CHRONIQUES

Haïti noir

Après, entre autres, Paris, Barcelone, La Havane, Buenos Aires, Mexico (la collection est riche de seize volumes), revoici, en format réduit, les dix-huit nouvelles (publiées une première fois en 2010) consacrées à Haïti par les éditions Asphalte.

Un peu de vaudou et de magie (noire), des rapports naturels et souvent tendus entre les races, et donc les classes sociales, des politiciens pas très nets, un climat sévère et les tremblements de terre fréquents, parfois cruels, c’est un panorama très complet de la vie de tous les jours du nord au sud, de l’ouest à l’est de ce pays malmené par la nature et par les hommes.

Une expédition « humanitaire » dévoyée de son idéal, des amours contrariées par des proches ou par le destin, le précipice vers où est fatalement entraîné un adolescent, un hold-up qui tourne mal, un séducteur qui n’arrive pas à se décider entre ses trois épouses éventuelles, voilà quelques uns des sujets abordés par des auteurs dont beaucoup ont dû quitter leur île natale et qui ont conservé des liens très forts avec elle, plus que des liens, un amour assez désespéré qui se ressent à la lecture de ces histoires dans lesquelles le Haïtien, et plus souvent la Haïtienne, sont au centre de drames plus ou moins définitifs : l’esprit de la Caraïbe flotte tout de même sur ces gens qui avant de tout lâcher, se battent pour survivre et souvent y parviennent.

Le machisme ambiant avec son contrepoint, la vaillance des femmes, est un des points communs aux nouvelles qui ne manquent jamais de couleurs, d’odeurs, de la vision d’une cohabitation qui se fait malgré l’arrogance de ceux qui possèdent tout sur l’île. Il ressort de cette lecture une impressionnante volonté de survivre, très présente dans toute la zone caraïbe et qui ici ressort encore plus nettement. Ce n’est pas un régal, ce sont dix-huit régals que nous offre Haïti noir !

Haïti noir, nouvelles écrites en français ou traduites de l’anglais par Patricia Barbe-Girault, éd. Asphalte, 392 p., 13 €.

MOTS CLES : CARAÏBES / HAÏTI / ROMAN NOIR / SOCIETES / POLITIQUE / VIOLENCE / EDITIONS ASPHALTE.

CHRONIQUES

Jean D’Amérique

HAÏTI

Né en 1994 dans le Sud d’Haïti, Jean D’Amérique, après avoir commencé des études de philosophie et de psychologie, il se consacre à la littérature. Poète et slameur, il a publié des recueils de poèmes et une pièce de théâtre a été présentée en 2020. Soleil à coude est son premier roman.

Soleil à coudre

2021

500 mètres de marche pour arriver à la fontaine publique. Une cinquantaine de personnes qui attendent déjà. Se bagarrer, pour enfin se laver, pour « garder au moins le soleil sur tes lèvres ». Même se laver, se laver les dents, devient poétique ici. La poésie n’existe pas seulement pour faire joli, elle peut, on le sait, être une arme contre la laideur, et elle peut se faire agressive.

Tout est ici prosaïquement et pleinement poétique, la misère et la violence haïtiennes, les phrases aériennes. Ce qui pourrait aux yeux d’un lecteur tristement rationnel, passer pour des excès, n’est que sublimation. Un vrai créateur n’est tout de même pas obligé de ne sublimer que le beau, non ? Le beau est bien là aussi, ou alors on ne croit plus à rien : un amour naissant par exemple, et je me garderai bien d’en dire (guère) plus sur l’intrigue, seulement ceci : l’aimée s’appelle Silence, l’amoureuse, on l’appelle Tête Fêlée et elles ont douze ans.

On ne ferme pas les yeux sur ce qu’est Haïti, on est plongés dedans, dans un tir constant qui tue, qui blesse et qui est feu d’artifice, un autre tir, semblable et contraire. Tout est dit, avec des mots inattendus, la misère, la promiscuité, le professeur ou les politiciens sans scrupules, les coups de feu qui tuent, la domination violente, la fuite sur des rafiots, « vieux cercueils-ma-douleur » et la promesse d’amour et de tendresse.

«  Tu seras seule dans la grande nuit », Tête Fêlée  a souvent entendu Papa (qui n’est pas son père, mais presque) le lui dire quand elle était petite enfant. Cette prédiction-menace se réalise peu à peu jusqu’à l’adolescence. Tout se dépeuple autour d’elle, la solitude qu’elle a toujours connue par manque de tendresse souvent, pas toujours, devient sa seule réalité. Les mots, les images comblent le vide et c’est nous, lecteurs, qui en bénéficions. La part de lumière, éloignée, c’est le souvenir d’une brève étreinte entre Tête Fêlée et Silence, un jour très particulier et, après le départ de Silence, l’espoir rêvé de la retrouver… Les dernières lignes du roman sont saisissantes.

