CHRONIQUES

Eduardo BERTI

ARGENTINE

Né en 1964 à Buenos Aires, Eduardo Berti  a très jeune été journaliste, dans la presse écrite et pour la radio. Il est romancier et traducteur. Membre de l’Oulipo depuis 2014. Il réside en France.

Un père étranger

2016 / 2021

Si on part de l’idée que la fonction d’un roman est l’ouverture, Un père étranger en est une brillante preuve. Roumanie, Argentine, Angleterre en sont différents décors à des époques variées. L’ouverture, c’est la découverte (on en saura plus sur Joseph Conrad), c’est la surprise (que fait donc ce personnage à cet endroit et à ce moment ?), le dépaysement (qu’a dû souvent éprouver le personnage central, ou plutôt un des personnages centraux, puis un autre). Portée par un humour subtil et très présent, cette ouverture-là se déguste avec jouissance.

Raconter Un père étranger ? Vous n’y pensez pas, cela tient de la gageure et ce serait parfaitement inutile. Et pourtant il y a une histoire, non, des histoires qui évoluent en parallèle en se croisant, en revenant en arrière pour mieux repartir. On se délecte de ces mouvements sinueux dont chacun est passionnant. Et celui qui raconte ces histoires est un virtuose. Qu’on écoute, bien au chaud dans un pub anglais au siècle dernier les clients intrigués par un inconnu, un Allemand, à ce qu’il paraît, qui aurait informé de son projet de tuer l’écrivain peut-être polonais qui s’est installé dans le coin, qu’on assiste impuissant à la mort du père à Buenos Aires, qu’on envisage avec l’auteur le développement de la même situation en plusieurs scènes possibles, on a l’impression de voler, légers, dans une totale liberté, comme est totale la liberté d’écrire que s’est offerte Eduardo Berti.

Au centre de tout (de ce roman, de notre vie, de la vie), il y a la langue. Oui, mais laquelle ? Celle de l’endroit où nous sommes nés ou celle de l’endroit où nous vivons ? Celle, que nous ne parlons pas,  des gens que nous aimons ? Toutes les personnes qui apparaissent dans le roman vivent ailleurs, certaines se sont déplacées au moins une fois dans leur vie, un déplacement définitif (le père), d’autres n’ont cessé de bouger (Joseph Conrad), un autre a mêlé les deux (Eduardo Berti lui-même) : un homme dépend-t-il d’un lieu qu’il habite ou, au contraire, apporte-t-il avec lui quelque chose qui agira sur le lieu ? Ces questions théoriques prennent volume et vie sous la plume d’Eduardo Berti : il tisse à la fois un récit plein de mouvement (normal, avec de tels personnages !) et des liens, évidents ou inattendus (quel rapport entre Le Comte de Monte-Cristo et Madame Bovary ?), d’une solidité à toute épreuve. La solidité dans l’humour : on sourit très souvent, de jeux de mots, de situations à  la limite de l’absurde, de surprises (en Angleterre, « même les Polonais doivent rouler à gauche »).

Plusieurs secrets de famille (rien de honteux, genre liaisons inavouables ou enfants cachés), restés dans le silence plus par pudeur ou par négligence, reviennent à la surface, ils ont le double avantage de découvrir l’autre et de se découvrir soi-même (pourquoi n’ai-je pas posé les bonnes questions quand il en était temps ?). Il n’y a pas d’aveux intimes plus pudiques que ceux formulés ici. Eduardo Berti, en parlant de lui et de son père, parle de l’humanité, une humanité qu’on ne peut qu’aimer.

Un père étranger est une de ces lectures enthousiasmantes (la joie des mots !) après laquelle on a l’impression d’avoir gagné en intelligence. Si c’était plus qu’une impression ?

Un père étranger, traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre-Allée, 448 p., 23 €.

Eduardo Berti en espagnol : Un padre extranjero , ed. Impedimena, Madrid / Inventario de inventos (inventados), breve catálogo de invenciones imaginarias / Un padre extranjero / Faster : más  rápido / El país imaginado, ed. Impedimenta, Madrid / La vida imposible, / Los pájaros, ed. Páginas de espuma, Madrid /Todos los Funes, ed. Anagrama, Barcelona  / Agua : La mujer de Wakefield, ed. Tusquets, Barcelona.

Eduardo Berti en français : L’ombre du boxeur / Tous les Funes / La vie impossible / Le pays imaginé / Madame Wakefield, éd. Actes Sud / Une présence idéale, éd. Flammarion / Le désordre  électriqueéd. Grasset. / L’ivresse sans fin des portes tournantes, éd. le Castor austral / Inventaire d’inventions (inventées) (avec Monobloque), éd. La Contre Allée.

