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Martha Batalha adaptée au cinéma

Le très beau roman de Martha Batalha, Les mille talents d’Eurídice Gusmão, adapté par le metteur en scène brésilien Karim Aïnouz et primé à Cannes cette année (Prix Un certain regard) sort dans les salles ce mercredi 11 décembre sous le titre La vie invisible de Eurídice Gusmão.

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Vous pouvez retrouver sur AnnA mes commentaires sur les deux superbes romans de Martha Batalha Les mille talents d’Eurídice Gusmão et Un château à Ipanema.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / HUMOUR / EDITIONS DENOEL

 

CHRONIQUES

Maria José SILVEIRA

BRESIL

 

SILVEIRA, Maria José

Fille d’un député, Maria José Silveira est née en 1947. Après s’être exilée au Pérou, pourchassée par la dictature militaire, elle rentre au Brésil en 1973. A mãe da mãe de sua mãe e suas filhas (De mères en filles), publié en 2002, est son premier roman, suivi de six autres depuis.

De mères en filles 

2002 / 2019

C’est une vaste entreprise : l’intention de Maria José Silveira était de faire revivre par l’intermédiaire de plus de vingt femmes rien moins que tout un pays, le sien, le Brésil. La première, Inaiá, nait en 1500, la dernière citée, Amanda, était un bébé en 2002, quand le livre a paru dans son édition originale. De la conquête à l’actualité, les siècles défilent sous nos yeux, les changements historiques se matérialisant sous les traits de ces personnes.

On comprend l’intérêt que présente une telle œuvre pour les Brésiliens (et encore davantage pour les Brésiliennes). Pour un Européen (ou une Européenne), la lecture en sera sans doute différente. On découvre pour commencer des pas entiers de l’histoire du pays probablement inconnus de la majorité : la guerre, vers 1645, entre Portugais, les « maîtres » d’alors et Hollandais qui auraient bien aimé s’approprier une région pleine de richesses, n’est pas vraiment fixée dans notre mémoire collective.

Les ambiances campagnardes d’un pays en formation sont parfaitement décrites, à une époque où la vie n’était facile pour personne. Sur des terres souvent ingrates, sous un climat inconnu des nouveaux arrivants, si on parvenait à s’enrichir pendant un certain temps, on pouvait aussi à tout moment tout perdre en un mois ou même en un jour. Dans ces conditions, le rôle des femmes est capital, bien qu’il ne soit que très rarement reconnu.

Les métissages sont nombreux, c’est normal, on est au Brésil, les jeunes filles, les femmes, capables d’aimer, de haïr, de tuer, de créer, se ressemblent tout en ayant chacune sa personnalité. Certaines se distinguent, Sahy, fille d’Indienne et de Normand, Guilhermina aux cheveux de feu ou Lígia, « disparue » à vingt ans au moment de la terrible dictature.

Les hommes aussi, maris, amants, pères toujours, font aussi l’objet de portraits souvent soignés : ils se ressemblent tous un peu : comme le féminisme, le machisme se transmet d’une génération à l’autre, la société est ainsi faite.

Un lecteur européen regrettera probablement que la grande histoire du Brésil ne soit qu’évoquée un peu trop superficiellement : l’Empire, la République ne sont que des toiles de fond et ledit lecteur manque forcément de repaires. Mais le long défilé de ces femmes (et de leurs conjoints), sans parvenir à être une fresque historique, acquiert le charme de la répétition. Ce défilé présente peu d’aspérités, des femmes ne sortent pas des normes qui leur étaient imposées par une société peu imaginative, leurs révoltes restent très limitées et, face aux mariages qui inévitablement tournent à la déception, elles réagissent toutes sans provoquer trop de vagues. Même les anarchistes ici sont des modérés !

À l’opposé de la plupart des auteurs latino-américains, Maria José Silveira, fille d’un député démocrate, refuse le spectaculaire, le bizarre ou la violence. Elle offre un tableau historique vaste et un peu trop lisse.

De mères en filles de Maria José Silveira, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, éd. Denoël, 476 p., 23,90 €.

