CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Mayra SANTOS-FEBRES

PORTO RICO

SANTOS-FEBRES, Mayra

Mayra Santos-Febres est née en 1966 à Carolina (Porto Rico). Professeure dans plusieurs universités nord-américaines, elle enseigne actuellement à Porto Rico. Après plusieurs recueils de poèmes, elle publie  en 2000 Sirena Selena vestida de pena, son premier roman, suivi de  plusieurs autres.

 

La maîtresse de Carlos Gardel

2015 / 2019

La rencontre entre une guérisseuse portoricaine et son héritière, sa petite-fille elle-même étudiante en médecine avec un chanteur de tango mondialement connu qui fait escale sur l’île est au centre de ce roman original qui raconte une double passion vécue par la jeune fille, pour la vedette qui lui fait découvrir la sensualité, et pour sa vocation profonde, aider les femmes de son pays à s’affranchir des maternités multiples et rarement désirées.

Elle est la petite-fille de Mano Santa, la guérisseuse la plus célèbre de Porto Rico. Elle s’appelle Micaela. Il est un mythe vivant, au sommet de la gloire. Il s’appelle Carlos Gardel. Mais il souffre de syphilis, sa voix est mise à l’épreuve par la maladie et, de passage sur l’île, il consulte Mano Santa et en profite pour séduire la jeune fille. Vingt sept jours de passion qui laissera des traces.

Micaela vit entre deux mondes, les herbes qui guérissent, le grand désordre dans la case de Mano Santa et les classes à l’École de médecine, les traités scientifiques qu’elle mémorise soigneusement. Carlos Gardel se glisse entre les deux univers. Elle accompagne sa grand-mère à l’hôtel de luxe pour assister la vieille dame auprès du chanteur. Leur lien à tous, ce sont les plantes : elles ont fait la renommée de Mano Santa, elles guérissent Carlos Gardel et elles sont le grand sujet d’études de Micaela.

Dans les années 1930, la médecine portoricaine est en pleine mutation, elle passe doucement de manipulations qui ressemblent à de la sorcellerie vers la science moderne, non sans sursauts. Il est difficile de faire évoluer des coutumes séculaires, en cela aussi Micaela est à la charnière.

À côté de la réalité, en dehors de la réalité du quotidien, il y a le spectacle, la musique, la voix, la présence de Gardel qui, à elle seule remplit la plus grande salle de Porto Rico, et puis la rencontre au cours de laquelle Micaela devient tango dans les bras de l’idole. C’est d’une incroyable beauté.

À cela s’ajoute l’amour, ou la passion. Nous savons, Micaela sait que cette rencontre ne durera que le temps du séjour du chanteur, il faut que ces quelques jours soient un miracle, elle ne sera plus la même après son départ, il faut qu’elle vive cela intensément. Intensément et tendrement. Carlos profite de ces moments d’intimité pour lui raconter sa vie, son arrivée en Argentine, ses débuts, ses émois amoureux, ce n’est plus la vedette mondialement connue, c’est l’homme qu’elle a sous les yeux, à portée de voix.

La vérité historique n’est pas certaine : tant de mystères demeurent sur ce que fut réellement Gardel, mais c’est un roman qu’a voulu Mayra Santos-Febres, et elle l’a parfaitement réussi, avec le charme ‒ celui de Carlos Gardel, celui du tango en général ‒, avec les idées ‒ les débuts du contrôle des naissances ‒, on ne sait pas forcément que Porto Rico a été un endroit précurseur de la contraception.

Les différents thèmes, les différentes ambiances donnent une impression parfois un peu floue : que veut vraiment nous dire l’auteure ? Peu importe finalement, on a été ému par les amours de Micaela et de Carlos, on a découvert des aspects peu connus du mythe argentin, on a beaucoup appris sur les premiers pas de la contraception : que peut-on demander de plus à un roman par ailleurs plein de couleurs, de vie et de doutes ?

La maîtresse de Carlos Gardel de Mayra santos-Febres, traduit de l’espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo, éd. Zulma, 320 p., 22,50 €.

Mayra Santos-Febres en espagnol : La amante de Gardel, ed. Planeta / Sirena Selena vestida de pena / Cualquier miércoles soy tuya, ed. Literatura Random House, Barcelone / Nuestra Señora de la noche, ed. Planeta, Barcelone. La maîtresse de Carlos Gardel de Mayra Santos-Febres.

