CHRONIQUES

Guillermo ARRIAGA

MEXIQUE

ARRIAGA, Guillermo

 

Guillermo Arriaga est né à Mexico en 1958. Il a grandi dans le quartier populaire Unidad Modelo. Professeur de communication à l’universidad Iberoamericana, il y fait le rencontre d’Alejandro González Iñárritu, il commence alors une carrière de scénariste tout en publiant romans et nouvelles.

Le Sauvage

2016/2019

En 2002, Le Bison de la nuit avait démontré que, parallèlement à sa carrière de scénariste plus que prometteuse ( c’était un peu avant 21 grammes et Babel et il venait tout juste de connaitre un énorme succès avec Amours chiennes réalisé par Alejandro González Iñárritu), il était aussi un excellent romancier. Après trois autres romans, tous traduits, il revient avec ce Sauvage dans lequel la sauvagerie du titre s’applique à tous les personnages, hommes ou bêtes.

La vie est mouvementée dans l’Unidad Modelo, ce quartier violent de classe moyenne à Mexico vers la fin des années 60. Mais que veut dire classe moyenne ? Elle est elle-même  coupée en deux, d’un côté les jeunes bien habillés, avec un crucifix au bout d’une chaîne en or, de l’autre ceux qui passent plus de temps à courir devant les policiers. Juan Gabriel, le narrateur, se situe entre les deux et n’appartient à aucun groupe. Sa famille est plutôt modeste et lorgne vers le haut… Ce n’est pas une réussite, les problèmes d’argent font que l’image de gens bien que voudraient donner les parents ne parvient pas à s’imposer vraiment. À dix sept ans, Juan Guillermo se retrouve seul après une succession de drames. Ceux qui survivent à ces drames en ressortent couverts de cicatrices, bien visibles, ils survivent pourtant, pendant que la vie au dehors suit son cours. Et tous les personnages, humains ou animaux portent de profondes cicatrices.

La vie au dehors a toute l’apparence de la normalité, on salue le voisin, on va à l’école dont les règles sont strictes, pourtant on ressent une violence diffuse qui parfois affleure et parfois fait irruption.

La mort est très présente pour ce garçon malgré tout très vivant. Certains passages sont poignants, des pages de pure poésie qui rend belles les pires laideurs et dérisoires les réalités les plus essentielles.

Comme un négatif du tableau mexicain, plein de personnages, de mouvements et de couleurs, alterne le tableau en noir et blanc avec un Inuit, Amaruq qui, seul dans le désert glacé, traque un grand loup gris. Dans quel but, avec quel espoir ?

Animaux sauvages, adolescents, femmes, hommes, on se défie d’un regard, on accepte la supériorité de l’adversaire, on tente de le terrasser. Une des  bases de la vision globale de l’univers qu’avaient les Aztèques était l’osmose absolue de tout ce qui vit. Guillermo Arriaga reprend cette conception dans une symphonie grandiose et moderne : le garçon de quatorze ans qui, entré dans la cage face à huit fauves éprouve la pire peur de sa jeune vie au moment où il comprend que lui aussi est un animal.

Société, drogues, amitiés, religion et radicalisation (les musulmans et les juifs ne sont pas les seuls à qui ça arrive), culpabilité, innée ou induite par la civilisation, Guillermo Arriaga fait vivre tout cela de façon magistrale, comme il fait vivre la nature glacée du Grand Nord, l’autre versant de l’histoire. Les opposés ne font que se fondre l’un dans l’autre : pas d’obscurité si la notion même de lumière n’existait pas, pas de vie si la mort n’était pas au bout, ces notions étaient au cœur de la tradition indienne, au Mexique et ailleurs. C’est aussi ce que dit Guillermo Arriaga dans ce roman d’apprentissage rempli de violences terribles et de tendresse.

Le « Sauvage » du titre pourrait bien être au pluriel (si le titre n’était déjà utilisé récemment par Sabri Louatah pour son superbe roman en quatre parties) : castors, chinchillas, chiens, loups, êtres humains, si aucun n’est entièrement  sauvage, tous ont en eux des éclats de sauvagerie.