Maria José Silveira en portugais : A mãe da mãe de sua mãe e suas filhas, ed. Globo.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / HISTOIRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DENOËL

SILVEIRA, Maria José De mères en filles

 

ROMAN BRESILIEN

Martha BATALHA

BRÉSIL

 

BATALHA, Martha

Née en 1973 à Recife, Martha Batalha a fait des études littéraires à Rio puis aux États-Unis. Elle est journaliste, éditrice et romancière. Elle vit avec sa famille en Californie.

 

Un château à Ipanema

2018/2018

Martha Batalha aime la vie, elle ne peut pas le cacher, la vie, qui n’est pas exempte de souffrance et qui a la mort pour but inévitable, mais qui fait que ses personnages, qui n’ont rien des héros classiques, donnent envie de les accompagner quelques minutes ou plusieurs années. C’est ce qu’elle disait dans son premier roman, publié en 2016, c’est ce qu’elle répète avec ce nouveau récit, feu d’artifice de légèreté et de profondeur, d’humour et de joie dans le décor idyllique de la plage d’Ipanema.

Pour commencer, c’est l’histoire d’un grand amour. La preuve : Johan Edward Jansson mesure au moins deux mètres, si Birgit est un peu différente, « soixante-dix kilos de femme répartis sur un mètre cinquante ». Elle souffre d’une légère particularité : des voix intérieures lui conseillent de prendre un parapluie un jour ensoleillé, ce qui lui permet d’être la seule à être protégée pendant l’orage imprévisible, mais qui la poussent parfois à briser tout un service en cristal dans l’appartement de location.

Mais ils s’aiment, ces deux-là ! Et ils s’installent à Rio de Janeiro, Johan ayant été nommé consul de Suède, leur pays. On est au tout début du XXème siècle. Quand les tourtereaux partent un peu à l’aventure pour un pique-nique dominical, ils se retrouvent sur une plage déserte, plus petite que celle de Copacabana et bien plus sauvage, ils savent que c’est là qu’ils vivront. Ce sont les premiers habitants d’Ipanema.

La description d’Ipanema, qui est encore bien loin des gratte-ciel et du luxe tapageur est d’un charme subtil qui nous introduit dans un jardin d’Éden bien matériel, avec ses sales gosses qui volent les pommes du voisin, une princesse blonde (Birgit) qui s’émerveille de chaque coucher de soleil et surtout une tendresse partagée.

Martha Batalha sait à merveille passer de la drôlerie la plus débridée à l’émotion. C’est pourtant la joie qui règne, une grande joie saine et délicate. On ne peut qu’aimer très fort les personnages qui souffrent et savent étouffer leurs peurs ou leurs rancœurs. Si quelque chose ne va pas ‒ et les raisons ne manquent pas au cours d’une existence ‒, on va pleurer dans l’obscurité de la salle de bain, et le chagrin s’en va par le siphon.

Les descendants du couple d’origine, les deux Scandinaves, sont tout aussi touchants : des gens ordinaires qui pourtant ont chacun une particularité et un point commun : une fascinante capacité à s’adapter, ce qui est la clé de leur bonheur. Peu importe si la source du plaisir est charnelle, éthylique ou gastronomique, l’essentiel est qu’elle ne tarisse pas. Il est merveilleux, cet arbre généalogique dont parfois les rameaux s’entrecroisent et dont chaque branche porte des grappes d’anecdotes pleines de sève.

Sous les anecdotes d’une efficace drôlerie, Martha Batalha aborde des sujets multiples, graves pour la plupart : la décomposition d’un couple, les excès dramatiques de la dictature, le sida, la place de chacun dans la ville, dans la vie. Elle le fait avec une grâce et une délicatesse surprenante. Le moindre détail a son importance : un seul paragraphe qui résume la vie d’une domestique résume aussi l’état du Brésil dans les années 60.

Tout n’est pas joli, dans Un château à Ipanema, il y a les militaires, il y a quelques trahisons, plusieurs adultères, mais ce Château est plein de grâce, de soleil, d’élans de vie. C’est une lecture qui vous comblera sur tous les plans et avant tout par la façon unique qu’a Martha Batalha de raconter une histoire simple. Magistral, Simplement magistral.

Un château à Ipanema de Martha Batalha, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, éd. Denoël, 341 p., 21 €.

Martha Batalha en portugais : Nunca houve um castelo / A vida invisível de Eurídice Gusmão,  ed. Companhia das Letras.

