CHRONIQUES

Jean D’Amérique

HAÏTI

Né en 1994 dans le Sud d’Haïti, Jean D’Amérique, après avoir commencé des études de philosophie et de psychologie, il se consacre à la littérature. Poète et slameur, il a publié des recueils de poèmes et une pièce de théâtre a été présentée en 2020. Soleil à coude est son premier roman.

Soleil à coudre

2021

500 mètres de marche pour arriver à la fontaine publique. Une cinquantaine de personnes qui attendent déjà. Se bagarrer, pour enfin se laver, pour « garder au moins le soleil sur tes lèvres ». Même se laver, se laver les dents, devient poétique ici. La poésie n’existe pas seulement pour faire joli, elle peut, on le sait, être une arme contre la laideur, et elle peut se faire agressive.

Tout est ici prosaïquement et pleinement poétique, la misère et la violence haïtiennes, les phrases aériennes. Ce qui pourrait aux yeux d’un lecteur tristement rationnel, passer pour des excès, n’est que sublimation. Un vrai créateur n’est tout de même pas obligé de ne sublimer que le beau, non ? Le beau est bien là aussi, ou alors on ne croit plus à rien : un amour naissant par exemple, et je me garderai bien d’en dire (guère) plus sur l’intrigue, seulement ceci : l’aimée s’appelle Silence, l’amoureuse, on l’appelle Tête Fêlée et elles ont douze ans.

On ne ferme pas les yeux sur ce qu’est Haïti, on est plongés dedans, dans un tir constant qui tue, qui blesse et qui est feu d’artifice, un autre tir, semblable et contraire. Tout est dit, avec des mots inattendus, la misère, la promiscuité, le professeur ou les politiciens sans scrupules, les coups de feu qui tuent, la domination violente, la fuite sur des rafiots, « vieux cercueils-ma-douleur » et la promesse d’amour et de tendresse.

«  Tu seras seule dans la grande nuit », Tête Fêlée  a souvent entendu Papa (qui n’est pas son père, mais presque) le lui dire quand elle était petite enfant. Cette prédiction-menace se réalise peu à peu jusqu’à l’adolescence. Tout se dépeuple autour d’elle, la solitude qu’elle a toujours connue par manque de tendresse souvent, pas toujours, devient sa seule réalité. Les mots, les images comblent le vide et c’est nous, lecteurs, qui en bénéficions. La part de lumière, éloignée, c’est le souvenir d’une brève étreinte entre Tête Fêlée et Silence, un jour très particulier et, après le départ de Silence, l’espoir rêvé de la retrouver… Les dernières lignes du roman sont saisissantes.

On sait que les écrivains haïtiens ont un talent particulier pour prendre les mots et en faire de la rêverie, les exemples ne manquent pas. Désormais (Soleil à coudre est son premier roman) Jean D’Amérique est entré dans le niveau supérieur de l’éblouissement.

Soleil à coudre, éd. Actes Sud, 112 p., 15 €, version numérique 10,99 €.

MOTS CLES : HAÏTI / SOCIETE / POESIE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS ACTES SUD.

On serait bien inspirés en complétant cette lecture et cette découverte et en se retournant vers Mackenzy Orcel (L’Empereur, éd. Rivages) et vers Lyonel Trouillot ( Antoine des Gommiers, éd. Actes Sud) récemment commentés sur AnnA.

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