CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Clarice LISPECTOR

BRÉSIL

Née en Ukraine en 1920, elle vit au Brésil depuis l’âge de deux ans. Sa famille s’installe à Rio après quelques années de déplacements à l’intérieur du pays. Elle suit son mari, diplomate, avant de divorcer et de revenir à Rio où elle exercera le métier de traductrice et de journaliste tout en écrivant romans et nouvelles. Elle meurt en 1977.

LISPECTOR, Clarice.jpg

La femme qui a tué les poissons et autres contes

Le 13 décembre dernier, AnnA publiait le commentaire de Martine Laurent sur le recueil pour enfants de Clarice Lispector. Vient de sortir, toujours aux éditions des femmes– Antoinette Fouque, le livre audio, les textes sont lus par Lio.

Martine Laurent ajoute un commentaire sur la version audio:

Ah ! L’enfance et ses souvenirs heureux de lecture ! Ah! La nostalgie d’une voix féminine, le plus souvent maternelle, qui nous berçait le soir, au coucher, nous livrant un conte tiré du réel ou de l’imaginaire.

Tout nous est rendu dans ce livre audio qui mêle les cinq histoires de Clarice Lispector pour son fils et le talent de conteuse de Lio.

De sa voix tantôt chantante, tantôt guillerette et vive, tantôt plus sévère et plus sombre, Lio donne vie à ces cinq récits et entraîne petits et grands dans ces histoires pleines de charme et de grâce, parfois mystérieuses, parfois tragiques. On redevient l’enfant à qui Lio comme une mère fait la lecture et nous emmène dans un monde plein d’animaux dont nous partageons le destin le temps du récit.

La femme qui a tué les poissons et autres contes

1967 à 1978 / 2021

Quatre histoires ou récits mettent en scène Clarice Lispector elle-même et son rapport à la fois aux enfants et aux animaux domestiques.

Elle s’adresse à son fils, petit garçon, et au-delà à tous les enfants du monde et elle imagine ce que pense un lapin, la vie d’une poule, la passion dévorante d’un chien pour son maître, passion qui le conduira jusqu’à la tragédie.

Elle affronte sans voile le destin de ces bêtes, marqué par l’abandon ou la mort.

Et, dans la nouvelle la plus longue, qui fournit le titre au recueil, elle raconte les animaux qui l’ont accompagnée depuis l’enfance.

Il n’y a aucune mièvrerie, pas d’anthropomorphisme ni d’histoires où se mêleraient magie et irréalisme. Mine de rien, elle tire des leçons de vie pour les enfants auxquels elle s’adresse avec franchise, sans mensonge édulcoré sur le sort des animaux mais sans complaisance macabre et avec, de ci de là, des touches d’humour bienvenu.

C’est remarquable !

Martine Laurent

La femme qui a tué les poissons et autres contes, traduit du portugais (Brésil) par Izabella Borges, Jacques et Teresa Thériot avec des illustrations de Julia Chausson, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 96 p., 15 €.

MOTS CLES : BRESIL / LITTERATURE POUR ENFANTS / HUMOUR / EDITIONS DES FEMMES.

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Pilar QUINTANA

COLOMBIE

QUINTANA, Pilar

Née en 1972 à Cali, Pilar Quintana, après des études en Communication et un long voyage à travers le monde, s’est installée sur la côte Pacifique colombienne. Elle est l’auteure de nouvelles et de quatre romans.

Nos abîmes

2021 : 2022

À Cali, grande ville colombienne, Claudia vit avec ses parents dans une maison très moderne, très lumineuse, débordant de plantes. Pour la fillette, qui a huit ans, elles prennent parfois des airs fantastiques, elles semblent avancer leurs bourgeons pour la frôler, la toucher amicalement. Pour elle c’est une jungle.

Le père (la quarantaine au moment de son mariage) dirige un supermarché créé par son propre père, aidé de loin par sa sœur Amelia. Dire que la mère (19 ans quand elle s’est mariée) est une « femme au foyer » serait exagéré : une employée s’occupe de Claudia et de l’appartement, elle passe ses après-midis sur son lit à feuilleter des revues illustrées qui parle des gens célèbres, c’est à peine si elle jette un coup d’œil sur sa fille qui la dérange si elle lui caresse le bras ou la joue.

C’est la tante Amelia qui va, sans le vouloir mais sans réfléchir, faire entrer le trouble dans cette famille à la fois banale et atypique. La tante Amelia et un homme nettement plus jeune. La fillette voit, regarde, entend, ne comprend pas tout du monde des adultes mais se fait une idée de ce qu’au fond il est. Elle va, trop jeune, prendre conscience de la cruauté de la vie.

La « jungle » du salon, comme la nature décrite par les écrivains romantiques, s’harmonise avec les sentiments des membres de la famille, et en même temps, la grande poupée offerte par Amelia à sa nièce, Patricia, prend de plus en plus de place pour la fillette, au fur et à mesure que la communication avec les adultes devient de plus en plus fermée.