Martha Batalha en français : Les mille talents d’Eurídice Gusmão, éd. Denoël.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / HUMOUR/ PSYCHOLOGIE / SOCIETE.

BATALHA, Martha Un château à Ipanema

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org
ROMAN BRESILIEN

Martha BATALHA

BRÉSIL

BATALHA, Martha

 

Née en 1973 à Recife, Martha Batalha a fait des études littéraires à Rio puis aux États-Unis. Elle est journaliste, éditrice et romancière. Elle vit avec sa famille en Californie.

Les mille talents d’Eurídice Gusmão

2016/2016

Ce premier roman de la Brésilienne Martha Batalha, née en 1973, est très prometteur, il dResse un tableau très juste de la société carioca pendant la première moitié du XXème siècle tout en faisant un portrait drôle et très authentique des deux personnages principaux, deux soeurs de la classe moyenne qui, bien que n’en étant pas vraiment conscientes, font de leur vie une belle ébauche du féminisme.

S’il ne s’était produit un désagréable malentendu pendant leur nuit de noce, Eurídice et Antenor formeraient un couple idéal : lui, travailleur, jamais violent, généralement peu exigeant envers sa famille ; elle, calme, modeste et aussi bonne cuisinière. Pourtant sous cette apparence de perfection ménagère, on imagine quelques failles. Le vrai bonheur, conjugal ou autre, est-il dans la routine ? Malgré ses efforts Eurídice sent un manque, un petit quelque chose presque indéfinissable, qui n’est pas à sa portée. Zelia, la voisine malveillante s’en est bien rendu compte, elle ! Mais n’exagère-t-elle pas un peu, elle qui voit tout ce qui va de travers chez autrui et qui est même capable de voir le mal là où il n’est pas ?

Eurídice donc est une épouse idéale, mais… quelle est la place de l’épouse idéale dans l’organisation reconnue de la société ? Ne serait-elle pas dans l’invisibilité, comme c’est un peu la cas de la bien nommée Maria Das Dores, la bonne des Gusmão, qu’on ne voit plus, même si les plats apparaissent et disparaissent sur la table familiale ? Eurídice aura bien plus tard un projet littéraire ou philosophique et elle en connaît le titre : Histoire de l’invisibilité. Tiens, tiens…

Il est long, le chemin vers la liberté ! Les timides tentatives d’émancipation se suivent et échouent, Eurídice parviendra-t-elle au-delà de ce qui peut passer pour du féminisme (et qui en est aussi) ? Le contrepoint à l’histoire d’Eurídice est celle de sa soeur Guida, plus aventureuse et peut-être moins heureuse, mais est-il en notre pouvoir de juger sur un sujet aussi grave ? Marthe Batalha s’intéresse au fonctionnement de la société brésilienne des années 20 à 60 du siècle dernier, aux conventions, souvent risibles et pas toujours ridicules, aux petits et aux gros travers, toujours risibles, eux. On ne peut que sourire en observant ces coutumes auxquelles nous avons nous aussi peut-être sacrifié, comme le jeune homme bien sous tout rapport dont les dames et les jeunes filles scrutent attentivement les mains (porte-t-il une alliance ?) ou encore l’espèce de parade d’amour que doivent représenter les futurs fiancés, même si c’est en costume-cravate et robe d’organdi.

Le récit est truffé de récits annexes, de récits dans le récit, débordants d’humour tour à tour cruel et bienveillant, comme le portrait ce cette famille bourgeoise et incestueuse dans laquelle tout le monde se ressemble de façon ostentatoire, à quelques troublantes exceptions près.

Martha Batalha excelle pour faire de la vie de chaque jour d’une femme plutôt banale que la vie n’a pas épargné, comme on dit, un tableau débordant de couleurs, parfois sombres, mais tellement variées qu’il en ressort des bouffées d’optimisme. Elle flirte aussi avecce qui ressemble parfois à une saga familiale qui ne se prend jamais très au sérieux, dans laquelle même les morts brutales peuvent prendre des allures de farce.

En se plaçant entre le drame et la comédie, Martha Batalha nous montre avec un regard bienveillant et acéré la vie humaine, en toute simplicité.

Les mille talents d’Eurídice Gusmão de Martha Batalha, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, éd. Denoël, 320 p., 20 €.

Martha Batalha en portugais : A vida invisível de Eurídice Gusmão, Companhia das Letras.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / SOCIETE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE.