Mayra Santos-Febres en français : Sirena Selena, éd. Zulma.

MOTS CLES : ROMAN DES CARAÏBES / TANGO / SOCIETE / EDITIONS ZULMA.

SANTOS-FEBRES, Mayra La maîtresse de Carlos Gradel

 

ROMAN ARGENTIN

Elsa OSORIO

ARGENTINE

 

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Elsa Osorio est née à Buenos Aires en 1953. Elle est auteure de romans et de scénarios pour le cinéma et la télévision. Elle a vécu exilée en Europe pendant les années de dictature. Elle est également militante des droits de l’homme.

 

 

Tango

2006/2007

 

 

« Après une sérieuse séance de tango, filles et garçons se connaissent mieux ». Cette phrase charmante et apparemment naïve écrite en 1912 par une romancière française pourrait parfaitement résumer ce grand roman de Elsa Osorio qui nous transporte de Paris à Buenos Aires et nous fait vivre à la fois les « petites » histoires d’une foule de personnages et la « grande » histoire argentine.

Tango (dommage que le titre français soit aussi peu parlant, Cielo de tango était le titre original) est une véritable épopée que vivent des gens finalement ordinaires. Paris au début du 21ème siècle, Buenos Aires à la fin du 19ème, un cinéaste et une jeune universitaire en France, des bourgeois et des ouvriers, militants politiques en Argentine, le récit alterne les scènes intimistes et les grands mouvements sociaux, les bonheurs profonds et les peines que l’on garde pour soi. Comme dans les feuilletons populaires, deux familles et trois générations sont en présence, s’affrontent et se rapprochent, se déchirent et s’unissent. Des hasards parfois étranges permettent des rebonds inattendus, bref, on est immergé dans cet univers qui reprend la veine du mélo, mais qui ne manque jamais de profondeur.

Le rapport entre les deux univers, Paris et Buenos Aires, se fait par l’intermédiaire du documentaire que veut tourner Juan, cinéaste argentin, descendant d’un fameux compositeur ; Ana, fille d’un Argentin victime de la dictature, qui vit en France où elle est sociologue, accepte de participer au projet. La famille d’Ana, un siècle plus tôt, propriétaire de biens divers, a vécu la naissance du phénomène nouveau avec un mélange d’attirance et de mépris, à l’image de cette classe éblouie par les modes et les goûts changeants de la bourgeoisie parisienne qui hésite plusieurs années pour savoir si le tango est un danger pour la jeunesse ou si c’est la musique qui va envahir les salons. Oui, « filles et garçons se connaissent mieux », mais cela est vrai aussi, en Argentine, pour les riches et les pauvres, le tango devenant peu à peu le lien profond qui va unir un pays entier.

La psychologie des nombreux personnages est assez riche et nuancée pour que les personnages soient à la fois représentatifs de leur classe et toujours humains, on s’attache à eux ou on les déteste, comme dans un tango chanté. Quant à l’histoire de l’Argentine, elle nous est racontée clairement, à travers les rapports qui se tissent entre ces gens ordinaires.

Mais Elsa Osorio fait bien mieux que raconter simplement une saga familiale, elle joue, et elle le fait très bien, avec le style et le rythme. Constamment, en reproduisant avec l’écrit ce que sont les syncopes du tango, elle change de tempo, d’atmosphère, en changeant de narrateur ou (plus original) de destinataire de son récit. Cela surprend le lecteur, l’oblige à garder le fil, à devenir celui qui, dans la danse, se laisse conduire et qui, en acceptant ce rôle, devient lui aussi un élément de la création.

Une autre excellente idée est de ponctuer l’histoire par des commentaires, souvent drôles, venant d’un au-delà qui serait une espèce de paradis du tango, des personnages du roman, qui ont vécu dans les années 1880 les débuts du phénomène nouveau et disent avec ironie ce qu’ils pensent de la façon de vivre de leurs descendants ou de l’évolution de « leur » tango.

S’il existe en France quelqu’un qui ne serait pas encore convaincu que tango et Argentine ne font qu’un, ce roman est pour lui !

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / TANGO / SOCIETE.

 

 

Tango, traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu, éditions Métailié, 420 p., 22 €.

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PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org