CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Nicole DENNIS-BENN

JAMAÏQUE

Née en 1982 à Kingston. Après des études secondaires en Jamaïque, elle s’installe aux Etats-Unis pour y étudier, à l’Université de Cornell. Elle y réside toujours, avec son épouse. Elle se consacre à la littérature depuis 2017.

Si le soleil se dérobe

2019 / 2022

Patsy, jamaïcaine de 28 ans, vit dans un quartier que l’on peut qualifier de moyen, de populaire. Elle est une modeste fonctionnaire, a eu avec Roy, un policier local, une fille âgée à présent de cinq ans, Tru, qu’elle a bien du mal à élever avec sa propre mère, Manman G. Elle rêve de la vie aux États-Unis où est partie il y a un certain temps sa meilleure amie Cicely qui a passé des années avant de donner de ses nouvelles. Adolescentes, elles ont vécu des années d’amitié amoureuse et, si Cicely s’est éloignée, physiquement et sentimentalement, Patsy garde une forte nostalgie de ces amours de jeunesse, au point de tout faire pour quitter son île et tenter sa chance au pays de Cocagne. Retrouver Cicely surtout.

Elle finit par obtenir un visa de tourisme et fait le grand saut après avoir confié leur fille à Roy, marié et père de trois garçons. Nicole Dennis-Benn, elle-même immigrée aux États-Unis, décrit de façon extrêmement minutieuse et sensible le parcours d’une femme sans diplôme et très vite sans papiers dans la métropole nord-américaine, d’abord accueillie par son ex-amie qui a d’une certaine façon réussi, puis livrée à elle-même, en parallèle avec l’évolution de Tru, abandonnée dans une famille inconnue qui doit l’accompagner dans sa croissance.

Aucun aspect de la vie de tous les jours n’échappe à l’auteure, le froid que découvre la femme qui découvre une métropole new-yorkaise qui n’a presque rien à voir avec l’image qu’elle s’en faisait, celle qui lui avait donné les images télévisées qui inondaient son île, qui découvre le froid de l’hiver et les prix inabordables pour les gens comme elle, les propriétaires inflexibles, la quasi impossibilité de se créer des relations avec collègues et voisins, les petits trucs pour se faire embaucher par des gens bien installés, eux. Au fil des mois, des années, elle se crée un espace et finit par s’installer, se sentir chez elle, même si elle sait qu’elle restera toujours une marginale.

Parallèlement au parcours nord-américain de Patsy, Nicole Dennis-Benn montre avec la même sensibilité l’évolution sur une dizaine d’années de Tru, petite fille qui se sent à juste titre rejetée, oubliée par sa mère, qui est prise en charge par ces inconnus, Roy et Malva, sa femme, obligée par son mari d’accepter cette intruse pour laquelle elle ne peut empêcher une certaine tendresse (une fillette seule de six ans !). Les rapports humains à l’intérieur de la nouvelle famille sont complexes, le devoir et le sentiment. Tru grandit en garçon manqué, plus attirée par le football que par les poupées, fuyant son autre attirance qu’elle sent naître en elle envers les filles bien davantage que vers les garçons mais n’osant pas se l’avouer et encore moins en parler aux autres.

Entre Patsy et Tru, le silence de dix ans, Patsy étant piégée par sa situation qu’elle juge peu glorieuse (comment avouer qu’elle gagne à peine de quoi manger ?) et Tru attendant sans se décourager un simple coup de fil de sa mère. Nous, lecteurs, sommes les seuls à avoir tous les éléments et donc à comprendre les divers personnages, chacun d’eux est dans l’ignorance de l’autre, cela donne au récit une profondeur et une sensibilité notables.

Romanesque, parfois à la frontière du mélodrame mais n’y tombant jamais, ce roman est d’une puissance rarement atteinte, il aborde une foule de thèmes sociaux et psychologiques que l’auteure traite avec une maîtrise qu’on avait déjà remarquée dans son ouvrage précédent, Rends-moi fière, confirmant ainsi ses solides qualités.

Si le soleil se dérobe, traduit de l’anglais (Jamaïque) par Benoîte Dauvergne, éd. de l’Aube, 568 p., 24 €.

Nicole Dennis-Benn en anglais : Patsy, ed. Oneworld.

Nicole Dennis-Benn en français : Rends-moi fière, éd. de l’Aube.

