare centrale de New York, entre beaucoup d’autres bâtiments) avant de tomber dans l’oubli, mais façon de raconter, de commenter très différente de celle de Miguel Bonnefoy.

Souvenir :

Roanne 2017.

Voir mes commentaires sur les romans précédents de Miguel Bonnefoy :

CHRONIQUES

Jean-Paul DELFINO

FRANCE / BRÉSIL / ARGENTINE

Jean-Paul Delfino est né à Aix-en-Provence en 1964. Amoureux de l’Amérique latine, en particulier du Brésil, il est l’auteur de romans pour la jeunesse, d’essais, de scénarios pour la radio et d’une vingtaine de romans.

Isla Negra

2022

Disons-le tout de suite, Isla Negra n’a qu’un très lointain rapport avec l’Amérique latine. Mais… Mais, pourquoi se priver d’une lecture agréable ? Et puis, avec Jean-Paul Delfino, amoureux du continent, on suppose qu’il ne pourra s’empêcher d’y faire allusion.

On est dans une Province qui pourrait bien se situer entre Perpignan et Narbonne. Jonas Jonas, un vieil original, refuse de se faire expulser de sa vieille maison construite jadis sur une colline sableuse dominant la mer. Dune et manoir sont connus sous le nom d’Isla Negra. Le promoteur local, Charles Dutilleux, a lancé la procédure (légale) pour récupérer le terrain plus que la maison et ajouter des millions d’euros aux millions d’euros qu’il possède déjà.

La maison n‘est pas de première jeunesse, une tempête une nuit la rapproche dangereusement de l’état de ruine. Le réchauffement climatique y est pour quelque chose aussi. Jonas n’est pas seul, soutenu indirectement par les uns, aidé de près par d’autres. Les belles personnes ne manquent pas, parfois sous des apparences qu’il ne faut pas prendre pour argent comptant : la bimbo rectifiée par la chirurgie esthétique, la doyenne centenaire spectaculairement peinturlurée du village, l’Argentin de Carcassonne, méritent d’être connus.

Georges, ou Jorge, ou l’Argentin de Carcassonne, est un bon bandonéoniste, on ne sait pas très bien dans quelles conditions il a appris à jouer de cet instrument, Jean-Paul Delfino en profite pour donner de passionnantes précisions sur des aspects peu connus du tango argentin et de son prolongement brésilien. Le nom de la maison, on le saura de la bouche de Jonas, a été directement inspiré par une des demeures de Pablo Neruda au Chili, celle où il est décédé en 1973. Celle du roman lui ressemble d’ailleurs beaucoup.

Cette fable pleine d’idéalisme et d’optimisme, se lit d’un trait, les méchants y sont vraiment méchants, mais en minorité, les malheureux chahutés par la vie débordent de vitalité malgré tout ce qui les accable. Dans un monde si gris, une telle lecture remet du baume au cœur.

Isla Negra, éd. Héloïse d’Ormesson, 242 p., 18 €.

MOTS CLES : FRANCE / ARGENTINE / CHILI / AVENTURES / ECOLOGIE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS HELOÏSE D’ORMESSON.

Pour prolonger cette lecture, un autre livre de Jean-Paul Delfino à découvrir : sa vision des débuts de la samba brésilienne, Bossa Nova, la grande aventure du Brésil (éd. du Passage). Mon commentaire sur AnnA :

https://wordpress.com/post/americanostra.wordpress.com/4532

CHRONIQUES

Martin Michael DRIESSEN

FRANCE / PAYS BAS / ARGENTINE / CHILI

Deux romans très différents, aux antipodes l’un de l’autre cette semaine, avec un point commun : le passage du Cap Horn et deux croisières problématiques dans le Sud de l’Amérique latine, Le saint du Néerlandais Martin Michael Driessen et Un arc de grand cercle du Polonais Mateusz Janiszewski.

Né en 1954 aux Pays Bas, Martin Michael Driessen a longtemps vécu en Allemagne. Il y a été comédien et metteur en scène. Il est également traducteur et auteur d’une quinzaine de romans et de nouvelles.

