ROMAN ARGENTIN

Silvina OCAMPO

ARGENTINE

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Silvina Ocampo (1903-1993) a eu la chance de naître et de vivre dans le milieu le plus ouvert, ce qui lui a permis, dès sa jeunesse, de côtoyer des créateurs d’exception, les peintres Léger et Chirico, alors qu’elle n’a pas encore dix ans, lui donnent des cours de dessin, Italo Calvino était un ami de la famille. Sa sœur, Victoria, crée la revue Sur à laquelle elle collabore dès 1931. Elle épouse Adolfo Bioy Casares en 1940, alors qu’elle a déjà publié ses premiers recueils de nouvelles. Dès lors sa vie se partage entre la création (des romans et des anthologies en collaboration avec Bioy ou Borges, du théâtre, de la poésie et surtout des nouvelles, son genre de prédilection) et les rencontres intellectuelles et artistiques. Elle est au centre du cercle de Jorge Luis Borges, ce qui explique cette création multiple, diverse, qui s’est étendue jusqu’aux dernières années. 

La promesse.

2011 – 2017 

Il ne faut pas oublier Silvina Ocampo ! Les éditions des femmes–Antoinette Fouque, ont la très bonne idée de garder la mémoire d’auteures  importantes : après la Brésilienne Clarice Lispector il y a quelques mois, sort maintenant une traduction du dernier roman écrit par Silvina Ocampo, son œuvre la plus longue, qu’il faut absolument découvrir pour se rendre compte de l’immense originalité de cette femme discrète, auteure essentiellement de nouvelles.

« Qu’est-ce que tomber amoureux ? perdre le dégoût, perdre la peur, perdre tout ! ». Ce presque paradoxe est à l’image de ce texte irréel et réaliste, prose poétique au service d’une non-histoire que l’on peut raconter et qui se lit avec facilité.

Une femme, la narratrice, vient de tomber accidentellement du pont d’un paquebot sur lequel elle faisait une croisière. Pour espérer survivre, elle décide de « ranger » les souvenirs qui lui viennent et ses souvenirs sont des personnes, l’une lui évoquant la suivante, et ainsi de suite. Chaque « portrait » devient « nouvelle » ou « conte ». Tous ces guillemets ont un sens, une explication : chez Silvina Ocampo, les mots se dépouillent de leur signification habituelle, celle que l’on croit unique, pour se parer d’autres couleurs, qui les modifient et parfois vont jusqu’à leur faire dire leur contraire : de la virtuosité pure, mais une virtuosité qui est à l’opposé de ce que l’on pourrait croire « intello », un peu comme la simplicité (apparente) d’un Mozart. En découvrant chaque personnage, on découvre le peuple ou la petite bourgeoisie de Buenos Aires, avec ses règles, ses compromissions, morales pour la plupart, compromissions qu’ils se font une joie de transgresser : tout est allègrement possible, sous une retenue de façade.

La mémoire est capricieuse, certaines des personnes qui s’imposent à la naufragée reviennent à plusieurs reprises, d’autres ne font qu’apparaître avec légèreté. Tout est délicieusement trompeur, tout : les yeux de Leandro, un des personnages récurrents sont bleu clair, bleu couleur de la mer ou noirs, la narratrice se dit analphabète, mais écrit (en esprit au moins) ses mémoires, elle est encore  vivante et déjà morte. Elle est même capable, nous dit-elle, de sentir battre en elle le cœur d’un de ses personnages… et de nous faire partager ces battements.

Quant à Silvina Ocampo, se sachant à la fin de sa création et de sa vie, elle se donne une liberté totale pour écrire, pour jouer (comme le faisait son ami Borges), pour se faire plaisir et faire plaisir aux chanceux qui auront son livre entre les mains. Mais, à l’instar d’un Buñuel au cinéma, la liberté est tout sauf un n’importe quoi brouillon, l’apparente anarchie est voulue, calculée. Buñuel, accompagné par Jean-Claude Carrière, rédigeait jusqu’à huit projets de scénario pour ses films les plus hors norme, Silvina Ocampo a passé des années, pour ne pas dire des décennies avant d’achever cette œuvre inclassable et réjouissante. La promesse est une troublante expérience de lecture.

La promesse, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 134 p., 13 €.

MOTS CLÉS : ROMAN ARGENTIN / ROMANCIERS ARGENTINS / ROMAN FANTASTIQUE

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Silvina Ocampo en espagnol :  Autobiografía de Irene (1948) (n.d.) / La furia y otros cuentos (1959), Alianza, 1997 / Las invitadas (1961) / La torre sin fin (1986), Alfaguara / Y así sucesivamente (1987), Tusquets / Cornelia frente al espejo (1988), Tusquets / Las repeticiones (2006), Sudamericana / La promesa (2011), Lumen.