On sait que les écrivains haïtiens ont un talent particulier pour prendre les mots et en faire de la rêverie, les exemples ne manquent pas. Désormais (Soleil à coudre est son premier roman) Jean D’Amérique est entré dans le niveau supérieur de l’éblouissement.

Soleil à coudre, éd. Actes Sud, 112 p., 15 €, version numérique 10,99 €.

MOTS CLES : HAÏTI / SOCIETE / POESIE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS ACTES SUD.

On serait bien inspirés en complétant cette lecture et cette découverte et en se retournant vers Mackenzy Orcel (L’Empereur, éd. Rivages) et vers Lyonel Trouillot ( Antoine des Gommiers, éd. Actes Sud) récemment commentés sur AnnA.

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Makenzy ORCEL

HAÏTI

Makenzy Orcel est né à Port-au-Prince en 1983. Poète et romancier, il a obtenu plusieurs prix littéraires importants.

L’Empereur

2021

L’Empereur, le Berger vénéré du titre est un gourou sorti jadis d’un mystérieux néant. Vénéré par le narrateur abandonné enfant après le passage d’un ouragan, comme des centaines de garçons et de filles que leurs parents ne pouvaient plus nourrir, le Berger–Empereur règne sur son troupeau de moutons qui l’entourent, lui obéissent, lui cèdent. Même le Très Vieux Mouton, un vieil aveugle sage au bord de la mort le craint et préfère parler quand il est sûr que le « Maître » n’est pas à côté. L’ombre de Baron Samedi se devine proche, à certains moments.

L’homme qui raconte l’histoire devine les failles chez l’Empereur, et pourtant il accepte la soumission imposée, jusqu’au moment où il est chassé, devenu parasite.

Vue par un « petit », un « tout petit » de la société, l’oppression générale est ressentie par tous. L’Empereur régnant en tyran sur ses ouailles, donnant des ordres, est-il au fond pire qu’un patron régnant sur ses inférieurs, ses « collaborateurs », comme on dit maintenant ?  La force de l’homme qui raconte est en lui : face à l’Empereur, il a l’Autre intérieur, qui le guide dans ses décisions.

On ne peut qu’être porté par la somptuosité du style de Makenzy Orcel, certains passages touchent par leur réalisme, par leur dureté, L’Empereur est aussi une chronique du quotidien des oubliés, et soudain s’élève une vague de poésie sous la forme d’un hommage à La Femme, celle qui sait où elle va et qui regarde droit devant elle, de ses yeux vairons. La lumière sait s’échapper des laideurs qui ont envahi Haïti, la lumière de l’homme qui raconte, la lumière qu’il va  probablement perdre très bientôt c’est sa liberté, celle qui le fait vivre, celle qui le redresse, au mépris des petits chefs et du pseudo grand Empereur En refusant, en se refusant le malheur, il jouit de son existence ; ce n’est sûrement pas la meilleure, mais c’est la sienne, il ne peut en changer, et c’est pour cela qu’il en jouit.

Dominé, écrasé par son patron, pendant les mois où il gagne pauvrement sa vie, écrasé par l’organisation générale des choses dans un pays comme Haïti (mais qui pourrait être beaucoup d’autres régions du monde), l’homme  qui raconte garde au fond de son être son bien le plus cher : sa liberté intérieure, mais attention : ce beau récit n’est surtout pas une incitation à savoir rester soumis et à s’en accommoder Au contraire, c’est bien une incitation à cultiver, même modestement, même en silence, la flamme que chacun porte en soi Sublime leçon.

Mais on sait dès la première ligne que – peut-être, qui sait ? – la fin ne sera pas  une ouverture sur le paradis. Makenzy Orcel, romancier mais aussi poète, est un virtuose de la phrase, des atmosphères, jouant sur les contrastes, sur les ruptures de ton pour toucher son lecteur au cœur.

L’Empereur, éd. Rivages, 186 p, 17,50 €.

MOTS CLES : HAÏTI / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / RELIGIONS / POESIE / EDITIONS RIVAGES.

On pourra compléter la lecture de L’Empereur avec celle de Antoine des Gommiers de Lyonel Trouillot (éd. Actes Sud) et aussi lire ou relire Maître Minuit (éd. Zulma) de Makenzy Orcel. Mes chroniques sur AnnA.