CHRONIQUES

Michèle-Baj STROBEL

FRANCE – CARAÏBE

STROBEL, Michèle-Baj

Les gens de l’or

1998 / 2019

On y parle créole, français, brésilien, on y est noir, blanc, métissé, on s’y croise plus qu’on ne cohabite, l’existence de chacun n’est qu’à lui ou à elle, de toute manière leur vie est rude, instable, riche de cette instabilité. Michèle-Baj Strobel, ethnologue mais avant tout observatrice généreuse, fait exister pour nous des dizaines de ces aventuriers.

Michèle-Baj Strobel arrive en 1981 avec ses deux enfants à Maripasoula, petite ville de Guyane, pour rejoindre son mari médecin. Au bord du fleuve Maroni, la bourgade ressemble à une île au cœur de la forêt équatoriale. Jeune ethnologue, elle découvre une Amérique qu’elle était loin d’imaginer, un mélange extraordinaire de langues et de peuples, Amérindiens, Noirs, Créoles et quelques rares Blancs, tous ou presque fonctionnaires français. Portée par une envie de découvrir, professionnelle et encore plus humaine, elle publie la première version des Gens de l’or en 1998. L’orpaillage étant revenu fortement dans l’actualité (dramatique et politique), les éditions Plon ont eu la très bonne idée de rééditer le livre, augmenté d’un avant-propos qui, plus que l’actualiser, lui donne une profondeur supplémentaire.

Les relents coloniaux et esclavagistes sont toujours bien là, dans les années 1980, la hiérarchie raciale a toujours cours malgré l’égalité républicaine. Plusieurs langues se côtoient, reflet des origines et des classes sociales, des classes sociales qui se jalousent et s’envient mutuellement. Peu à peu, Michèle-Baj Strobel découvre ce nouveau monde, les paysages et surtout ses habitants. Peu à peu, elle sent naître l’envie de découvrir plus en profondeur la vie et la réalité des gens de l’or, orpailleurs, leurs amis et leurs familles. Comme le dit un chamane : « Lorsque l’or reste enfoui sous la terre, tout va bien. Il n’est pas dangereux (… »).

Michèle-Baj Strobel alterne naturellement, pourrait-on dire, mais en réalité c’est de la virtuosité, chapitres sur l’histoire de la chasse à l’or depuis la conquête, passages techniques détaillés sur l’extraction, descriptions lyriques et d’une beauté saisissante de la forêt superbe et mortifère, et portraits criants de vérité de personnages, hommes et femmes qui parfois acceptent de parler de ce qui a été leur vie. Ce patchwork se révèle passionnant, on est dans un roman du XIXème siècle, dans un western et dans un recueil poétique, l’intérêt ne se dément pas au long de ces presque 500 pages pourtant bien denses. En prime, on apprendra des bribes de langue créole, savoureuse elle aussi.

La vie et la mort sont évidemment au cœur de l’ouvrage. La disparition rapide d’un magasin sur le bord du Maroni donne lieu, parmi d’autres exemples, à un récit d’anthropologie et d’humanisme poignant : l’homme qui le tenait après une vie d’errance, de constants changements d’état, d’activité, meurt de vieillesse dans sa « boutique » désordonnée où l’on peut acheter singe boucané, poisson séché et plusieurs marques prestigieuses de champagne français. En quelques mois tout a disparu, la grande case s’est effondrée, ne restent que des souvenirs que le vieil homme a pu laisser à ses clients et à ses connaissances.

Le temps est essentiel pour la recherche de l’or, puis pour l’exploitation, puis pour l’éventuelle rentabilité. Il en va de même pour l’auteure, il lui faut plusieurs années pour sentir qu’elle commence à dominer son sujet, à connaitre la réalité de ces hommes et de ces femmes. Dans son livre, elle réussit à nous faire admettre cette progressivité des découvertes, ce lent passage des apparences vers une vérité que nous aussi finissons par partager.

Rappelons que ce texte a été publié une première fois en 1998 (éditions Ibis Rouge). Un avant-propos de 2019 (que j’ai préféré lire après le texte original) remet la découverte d’origine dans la perspective actuelle, assez déprimante : qu’a apporté la mondialisation, sinon des nouveaux riches en 4×4 de luxe, la multiplication des suicides chez les tout jeunes Amérindiens locaux et la destruction de la nature par les orpailleurs clandestins dont les Indiens sont les principales victimes ?

La collection Terre Humaine (Jean Malaurie, Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacarrière et même Émile Zola) est en soi prestigieuse. Ces Gens de l’or en sont désormais un de ses joyaux.

Les gens de l’or de Michèle-Baj Strobel, éd. Plon, collection Terre Humaine, 528 p., 27 €.

MOTS CLES : ROMAN DES CARAÏBES / SOCIETE / ETHNOGRAPHIE / LITTERATURE / EDITIONS PLON.