Le saint

2019 / 2022

Disons-le tout de suite, l’Amérique latine n’est pas le sujet principal de ce roman hollandais, elle en constitue un épisode que son narrateur considère comme un interlude (mais quel interlude !), la deuxième partie des « mémoires » de Donatien. Mais sa lecture est un tel plaisir débridé qu’on aurait tort de s’en priver !

Donatien, fils d’un modeste meunier, naît dans le nord-est de la France en 1789. Dès sa jeunesse, il n’a qu’un but, bien vivre sans se mettre de barrière et en laissant de côté tout scrupule moral. Il est aidé par un charme indéniable et séduit tout être vivant, tout sexe confondu, qui mérite d’être séduit. Tour à tour pícaro, Barry Lindon de pacotille, un peu Casanova, un tout petit peu marquis de Sade, il parcourt l’Europe des guerres napoléoniennes, ne se refusant pas à changer de camp s’il y voit son intérêt financier… ou sa survie.

La réussite n’est pas toujours au rendez-vous, la fuite est une solution qui s’impose souvent. Le bougre (c’est bien le mot) a une façon de raconter sa vie bien personnelle (c’est la loi du genre), il ose la comparer à la nôtre et va jusqu’à être agressif à notre endroit.

Il lui arrive aussi de belles expériences, des rencontres profitables. Au début du XIXème siècle, la science est en plein essor, il participe à son progrès, aide Beaufort à dresser son échelle, devient une sorte de créature de Frankenstein auprès d’un savant danois et inspirera Victor Hugo en personne.

Pour la partie américaine de l’aventure, la parodie de récit de voyage et de récit d’aventure fait merveille : l’expédition qui se veut scientifique, respecte parfaitement les normes tout en étant farfelue. Le désert d’Atacama renferme des mystères qu’on ne soupçonnait pas.

Donatien, au centre de tout, est un de ces personnages qu’on a du mal à oublier. Il sait profiter sans limites de son charme, ne s’embarrasse pas de principes qui  auraient tendance à limiter sa liberté, n’est jamais pointilleux pour choisir les objets de ses amours, joue de sa virilité mais ne dédaigne pas de revêtir robes à cerceau et boucles d’oreilles, peut être d’un courage admirable ou d’une lâcheté déplorable. En un mot son cynisme est réjouissant. Il flirte avec une inconvenance de bon aloi même s’il est, et surtout s’il est d’une immoralité confondante. Le tout étant d’un charmant raffinement.

Le saint (on saura à la fin pourquoi ce titre) est une bouffée d’air frais un peu décoiffant quand une bonne partie des nouveautés littéraires plonge dans un pessimisme compréhensible, surtout en Amérique ou dans la région caraïbe. Un souffle d’air frais dont il serait bon de profiter avant l’apocalypse !

Le saint, traduit du néerlandais (Pays Bas) par Guillaume Deneufbourg, éd. Philippe Rey, 240 p., 20 €.

Martin Michael Driessen en néerlandais : De Heilige, ed. Van Oorschot.

MORS CLES : FRANCE / PAYS BAS / ARGENTINE / CHILI / AVENTURES / HUMOUR / HISTOIRE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS PHILIPPE REY.

CHRONIQUES

Copi

FRANCE – ARGENTINE

Né en 1939 à Buenos Aires, Raúl Damonte Botana a passé une partie de son enfance à Montevideo, avant de s’installer à Paris en 1963. Auteur de trois romans, il a aussi été un dessinateur et un homme de théâtre (auteur et comédien) et aussi, sans en être un militant, une des figures de proue du mouvement homosexuel des années 1970 en France. Il est mort du sida en 1987.

L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer – Les quatre jumelles

1971 / 1973 / 2022

L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1971)

L’intrigue de la pièce est facile à résumer, pour ne pas dire très banale : au fin fond d’une Sibérie envahie par les loups une femme, Madre et sa fille, Irina, aidées de la professeure de piano d’Irina, préparent leur fuite vers la Chine. Oui, mais on est chez Copi ! Irina n’est pas la fille biologique de Madre, qui pourrait bien être un homme, ou l’a été, la prof de piano, si elle étale son amour débordant pour sa (son ?) jeune élève, cache elle aussi son jeu, son mari ne sait pas tout sur elle… et ainsi de suite. Copi est égal à lui-même, le dialogue surréaliste et hyperréaliste est souvent d’une obscénité à faire pleurer (de rire), les situations flottent, comme le dialogue, entre un certain prosaïsme (on a dès la première scène un avortement sur scène) et un absurde proche de celui d’Ionesco (l’homosexuel du titre n’apparaît pas plus que la cantatrice sans cheveux, ou alors il faut mettre le mot au pluriel).  La pièce n’a jamais cessé d’être représentée en France et dans le monde entier, comme toutes celles de Copi.

