CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Sara ROSENBERG

ARGENTINE

Sara Rosenberg est née à San Miguel de Tucumán, au nord-ouest de l’Argentine. Etudiante, elle est arrêtée pour son militantisme et emprisonnée pendant trois ans. Elle vit à Madrid.

Un fil rouge

1998 / 2012 / 2022

Julia a milité en Argentine dans les années 1970 dans les groupes révolutionnaires. Un documentaire sur elle par un homme qui a connu la jeune femme se prépare sous nos yeux dans un désordre apparent. Peu à peu, c’est toute la vie de Julia qui se reconstitue, son enfance dans une famille plutôt aisée, les distances qu’elle prend par rapport à ses parents, son activité dans les groupes qu’elle commence à fréquenter, ses amours et ses souffrances.

Des interviews enregistrées, des extraits des cahiers de Julia, les pensées de Miguel, l’ami du passé qui voudrait en savoir plus sur le destin de cette Julia, enthousiaste et désabusée, qui a été heureuse et a souffert. La reconstitution par l’homme qui a muri (la dernière interview est faite à la fin des années 80) est complète, on voit bien les contrastes dans la personnalité de l’héroïne, certains la méprisent, d’autres la jalousent, on l’admire aussi, parfois sans bien arriver à comprendre ses actes. Sans aucune présence directe elle est au centre de tout le roman, avec ses failles comme ses grandeurs.

Sara Rosenberg mène d’une main sûre ce récit de mémoire qui dresse un tableau complet de cette époque dramatique de l’Argentine, les violences injustifiées, les trahisons, la droiture de certains, la douleur des proches, tous les aspects du cauchemar argentin apparaissent dans le roman, les enfants volés, les exécutions sans jugement, les souffrances des militants, les menaces contre leurs proches.

Un fil rouge est un roman utile. Utile pour maintenir une mémoire nécessaire. Utile pour montrer le destin tragique d’une jeunesse qui n’a pas voulu se laisser écraser par des autorités illégitimes dont une forme de violence était le moyen de dominer. Utile pour nous inciter à  résister à toute forme d’autoritarisme.

Un fil rouge, traduit de l’espagnol (Argentine) par Belinda Corbacho, éd. La Contre Allée, 257 p., 9,50 €.

Sara Rosenberg en espagnol : Un hilo rojo, ed. Espasa, Madrid.

Sara Rosenberg en français : Contre-jour, éd. La Contre Allée.

MOTS CLES : ARGENTINE / DICTATURE / MILITANTISME / HISTOIRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS LA CONTRE ALLEE.

CHRONIQUES

Eduardo BERTI

ARGENTINE / FRANCE

Né en 1964 à Buenos Aires, Eduardo Berti  a très jeune été journaliste, dans la presse écrite et pour la radio. Il est romancier et traducteur. Membre de l’Oulipo depuis 2014. Il réside en France. On peut voir Un fils étranger comme une suite à Un père étranger (chronique sur AnnA le 14 mai 2021).

Un fils étranger

2021

Alors qu’il venait de publier Un père étranger, Eduardo Berti devait, comme c’est très souvent le cas pour un auteur, se sentir soulagé, libéré. J’ajouterai (mais ça, c’est le lecteur extérieur, impartial qui l’écrit) qu’il aurait bien eu raison d’être satisfait, il arrivait au bout d’un travail de plusieurs années qui l’avait obligé à plonger dans un passé familial dont il avait découvert les mystères. Et vlan ! Après avoir exploré les  zones inconnues dans la vie de son père, il pensait les avoir globalement éclaircies, les avait fleuries de quelques inventions (il fallait bien combler quelques vides). Mais voilà qu’il reçoit un dossier envoyé par un ami depuis l’Argentine (pays d’adoption du père, pays de naissance d’Eduardo), un dossier qui contient des précisions sur les origines du père, en Roumanie. Le señor Berti (qui ne s’appelait pas Berti à l’époque) était né à Galati, petite ville au nord-est de Bucarest, au n° 24 de la rue Holban. Le voyage à Galati s’impose.

Et le détective amateur que pensait être Eduardo Berti découvre, sa première enquête (Le père étranger) bouclée, que tout n’a pas été éclairci.