MOTS CLES : JAMAÏQUE / CARAÏBES / ETATS-UNIS / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EXIL / EDITIONS DE L’AUBE.

On peut lire (ou relire) mes commentaires sur le premier roman publié en France de Nicole Dennis-Benn, Rends-moi fière :

CHRONIQUES

Natalia SYLVESTER

ÉTATS-UNIS – MEXIQUE – PEROU

Natalia Sylvester est née à Lima. Ses parents ont émigré aux États-Unis quand la fillette avait quatre ans. Elle vit au Texas et écrit en anglais. Elle est l’auteure de deux romans pour la jeunesse et de deux romans pour adultes.

C’était le jour des morts

2018 / 2021 / 2022

Est-ce une bonne idée de se marier un 1er novembre, jour des morts ? C’est ce que font Isabel et Martín en 2012. Oui, peut-être, tout de même : Isabel le soir de son mariage reçoit une visite inattendue : le fantôme d’Omar, le père du fiancé disparu des années plus tôt et dont on ne parle jamais dans la famille.

Deux époques servent de cadre à la saga familiale, à partir de 1981, quand les parents de Martín ont migré du Mexique aux États-Unis, et à partir de 2012, date du mariage. Entre les deux, la famille tout entière s’est parfaitement intégrée à la société nord-américaine, Claudia, la sœur de Martín, est hôtesse de l’air, Isabel travaille aux urgences de l’hôpital local et Martín est un homme d’affaires prospère. Ce qui reste dans l’ombre, c’est le passé familial, la disparition d’Omar.

Le projet de Natalia Sylvester, elle-même originaire du Pérou et vivant au Texas, le décor du roman, depuis son enfance, était intéressant. Il mêle l’histoire déjà souvent traitée du déplacement forcé de milliers de Latinos vers le rêve américain avec leur intégration souvent problématique, leurs souvenirs d’une culture si différente de celle de l’Amérique du Nord et avec une pointe de fantastique, un fantôme qui ne surprend que modérément des Mexicains qui, le 1er novembre, vont pique-niquer sur les tombes des disparus.

L’auteure joue sur les deux influences, celle qui vient du Sud, celle qui vient du Nord, et l’équilibre du roman en souffre. Au Sud, elle a pris ce que l’on appelle souvent réalisme magique (sans que le sens ait jamais été nettement défini) : l’apparition du fantôme n’est pas choquante pour un Mexicain ou pour beaucoup de Latino-Américains pour qui le rationnel n’est qu’une entrave à penser et à imaginer librement. Au Nord elle a emprunté la technique très répandue qui sous-entend qu’à moins de 400 pages un roman ne peut pas être bon (idée très discutable, c’est évident). L’action avance donc très lentement, même les rendez-vous annuels entre le fantôme et sa belle-fille sont souvent vides de nouveautés, de progression (il faut bien couvrir les trente et un ans entre 1981 et 2012).

Et il nous faut aussi accepter des situations assez peu vraisemblables, même si l’auteure a elle-même vécu cette intégration qu’elle semble avoir réussie. Il est assez peu crédible de voir, entre autres détails, la facilité avec laquelle Isabel prend sans cesse des congés à son hôpital, parfois seulement pour discuter avec le fantôme de son beau-père, ou encore le neveu adolescent qui vient de passer la frontière sans papiers étant immédiatement inscrit en classe de seconde dans un très bon lycée local et mettant un smoking lors de la première fête de fin d’année, généralement les nouveaux migrants latinos ont d’autres sortes de problèmes pour se faire admettre par les locaux.

  On peut lire C’était le jour des morts pour découvrir une famille déchirée par des drames internes, une famille qui a beaucoup de difficulté à échanger, à se comprendre et qui ne souhaite qu’oublier d’où elle vient sans pouvoir y parvenir (peut-on tirer un trait sur ses origines ?), une famille qui découvre peu à peu ce que peut faire l’amour. L’amour, le grand moteur du roman.

C’était le jour des morts, traduit de l’anglais (États-Unis) par Benoîte Dauvergne, éd. de l’Aube, 529 p., 15 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ÉTATS-UNIS / SOCIETE / EXIL / PSYCHOLOGIE / FANTASTIQUE / EDITIONS DE L’AUBE.