Les quatre jumelles (1973)

Ah, l’incommunicabilité ! Celle que met en scène Copi n’est pas tout à fait celle d’Antonioni dans les mêmes années ! Mais elle est bien là aussi : on est cette fois en Alaska où se sont réfugiées (je ne suis pas sûr que ce soit le mot juste) Maria et Leïla, deux jumelles bientôt rejointes par Joséphine et Fougère, jumelles itou. Les quatre femmes passent le temps de la représentation à s’entretuer pour ressusciter presque aussitôt afin de tuer les trois autres, non sans, auparavant, avoir questionné une des mortes, en vain, forcément. Les didascalies se résument à deux ou trois : X, morte / Y ressuscite / A et B vivantes.

Sous ce délire, qui ne diminue à aucun moment, pointent des flashes dramatiques qui s’effacent aussitôt pour renaître (eux aussi !) plus loin : la violence, la souffrance, la solitude que la nature (Dieu ?) nous impose, l’amour impossible, la tendresse inexistante, les multiples défaillances du corps. Le rire, du spectateur et du lecteur, n’est que superficiel, le tableau montré, s’il semble jouissif, est d’une noirceur totale. J’imagine que la représentation doit laisser un certain vertige à ses spectateurs !

La postface de Thibaud Croisy, concise, est très éclairante sur la personnalité de Copi et sur le contexte que sont les années 1970 où la critique a pu accepter des œuvres aussi décoiffantes. Elle apporte un complément essentiel aux deux pièces.

L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer. Les quatre jumelles, éd. Christian Bourgois, 157 p., 8 €.

MOTS CLES : FRANCE / ARGENTINE / THEATRE / HUMOUR / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

On peu lire sur AnnA une autre chronique sur Le bal des folles de Copi :

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CHRONIQUES

Laura ALCOBA

ARGENTINE / FRANCE

Laura Alcoba est née en 1968 à Buenos Aires. Sa famille s’installe en France chassée par la dictature militaire. Elle est enseignante, traductrice et romancière. Son premier roman, Manège, a été adapté au cinéma en 2021 (La casa de los conejos, mis en scène par Valeria Selinger).

Par la forêt

2022

La vie de Griselda a basculé un jour d’hiver en 1984. Argentine exilée en banlieue parisienne, elle habitait avec Claudio, son mari et ses trois enfants dans une annexe d’un lycée où travaillait Claudio comme homme à tout faire. Les premières pages, dans un froid glacial en ce jour de décembre 1984, évoquent le drame dont on ne sait rien sinon qu’il s’est produit.

Trente quatre ans plus tard, la narratrice (la romancière) rencontre Griselda en 2018 dans un café parisien, elle souhaite décrypter les années argentines, les années de jeunesse, pour tenter de comprendre ce qui s’est passé en 1984.

On est à la fin des années 40, la famille de Griselda (un fils aîné, une fille cadette et, entre les deux, venus trop tôt selon une voisine, Griselda et son jumeau qui ne comptent guère : l’aîné est prometteur, la cadette est parfaite, blonde, poupée de porcelaine, princesse. Griselda fillette, adolescente, a-t-elle eu une enfance heureuse ? Pas vraiment : toute petite déjà, elle sent, elle sait que sa mère, la MADRE (si ce nom revient en majuscule, le père, pharmacien, n’a droit qu’à des lettres normales, minuscules) ne l’aime pas. Mais l’immensité de la pampa où elle passe une partie de son enfance avec sa famille est un régal pour elle. Mais dans ce décor de rêve le danger est là sous la forme de deux hommes qui ne cesseront de la harceler que quand le père aura cassé la figure à l’un d’eux. Mais, à côté de cela, elle se découvre un talent pour le dessin et la création. Sa jeune vie avance ainsi entre deux souffles, du plus et du moins, avec tout de même davantage de moins.