Ce vaste roman (près de 700 pages !) se lit d’une traite, Guillermo Arriaga plonge le lecteur entre deux façons de vivre qu’on pourrait croire opposées et qu’il réunit de façon originale et convaincante.

Le Sauvage, traduit de l’espagnol (Mexique) par Alexandra Carrasco, éd. Fayard, 687 p, 25 €.

Guillermo Arriaga en espagnol : El salvaje, ed. Alfaguara / Un dulce olor a muerte / Escuadrón guillotina / El búfalo de la noche / Amores perros / 21 gramos / Retorno 201, ed. Belacqva, Barcelone.

Guillermo Arriaga en français : Un doux parfum de mort / L’escadron guillotine / Le bison de la nuit / Mexico quartier sud, éd. Phébus + éditions de poche.

MOTS CLES : ROMAN MEXICAIN / SOCIETE / VIOLENCE / CORRUPTION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS FAYARD.

ARRIAGA, Guillermo Le sauvage

 

ROMAN ARGENTIN

Andrés NEUMAN

ARGENTINE

 

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Né à Buenos Aires en 1977 dans une famille de musiciens classiques. Ses parents fuient la dictature quand il a quatorze ans pour s’installer en Espagne, à Grenade, où il réside. Son oeuvre est multiple, poésie, aphorismes, nouvelles, romans. Il a été couronné par plusieurs prix importants.

 

Le voyageur du siècle

2009/2011

On a lu maintes et maintes fois sous des plumes autorisées que le Roman était mort, qu’on n’avait plus rien à raconter, après des Flaubert, des Galdós ou des García Márquez. Mais ces diagnostics sûrement un peu rapides ont été démentis, en particulier en Amérique latine, par des créateurs dont l’intention était de renouveler le genre, de traiter des sujets peu utilisés auparavant ou, tout simplement, de raconter une histoire qui intéresse leurs lecteurs… Le roman est-il autre chose ?

Andrés Neuman, dont on publie enfin une traduction française, prend cette question à bras le corps et nous propose, avec le voyageur du siècle, un récit qui aurait parfaitement pu être écrit par un grand romancier allemand, français ou anglais du 19ème siècle qui aurait eu accès à notre époque.

Nous sommes à Wandernburg,  une ville allemande imaginaire fuyante et mouvante que découvre Hans, le personnage principal. On ne saura presque rien de son passé, il y arrive par hasard pour y passer la nuit et y restera plusieurs mois, pris par cette espèce de sort qui fait qu’ « on ne quitte pas Wandernburg ». Il fait la connaissance de quelques habitants, se lie d’amitié avec un joueur d’orgue de Barbarie et avec une famille bourgeoise dont il fréquente tous les vendredis le salon, devient l’ami proche de Sophie, la jeune fille, fiancée à l’un des meilleurs partis de la région.

Le salon du vendredi est comme il se doit un lieu d’échanges d’idées, on y parle de tous les grands sujets de l’époque, de la notion d’étranger, , de nation, des origines de chacun, on y parle de la mode, des critères de la qualité littéraire, de religion et de laïcité, des grandes mutations économiques, du profond malaise que vit l’Europe déjà. En réalité, on y parle des grands sujets de notre époque, de notre 21ème siècle. Ce qu’on appelle mondialisation ne portait pas ce nom-là à ce moment-là, mais elle existait bel et bien, c’est ce que nous montre Andrés Neuman, entre autres, car son roman est d’une richesse exceptionnelle et il est tout sauf manichéen : on voit clairement que la mondialisation peut aussi être positive, dans le partage de l’intelligence et de la création, qui est en train de devenir une réalité (en Allemagne, dans les années 1820 ? actuellement ? on a très envie d’y croire !).

Car on est à la fois bien présents dans ce salon, parfaitement traditionnel, entourés de ces bourgeois éclairés qui aiment la discussion, et dans notre monde « globalisé » où les frontières, géographiques, intellectuelles, sont extrêmement floues, pour ne pas dire dépassées, obsolètes. Andrés Neuman,  lui-même descendant d’Européens est né à Buenos Aires et vit à Grenade, connaît bien ce sujet pour le vivre au quotidien.