TROBEL, Michèle-Baj Les gens de l'or

 

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Mayra SANTOS-FEBRES

PORTO RICO

SANTOS-FEBRES, Mayra

Mayra Santos-Febres est née en 1966 à Carolina (Porto Rico). Professeure dans plusieurs universités nord-américaines, elle enseigne actuellement à Porto Rico. Après plusieurs recueils de poèmes, elle publie  en 2000 Sirena Selena vestida de pena, son premier roman, suivi de  plusieurs autres.

 

La maîtresse de Carlos Gardel

2015 / 2019

La rencontre entre une guérisseuse portoricaine et son héritière, sa petite-fille elle-même étudiante en médecine avec un chanteur de tango mondialement connu qui fait escale sur l’île est au centre de ce roman original qui raconte une double passion vécue par la jeune fille, pour la vedette qui lui fait découvrir la sensualité, et pour sa vocation profonde, aider les femmes de son pays à s’affranchir des maternités multiples et rarement désirées.

Elle est la petite-fille de Mano Santa, la guérisseuse la plus célèbre de Porto Rico. Elle s’appelle Micaela. Il est un mythe vivant, au sommet de la gloire. Il s’appelle Carlos Gardel. Mais il souffre de syphilis, sa voix est mise à l’épreuve par la maladie et, de passage sur l’île, il consulte Mano Santa et en profite pour séduire la jeune fille. Vingt sept jours de passion qui laissera des traces.

Micaela vit entre deux mondes, les herbes qui guérissent, le grand désordre dans la case de Mano Santa et les classes à l’École de médecine, les traités scientifiques qu’elle mémorise soigneusement. Carlos Gardel se glisse entre les deux univers. Elle accompagne sa grand-mère à l’hôtel de luxe pour assister la vieille dame auprès du chanteur. Leur lien à tous, ce sont les plantes : elles ont fait la renommée de Mano Santa, elles guérissent Carlos Gardel et elles sont le grand sujet d’études de Micaela.

Dans les années 1930, la médecine portoricaine est en pleine mutation, elle passe doucement de manipulations qui ressemblent à de la sorcellerie vers la science moderne, non sans sursauts. Il est difficile de faire évoluer des coutumes séculaires, en cela aussi Micaela est à la charnière.

À côté de la réalité, en dehors de la réalité du quotidien, il y a le spectacle, la musique, la voix, la présence de Gardel qui, à elle seule remplit la plus grande salle de Porto Rico, et puis la rencontre au cours de laquelle Micaela devient tango dans les bras de l’idole. C’est d’une incroyable beauté.

À cela s’ajoute l’amour, ou la passion. Nous savons, Micaela sait que cette rencontre ne durera que le temps du séjour du chanteur, il faut que ces quelques jours soient un miracle, elle ne sera plus la même après son départ, il faut qu’elle vive cela intensément. Intensément et tendrement. Carlos profite de ces moments d’intimité pour lui raconter sa vie, son arrivée en Argentine, ses débuts, ses émois amoureux, ce n’est plus la vedette mondialement connue, c’est l’homme qu’elle a sous les yeux, à portée de voix.

La vérité historique n’est pas certaine : tant de mystères demeurent sur ce que fut réellement Gardel, mais c’est un roman qu’a voulu Mayra Santos-Febres, et elle l’a parfaitement réussi, avec le charme ‒ celui de Carlos Gardel, celui du tango en général ‒, avec les idées ‒ les débuts du contrôle des naissances ‒, on ne sait pas forcément que Porto Rico a été un endroit précurseur de la contraception.

Les différents thèmes, les différentes ambiances donnent une impression parfois un peu floue : que veut vraiment nous dire l’auteure ? Peu importe finalement, on a été ému par les amours de Micaela et de Carlos, on a découvert des aspects peu connus du mythe argentin, on a beaucoup appris sur les premiers pas de la contraception : que peut-on demander de plus à un roman par ailleurs plein de couleurs, de vie et de doutes ?

La maîtresse de Carlos Gardel de Mayra santos-Febres, traduit de l’espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo, éd. Zulma, 320 p., 22,50 €.

Mayra Santos-Febres en espagnol : La amante de Gardel, ed. Planeta / Sirena Selena vestida de pena / Cualquier miércoles soy tuya, ed. Literatura Random House, Barcelone / Nuestra Señora de la noche, ed. Planeta, Barcelone. La maîtresse de Carlos Gardel de Mayra Santos-Febres.

Mayra Santos-Febres en français : Sirena Selena, éd. Zulma.

MOTS CLES : ROMAN DES CARAÏBES / TANGO / SOCIETE / EDITIONS ZULMA.

