CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Ana María SHUA

ARGENTINE

Ana Maria Shua

Photo : Silvio Fabrykant

Ana María Shua est née à Buenos Aires en 1951. Elle a passé plusieurs années exilée en France pendant la dictature militaire argentine. Elle a publié des œuvres de genres très variés, récits pour la jeunesse, romans, poèmes, elle apprécie particulièrement la microfiction. Elle est également scénariste.

Contes du monde

2008 / 2018

Avez-vous jamais eu envie de goûter un peu de viande de nzangamuyo? Mieux vaut ne pas essayer, même si on doit à l’animal la création des montagnes et des rivières. On fait de jolies rencontres dans ces contes, girafes, lions, araignées, des hommes aussi, forts ou misérables, les forts étant souvent des misérables qui tentent de le cacher et vice-versa (ah, le lièvre qui triomphe du rhinocéros et de l’hippopotame réunis !).

Ce sont des mythes fondateurs ou des fables morales, Ana María Shua fait bien ressortir la variété de ces récits aussi bien faits pour être dits que lus. Sa contribution, précisément, a été de les mettre sous une forme écrite (et bien écrite), qui puisse être lue à haute voix, et ainsi comme racontés aux enfants et aux adultes. On imagine facilement, en lisant un conte togolais ou une légende nordique, une assemblée d’Africains ou d’Islandais assis par terre, les yeux et les oreilles grand ouverts !

Chaque civilisation apporte sa propre vision de la vie humaine. Nous le savons, bien sûr, mais quel plaisir simple et profond, de le redécouvrir sous une forme aussi pure: les Inuits qui souffrent du manque de lumière, les Shuars à la recherche du feu… Ce que tous partagent est la survie: tous ou presque souffrent : la faim, la cruauté de la nature ou des autres humains, la mort. Et ce dont parlent tous ces contes, merveilleux, réalistes ou fantastiques, c’est de sentiments très humains, vengeance, jalousie ou force de l’amitié et de luttes pour améliorer un peu ses conditions de vie, ou tout simplement pour survivre alors que tout, frères humains, nature ou dieux, sont contre nous.

Contes du monde, traduit de l’espagnol par Mila Christel Bathurt, préface de Jean-Yves Loude, édition bilingue, éd. Presses Universitaires de Lyon, Lyon, 536 p., 16 €.

En espagnol : Cuentos del mundo , ed. Anaya, Madrid, 2008.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / REALISME MAGIQUE / EDITIONS PUL

SHUA, Ana María Contes du monde

 

 

ROMAN VENEZUELIEN

Miguel BONNEFOY

VENEZUELA

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-3©Audrey Dufer

 

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

Sucre noir.

2017

Le premier roman de Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio (2015), a été accueilli avec enthousiasme par la critique et le public. En 2016 sortait un récit, Jungle, passionnant concentré d’aventures, d’ethnologie, de psychologie et d’humour. Et voici Sucre noir, très attendu, qui, disons-le tout de suite, confirme tous les espoirs que l’on pouvait avoir.

L’ouverture (comme dans un opéra) nous transporte directement dans un univers fait de folie et de réalité : « un navire naufragé, planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt ». Ce navire est à l’origine de la légende éternelle du trésor oublié et caché. Quel est le destin d’un tel trésor, dont on n’est d’ailleurs pas absolument certain qu’il existe vraiment ? On le cherche évidemment !

Certains écrivains ont besoin de centaines et de centaines de pages pour écrire leur roman total et ‒ souvent ‒ ils le réussissent. Miguel Bonnefoy y parvient  en 206 pages, qui concentrent épopée (plutôt modeste, à notre portée), aventure humaine, sublime histoire d’amour, fine analyse de caractères et surtout un amour débridé, jouissif, pour les mots. Il n’aime pas que raconter, Miguel Bonnefoy, il aime le faire en beauté. Chaque phrase mériterait d’être citée.

Il présente un village dans lequel « les montres étaient réglées sur le vol des oiseaux ». L’action est hors du temps, on pourrait dire entre deux époques connues : les traditions matrimoniales, familiales, sociales, sont bien présentes, familières, on pense aux années 20 ou 30 du XXème siècle, mais on y fabrique aussi un alambic avec une cocotte-minute et des seaux en plastique. Les nouveaux réverbères sont utiles « pour combattre la délinquance autant que l’amour ». Quant à l’homme et à la femme, les personnages du récit, jeune ou vieux, ils sont tels que ce que l’homme et la femme ont toujours été.