L’Argentine du milieu des années 70 n’est pas du tout aimable. La dictature militaire a imposé sa violence, la suite de l’existence de Griselda se fait en France et ressemble à celle de beaucoup d’exilés politiques (dont les parents de Laura Alcoba). C’est donc dans la banlieue parisienne, par un temps glacial, que se produit le drame.

Laura Alcoba, témoin privilégiée (elle a connu la famille de Griselda quand elle avait 14 ans) semble se contenter de ce rôle de témoin. C’est loin de n’être que cela. Par sa maîtrise du récit, elle donne une puissance dramatique au décor qu’elle décrit à la perfection et surtout aux événements, que ce soit ce qui fait le quotidien des deux époques, des deux familles évoquées (la période argentine, la période française) ou le moment central, celui qui a motivé la romancière à revenir sur les années 70 et 80, sur l’Argentine et la France, ce qui la motive à écouter celle qui est au centre et ses proches, avec un mélange de rigueur et d’empathie qui, ici, ne sont pas contradictoires mais bien complémentaires.

Le mérite supplémentaire de ce « roman » est constitué par l’originalité de sa construction : les notes prises par la narratrice, par Laura Alcoba, par la romancière, se complètent mutuellement par des points de vue qui s’enrichissent les uns les autres.

Par la forêt, un roman intime et universel.

Par la forêt, éd. Gallimard, 194 p., 18,50 €.

Autres œuvres de Laura Alcoba : Manèges /  Jardin blanc / Les passagers de l’Anna C / Le bleu des abeilles / La danse de l’araignée, éd. Gallimard.

ATTENTION : Surtout ne pas lire une 4ème de couverture regrettable qui révèle, qui ruine une bonne proportion de la force du roman !

MOTS CLES : FRANCE / ARGENTINE / PSYCHOLOGIE / SOCIETES / DICTATURE / POLITIQUE / HISTOIRE / EDITIONS GALLIMARD.

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Antonio UNGAR

COLOMBIE

Antonio Ungar est né en 1974 à Bogotá. Il a longuement voyagé et a vécu dans différents pays d’Europe, du Moyen Orient et de l’Amérique. Il est l’auteur de romans, de recueils de nouvelles et de littérature pour la jeunesse et a été lauréat du Prix Herralde en 2010 pour son roman Tres ataúdes blancos / Trois cercueils blancs.

Regarde-moi

2022

Regarde-moi est le journal d’un homme jeune qui vit dans une ville européenne anonyme (semble-t-il, on finira par la reconnaître) et qui note des petits faits de son existence très terne, et surtout les activités qu’il devine dans l’appartement qui lui fait face. L’homme a jugé ses occupants avant de les connaître, il a une bonne raison pour cela : ils ne sont pas franchement blancs, peut-être des Paraguayens, c’est tout dire. Et ils ne sont pas les seules personnes douteuses dans ce pays qui n’est plus ce qu’il a été : les employées du Pôle emploi local elles-mêmes sont des Noires.

De sa fenêtre, il observe l’homme, les deux jeunes gens et la jeune fille qui ont emménagé en face de chez lui, surtout la fille. La commerçante du quartier (une Roumaine, mais il faut bien faire avec) lui donne des infos : elle s’appelle Irina, prend des cours de secrétariat. Son corps ne le laisse pas indifférent, mais il reste à distance, protégé par les rideaux derrière lesquels il se cache, par la discrétion des caméras de surveillance qu’il a installées, braquées sur l’appartement d’en face.

Le journal s’adresse à sa sœur Eva, « morte trop tôt », il l’informe de l’avancée de son grand projet qui aboutira le Jour N, un projet unique qu’il conserve soigneusement dans le mystère, même pour elle. De ses phrases d’apparence banale suintent la rancœur, la méfiance, la peur maladive, la haine. Ce narrateur est haïssable. Il passe d’une obsession à une autre : sa sœur aînée morte, la « vieille république » qu’il estime agonisante, tous ces étrangers qui sont partout, des étrangers qui tous mentent dès qu’ils ouvrent la bouche, les médicaments dont il ne peut plus se passer, la beauté d’Irina.

