ROMAN ARGENTIN

Andrés NEUMAN

ARGENTINE

 

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Né à Buenos Aires en 1977 dans une famille de musiciens classiques. Ses parents fuient la dictature quand il a quatorze ans pour s’installer en Espagne, à Grenade, où il réside. Son oeuvre est multiple, poésie, aphorismes, nouvelles, romans. Il a été couronné par plusieurs prix importants.

 

Le voyageur du siècle

2009/2011

On a lu maintes et maintes fois sous des plumes autorisées que le Roman était mort, qu’on n’avait plus rien à raconter, après des Flaubert, des Galdós ou des García Márquez. Mais ces diagnostics sûrement un peu rapides ont été démentis, en particulier en Amérique latine, par des créateurs dont l’intention était de renouveler le genre, de traiter des sujets peu utilisés auparavant ou, tout simplement, de raconter une histoire qui intéresse leurs lecteurs… Le roman est-il autre chose ?

Andrés Neuman, dont on publie enfin une traduction française, prend cette question à bras le corps et nous propose, avec le voyageur du siècle, un récit qui aurait parfaitement pu être écrit par un grand romancier allemand, français ou anglais du 19ème siècle qui aurait eu accès à notre époque.

Nous sommes à Wandernburg,  une ville allemande imaginaire fuyante et mouvante que découvre Hans, le personnage principal. On ne saura presque rien de son passé, il y arrive par hasard pour y passer la nuit et y restera plusieurs mois, pris par cette espèce de sort qui fait qu’ « on ne quitte pas Wandernburg ». Il fait la connaissance de quelques habitants, se lie d’amitié avec un joueur d’orgue de Barbarie et avec une famille bourgeoise dont il fréquente tous les vendredis le salon, devient l’ami proche de Sophie, la jeune fille, fiancée à l’un des meilleurs partis de la région.

Le salon du vendredi est comme il se doit un lieu d’échanges d’idées, on y parle de tous les grands sujets de l’époque, de la notion d’étranger, , de nation, des origines de chacun, on y parle de la mode, des critères de la qualité littéraire, de religion et de laïcité, des grandes mutations économiques, du profond malaise que vit l’Europe déjà. En réalité, on y parle des grands sujets de notre époque, de notre 21ème siècle. Ce qu’on appelle mondialisation ne portait pas ce nom-là à ce moment-là, mais elle existait bel et bien, c’est ce que nous montre Andrés Neuman, entre autres, car son roman est d’une richesse exceptionnelle et il est tout sauf manichéen : on voit clairement que la mondialisation peut aussi être positive, dans le partage de l’intelligence et de la création, qui est en train de devenir une réalité (en Allemagne, dans les années 1820 ? actuellement ? on a très envie d’y croire !).

Car on est à la fois bien présents dans ce salon, parfaitement traditionnel, entourés de ces bourgeois éclairés qui aiment la discussion, et dans notre monde « globalisé » où les frontières, géographiques, intellectuelles, sont extrêmement floues, pour ne pas dire dépassées, obsolètes. Andrés Neuman,  lui-même descendant d’Européens est né à Buenos Aires et vit à Grenade, connaît bien ce sujet pour le vivre au quotidien.

Mais les grands débats du vendredi ne sont qu’une partie de ce roman qui contient aussi sa part d’amour, de suspense (il y a même une enquête policière), d’analyse psychologique (tous les personnages, sans exception, ont une profondeur étonnante). La  sensibilité, la nuance sont partout, on regrette de ne pouvoir devenir physiquement l’ami de Hans ou de Sophie tant ils sont vrais et, en refermant le livre, on souffre de s’arracher à cette ville réelle et changeante, qu’on croit tenir et qui nous échappe, de s’arracher à ces personnages qu’on croit connaître et dont au fond on ne sait rien. Et quand Neuman qualifie la lecture d’ «enthousiasme immobile», on ne peut que se sentir les premiers concernés par cette jolie définition.

Il est très difficile de jouer le rôle de « critique » devant ce roman dans lequel l’auteur remet constamment en cause la notion du goût, nous fait ressentir la réaction de chacun face à toute création : les débats dans le salon du vendredi reviennent plusieurs fois sur la question de savoir en quoi tel serait plus compétent que tel autre dans son jugement sur Goethe ou Schiller, sur Calderón ou Shakespeare. Et pourtant on peut dire de façon péremptoire que le voyageur du siècle est un très grand roman qui prend son lecteur dès les premières pages, qui le transporte dans un univers à la fois familier et totalement imprévisible, qui excite son intelligence et sa sensibilité, en s’appuyant sur un style lui aussi très personnel sous des allures classiques, qui oscille entre la poésie (beaucoup de passages sont superbes) et le réalisme à la Balzac, un style qui toujours, même dans les moments de désespoir, n’oublie jamais la force de la vie : il faut s’imprégner des derniers mots du livre !

Non, décidément, quand on lit Le voyageur du siècle, on sait de toute évidence que le Roman est bien vivant !

Le voyageur du siècle, traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco, éd. Fayard, 487 p., 23 €. / éd. Libreto, 2017, 14,80 €.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMANCIERS ARGENTINS / HISTOIRE MONDIALE

 

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Souvenir :

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PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org