Un fils étranger est un peu  le journal des jours passés dans cette ville inconnue, dans cet univers inconnu. Un peu seulement, on est chez Eduardo Berti ! Le père avait quitté la Roumanie pour échapper aux menaces des années noires de la montée du nazisme, il s’était retrouvé en Europe de l’ouest, puis en Argentine un peu par hasard. Le fils avait quitté l’Argentine en sens inverse, un peu par hasard lui aussi, s’était arrêté en France, en Espagne, en France à nouveau et repartait plus à l’est pout terminer en quelque sorte le retour vers les origines premières.

Un numéro de rue, ce 24, rue Holban, est le seul point de repère, la consultation des archives municipales pourra l’aider. La ville a été bombardée pendant la guerre et, pour comble quand il se rend dans la rue en question on lui apprend que les maisons ont changé de numéro…

Si l’on connaît un peu Eduardo Berti, on sait bien que le récit linéaire, jour après jour n’est qu’un prétexte. Un prétexte pour lui permettre de se demander ce qu’est la mémoire. Le peu qu’il sait de la ville natale de son père, qui n’a jamais été très bavard (et encore moins fiable) sur son propre passé, n’oublions pas qu’il n’avait jamais dit qu’il avait changé son nom, que la date qu’il avait toujours donnée de son entrée en Argentine n’était pas exacte, Eduardo a dû le prendre pour une réalité, il a imaginé tout cela et, une fois au cœur de Galati, il découvre cette ville, il la réinvente. Il marche dans les rues, retrouve des bribes infimes de ce passé paternel et il reconstitue ce qui pourrait avoir été. Et ce qui pourrait avoir été devient sa réalité d’un passé mort à jamais, notre réalité, puisque c’est celle que nous lisons. Alors qu’en est-il du passé réel ? Qui est étranger ?

On pourrait mettre en parallèle un Marcel Proust qui reconstitue un passé qui est le sien grâce à la mémoire et qui réussit à le faire, et un Eduardo Berti qui est contraint d’inventer, et qui réussit autre chose en faisant naître un monde disparu quand Proust le faisait renaître.

Notre écrivain, bien vivant, lui, a parsemé son récit de QR codes, photos qui vont avec les quartiers ou les lieux visités, qu’on peut ou qu’on peut ne pas dévoiler, et qui au fond sont assez traîtres ! Ils nous montrent de façon indéniable une réalité (puisqu’on la voit !) quand le texte est noyé dans le doute. Encore un jeu du joueur impénitent qu’est Eduardo Berti !

Un fils étranger, traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre Allée (coll. Fictions d’Europe), 128 p., 10 €.

MOTS CLES : ARGENTINE / MEMOIRES / SOUVENIRS / LITTERATURE / EDITIONS LA CONTRE ALLEE.

Ma chronique sur Un père étranger :

CHRONIQUES

Eduardo BERTI

ARGENTINE

Né en 1964 à Buenos Aires, Eduardo Berti  a très jeune été journaliste, dans la presse écrite et pour la radio. Il est romancier et traducteur. Membre de l’Oulipo depuis 2014. Il réside en France.

Un père étranger

2016 / 2021

Si on part de l’idée que la fonction d’un roman est l’ouverture, Un père étranger en est une brillante preuve. Roumanie, Argentine, Angleterre en sont différents décors à des époques variées. L’ouverture, c’est la découverte (on en saura plus sur Joseph Conrad), c’est la surprise (que fait donc ce personnage à cet endroit et à ce moment ?), le dépaysement (qu’a dû souvent éprouver le personnage central, ou plutôt un des personnages centraux, puis un autre). Portée par un humour subtil et très présent, cette ouverture-là se déguste avec jouissance.

Raconter Un père étranger ? Vous n’y pensez pas, cela tient de la gageure et ce serait parfaitement inutile. Et pourtant il y a une histoire, non, des histoires qui évoluent en parallèle en se croisant, en revenant en arrière pour mieux repartir. On se délecte de ces mouvements sinueux dont chacun est passionnant. Et celui qui raconte ces histoires est un virtuose. Qu’on écoute, bien au chaud dans un pub anglais au siècle dernier les clients intrigués par un inconnu, un Allemand, à ce qu’il paraît, qui aurait informé de son projet de tuer l’écrivain peut-être polonais qui s’est installé dans le coin, qu’on assiste impuissant à la mort du père à Buenos Aires, qu’on envisage avec l’auteur le développement de la même situation en plusieurs scènes possibles, on a l’impression de voler, légers, dans une totale liberté, comme est totale la liberté d’écrire que s’est offerte Eduardo Berti.

