CHRONIQUES

Jordi SOLER

MEXIQUE / ESPAGNE

SOLER, Jordi

 

Né en 1963 près de Veracruz, dans une famille de républicains espagnols réfugiés au Mexique au moment de la Guerre Civile, Jordi Soler est un romancier et un poète. Il vit à Barcelone.

Ce prince que je fus

2015 / 2019

De l’empire aztèque aux salons du général Franco, de Motzorongo (3900 habitants), près de Veracruz, à Toloríu (un peu moins de 200 habitants), dans la province de Lérida, ce roman nous mène sur des sentiers sinueux dans un passé plein de promesses. Dans l’église de ce même Toloríu se sont mariés le baron de Toloríu, qui faisait partie de la troupe de Hernán Cortés et une des filles de Moctezuma, Xipaguacin (rebaptisée María). Il n’en a pas fallu davantage à Jordi Soler pour imaginer une suite…

Une princesse aztèque nommée Xipaguacin ou María, selon le pays qu’elle habite et son époux, petit noble catalan possesseur d’un domaine trop réduit pour être connu, une Altesse Impériale qui s’est elle-même attribué le titre, sous les traits d’un quinquagénaire tirant sur le bellâtre et un narrateur, banquier retraité qui n’a rien de mieux à faire que de fouiller inlassablement dans de vieilles paperasses, ce sont les personnages de ce roman baroque bien que contemporain.

Je ne dévoilerai rien de l’intrigue, il faut la découvrir dans ses méandres, être agacé ou amusé par les hésitations de l’ex-banquier qui le plus souvent donne l’impression de se perdre dans les mensonges qu’il a lus mais qu’il reproduit et qui en est conscient.

L’intrigue, dont la seule chose que je dirai est qu’elle est superbement menée, nous conduit de la conquête du Mexique aux Montagnes pyrénéennes en passant par les salons austères du palais du Pardo d’où Franco gouverna l’Espagne durant presque 40 ans.

Le narrateur de toute évidence n’est pas un professionnel, il s’embrouille, voulant bien faire, il se contredit, fait avancer son histoire de façon chaotique. Sa bonne volonté est touchante, on oublie volontiers que sa volonté première est tout de même de s’approprier le trésor de Moctezuma !

Cela donne un récit plein d’humour (l’auteur, lui, est loin d’être un amateur !), plein de deuxième degré qui rend le lecteur complice : les trous dans la chronologie, les informations données pour originales mais sur lesquelles plane un réel doute, bref la piètre fiabilité de ce qu’il sait sont un véritable régal, on met les pieds, lui et nous, sur un sol sans cesse mouvant, mais comme c’est le seul matériau dont on dispose, on est bien obligés, lui et nous, d’avancer. La description minutieuse des symboles cachés dans le M majuscule qui est devenu le blason de l’Altesse Impériale et qu’on ne verra jamais (et pour cause !) est irrésistible.

Il y a quelques victimes collatérales de cet humour ambiant : Camilo José Cela, le général France et Madame, avec leurs ministres nains. Pas sûr qu’on ait envie de les plaindre !

Une farce peut prendre des allures de fable, c’est bien le cas ici. Folie des grandeurs (apparemment contagieuse), prestige qui ne vaut que pour soi-même, noblesse dont l’origine n’est due qu’à quelques pesos, bref, vanité des vanités, vanité des deux côtés de l’Atlantique… C’est drôle et tristement humain.

L’auteur partage avec son narrateur une dose non négligeable d’humour, on l’a dit, c’est le lecteur qui en profite, d’autant que le traducteur est lui-même entré dans le jeu, et on peut deviner le sourire sur les quatre visages réunis, narrateur, auteur, traducteur et lecteur. Que demander de plus ?

Ce prince que je fus de Jordi Soler, traduit de l’espagnol  (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre-allée, 303 p., 20 €.

Jordi Soler en espagnol : Ese príncipe que fui, ed. Alfaguara

Jordi Soler en français : Les exilés de la mémoire / La dernière heure du dernier jour : La fête de l’ours / Dis-leur qu’ils ne sont que cadavres / Restos humanos, éd. Belfond et 10/18.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / ROMAN ESPAGNOL / HUMOUR / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS LA CONTRE ALLEE.

SOLER, Jordi Ce prince que je fus

V.O.

Un Prix Alfaguara 2019 décevant : Patricio PRON

ARGENTINE / ESPAGNE

PRON, Patricio

Patricio Pron est né en 1965 en Argentine. Après avoir été correspondant de presse en Europe centrale, il s’est installé à Madrid en 2008, où il réside encore. Il a publié huit romans et plusieurs recueils de récits.

Mañana tendremos otros nombres

 

La séparation d’un couple : un sujet souvent traité en littérature, au théâtre et au cinéma. Patricio Pron se lance le défi de reprendre le thème. On est à Madrid, de nos jours. Ils ont presque quarante ans chacun, cinq ans de vie commune, il est écrivain et elle architecte. On ne connaitra pas leurs prénoms.

Sous la forme de chapitres alternée (Lui / Elle), l’auteur nous plonge dès la première page au cœur de l’histoire. Sans vraiment de raison immédiate, Elle décide de partir. Il y a l’usure, mais vraiment rien de profond fait que ce jour-là plutôt qu’un autre soit celui de la rupture. En pénétrant dans la psychologie de chacun d’eux, on vit avec Lui et Elle leur ressenti le plus intime, les doutes d’Elle, le désarroi de Lui qui n’arrive pas à comprendre.