En collaboration avec Adolfo Bioy Casares : Los que aman odian (1946), Emecé

Autres œuvres de Silvina Ocampo disponibles en français : La pluie de feu (1997) Christian Bourgois / Mémoires secrètes d’une poupée (2012), Gallimard, L’Imaginaire.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

 

 

ROMAN ARGENTIN

Martín CAPARRÓS

ARGENTINE

 

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Né en 1957 à Buenos Aires, il est le fils d’un célèbre psychiatre argentin. À la suite du coup d’État de 1976, il s’exile à Paris où il termine ses études d’Histoire. Après quelques années passées à Madrid, il retourne à Buenos Aires. Journaliste (Prix international Roi d’Espagne en 1994), il est également romancier (Prix Herralde en 2014).

À qui de droit.

2008 / 2017

Plus de trente ans après les années noires de la dictature, l’Argentine est passée par plusieurs crises, politiques, économiques, crise morale aussi. Ceux qui ont vécu la période des tortures et des enlèvements sont à présent face aux jeunes générations, souvent, les incompréhensions entravent le dialogue. Martín Caparrós réussit à poser les vraies questions dans un roman haletant.

Début du XXIème siècle, Juanjo, devenu ministre du régime désormais démocratique rencontre plus ou moins régulièrement son ami Carlos Montana, le Rouquin, ancien militant d’extrême gauche trente ans plus tôt, dont la femme, Estela, enceinte, a « disparu » après avoir été torturée.

Comment, le temps d’une génération étant passée, peut-on revenir sur une époque aussi dramatique, quand on a vécu directement ou non de telles horreurs ? Martín Caparrós le fait avec sa hauteur de vue habituelle, sans jamais oublier qu’il est ici un romancier.

Le mot vengeance a-t-il un sens pour Carlos ? Et si oui, s’appliquerait-il à l’individu ou à la collectivité ? Les souvenirs intimes ont-ils eux-mêmes un sens quand chacune des trente années qui se sont écoulées ont lentement modifié la réalité des choses passées et que l’un des protagonistes a gardé à jamais le rayonnement de sa jeunesse alors que l’autre a mûri, puis vieilli ? Qui finalement a eu raison, le vainqueur apparent, le vivant malgré lui, la disparue devenue martyre ? Et puis, question aussi fondamentale, ne vaut-il pas mieux enterrer le passé, tirer un trait, oublier ? C’est ce que Carlos tente de faire depuis trente ans. Mais il n’est même pas sûr qu’Estela soit morte à la suite de sa disparition. Il n’a jamais eu aucune preuve de son décès, il ne peut donc pas, il n’a jamais pu tirer ce trait qui lui aurait permis de continuer, de vivre « peinard » (un mot qu’il aurait dû détester et qu’il accepte désormais).

Ces problématiques qui pourraient paraître abstraites à un lecteur d’un XXIème siècle déjà bien entamé prennent vie, deviennent des faits par l’intermédiaire de Juanjo et de Carlos, de Valeria, la petite amie actuelle de Carlos, d’un colonel ou d’un aumônier qui ont été actifs sous la dictature.

À travers ses quelques personnages, Martín Caparrós évoque, d’un regard désabusé mais pas désespéré toute l’histoire de l’Argentine depuis les années glorieuses (économiquement), celles qui ont suivi la Première Guerre mondiale, puis son lent effondrement dont les causes restent mal expliquées pour Carlos et ses compagnons. Carlos est-il aigri, comme le lui reproche le fantôme d’Estela ? Il est en tout cas aussi lucide que Martín Caparrós.

Le véritable personnage central, celui autour duquel tournent tous les autres, est absent, invisible, injoignable, déjà mort à la première page. C’est un prêtre respecté de tous qui a eu un rôle essentiel trente ans auparavant. La réflexion historique, politique et philosophique devient alors thriller, la manipulation prend le pas sur la nostalgie peut-être malsaine d’une époque où tous (« vainqueurs » et victimes) sont passés à côté de ce qu’ils espéraient.

On est rarement allé aussi loin dans l’analyse du bien, du presque bien, du pas tout à fait bien autour de la lutte révolutionnaire, et cela sans jamais lasser le lecteur. Une fois de plus, avec À qui de droit, Martín Caparrós prouve qu’il est un maître des Lettres argentines.

À qui de droit, traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco, éd. Buchet/Chastel, 369 p., 22€.

 

CAPARROS, Martín A qui de droit

 

 

 

Martín Caparrós en espagnol : A quien corresponda / Los Living / Una luna / El hambre, Anagrama  / El enigma Valfierno, Planeta / Un día en la vida de Dios, Seix Barral.

Martín Caparrós en français : Valfierno, Fayard / Living / La faim, Buchet/Chastel.

MOTS CLÉS : Roman latino-américain / Roman hispano-américain / Romanciers argentins / Histoire de l’Argentine / Dictature militaire / Disparus /Amnistie.

 

Souvenir

2016-11-03 Martín Caparrós

PUBLICATION ORIGINALE : espaces-latinos.org