Mais les grands débats du vendredi ne sont qu’une partie de ce roman qui contient aussi sa part d’amour, de suspense (il y a même une enquête policière), d’analyse psychologique (tous les personnages, sans exception, ont une profondeur étonnante). La  sensibilité, la nuance sont partout, on regrette de ne pouvoir devenir physiquement l’ami de Hans ou de Sophie tant ils sont vrais et, en refermant le livre, on souffre de s’arracher à cette ville réelle et changeante, qu’on croit tenir et qui nous échappe, de s’arracher à ces personnages qu’on croit connaître et dont au fond on ne sait rien. Et quand Neuman qualifie la lecture d’ «enthousiasme immobile», on ne peut que se sentir les premiers concernés par cette jolie définition.

Il est très difficile de jouer le rôle de « critique » devant ce roman dans lequel l’auteur remet constamment en cause la notion du goût, nous fait ressentir la réaction de chacun face à toute création : les débats dans le salon du vendredi reviennent plusieurs fois sur la question de savoir en quoi tel serait plus compétent que tel autre dans son jugement sur Goethe ou Schiller, sur Calderón ou Shakespeare. Et pourtant on peut dire de façon péremptoire que le voyageur du siècle est un très grand roman qui prend son lecteur dès les premières pages, qui le transporte dans un univers à la fois familier et totalement imprévisible, qui excite son intelligence et sa sensibilité, en s’appuyant sur un style lui aussi très personnel sous des allures classiques, qui oscille entre la poésie (beaucoup de passages sont superbes) et le réalisme à la Balzac, un style qui toujours, même dans les moments de désespoir, n’oublie jamais la force de la vie : il faut s’imprégner des derniers mots du livre !

Non, décidément, quand on lit Le voyageur du siècle, on sait de toute évidence que le Roman est bien vivant !

Le voyageur du siècle, traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco, éd. Fayard, 487 p., 23 €. / éd. Libreto, 2017, 14,80 €.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMANCIERS ARGENTINS / HISTOIRE MONDIALE

 

VOYAGEUR DU SIECLE1VOYAGEUR DU SIECLE 2

 

 

 

Souvenir :

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PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org
N'OUBLIONS PAS...

Fernando del Paso

 

 

PASO, Fenando del

 

Fernando del Paso (1935 – 2018) est inclassable à tout point de vue. Écrivain, académicien, peintre, journaliste et diplomate, il a reçu les prix littéraires les plus importants, dont le Cervantes en 2015. Il a publié deux essais, sur Juan José Arreloa, un autre grand de la littérature mexicaine (Memoria y olvido, vida de Juan José Arreola) et un autre en collaboration avec Carlos Fuentes et Gabriel García Márquez (El coloquio de invierno) ; un recueil de nouvelles, six recueils de poèmes (Sonetos de lo diario (1958), De la A a la Z (1988), Paleta de diez colores (1990), Sonetos del amor y de lo diario (1997), Castillos en el aire (2002), PoeMar (2004) et quatre romans mémorables.

Après des études inachevées en économie puis en médecine, il se consacre à la rédaction de son premier roman, accueilli froidement par la critique à cause de son originalité. Ayant obtenu une bourse, il s’installe pour une douzaine d’années à Londres. Il y rédige Palinuro de México (1977), qui obtient le Prix Rómulo Gallegos (1982) et, en France la Prix du meilleur roman étranger. Il vit ensuite quelques années en France où il travaille pour Radio France Internationale tout en rédigeant son roman suivant, Noticias del Imperio, considéré unanimement comme fondamental dans l’histoire littéraire latino-américaine. Pendant ses années européennes il expose à plusieurs reprises ses œuvres picturales. Entre 1989 et 1992 il est consul général du Mexique en France.

Ses titres officiels ne l’ont pas empêché de conserver un esprit rebelle, non conformiste, une liberté de pensée et d’expression qui en font un écrivain et un homme à part.

