CHRONIQUES

Claudia HERNÁNDEZ

SALVADOR

Claudia Hernández est née en 1975 à San Salvador. Après des études de journalisme, elle a d’abord publié des récits (elle a reçu en France le Prix Juan Rulfo en 1988), puis des romans. Défriche coupe brûle est le premier traduit en français.

Défriche coupe brûle

2017 / 2021

La situation est confuse au Salvador pour les populations. Tout près, dans la forêt, se cachent des groupes de guérilleros, dont le père de la fillette. On se cache en urgence quand arrivent les militaires ou les paramilitaires et, si on a échappé au massacre, on retrouve les survivants, les survivantes surtout, les hommes ne sont plus là. Dans les collines, il y a ceux qui se sont engagés dans la guérilla et ceux qui s’en sont écartés pour se mettre « à leur compte » : alors, ils pillent et violent et survivent ainsi. Entre le chacun pour soi et la résignation, le village redoute de voir arriver les moments où ces déserteurs viennent chercher des fillettes pour les servir.

Les années 1980 ont été terribles au Salvador. Les pires ravages ont été sur les humains, c’est ce que montre Claudia Hernández en s’attachant au destin des femmes anonymes et aux années qui ont vu s’installer une période d’après-guerre presque aussi invivable que les moments du conflit. Dans le roman, il n’y a aucun nom propre, aucun prénom. Ces femmes anonymes ont vécu, pendant la guerre, elles y ont participé pour beaucoup, elles en ont été les principales victimes. Après la guerre, elles doivent continuer : se réadapter à une nouvelle existence dans un temps de paix qui ne résout pas les difficultés, surtout si ces difficultés concernent aussi la génération suivante, celle des adolescentes de l’après-guerre qui, après être nées en pleine violence et avoir subi toute sorte de privations et parfois bien pire, n’ont aucun repère pour les guider vers leur futur.

Par l’intermédiaire d’une mère qui a participé directement à la guérilla et de ses filles, Claudia Hernández brosse un tableau complet des classes modestes de la société salvadorienne : la lutte pour trouver l’argent du mois, la quête de reconnaissance, l’accès éventuel à l’université, le sort des enfants abandonnés jadis à cause du conflit. Sous la froideur de façade du style (l’auteure emploie l’allusion plus que l’information directe), se dissimulent une profonde humanité, une tendresse pudique pleine de respect pour ces femmes, moins exposées à la lumière que les hommes, « héros » de la guerre, mais au moins aussi efficaces pour gérer des situations impossibles.

Les hommes restent sur la marge. Il y a les prédateurs, d’autres ne sont pas des monstres, c’est le pays qui est dur avec les personnes. Il n’empêche que les filles et les femmes sont en général les perdantes, que les hommes soient  gagnants ou non.

Quel sens a le mot famille dans un pays de nature machiste et déchiré par une guerre civile ? Plus que de famille, rendue impossible par les circonstances, c’est de filiation qu’il s’agit (j’aurais envie d’inventer le mot filliation, avec deux l ), de sororité : femmes et filles reconstituent une nouvelle forme de famille solidaire, un bloc, malgré des divergences inévitables, malgré un éloignement imposé : face à l’inévitable, on tient bon ! C’est inattendu, c’est simple et c’est beau.

L’austérité du style correspond exactement à celle de ce qui est raconté. Claudia Hernández réussit l’impossible : nous rendre proches ces femmes si éloignées de nous, en utilisant un style distancié et minutieux dont la froideur de surface, loin de glacer, nous aide à entrer dans leurs vies. Un premier roman très prometteur.

Défriche coupe brûle, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éd. Métailié, 304 p., 21,50 €.

Claudia Hernández en espagnol : Roza tumba quema, ed. Sexto Piso, Madrid.

MOTS CLES : SALVADOR / HISTOIRE / GUERILLA / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FEMINISME / EDITIONS METAILIE.

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