CHRONIQUES

Carlos MORA – Guylaine ROUJOL PEREZ

COLOMBIE FRANCE

Mortels barrages

2020/2021

2007, 2008, la Colombie est en pleine période de troubles et de violences (c’est un euphémisme). Les brigades paramilitaires se manifestent au grand jour, l’armée (officielle) intervient, les trafiquants de drogue ne sont pas loin. Le caporal Mora, plein d’idéal, travaille au service de renseignement de l’armée.

Dès la première page, on est glacés : l’organisation méticuleuse de réseaux auxquels participent officiels et délinquants, le crime soigneusement organisé par les hauteurs du pouvoir met un scénario de film hollywoodien hors jeu, on lui reprocherait son exagération. Guérilla et trafics de drogue d’un côté, militaires et paramilitaires de l’autre, mais tout finit par se confondre.

Le récit de Carlos Eduardo Mora, transmis par Guylaine Roujol Perez est très intéressant à plus d’un titre. Venant d’un jeune homme ayant grandi dans la misère, celle de la majorité des Colombiens, il est à mille lieues d’une vision théorique, académique ou idéologique. Ses réflexions sont en rapport direct avec le réel, sans masque : découvrir par exemple l’abandon des campagnes par les hommes politiques de la capitale (pas de protection, pas de médecins, des populations entières livrées à la guérilla ou aux paramilitaires) par un jeune homme ayant grandi dans des banlieues misérables mais urbaines lui fait découvrir encore pire que ce qu’il a vécu.

Que faire, comment agir quand on est officiellement chargé de surveiller et de donner des renseignements à ses supérieurs eux-mêmes peut-être impliqués, et qu’on se rend compte qu’on ne peut faire confiance à absolument personne, que le plus proche est peut-être un informateur pour l’autre camp ? Telle est la situation de Carlos Eduardo Mora.

Son récit montre jusqu’à quelle profondeur la corruption intérieure prend ses racines : on maquille des morts qui n’ont rien à voir en guérilleros, cela fait du chiffre. Quoi qu’il en soit, militaires, paramilitaires et guérilleros n’ont qu’un but, commun : se faire du fric. Morale patriote et idéologie sont tombées dans l’oubli : ne compte plus, et depuis des années, que l’appât du gain, et le gain ne manque pas : la Colombie, et en particulier la région d’Ocaña, est un des sites de production de cocaïne les plus rentables.

Le scandale atteint des sommets inimaginables en 2008, quand on découvre une fosse commune de 19 corps, puis que sera révélé que ces 19 jeunes hommes ont été tués par l’armée pour « prouver » qu’elle était efficace dans la chasse aux guérilleros. Les 19 avaient été approchés individuellement sous prétexte de leur procurer un emploi. Et c’était une façon de faire qui était déjà largement utilisée depuis des années et qui est très loin de se limiter à ces 19, autour de 2500 peut-être. Il y a en Colombie un terme officiel pour les désigner : les faux positifs.

On s’en doute, le rôle de Carlos Eduardo Mora a été d’un courage extraordinaire, suspecté de trahison par les uns, menacé, lui et sa famille par d’autres. Face à la plupart de ses supérieurs et face au discours officiel, au plus haut de l’État, qui vise à défendre à tout prix l’institution militaire (un discours officiel qui ressemble beaucoup à celui qu’on entend ailleurs dans le pays, et même chez nous), le jeune militaire a eu le courage de tenir bon sans jamais recevoir de reconnaissance à la hauteur de son action, au contraire. Les années qui ont suivi n’ont pas manqué d’épreuves pour le jeune homme resté militaire.

Voilà un récit capital qui dévoile des côtés obscurs de certaines institutions officielles en Colombie, qui n’est probablement pas un cas isolé.

Mortels barrages, Fauves éditions, 243 p., 20 €.

En espagnol : Falsos positivos. La verdad del cabo Mora, éd. Icono, Bogotá.

MOTS CLES : COLOMBIE / GUERILLA / POLITIQUE / SOCIETE / HISTOIRE / FAUVES EDITONS.

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