 

José Trigo

Premier roman de Fernando del Paso, José Trigo était aussi pour lui une expérimentation : sur le langage avant tout, sur la construction d’une narration, sur lui-même probablement.

Roman souvent incompris, peu lu, aux dires de l’auteur, ayant obtenu bien plus d’adhésion à l’étranger qu’au Mexique, il étonne par sa construction et surtout par ses langages, ceux que parlent les employés des chemins de fer qui en sont les « héros ».

José Trigo comporte trois parties, Ouest / Pont / Est qui font allusion à la zone de Nonoalco-Tlatelolco, la vaste étendue en plein centre de Mexico où se trouvent gare et dépôts divers des chemins de fer mexicains. Chacune des parties Ouest et Est se compose de 9 chapitres (de 1 à 9 dans Ouest, de 9 à 1 dans Est) avec des jeux de miroir entre les chapitres qui portent le même chiffre. Chaque chapitre possède sa propre technique narrative et un style littéraire différents, le narrateur étant à chaque fois différent. Ainsi, Fernando del Paso joue beaucoup sur les jeux de mots, les mots inventés par l’auteur, les américanismes, les différents vocabulaires de la ville et de la campagne par exemple. Sous l’originalité formelle se glisse en effet toute une description de la grande migration vers la métropole des paysans appauvris qui a transformé la ville provinciale qu’était Mexico dans les années 50 en mégalopole en peu d’années.

Très vite après la publication s’est imposée une discussion : José Trigo est-il bien un roman ? Il n’y a pas une histoire, un ou des personnages, mais plutôt des lieux et des ambiances. Au cœur de cette ambiance se trouve l’opposition entre les mouvements des trains, vus du pont, le lieu de la partie centrale, ce pont qui enjambe les voies ferrées et les campements des employés des chemins de fer, et l’immobilité de ces ouvriers, venus d’ailleurs pour la plupart et comme enchaînés dans ce lieu.

Fernando del Paso n’a pas voulu écrire un roman, mais une somme d’histoires, très justement qualifié d’« Océan  de narrations » par l’essayiste Óscar Mata.

Publié en 1966, il préfigure cruellement le massacre d’octobre 1968 à Tlatelolco, sur la Place de Trois Cultures.

Fernando del Paso disait lui-même qu’il ne recommandait pas José Trigo à un lecteur peu entraîné. Pour entrer dans son œuvre il est certainement préférable de prendre une autre porte.

José Trigo, ed. Siglo XXI, México / Fondo de Cultura Económica de España (2015)

 

 

Palinuro de México

Palinure de Mexico

 

PASO, fernando del Palinure de Mexico

 

Il n’y a pas réellement de thème dans ce roman foisonnant, mais une multitude de sujets divers qui parfois s’ajoutent les uns aux autres, parfois se mêlent et parfois sont étrangers les uns aux autres. Si on veut pourtant donner un résumé, c’est l’histoire d’un groupe de jeunes gens, étudiants en médecine, qui parcourent la ville de Mexico, s’amusent, souffrent et réfléchissent sur la vie, le monde, la mort.

L’être humain, sous toutes ses facettes, l’amitié et l’amour, le corps humain aussi, plus généralement la nature est un des axes principaux du livre, comme l’amour, celui de Palinure pour sa cousine Estefanía, curieusement bien plus pudique quand il s’agit de sentiment que de rapports physiques. La mort sous diverses formes est là, celle que doivent affronter ces futurs médecins, la mort d’inconnus qu’on doit soigner, celle de proches, vécue très différemment (tout le savoir du médecin soudain ne sert plus à rien quand il est confronté à l’agonie de l’aïeule). Et, peut-être la plus terrible, la mort en masse, celle de la nuit du massacre de la Place des Trois Cultures.

Palinuro de México est une œuvre d’une richesse exceptionnelle, un véritable tourbillon d’idées servies par un style toujours changeant, toujours étonnant, qui donne une vision complète de l’homme, de son corps et de son esprit, et surtout du monde. Une œuvre capitale.

Palinuro de México, ed. Joaquín Mortiz, 1982 (982 p.) : Fondio de Cultura Económica de España, 2015.