L’espionnage maladif (l’arrivée d’Irina chez elle est notée à la minute près) devient de plus en plus serré, compulsif. Pour lui, la vie est « un voyage claustrophobique ». Est-il à plaindre ? Le pire, c’est qu’il reste humain. Haïssable mais humain malgré tout. Il est de ces malheureux qui se rendent eux-mêmes malheureux en s’obnubilant sur des gens différents (couleur de peau, accents, attitudes, vêtements) qui ne leur ont jamais rien fait, et qui les rend responsables de leur propre pessimisme exacerbé.

En lisant Regarde-moi début 2022 en France, on ne peut qu’être troublé par cet homme tellement semblable à un M. Z (je n’ai pas la moindre envie de le nommer) qu’Antonio Ungar semble avoir deviné avant qu’il se fasse remarquer et qu’il montre dans tout son délire, son déni de la réalité, son refus de la moindre ouverture. Son personnage n’est pas seulement raciste, c’est un pauvre détraqué, il n’est pas toujours confortable de le suivre dans son déséquilibre, mais c’est une lecture nécessaire et prenante par sa progression, son suspense : jusqu’où ira son délire ?

Antonio Ungar réussit pleinement, avec ce Regarde-moi, un roman troublant, pessimiste mais nécessaire dans cette période que nous vivons, où on a l’impression qu’il est devenu impossible d’envisager un horizon serein. On peut aussi espérer que ces malades d’enfermement sur soi arriveront bien un jour à s’auto-détruire !

Regarde-moi, traduit de l’espagnol (Colombie) par Robert Amutio, éd. Noir sur Blanc (Coll. Notabilia), 211 p., 18 €.

MOTS CLES : COLOMBIE / FRANCE / POLITIQUE / VIOLENCE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EXTRÊME DROITE / EDITIONS NOIR SUR BLANC.

Autres chroniques sur AnnA :

dans la rubrique VO : Eva y las fieras.

Dans les chroniques : Les oreilles du loup

CHRONIQUES

Nathalie MARANELLI

FRANCE / BRÉSIL

Nathalie Maranelli est née à Paris en 1971, d’un père français et d’une mère d’origine brésilienne. Elle a passé son enfance dans plusieurs pays, notamment en Amérique hispanique. Elle est comédienne, danseuse et écrivaine.

L’enfant de Rio

2021

L’«enfant de Rio», le narrateur (12 ans), n’a pas de prénom, il a été trouvé dans un container par Luís, un éducateur des rues qui l’a accompagné dans son enfance avant de mourir tué par un groupe d’homophobes. Quelques bonnes âmes l’aident à vivoter dans les rues centrales de Rio, un pharmacien qui soigne ses bobos, la cuisinière d’un restaurant populaire qui lui donne des restes. Les autres l’appellent Malandro, Voyou (sans que le mot ait une connotation péjorative, au contraire), Voyou, malgré son cœur gros comme une maison et malgré ses bribes d’éducation jadis données par Luís.

Nathalie Maranelli, par la voix de ce garçon pas encore adolescent, nous fait plonger dans la vie des milliers d’enfants livrés à eux-mêmes des villes brésiliennes. C’est bien Malandro qui s’exprime, mais c’est l’auteure, franco-brésilienne, qui s’exprime à travers lui. Elle propose un mélange intéressant, mi-fable candide, pas toujours vraisemblable, mi-récit réaliste, qui fait alterner la dureté, la rudesse avec la naïveté, la résilience, et elle en profite souvent pour avancer des opinions (on est au temps de Jair Bolsonaro), pour donner des conseils, pour commenter des situations, même si, pour cela, elle sort de l’univers enfantin de Malandro.

Cet entre-deux voulu par l’auteure a un certain charme : le côté récit enfantin tend à dédramatiser les difficultés quotidiennes (qu’on sait terribles), à donner même un optimisme, ainsi l’enfant croise Gilberto Gil, adorable et généreux, et le côté adulte remet en place une réalité de violence, de jungle. On y voit en action une police souvent corrompue, les jalousies entre gamins qui restent rivaux malgré la misère partagée, les trafics de drogue et d’organes, la prostitution de très jeunes filles. Parmi des éclats de générosité, de solidarité, demeure une sourde violence, la fin heureuse (provisoire ?) ne gomme pas tout à fait cette volonté de Nathalie Maranelli de surtout voir la beauté des choses, ce qui paraîtra sûrement étonnant et peut-être dérangeant pour certains lecteurs.

