CHRONIQUES

Ariana NEUMANN

VENEZUELA / ÉTATS-UNIS / EUROPE

Ariana Neumann est née à Caracas à la fin des années 60, dans une famille juive ayant fui l’Europe après la deuxième guerre mondiale. Ombres portées, enquête familiale, est son premier livre.

Ombres portées

2020 / 2021

Ariana Neumann, l’auteure, est née à la fin des années 60 à Caracas, dans une famille très aisée qui s’y est installée en 1949. Elle y a grandi dans un cadre confortable, une mère élégante et aimante, un père qui dirige une entreprise prospère. Quand elle a 8 ans, elle découvre par hasard parmi les papiers familiaux un document étrange, ce qui semble être une fausse carte d’identité qui aurait appartenu à son père. À 8 ans, on oublie vite un détail qui fait partie du monde des adultes. Mais, après le décès du père, le mystère refait surface et, désormais adulte, elle se lance dans une enquête qui durera  10 ans. Quelles sont les origines de sa famille solidement ancrée au Venezuela ?

L’Amérique latine est, on le sait, une terre d’accueil de millions de personnes, venues d’Orient comme des différents pays européens, parfois poussés par la misère de leur région natale, les Basques, les Italiens du Sud, parfois contraints d’abandonner leur pays pour des raisons historiques, un régime politique ou pour échapper à un danger vital (les Juifs) ou une responsabilité (les nazis).

Les Neumann étaient en 1930 bien installés à Prague où leur fabrique de peintures était florissante. Quand la menace venue d’Allemagne se précise peu à peu, pendant la décennie suivante, la famille qui est consciente de ce qui se rapproche, continue de vivre comme s’ils pouvaient rester à l’écart du danger. Les photos montrent les pique-niques, les jeux dans la maison de campagne qui deviendra bientôt un refuge plus sûr que l’appartement pragois. Les visages sont souriants, alors que les lettres avec le frère, l’oncle, déjà installé aux États-Unis, évoquent les difficultés de plus en plus préoccupantes pour maintenir une apparence de vie normale. En 1940, un « camp de travail » pour Juifs est déjà opérationnel tout près de la maison de campagne.

Ariana Neumann décrit très naturellement cette vie, entre la banalité d’un quotidien qu’on veut routinier, l’amour familial et le poids des interdictions faites aux Juifs, les brimades et, en toile de fond, la question : que faire ? Résister, d’une façon ou d’une autre, est-il possible ? Accepter ce qui se passe ? Se fondre dans un anonymat qui sera dénoncé par un quelconque gendarme tchèque ? Une simple baignade, si l’endroit précis du « délit » est interdit aux Juifs peut conduire en prison, puis à Auschwitz. Ensuite tout a fini de dégénérer.

Ombres portées est un récit historique solidement documenté. L’auteure en fait aussi un roman familial et à suspense passionnant dans ses rebondissements qui ne manquent pas en cette terrible période.

La guerre terminée, l’arrivée des communistes en Tchécoslovaquie, en février 1948, accélère la prise de décision du père et de l’oncle d’Ariana de quitter définitivement leur ville et leur pays. Le Venezuela est accueillant, les perspectives d’installation et de développement dans les meilleures conditions sont prometteuses : leur fabrique de peinture, qui gardera le même nom qu’à Prague pourra prospérer. Très vite, Hans, le père, se sent citoyen de son nouveau pays qui deviendra son pays : plusieurs rues à Caracas et en province, portent son nom… Le pays où naîtra et grandira Ariana Neumann.

Ombres portées, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalis Peronny, éd. Les Escales, 384 p., 22 €.

Ariana Neumann en anglais : When Time Stopped : A Memoir of My Father’s War and What Remains.

MOTS CLES : VENEZUELA / EUROPE / HISTOIRE / FAMILLE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS LES ESCALES.

Plusieurs publications récentes, en France, évoquent les années du nazisme et ses rapports avec l’Amérique latine : Eichmann à Buenos Aires de Benoît Coquil (éd. Flammarion) est le plus récent. (chronique sur AnnA, le 6 septembre.