Palinure de Mexico, traduit de l’espagnol (Mexique) par Michel Bibard, éd. Fayard, 1985.

 

Noticias del Imperio

Des nouvelles de l’Empire

 

PASO, Fernando del Des nouvelles de l'Empire

 

Des nouvelles de l’Empire est généralement considéré comme le meilleur livre de Fernando del Paso. Mais peut-on comparer des œuvres  aussi différentes que ses quatre romans publiés ?

Il raconte la vie et la mort de Maximilien et de Charlotte, l’éphémère empereur du Mexique  et sa femme, entre 1864 et 1867. Mais à travers ces deux ans et quelques de règne dérisoire, c’est toute l’évolution mondiale que dépeint l’auteur qui s’est fait historien, sociologue, philosophe sans quitter son rôle de romancier. En effet, Charlotte, qui a échappé à l’exécution qui a frappé son époux et qui l’aurait sans doute frappée se trouvait en Europe au moment fatal et a donc survécu, longtemps survécu puisqu’elle est morte à Bruxelles en 1927. Dès son départ du Mexique, en 1867, elle donnait des signes de faiblesse mentale et ce sont soixante ans de folie, dans son enfermement que décrit aussi Fernando del Paso.

Une des grandes forces de ce roman est la vérité des personnages, historiques dans leur grande majorité, inventés pour certains.

Ainsi Maximilien est montré comme un jeune noble complexé par son éducation qui, après s’être senti comme inférieur au reste de la famille, se venge en quelque sorte de son destin quand il se retrouve, marionnette de Napoléon III, désigné empereur d’un territoire grand comme cinq fois la France. Il voudrait être un souverain du genre despote éclairé, mais il n’en a ni le charisme, ni les idées et le protocole de la cour devient une obsession qui passe devant les conceptions politiques.

Charlotte devient folle à vingt-cinq ans, dès 1866, et vivra soixante ans enfermée dans ses délires, que Fernando del Paso transfigure en chapitres de délire poétique qui alternent ses souvenirs et des élucubrations non dénuées de sens souvent. Il revient sur les changements immenses qui sont intervenus entre 1866 et 1927, les guerres européennes, l’effondrement de toutes les grandes monarchies de la région, les progrès techniques, dans le domaine de la santé aussi. À sa mort elle quitte un monde qui n’a plus rien à voir avec celui qu’elle a connu.

Les autres personnages importants sont contrastés, Napoléon et Eugénie, orgueilleux, lâches, vaniteux, Benito Juárez, un Indien qui s’est élevé dans la société au point de devenir le premier Président mexicain d’origine indienne.

Ces presque 700 pages fourmillent d’idées essentielles, la première étant le sens de l’histoire. À plusieurs reprises, et en particulier dans deux des plus belles pages du livre, il insiste sur l’impossibilité à ses yeux de réussir un roman historique et, pour illustrer cette idée fondamentale pour lui qui est en train d’écrire justement un roman historique (et un roman historique qui s’imposera comme un modèle), il fait raconter l’exécution de Maximilien par deux témoins directs dont les versions se contredisent : que peut faire un historien avec ces deux versions ? C’est là que, peut-être le romancier lui est supérieur ! Fernando del Paso va d’ailleurs bien au-delà du simple roman historique, la longueur le lui permet. Elle lui permet avant tout de soigner particulièrement la psychologie. Les quatre personnages principaux, Maximilien, Charlotte, le couple de  Napoléon et Eugénie et Bénito Juárez ne sont pas des « figures historiques », mais bien des êtres humains face à l’Histoire, ils ont des forces et des faiblesses, ils évoluent, la fin de Maximilien le montre complètement transformé, transfiguré. La grande leçon de ce livre, qui le dépasse largement pour s’appliquer à ce que devrait être tout roman historique c’est l’impossibilité absolue et définitive de juger : la phrase de Benito Juárez « l’histoire nous jugera » est démentie à la fin de la lecture : les personnages, même étant des personnages historiques, ne sont que des hommes.