Ni reportage, ni conte féérique, ce roman se lit comme une jolie histoire au fond plutôt optimiste.

L’enfant de Rio, éd. Lazare et Capucine, Sucy en Brie, 246 p., 21 €.

MOTS CLES : BRÉSIL / FRANCE / SOCIETE / VIOLENCE / PSYCHOLOGIE / AVENTURES / EDITIONS LAZARE ET CAPUCINE.

CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS, ROMAN VENEZUELIEN

Rosa María UNDA SOUKI

VENEZUELA / MEXIQUE / FRANCE

Rosa María Unda Souki est née à Caracas en 1977. Après des études d’Art au Venezuela puis au Brésil, elle s’est installée à Paris mais travaille aussi bien en France qu’au Brésil. Elle a obtenu de nombreux prix pour ses peintures. Ce que Frida m’a donné est son premier « roman ».

Ce que Frida m’a donné

2021

Rosa María Unda Souki est une peintre renommée qui a exposé un peu partout dans le monde. Une importante exposition va lui être consacrée à Paris, autour d’une cinquantaine de tableaux inspirés par la vie et l’ouvre de Frida Kahlo. Elle doit en rédiger le catalogue et peine à commencer. Hébergée dans le couvent des Récollets, près de la gare de l’Est et dans l’attente des tableaux en provenance du Brésil, l’inspiration ne venant toujours pas, elle couche sur le papier une sorte de journal de son installation dans sa résidence d’artiste, qu’elle illustre de façon aussi précise que poétique. Reproductions de ses propres tableaux (qui feront partie de l’exposition prochaine), dessins de sa chambre aux Récollets, de sa table de travail ou des vêtements qu’elle va mettre, l’humour est aussi au rendez-vous.

Sa pensée se projette vers l’avant, avec l’angoisse du texte officiel qui ne veut pas s’épancher, et vers l’arrière, dans son enfance, au Venezuela et au Brésil, ce qui lui fait prendre conscience de troublants point communs avec sa muse. Frida Kahlo se manifeste avec discrétion, la couleur d’une robe, une attitude, un petit rien qu’elles partagent et que Rosa María est la seule à deviner, et la voilà, bien là, qui émerveille la jeune femme et lui redonne du courage pour aller de l’avant.

Bien mieux qu’une pâle biographie de plus, remplie  de détails pas toujours très utiles pour connaître la Mexicaine, cette évocation est un hommage subtil, sensible, à cette muse proche et lointaine à la fois, à portée des doigts et étrangère, qui sait garder une part de mystère pour se dévoiler autrement, un peu, totalement peut-être. De qui parle cette œuvre d’art (je parle du livre de Rosa María) ? De Rosa María ? De Frida Kahlo ? Des deux, évidemment, et la  plus exposée n’est pas toujours celle qu’on croit. C’est beaucoup Frida quand on a Rosa María devant les yeux, c’est un peu Rosa María quand on devine Frida.

Une touche de surréalisme délirant qui nous fait nous évader un instant, une pointe d’actualité dramatique (le Venezuela actuel en est arrivé là) ou des bouffées de nostalgie d’un Venezuela perdu et qui a perdu aussi sa culture, de brefs moments  qui nous ramènent dans un espace où la peinture existe malgré tout, ce « roman » est un tout, d’une richesse étonnante.

J’ignore si, comme on le dit, l’Art est immortel, ce livre, texte et illustrations, véritable merveille littéraire et picturale, fantaisie et intelligence réunies, prouve en tout cas que la transmission d’une femme à une autre, est un moyen de prolonger, de pérenniser une création, la création, tout court.

Ce qui Frida m’a donné, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Margot Nguyen Béraud et l’auteure, éd. Zulma, 189 p., 22,50 €.

MOTS CLES : FRANCE / VENEZUELA / MEXIQUE / ART / PSYCHOLOGIE / EDITIONS ZULMA.