MOTS CLES : ARGENTINE / ANGLETERRE / LITTERATURE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR : EDITIONS LA CONTRE ALLEE.

  • Le récent roman de Jorge Marchant Lazcano, De ahí venía el miedo (voir ma chronique dans la rubrique V.O.) présente bien des points communs avec Un père étranger, malgré une thématique très différente (homosexualité et roman anglais (et chilien) au début du XXème siècle).

CHRONIQUES

Eduardo BERTI + MONOBLOQUE

ARGENTINE

Né en 1964 à Buenos Aires, Eduardo Berti  a très jeune été journaliste, dans la presse écrite et pour la radio. Il est romancier et traducteur. Membre de l’Oulipo depuis 2014. Il réside en France.

Clemens Helmke, né à Neubrandeburg, et Dorothée Billard, née à Paris, ont fondé en 2004 Monobloque à Berlin, rencontre de design, d’architecture et de graphisme.

 

Inventaire d’inventions (inventées)

2017 / 2017

Si la machine d’environ 750 pièces imaginée par Pierre Dac (réimaginée des années plus tard sous le nom de Schmilblic) et simultanément inventée par un habitant de Los Angeles n’entre pas dans l’Inventaire de Jacques Prévert, elle figure en tête de cet Inventaire d’inventions (inventées) que proposent Eduardo Berti, Dorothée Billard et Clemens Helmke (Monobloque), texte de l’un et illustrations débridées des deux autres.

Où donc va se réfugier le pur génie ? Un peu partout, nous dit Eduardo Berti. Dans l’absurde, souvent (la savonnette qui, cloutée, ne glisse pas entre les mains), dans la pratique parfois (il aurait fallu attendre le milieu du XXème siècle pour qu’on pense à rallonger le manche de certains pinceaux, ce qui aurait enfin permis d’atteindre les angles les plus éloignés). Même le grand Léonard s’est payé le luxe de quelques inventions sans le moindre usage envisageable. En 2008, une machine a été capable d’écrire (en 3 jours) une variante d’Anna Karénine dans le style de Murakami. Génie ou massacre ? Rêve ou réalité ? Au lecteur de décider, s’il le souhaite, surtout s’il devine que, parmi la centaine d’ « inventeurs » présent dans cette vaste récapitulation, certains ont été inventés par Eduardo Berti.

Cet Inventaire, par ailleurs, est inépuisable : allusions littéraires, qui nous font croiser, quelques secondes ‒ une ou deux lignes ‒ ou plusieurs pages l’Argentin J.R. Wilcock, Raymond Queneau et Paul Fournel, frères oulipiens d’Eduardo Berti, ou Edgar Poe, pensées profondes ou loufoques, qui peuvent être profondément loufoques, ou réciproquement, et ces dessins en tout point pareils aux textes. Les dessins, les esquisses, sont parfois proches de l’ésotérisme, souvent pleins de poésie, qui jouent à un autre jeu, les dessins n’étant pas toujours présentés dans un ordre logique, la Marelle du grand maître joueur, Julio Cortázar, n’est pas loin du tout !

Cela prouve en tout cas que Vérité, avec un grand V, et farfelu, toujours plus modeste, à tort, à mon avis, font un remarquable ménage dont le divorce n’est pas pour demain.

En compagnie d’Eduardo Berti et de ses deux compères, on parcourt une espèce de marché aux puces dans lequel le ratage spectaculaire voisine avec le grand luxe. Comme aux puces, on n’est pas obligés de suivre un itinéraire imposé, il est permis de muser d’un dessin à l’autre sans aller retrouver ce à quoi sert l’objet, ou même ce que peut bien représenter le schéma, d’errer, comme dans Marelle, laisser une phrase prise au hasard germer et éclore d’une idée qui ne nous serait jamais venue en tête, voilà le plaisir offert par Inventaire d’inventions (inventées) !

Inventaire d’inventions (inventées) d’Eduardo Berti & Monobloque, traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre-Allée, 205 p., 24 €.

Eduardo Berti en espagnol : Inventario de inventos (inventados), breve catálogo de invenciones imaginarias / Un padre extranjero / Faster : más  rápido / El país imaginado, ed. Impedimenta, Madrid / La vida imposible, / Los pájaros, ed. Páginas de espuma, Madrid /Todos los Funes, ed. Anagrama, Barcelona  / Agua : La mujer de Wakefield, ed. Tusquets, Barcelona.