D’autres personnages s’imposent aussi, par l’intermédiaire des revues, Natalie Wood, Grace de Monaco, la princesse Diana. Toutes ont eu des destins lumineux et cruels… Peu à peu se compose un tableau sensible d’une famille assez ordinaire où l’on n’étale pas ses peines mais où l’on peut laisser échapper des mots ou des phrases qu’il vaudrait mieux ne pas dire devant une fillette.

N’oublions pas les abîmes du titre : en permanence, Claudia, sa tante, ses parents, les amis des parents, évoluent tout près d’abîmes physiques ou psychologiques dans lesquels ils pourraient tomber. Certains n’y échappent pas, d’autres n’y résistent pas. Survivre, pour tous les humains, c’est avancer au bord du vide et tenter de rester sur la crête. Et la crête est étroite.

Bien que Claudia soit une enfant de huit ans, la narratrice est une adulte qui s’adresse à des adultes : aucune imitation d’un langage enfantin, aucun effet de style qui se voudrait « réaliste ». Cela donne à la lecture une qualité particulière qui introduit un contact direct ente le personnage principal et nous.

Tout est dit dans la retenue, la délicatesse, aucun détail n’est superflu, au contraire, chacun d’eux suggère une situation que les personnages veulent cacher, une blessure secrète, une souffrance dont ils ne sont eux-mêmes pas conscients.

Pilar Quintana, qui a obtenu pour Nos abîmes le Prix Alfaguara (un des plus prestigieux pour les romans de langue espagnole) confirme les qualités soulignées à propos de La chienne, son premier roman traduit en France : le refus de ce qui pourrait être spectaculaire, la retenue, la sensibilité et le profond réalisme des situations et surtout des personnages.

Un nouveau très grand roman, de ceux qu’on aura du mal à oublier.

Nos abîmes, traduit de l’espagnol (Colombie) par Laurence Debril, éd. Calmann-Lévy, 240 p., 18,90 €.

Pilar Quintana en espagnol : Los abismos, ed. Alfaguara / La perra, Literatura Random House.

Pilar Quintana en français : La chienne, éd. Calmann-Lévy.

MOTS CLES : COLOMBIE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / ENFANCE / EDITIONS CALMANN-LEVY.

on commentaire sur le premier roman de Pilar Quintana traduit en France, La chienne :

Cet article vous a intéressé ? Vous souhaitez être informé des nouveautés en rapport avec l’Amérique latine et la zone Caraïbe publiées en France ?

ABONNEZ-VOUS !

C’est gratuit, il vous suffit d’indiquer (en bas sur la colonne de droite de cette page) votre adresse mail.

Vous recevrez une notification à chaque publication sur AnnA, Americanostra/nos Amériques.

CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Antonio UNGAR

COLOMBIE

Antonio Ungar est né en 1974 à Bogotá. Il a longuement voyagé et a vécu dans différents pays d’Europe, du Moyen Orient et de l’Amérique. Il est l’auteur de romans, de recueils de nouvelles et de littérature pour la jeunesse et a été lauréat du Prix Herralde en 2010 pour son roman Tres ataúdes blancos / Trois cercueils blancs.

Les oreilles du loup

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Robert Amutio

Les Allusifs, Montréal, 2008

Antonio Ungar est  né en 1974, il est colombien et, après avoir vécu sur plusieurs continents, il habite en Palestine. Il a connu une vie errante depuis ses plus jeunes années, et c’est ce qu’il raconte dans son premier roman, Les oreilles du loup. Un roman autobiographique sur la petite enfance, le principe n’est pas vraiment original, et pourtant on a là une œuvre profondément surprenante, parce que l’auteur y révèle d’immenses qualités d’écrivain.

Sans grands effets, sans jamais vouloir imiter un pseudo langage enfantin, il parvient parfaitement à ramener chacun d’entre nous à notre propre enfance, même si, objectivement, elle n’a en principe rien en commun avec celle du petit garçon narrateur. Antonio Ungar sait trouver les mots pour plonger physiquement son lecteur dans l’univers de l’enfance. On se retrouve dans un monde de sensations, d’images, d’idées qui, parfois, s’enchaînent dans des coq à l’âne invraisemblables et en même temps tellement réalistes.

La densité du texte est étonnante, elle provient non du récit, qui est très réduit, mais d’une somme de notations sensibles, de tous ces passages, qu’on pourrait lire indépendamment les uns des autres, où la réalité de l’enfance nous parvient à travers le filtre de ce que vit le petit garçon, dans lequel la réalité de son existence devient un rêve plus vrai que nature, dans lequel un son ou une couleur deviennent une composante de l’enfant lui-même dont le côté intellectuel en est à ses premiers balbutiements. La douleur, par exemple, causée par la disparition du père et la séparation de la famille n’est jamais intellectualisée, elle  est simplement extériorisée par un rêve, par la sensation d’une présence négative, qui n’est pas la même chose que l’absence.