Au centre de tout (de ce roman, de notre vie, de la vie), il y a la langue. Oui, mais laquelle ? Celle de l’endroit où nous sommes nés ou celle de l’endroit où nous vivons ? Celle, que nous ne parlons pas,  des gens que nous aimons ? Toutes les personnes qui apparaissent dans le roman vivent ailleurs, certaines se sont déplacées au moins une fois dans leur vie, un déplacement définitif (le père), d’autres n’ont cessé de bouger (Joseph Conrad), un autre a mêlé les deux (Eduardo Berti lui-même) : un homme dépend-t-il d’un lieu qu’il habite ou, au contraire, apporte-t-il avec lui quelque chose qui agira sur le lieu ? Ces questions théoriques prennent volume et vie sous la plume d’Eduardo Berti : il tisse à la fois un récit plein de mouvement (normal, avec de tels personnages !) et des liens, évidents ou inattendus (quel rapport entre Le Comte de Monte-Cristo et Madame Bovary ?), d’une solidité à toute épreuve. La solidité dans l’humour : on sourit très souvent, de jeux de mots, de situations à  la limite de l’absurde, de surprises (en Angleterre, « même les Polonais doivent rouler à gauche »).

Plusieurs secrets de famille (rien de honteux, genre liaisons inavouables ou enfants cachés), restés dans le silence plus par pudeur ou par négligence, reviennent à la surface, ils ont le double avantage de découvrir l’autre et de se découvrir soi-même (pourquoi n’ai-je pas posé les bonnes questions quand il en était temps ?). Il n’y a pas d’aveux intimes plus pudiques que ceux formulés ici. Eduardo Berti, en parlant de lui et de son père, parle de l’humanité, une humanité qu’on ne peut qu’aimer.

Un père étranger est une de ces lectures enthousiasmantes (la joie des mots !) après laquelle on a l’impression d’avoir gagné en intelligence. Si c’était plus qu’une impression ?

Un père étranger, traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre-Allée, 448 p., 23 €.

Eduardo Berti en espagnol : Un padre extranjero , ed. Impedimena, Madrid / Inventario de inventos (inventados), breve catálogo de invenciones imaginarias / Un padre extranjero / Faster : más  rápido / El país imaginado, ed. Impedimenta, Madrid / La vida imposible, / Los pájaros, ed. Páginas de espuma, Madrid /Todos los Funes, ed. Anagrama, Barcelona  / Agua : La mujer de Wakefield, ed. Tusquets, Barcelona.

Eduardo Berti en français : L’ombre du boxeur / Tous les Funes / La vie impossible / Le pays imaginé / Madame Wakefield, éd. Actes Sud / Une présence idéale, éd. Flammarion / Le désordre  électriqueéd. Grasset. / L’ivresse sans fin des portes tournantes, éd. le Castor austral / Inventaire d’inventions (inventées) (avec Monobloque), éd. La Contre Allée.

MOTS CLES : ARGENTINE / ANGLETERRE / LITTERATURE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR : EDITIONS LA CONTRE ALLEE.

  • Le récent roman de Jorge Marchant Lazcano, De ahí venía el miedo (voir ma chronique dans la rubrique V.O.) présente bien des points communs avec Un père étranger, malgré une thématique très différente (homosexualité et roman anglais (et chilien) au début du XXème siècle).

CHRONIQUES

Eduardo BERTI + MONOBLOQUE

ARGENTINE

Né en 1964 à Buenos Aires, Eduardo Berti  a très jeune été journaliste, dans la presse écrite et pour la radio. Il est romancier et traducteur. Membre de l’Oulipo depuis 2014. Il réside en France.

Clemens Helmke, né à Neubrandeburg, et Dorothée Billard, née à Paris, ont fondé en 2004 Monobloque à Berlin, rencontre de design, d’architecture et de graphisme.