Eduardo Berti en français : L’ombre du boxeur / Tous les Funes / La vie impossible / Le pays imaginé / Madame Wakefield, éd. Actes Sud / Une présence idéale, éd. Flammarion / Le désordre  électrique, éd. Grasset. / L’ivresse sans fin des portes tournantes, éd. le Castor austral.

 MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / HUMOUR / CULTURE / LITTERATURE / EDISION LA CONTRE ALLEE

 

BERTI, Eduardo Inventaire d'inventions (inventées)

CHRONIQUES

Jordi SOLER

MEXIQUE / ESPAGNE

SOLER, Jordi

 

Né en 1963 près de Veracruz, dans une famille de républicains espagnols réfugiés au Mexique au moment de la Guerre Civile, Jordi Soler est un romancier et un poète. Il vit à Barcelone.

Ce prince que je fus

2015 / 2019

De l’empire aztèque aux salons du général Franco, de Motzorongo (3900 habitants), près de Veracruz, à Toloríu (un peu moins de 200 habitants), dans la province de Lérida, ce roman nous mène sur des sentiers sinueux dans un passé plein de promesses. Dans l’église de ce même Toloríu se sont mariés le baron de Toloríu, qui faisait partie de la troupe de Hernán Cortés et une des filles de Moctezuma, Xipaguacin (rebaptisée María). Il n’en a pas fallu davantage à Jordi Soler pour imaginer une suite…

Une princesse aztèque nommée Xipaguacin ou María, selon le pays qu’elle habite et son époux, petit noble catalan possesseur d’un domaine trop réduit pour être connu, une Altesse Impériale qui s’est elle-même attribué le titre, sous les traits d’un quinquagénaire tirant sur le bellâtre et un narrateur, banquier retraité qui n’a rien de mieux à faire que de fouiller inlassablement dans de vieilles paperasses, ce sont les personnages de ce roman baroque bien que contemporain.

Je ne dévoilerai rien de l’intrigue, il faut la découvrir dans ses méandres, être agacé ou amusé par les hésitations de l’ex-banquier qui le plus souvent donne l’impression de se perdre dans les mensonges qu’il a lus mais qu’il reproduit et qui en est conscient.

L’intrigue, dont la seule chose que je dirai est qu’elle est superbement menée, nous conduit de la conquête du Mexique aux Montagnes pyrénéennes en passant par les salons austères du palais du Pardo d’où Franco gouverna l’Espagne durant presque 40 ans.

Le narrateur de toute évidence n’est pas un professionnel, il s’embrouille, voulant bien faire, il se contredit, fait avancer son histoire de façon chaotique. Sa bonne volonté est touchante, on oublie volontiers que sa volonté première est tout de même de s’approprier le trésor de Moctezuma !

Cela donne un récit plein d’humour (l’auteur, lui, est loin d’être un amateur !), plein de deuxième degré qui rend le lecteur complice : les trous dans la chronologie, les informations données pour originales mais sur lesquelles plane un réel doute, bref la piètre fiabilité de ce qu’il sait sont un véritable régal, on met les pieds, lui et nous, sur un sol sans cesse mouvant, mais comme c’est le seul matériau dont on dispose, on est bien obligés, lui et nous, d’avancer. La description minutieuse des symboles cachés dans le M majuscule qui est devenu le blason de l’Altesse Impériale et qu’on ne verra jamais (et pour cause !) est irrésistible.

Il y a quelques victimes collatérales de cet humour ambiant : Camilo José Cela, le général France et Madame, avec leurs ministres nains. Pas sûr qu’on ait envie de les plaindre !

Une farce peut prendre des allures de fable, c’est bien le cas ici. Folie des grandeurs (apparemment contagieuse), prestige qui ne vaut que pour soi-même, noblesse dont l’origine n’est due qu’à quelques pesos, bref, vanité des vanités, vanité des deux côtés de l’Atlantique… C’est drôle et tristement humain.

L’auteur partage avec son narrateur une dose non négligeable d’humour, on l’a dit, c’est le lecteur qui en profite, d’autant que le traducteur est lui-même entré dans le jeu, et on peut deviner le sourire sur les quatre visages réunis, narrateur, auteur, traducteur et lecteur. Que demander de plus ?

Ce prince que je fus de Jordi Soler, traduit de l’espagnol  (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre-allée, 303 p., 20 €.

Jordi Soler en espagnol : Ese príncipe que fui, ed. Alfaguara

Jordi Soler en français : Les exilés de la mémoire / La dernière heure du dernier jour : La fête de l’ours / Dis-leur qu’ils ne sont que cadavres / Restos humanos, éd. Belfond et 10/18.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / ROMAN ESPAGNOL / HUMOUR / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS LA CONTRE ALLEE.

SOLER, Jordi Ce prince que je fus