Il y a quand même une histoire dans Les oreilles du loup, celle de la famille du narrateur. On y croise des personnages qui marquent, le fantôme d’un père disparu, une grand-mère cruelle, une cousine qui a toute les qualités, en commençant par la douceur de sa peau, oreiller de tendresse pour le petit garçon, beaucoup d’autres qu’on rencontre brièvement ou avec qui on vit un peu ou longtemps. Ce qui reste de la famille, après le départ du père, ne cesse de migrer dans le pays, une ville, une autre, la forêt tropicale, et peu à peu, l’enfant se constitue, sans le savoir lui-même, une sagesse qui n’est au fond qu’un hymne à la vie, c’est-à-dire à ce qui est vivant, et surtout un hymne à la liberté, au moins celle de l’enfance : notre héros ne se voit pas comme  un enfant, mais comme un tigre de la forêt. Quand enfin il accepte de se nommer enfant, il ne l’est plus tout à fait.

Une telle recréation d’un monde que nous avons tous ressenti et connu, beaucoup d’écrivains l’ont tentée avec une réussite très inégale. Elle est dans ce livre miraculeusement réussie. Une superbe découverte que ces Oreilles du loup.

Les oreilles du loup, traduit de l’espagnol (Colombie) par Robert Amutio, éd. Les Allusifs, Montréal. / Points, Paris, 2011.

Antonio Ungar en espagnol : Las orejas del lobo, ediciones B, Barcelone.

MOTS CLES : COLOMBIE / PSYCHOLOGIE / ENFANCE / SOCIETES / EDITIONS POINTS.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

CHRONIQUES

Natalia GARCÍA FREIRE

ÉQUATEUR

Natalia García Freire est née à Cuenca en 1991. Elle est journaliste et professeure. Nuestra piel muerta (Mortepeau) est son premier roman.

Mortepeau

2019 / 2021

On entre dans Mortepeau comme dans un rêve : il y a bien des personnages, réels et un peu flous, il y a des lieux, définis et légèrement irréels. Il y a surtout un homme qui maîtrise, qui semble maîtriser son récit. Lucas est cet homme. Après des années, il revient dans la maison de son enfance.

Cette atmosphère onirique se prolonge, renforcée par le récit de Lucas devenu adulte qui se souvient de scènes éparses de son enfance dans une maison qui ne semble pas tout à fait  ancrée dans son paysage champêtre, dont on a l’impression qu’elle change parfois de dimensions. Le charme vient de la vision du jeune garçon, il vient aussi de la qualité du texte, bien servie par la traduction. Les sensations sont au premier plan, plus que les faits que l’enfant a subis sans bien les comprendre et que l’adulte narrateur tente de reproduire avec sa vision décalée.

L’arrivée de deux hommes sortis on ne sait d’où mais amenés par le père provoque de profondes modifications dans le cours tranquille de la vie familiale. Josefina, la mère, est reléguée dans une des chambres. Est-elle folle ? Son mari la croit-elle folle ? Les deux étrangers l’ont-ils persuadé que sa femme était folle ? C’est le curé qui la fait confiner. Rien ne sera plus comme avant. Les quatre jeunes filles, nourrices et servantes, restent effacées et vivantes, c’est la seule constante dans la maison.

Le jardin, soigneusement entretenu jadis par la mère est le lien avec une nature débordante de vie, de vies diverses, plantes, eau, arbres, insectes, animaux de basse cour, et la terre, la matière terre qui est la base de tout, une tache sur un vêtement, qui imprègne l’air de son odeur, qui peut être poussière ou boue. L’enfant, les adultes aussi, est une partie de ce tout qu’est la nature autour de la maison. Quand la pluie se fait attendre, les sols paraissent mourir pour mieux renaître après l’averse.

La nostalgie est faite de moments que Lucas adulte semble préférer avoir oubliés. Ce paradoxe apparent ajoute au charme inattendu de ce récit d’une enfance entre le gris, le vert et le noir parfois. Natalia García Freire a su trouver ce ton qui balance entre la mort et la vie, la mort étant toujours tapie quelque part, vaguement ressentie par l’enfant qui ne demande qu’à découvrir, à comprendre un monde qui lui reste inaccessible. Et qui ne saura jamais comment s’est produite la décomposition d’une famille, la sienne : une fatalité ou l’apparence dune fatalité ?

Mortepeau, traduit de l’espagnol (Équateur) par Isabelle Gugnon, éd. Christian Bourgois, 150 p., 20 €.

Natalia García Freire en espagnol : Nuestra piel muerta, ed. La Navaja Suiza, Madrid.

MOTS CLES : EQUATEUR / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / ENFANCE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.