 

Inventaire d’inventions (inventées)

2017 / 2017

Si la machine d’environ 750 pièces imaginée par Pierre Dac (réimaginée des années plus tard sous le nom de Schmilblic) et simultanément inventée par un habitant de Los Angeles n’entre pas dans l’Inventaire de Jacques Prévert, elle figure en tête de cet Inventaire d’inventions (inventées) que proposent Eduardo Berti, Dorothée Billard et Clemens Helmke (Monobloque), texte de l’un et illustrations débridées des deux autres.

Où donc va se réfugier le pur génie ? Un peu partout, nous dit Eduardo Berti. Dans l’absurde, souvent (la savonnette qui, cloutée, ne glisse pas entre les mains), dans la pratique parfois (il aurait fallu attendre le milieu du XXème siècle pour qu’on pense à rallonger le manche de certains pinceaux, ce qui aurait enfin permis d’atteindre les angles les plus éloignés). Même le grand Léonard s’est payé le luxe de quelques inventions sans le moindre usage envisageable. En 2008, une machine a été capable d’écrire (en 3 jours) une variante d’Anna Karénine dans le style de Murakami. Génie ou massacre ? Rêve ou réalité ? Au lecteur de décider, s’il le souhaite, surtout s’il devine que, parmi la centaine d’ « inventeurs » présent dans cette vaste récapitulation, certains ont été inventés par Eduardo Berti.

Cet Inventaire, par ailleurs, est inépuisable : allusions littéraires, qui nous font croiser, quelques secondes ‒ une ou deux lignes ‒ ou plusieurs pages l’Argentin J.R. Wilcock, Raymond Queneau et Paul Fournel, frères oulipiens d’Eduardo Berti, ou Edgar Poe, pensées profondes ou loufoques, qui peuvent être profondément loufoques, ou réciproquement, et ces dessins en tout point pareils aux textes. Les dessins, les esquisses, sont parfois proches de l’ésotérisme, souvent pleins de poésie, qui jouent à un autre jeu, les dessins n’étant pas toujours présentés dans un ordre logique, la Marelle du grand maître joueur, Julio Cortázar, n’est pas loin du tout !

Cela prouve en tout cas que Vérité, avec un grand V, et farfelu, toujours plus modeste, à tort, à mon avis, font un remarquable ménage dont le divorce n’est pas pour demain.

En compagnie d’Eduardo Berti et de ses deux compères, on parcourt une espèce de marché aux puces dans lequel le ratage spectaculaire voisine avec le grand luxe. Comme aux puces, on n’est pas obligés de suivre un itinéraire imposé, il est permis de muser d’un dessin à l’autre sans aller retrouver ce à quoi sert l’objet, ou même ce que peut bien représenter le schéma, d’errer, comme dans Marelle, laisser une phrase prise au hasard germer et éclore d’une idée qui ne nous serait jamais venue en tête, voilà le plaisir offert par Inventaire d’inventions (inventées) !

Inventaire d’inventions (inventées) d’Eduardo Berti & Monobloque, traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre-Allée, 205 p., 24 €.

Eduardo Berti en espagnol : Inventario de inventos (inventados), breve catálogo de invenciones imaginarias / Un padre extranjero / Faster : más  rápido / El país imaginado, ed. Impedimenta, Madrid / La vida imposible, / Los pájaros, ed. Páginas de espuma, Madrid /Todos los Funes, ed. Anagrama, Barcelona  / Agua : La mujer de Wakefield, ed. Tusquets, Barcelona.

Eduardo Berti en français : L’ombre du boxeur / Tous les Funes / La vie impossible / Le pays imaginé / Madame Wakefield, éd. Actes Sud / Une présence idéale, éd. Flammarion / Le désordre  électrique, éd. Grasset. / L’ivresse sans fin des portes tournantes, éd. le Castor austral.

 MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / HUMOUR / CULTURE / LITTERATURE / EDISION LA CONTRE ALLEE

 

BERTI, Eduardo Inventaire d'inventions (inventées)

CHRONIQUES, ROMAN MEXICAIN

Jordi SOLER

MEXIQUE / ESPAGNE

SOLER, Jordi

 

Né en 1963 près de Veracruz, dans une famille de républicains espagnols réfugiés au Mexique au moment de la Guerre Civile, Jordi Soler est un romancier et un poète. Il vit à Barcelone.