SANTOS-FEBRES, Mayra La maîtresse de Carlos Gradel

 

ROMAN DES CARAÏBES

Mayra SANTOS-FEBRES

PORTO RICO

SANTOS-FEBRES, Mayra

Mayra Santos-Febres est née en 1966 à Carolina (Porto Rico). Professeure dans plusieurs universités nord-américaines, elle enseigne actuellement à Porto Rico. Après plusieurs recueils de poèmes, elle publie  en 2000 Sirena Selena vestida de pena, son premier roman, suivi de  plusieurs autres.

 

 

Sirena Selena.

2000/2017

Sirena Selena ? Sirenito ? La vedette des shows transformistes de Porto Rico et de ce roman est un adolescent à la voix fascinante qui ne s’est jamais senti garçon, mais qui se sait prédestiné pour être une star. Mayra Santos-Febres, auteure de poèmes, a publié en 2000 Sirena Selena vestida de pena, son premier roman, finaliste du prestigieux Prix Rómulo Gallegos. Les éditions Zulma qui ont la bonne idée de s’intéresser de près à la littérature des Caraïbes offrent enfin ce joyau au public français.

 À 15 ans « elle » est repérée par Martha Divine, la propriétaire d’un cabaret, qui veut faire d’elle la diva des Caraïbes.

Sous les doigts experts de la « maîtresse d’illusion », on assiste à la lente transformation du tout jeune homme en reine de beauté. Souffrance et espérance, tel est son parcours et, à la fin de l’entreprise (c’en est bien une,  sens commercial du terme compris), elle sera enfin ce qu’il rêvait d’être, ce qu’il savait qu’il était vraiment. C’est bien à une naissance que l’on assiste. Sirena Selena est homme, femme, ange et Lucifer, ses yeux sont « innocence perverse ou vulnérabilité assassine », elle est devenue la « pure incarnation de l’impossible ».  Tout tient dans ce corps d’adolescent qui, dès le premier regard, fascine chacun, chacune de ceux et de celles qui le voient, comme ils sont tous et toutes fascinés par sa voix unique. Martha le lui dit, il n’est pas de ce monde.

On est à mille lieues des clichés habituels avec ce genre de personnes. Les folles qui entourent Sirena ne manquent pas de soucis. Leurs difficultés au quotidien sont bien matérielles, comment vivre au jour le jour dans une société qui, si exceptionnellement elle peut vous accepter, vous regarde avec curiosité plus qu’avec empathie ? Une morale qui loucherait vers le traditionnel est carrément hors sujet ici, quand il s’agit de ce que la nature impose et de ce que la survie exige. Le terme n’a plus la moindre signification, cela aussi Mayra Santos-Febres le montre comme une évidence. Les vrais démons sont ailleurs, dans l’engrenage des drogues, « nécessaires » pour tenir le coup, dans les violences dont jeunes et moins jeunes sont victimes

On n’est évidemment pas dans un univers rose bonbon, la dureté de l’existence est aussi celle des personnes pour qui la tendresse qui se voit dans les films à la guimauve qu’elles affectionnent n’existe jamais dans leur métier ni même dans leur vie privée, quand elles peuvent se payer le luxe d’en avoir une.

Autour de Martha et de Sirena évolue un univers de garçons  profondément blessés par la nature, par leur nature, et par un environnement sans pitié. Mais la vie est la plus forte, comme la nature, qui garde le dernier mot, et la générosité est aussi une des composantes de l’âme humaine. Ainsi le jeune garçon, double et jumeau de Sirenito, rejeté par un père qui n’a pas compris ou laissé à l’abandon par le décès de sa grand-mère, trouve parfois une doña Adelina qui, à force de recueillir ces victimes innocentes finit par se créer une véritable famille (nombreuse, et même trop nombreuse !).

Mayra Santos-Febres domine avec une maîtrise exceptionnelle ce récit où tout est double, son protagoniste, ses personnages secondaires (impossible d’oublier ce portrait de Migueles, un personnage secondaire, à la fin du récit, à la fois « le plus grand et le plus petit », qui est tout simplement la définition de l’Homme, faite dans la plus grande sobriété, en deux pages), et surtout ce qu’il nous arrive d’appeler le bon goût ou même la morale. Les scènes qui pourraient être les plus crues deviennent presque poétiques, par la magie des mots. Elle fait de sa Sirena Selena un être supérieur, fascinant, admirable, et de son Sirena Selena un roman indispensable.

Sirena Selena, traduit de l’espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo, éd. Zulma, 336 p., 20,50 €.

Mayra Santos-Febres en espagnol : Sirena Selena vestida de pena / Cualquier miércoles soy tuya, Random House, Barcelone / Nuestras señora de la noche, Espasa Libros, Barcelone.

MOTS CLES : ROMAN DES CARAÏBES / PSYCHOLOGIE / SOCIETE.

SANTOS-FEBRES, Mayra Sirena Selena

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org