BATALHA, Martha Le smille talents...

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org
ROMAN CHILIEN

Pedro LEMEBEL

CHILI

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Né à Santiago en 1952, décédé en 2015, militant homosexuel, il est avant tout connu pour ses chroniques, irrévérencieuses, acides et extrêmement drôles, qui s’attaquaient à toute forme d’autorité. Les romans (dont un seul a été traduit en France confirment son immense talent d’écrivain.

 

Je tremble, ô matador

2001/2004

 

Dès les premières lignes, on est happés par les mots, les phrases et les images. Il ne nous reste plus qu’à nous laisser emporter : le narrateur / narratrice, travesti vieillissant et folle flamboyante, nous conduit au cœur de son univers fait du quotidien le plus prosaïque et des fantasmes les plus débridés.

Pedro Lemebel est chilien. Artiste plasticien et chroniqueur dont les textes sont très suivis en Amérique par un public de fidèles, il a aussi touché au cinéma. Je tremble, ô matador est son premier roman publié, le seul pour le moment. L’œuvre et l’homme sont évidemment inclassables, comme l’est ce récit délirant, qui serait d’une simplicité toute classique s’il n’y avait cette façon de s’exprimer de la Folle, personnage déchiré et déchirant, insupportable et attachant.

Nous sommes en 1986 à Santiago, le régime de Pinochet, en place depuis déjà plus de douze ans, commence à vaciller tout en restant extrêmement dangereux. Notre travesti vaincu par la vie tombe amoureux (sans grand espoir) de Carlos, un jeune homme beau comme un dieu qui, malgré sa discrétion, se révèle très vite être un militant anti Pinochet. Il se crée entre eux une très belle relation humaine, au sujet de laquelle aucun des deux n’est dupe, qui a pour épicentre la confiance, une confiance totale et aveugle qui n’exclut pas les questions : jusqu’où ira l’engagement de Carlos, jusqu’où ira le silence de la Folle, que ressentira chacun des deux pour l’autre.

Malgré la gravité du sujet, rien n’est profondément dramatique dans les mots du travesti amateur de chansons à la guimauve : il suffit d’adapter ce que disent ces chansons à la réalité et faire de sa vie un mélo plein de larmes et de petits oiseaux, comme la nappe qu’il vient de broder et qui est son chef d’œuvre. L’amour impossible devient un superbe espoir qui ne finira jamais, et la dictature une farce grotesque dans laquelle le général tyran n’est qu’un fantoche ridicule manipulé par sa femme. Car l’autre pan du roman, le contrepoint qui fait aussi verser des larmes, mais de rire cette fois, ce sont les épisodes qui se passent dans l’intimité du couple Pinochet. On y voit un pauvre homme soûlé par les bavardages stupides et vides de son épouse, doña Lucía.  Mme Pinochet sait tout, décide de tout, assistée quand même par les conseils avisés de son couturier : par exemple, mettre de la couleur sur les uniformes tristounets des militaires redonnerait sûrement le moral à un pays en pleine déprime, qui, ainsi, pourrait repartir d’un bon pied. Le vrai dictateur, c’est elle, et on finit par plaindre son malheureux mari ! Comment mieux rendre absurde une réalité aussi cruelle.

Constamment Lemebel nous fait changer d’univers, d’ambiance, de sentiments, et les personnages principaux, même s’ils n’ont a priori rien de commun avec nous deviennent forcément proches du lecteur.

La traduction d’un texte aussi fulgurant ressemblait à une gageure. Alexandra Carrasco a pourtant totalement réussi ce qui paraissait impossible : on retrouve dans le texte français non seulement les mots et les images, mais aussi l’esprit subtil et excessif de l’original.

Un seul regret, pour l’instant, c’est le seul roman de Pedro Lemebel. Un éditeur français pourrait envisager une traduction de ses chroniques…

 

Je tremble, ô matador, traduit de l’espagnol (Chili) par Alexandra Carrasco, éd. Denoël, 2004 et 10/18, 2007.

 

Pedro Lemebel en espagnol : Tengo miedo, torero, Anagrama, Barcelone, Loco afán (chroniques), Anagrama, Barcelone.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / ROMANCIERS CHILIENS / DICTATURE.

 

 

 

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org