Ce prince que je fus

2015 / 2019

De l’empire aztèque aux salons du général Franco, de Motzorongo (3900 habitants), près de Veracruz, à Toloríu (un peu moins de 200 habitants), dans la province de Lérida, ce roman nous mène sur des sentiers sinueux dans un passé plein de promesses. Dans l’église de ce même Toloríu se sont mariés le baron de Toloríu, qui faisait partie de la troupe de Hernán Cortés et une des filles de Moctezuma, Xipaguacin (rebaptisée María). Il n’en a pas fallu davantage à Jordi Soler pour imaginer une suite…

Une princesse aztèque nommée Xipaguacin ou María, selon le pays qu’elle habite et son époux, petit noble catalan possesseur d’un domaine trop réduit pour être connu, une Altesse Impériale qui s’est elle-même attribué le titre, sous les traits d’un quinquagénaire tirant sur le bellâtre et un narrateur, banquier retraité qui n’a rien de mieux à faire que de fouiller inlassablement dans de vieilles paperasses, ce sont les personnages de ce roman baroque bien que contemporain.

Je ne dévoilerai rien de l’intrigue, il faut la découvrir dans ses méandres, être agacé ou amusé par les hésitations de l’ex-banquier qui le plus souvent donne l’impression de se perdre dans les mensonges qu’il a lus mais qu’il reproduit et qui en est conscient.

L’intrigue, dont la seule chose que je dirai est qu’elle est superbement menée, nous conduit de la conquête du Mexique aux Montagnes pyrénéennes en passant par les salons austères du palais du Pardo d’où Franco gouverna l’Espagne durant presque 40 ans.

Le narrateur de toute évidence n’est pas un professionnel, il s’embrouille, voulant bien faire, il se contredit, fait avancer son histoire de façon chaotique. Sa bonne volonté est touchante, on oublie volontiers que sa volonté première est tout de même de s’approprier le trésor de Moctezuma !

Cela donne un récit plein d’humour (l’auteur, lui, est loin d’être un amateur !), plein de deuxième degré qui rend le lecteur complice : les trous dans la chronologie, les informations données pour originales mais sur lesquelles plane un réel doute, bref la piètre fiabilité de ce qu’il sait sont un véritable régal, on met les pieds, lui et nous, sur un sol sans cesse mouvant, mais comme c’est le seul matériau dont on dispose, on est bien obligés, lui et nous, d’avancer. La description minutieuse des symboles cachés dans le M majuscule qui est devenu le blason de l’Altesse Impériale et qu’on ne verra jamais (et pour cause !) est irrésistible.

Il y a quelques victimes collatérales de cet humour ambiant : Camilo José Cela, le général France et Madame, avec leurs ministres nains. Pas sûr qu’on ait envie de les plaindre !

Une farce peut prendre des allures de fable, c’est bien le cas ici. Folie des grandeurs (apparemment contagieuse), prestige qui ne vaut que pour soi-même, noblesse dont l’origine n’est due qu’à quelques pesos, bref, vanité des vanités, vanité des deux côtés de l’Atlantique… C’est drôle et tristement humain.

L’auteur partage avec son narrateur une dose non négligeable d’humour, on l’a dit, c’est le lecteur qui en profite, d’autant que le traducteur est lui-même entré dans le jeu, et on peut deviner le sourire sur les quatre visages réunis, narrateur, auteur, traducteur et lecteur. Que demander de plus ?

Ce prince que je fus de Jordi Soler, traduit de l’espagnol  (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. La Contre-allée, 303 p., 20 €.

Jordi Soler en espagnol : Ese príncipe que fui, ed. Alfaguara

Jordi Soler en français : Les exilés de la mémoire / La dernière heure du dernier jour : La fête de l’ours / Dis-leur qu’ils ne sont que cadavres / Restos humanos, éd. Belfond et 10/18.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / ROMAN ESPAGNOL / HUMOUR / HISTOIRE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS LA CONTRE ALLEE.

SOLER, Jordi Ce prince que je fus