Comme toujours chez Fernando del Paso le style est extrêmement varié, passant de la plus grande simplicité dans les passages purement historiques aux couleurs et aux mouvements pour les descriptions de Mexico vers 1860 et carrément lyrique et baroque pour les passages consacrés aux délires de Charlotte.

Oui, Noticias del Imperio / Des nouvelles de l’Empire est bien un chef d’œuvre, un roman d’une richesse extrême, d’une grande hauteur de vue, d’un style éblouissant, qui, malgré ses presque 700 pages ne présente pas de particulière difficulté de lecture.

Noticias del Imperio, ed. Fondo de Cultura Económica de España, Madrid / ed. Literatura Random House, Barcelona / ed. Plaza y Janés, Barcelona.

Des nouvelles de l’Empire, traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Fell, éd. Fayard.

 

 

 

Linda 67. Historia de un crimen

Linda 67. Histoire d’un crime

 

 

PASO, fernando del Linda 67

Après les deux monuments que sont Palinuro de México et noticias del Imperio, Linda 67. Historia de un crimen a du mal à tenir la comparaison. Et pourtant…

Linda est morte, assassinée par son mari. On le sait dès la première page. Comment, dans un San Francisco de luxe et de rues surveillées par la police qui arrête le premier piéton qui passe (on ne se déplace qu’en voiture), comment au sein d’une famille croûlant sous les dollars, peut-on exécuter le crime parfait ?

Cette fois Fernando del Paso s’en prend au bon vieux polar classique, James Ellroy ou Raymond Chandler, pour mieux le transcender en le parodiant. On a en effet une double lecture possible : le premier degré, qui en fait un modèle de roman noir ou policier, le deuxième degré qui retourne complètement les codes.

Ainsi la première partie qui annonce immédiatement l’assassinat (réussi) de la femme du protagoniste, David Sorensen, décompose la préparation d’une minutie extrême de l’acte dont on sait qu’il a abouti. La deuxième partie est le duel entre le policier qui se doute de la culpabilité de David et l’assassin : qui sera le plus fort ?

On voit le défi que s’est lancé Fernando el Paso : inventer une formule entièrement nouvelle à partir des scénarios connus. Le résultat est là encore stupéfiant : qu’on lise ce polar au premier ou au deuxième degré on ne peut qu’être comblé par l’habileté du romancier. Dans la préparation du crime, il nous surprend toujours, nous qui ne sommes pas des spécialistes, c’est vrai, mais David ne l’est pas non plus, c’est un débutant en matière d’assassinat. Dans la deuxième partie, ressortent les détails infimes qui avaient peut-être attiré notre attention ou qui nous avaient échappé : serviront-ils le criminel ou le policier.

Et puis n’oublions pas le fond, bien au-delà de l’histoire d’un crime du titre, le contexte social et psychologique. La ville, pour commencer, qui sert de décor ultra-connu, grâce aux textes ou aux images lus ou vues cent fois et qui permet au lecteur de se sentir dès le début familier du lieu et des personnes. David traîne un lourd passé, il a eu beaucoup de mal pour se hisser dans une société e la réussite, et le mariage avec l’héritière a été une étape fondamentale pour lui. Malheureusement le père de Linda ne lui rend pas la vie agréable, lui faisant sentir en permanence sa propre supériorité, l’obligeant à lui être redevable d’à peu près tout ce qui est sa vie nouvelle, après les privations. La psychologie est au cœur de tout, et chaque personnage, qui est bien un type (là aussi Fernando del Paso joue avec les clichés) mais jamais une caricature : Linda, petite créature qui n’a connu qu’un luxe indécent, qui aurait pu être inspirée par Paris Hilton si elle n’avait pas commencé sa non-carrière vingt ans plus tard, vit dans une inconscience absolue pour tout ce qui n’est pas « son monde »  en est le meilleur exemple.

Le dernier roman publié de Fernando del Paso va bien au-delà du jeu. C’est sans aucun doute l’un des meilleurs romans noirs « américains » publiés à ce jour.

Linda 67. Historia de un crimen, ed. Plaza y Janés, Barcelona.

Linda 67. Histoire d’un crime, éd. Fayard.