Ces personnages, dont la banalité de surface cache des trésors qu’on découvre peu à peu, sont tout à fait semblables au trésor bien matériel, lui, qui devrait se trouver quelque part, enterré depuis trois siècles. C’est bien de cela qu’il s’agit : une chasse au trésor que partagent protagonistes et lecteurs, le trésor n’étant pas exactement de même nature dans les deux cas, et sans aucun doute, c’est le lecteur qui en sortira gagnant.

L’amour des deux personnages principaux dans la première partie, est insaisissable (« ni bonheur, ni chagrin ») mais solide et réel. Plus tard la passion, curieusement, le sera moins, devenue presque raisonnable. L’exotisme que peut ressentir le lecteur européen est un masque : l’homme et la femme se ressemblent beaucoup, qu’ils vivent là-bas ou ici, les surprises, qui ne manquent pas, ne viennent pas du décor mais toujours des personnes. D’ailleurs, cet univers lointain, rêvé, comment ne pas le reconnaître, c’est le nôtre aussi. Comment ne pas reconnaître ces grandeurs affichées et ces misères bien réelles, la force et les failles de ces personnages, cela s’applique à chacun d’eux et à chacun d’entre nous.

La réjouissante morale de cette lecture est simple et essentielle : un roman de 200 pages peut donner un vrai bonheur à des milliers de lecteurs ! Qui dit mieux ?

Sucre noir, éd. Rivages, 200 p., 19,50 €.

 

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MOTS CLES : REALISME MAGIQUE / HISTOIRE DU VENEZUELA / AMOUR.

Souvenir :

BONNEFOY, Miguel (2)

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

 

ROMAN VENEZUELIEN

Miguel BONNEFOY

VENEZUELA

 

Miguel Bonnefoy©Audrey Dufer-3

© Audrey Dufer

 

Né en 1986 à Paris, il est le fils d’une diplomate vénézuelienne et d’un romancier chilien. Son enfance a été internationale, comme ses études. Après deux recueils de nouvelles remarqués il publie Le voyage d’Octavio, finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman puis Sucre noir ainsi qu’un récit de voyage et d’aventure, Jungle. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-2019.

 

 

 Le voyage d’Octavio.

2015

Un père chilien, une mère vénézuélienne, né en France, en 1986, écrivant en français et déjà remarqué par de prestigieux jurys de prix littéraires, tel nous apparaît Miguel Bonnefoy, qui se voit comme un pont entre ses deux continents grâce à une culture partagée. Le voyage d’Octavio, son premier roman, est aussi une très bonne surprise pour un lecteur français, habitué ou non de la création latino-américaine.

Un court récit qui semble prendre des chemins connus (celui du roman d’initiation, celui du prétendu « réalisme magique ») pour mieux nous en faire sortir et ainsi nous surprendre et même parvenir à nous émerveiller à nouveau, voilà à quoi ressemble Le Voyage d’Octavio. On ne sait rien ou presque d’Octavio, ce qui donne au lecteur le pouvoir de le créer lui aussi à sa manière, comme il pourra créer, à partir de ce que propose le narrateur, les ambiances, les paysages, il pourra aussi méditer sur la misère, la religion ou la magie.

Octavio n’a jamais appris à lire, il n’ose l’avouer, la page où nous le découvrons, est superbe : tout est dit avec les mots les plus simples, tout est senti, plus exactement, c’est de la pure poésie, et pourtant on est au sein de la triste réalité d’Octavio. Dans la pharmacie du quartier, qui est un bidonville, Octavio fait une rencontre et naît une histoire d’amour, avec ou sans mots, car les mots sont au cœur du roman, les mots qu’on ne sait pas déchiffrer, ceux que l’on prononce et ceux que l’on tait volontairement ou seulement parce qu’on ne sait pas. Et le mot, Miguel Bonnefoy, lui, sait le manipuler, l’arranger, le créer à l’occasion.

Avec ses mots ordinaires ou inattendus, il dévoile un univers familier au lecteur de romans latino-américains, bien à lui pourtant, fait de fulgurances poétiques, de digressions qui brusquement retrouvent leur cours… et leur personnage principal, Don Octavio, sorte de Candide moderne qui va d’un lieu à l’autre ou qui, peut-être ne bouge pas si ce n’est dans sa tête.

Pour le lecteur en tout cas c’est un véritable voyage à travers le Venezuela, un Venezuela de rêve et de réalité, rempli d’images et de sensations.

Miguel Bonnefoy : Le voyage d’Octavio, Rivages, 124 p., 15 €.

MOTS CLES : REALISME MAGIQUE / ROMAN VENEZUELIEN

 

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Souvenir :

 

BONNEFOY, Miguel (2)

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org