L’alternance des chapitres, au début régulière, ne se fait pas que sur la psychologie des deux personnages. Le narrateur, tout en décrivant le présent, revient sur le passé des deux protagonistes, un passé que bien sûr éclaire le présent. Cette façon de faire a un autre intérêt, elle permet à l’auteur de brosser un tableau très fin sur l’évolution sociale des relations amoureuses sur quelques décennies, mais sans jamais laisser de côté l’aspect personnel, profondément humain. Il parle de l’Espagne (tout le roman est nettement situé à Madrid, où se sont installés ces deux provinciaux), mais il peut être appliqué à l’Europe toute entière.

Après un début prometteur, vers le milieu du roman, comme si Patricio Pron avait épuisé son sujet, on a l’impression que l’auteur craint de ne pas tout dire du sujet qu’il a choisi, qu’il ne veut négliger aucune caractéristique sociale. Alors, dans des dialogues, souvent un peu trop longs, un ami ou une amie de Lui ou d’Elle se met à analyser et à citer des statistiques récentes, sur la durée des couples, sur les motifs des séparations, etc., ce qui alourdit énormément la lecture et qui finit par mettre complètement de côté le vrai sujet du roman qui n’en est plus un, mais une sorte d’étude sociologique documentée mais froide.

On a perdu le charme des premiers chapitres, l’alternance n’est plus régulière, la symétrie est brisée et, dans la deuxième moitié, on suit vaguement les tentatives des deux ex pour se «refaire une vie». La fin, surprenante, est très peu convaincante, peu crédible. C’est un peu comme si l’auteur avait perdu le «fil littéraire», qu’il avait voulu faire avancer à tout prix une histoire déjà terminée. La déception est d’autant plus grande que le début était réussi.

Mañana tendremos otros nombres de Patricio Pron, 270 p., ed. Alfaguara, 2019.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMAN ESPAGNOL / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS ALFAGUARA

PRON, Patricio Mañana tendremos otros nombres

CHRONIQUES

Luis MONTERO MANGLANO

ESPAGNE

 

MONTERO MANGLANO, Luis

Né en 1981 à Madrid, Luis Montero Manglano est l’auteur de plusieurs romans qui jouent sur l’histoire et l’aventure. Il est professeur d’histoire médiévale. La Cité des hommes saints est la troisième partie d’une trilogie.

La Cité des hommes saints  

2016 / 2019

Dernière partie d’une trilogie (La Table du Roi Salomon et  L’oasis éternelle), La Cité des hommes saints peut parfaitement se lire indépendamment. Un mystérieux manuscrit du temps des Wisigoths se trouve au cœur de ce roman, enquête policière et récit d’aventures. Tirso Alfaro, le narrateur, ex-enquêteur dans le Corps des quêteurs, une société secrète chargée de ramener en Espagne des œuvres perdues ou volées qui se sont retrouvées dans diverses parties du monde, fait maintenant partie d’Interpol.

Le lecteur retrouve son âme adolescente en lisant les aventures du manuscrit wisigoth. La vraisemblance est parfois égratignée, les coups de théâtre permettent des retournements de situations audacieux, les situations ressemblent à du Tintin du meilleur cru, on se laisse porter par des dialogues un peu naïfs… et on a envie de continuer ! La tentaculaire organisation internationale avec à sa tête l’éternel ennemi du Bien ne manque pas à l’appel. Elle se nomme Voynich et a l’apparence d’une multinationale très généreuse dans un certain mécénat culturel.

Peu avant la conquête musulmane, au VIIIème siècle, quelques moines espagnols auraient mis à l’abri les trésors wisigoths éparpillés sur la péninsule ibérique. Une légende prétend que ce trésor aurait été transporté quelque part en Amérique et qu’il dormirait dans une ville mythique, Cibola. Tirso Alfaro arrive à la conclusion que le site devrait se situer dans le petit État du Valcabado, entre la Colombie et le Brésil. Cibola, si elle existe, est la Cité des hommes saints, convoitée par les méchants de chez Voynich, bien sûr.

Après une première partie qui se déroule entre Londres et Madrid, nous voilà au cœur de la forêt équatoriale de ce pays inhospitalier qu’est, comme chacun sait, le Valcabado. Des Indiens parqués dans des réserves inhumaines et décimées par des épidémies et des décisions gouvernementales, une dictature très portée sur l’appât du gain, de l’argent obtenu grâce à la générosité de multinationales elles-mêmes peu regardantes ou de cartels mafieux, ce pays nous est déjà familier. Il est un décor idéal pour des aventures palpitantes.

Mystères historiques, dangers mortels à chaque page, drames inattendus et retrouvailles imprévues se succèdent à un rythme qui ne faiblit pas, notre âme adolescente se réjouit de ces 600 pages, la meilleure lecture du temps des vacances !

La Cité des hommes saints de Luis Montero Manglano, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, 624 p., 24 € – 17,99 € en version numérique.

Luis Montero Manglano en espagnol : Los buscadores : 1 La mesa del rey Salomón / 2 La cadena el profeta / 3 La Ciudad de los Hombres Santos, ed. Plaza y Janés.

Luis Montero Manglano en français : La table du roi Salomon / L’oasis éternelle, éd. Actes Sud.

MOTS CLES : ROMAN ESPAGNOL / AVENTURES / HISTOIRE / FORET VIERGE / EDITIONS ACTES SUD.

MONTERO MANGLANO, Luis La cité es hommes saints