CHRONIQUES

Nicole DENNIS-BENN

JAMAÏQUE

Née en 1982 à Kingston. Après des études secondaires en Jamaïque, elle s’installe aux Etats-Unis pour y étudier, à l’Université de Cornell. Elle y réside toujours, avec son épouse. Elle se consacre à la littérature depuis 2017.

Rends-moi fière

2016 / 2021

1994. Margot est le pivot de cette « famille » composée de quatre femmes, Thandi, la sœur cadette, bien plus jeune, Delores, la mère et la grand-mère muette, Merle. Elles vivent à River Bank, petit village jamaïcain, dans une modeste case. Margot fait partie du personnel d’un palace et ne refuse pas de passer quelques heures intimes avec des clients en échange de dollars qui lui permettent de vivre un peu moins chichement avec, en prime, des promesses de promotion que lui fait régulièrement son patron.

Thandi réussit bien dans ses études (elle a 15 ans) et termine ses années de collège, Delores fait ce qu’elle peut pour rendre la vie de ses proches moins chaotique en vendant des bricoles au marché, et Margot, encore hésitante, vit une histoire d’amour et de tendresse avec Verdene, une voisine qu’elle a toujours connue, tout en étant courtisée par Alphonso, son patron à l’hôtel. Elle est obligée de tenir secrète sa liaison avec Verdene, autant qu’elle le puisse dans un quartier où tout le monde se connaît et s’observe.

Comment imaginer un avenir pour chacune des membres de cette petite communauté ? Les rapports sociaux sont tacitement codifiés : les « supérieurs » ont la supériorité et en jouissent, les « inférieurs » n’ont qu’à accepter leur infériorité, et ils le font parce que leurs parents leur ont fait admettre que c’était comme ça. D’ailleurs, à l’intérieur de la même classe sociale, les relations restent compliquées et l’homosexualité de Margot n’arrange pas les choses par rapport à ses proches. Verdene et elle doivent garder la plus extrême discrétion et elles savent que, même en quittant River Bank, elles n’ont que peu de chances de vivre en paix en Jamaïque.

Le contrepoint existe pourtant, il vient de la pureté des amours débutantes entre Thandi et un voisin, naïf comme elle. Ils découvrent leur attirance partagée et c’est un souffle d’air sur le quartier où en général on se soupçonne plus qu’on ne s’accepte.

Un danger d’une autre sorte se profile, la rentabilité des terrains, l’intérêt des autorités (politiques et économiques) est clairement de transformer ce quartier de cases et de gens modestes en « paradis » touristique pour étrangers.

La misère quotidienne, c’est le piège imaginé par une employée pour obliger sa cheffe à démissionner dans la honte, ce sont les larmes d’une mère qui vient de vendre ou de louer sa fille à peine adolescente contre des dollars, c’est cette même somme volée pour acheter un visa de contrebande.

Malgré une réalité évidente (les Noirs, les Blancs, leurs rapports conflictuels), malgré la lutte des femmes pour se transcender qui échoue le plus souvent, Nicole Dennis-Benn sait rester au juste degré d’une humanité qui n’est que plus belle parce que jamais idéalisée. Elle sait aller aussi dans les bas-fonds glauques de ce que vivent beaucoup de filles et de femmes malmenées par des machos qui n’ont pour horizon que de se satisfaire vite et mal avec les plus démunies, les plus naïves ou les plus jeunes des filles de leur quartier. Elle sait montrer avec empathie et simplicité les écueils pour vivre un amour « interdit » et sincère.

Percutant et émouvant, dur et proche de ses personnages, Rends-moi fière donne une image inédite d’une île des Caraïbes en pleine tourmente, du capitalisme sauvage des palaces à touristes à la boue des bidonvilles, de la mesquine trahison des uns à la dignité naturelle des autres. Une mention à la traductrice qui, au moyen d’équivalences astucieuses, rend en français les couleurs du parler créole et toute une ambiance. Une réussite totale, Rends-moi fière.

Rends-moi fière, traduit de l’anglais (Jamaïque) par Benoîte Dauvergne, éd. de l’Aube, 413p., 23 €.

Nicole Dennis-Benn en anglais : Here Comes the Sun, ed. Norton/Liveright.

MOTRS CLES : JAMAÏQUE / CARAÏBES / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS DE L’AUBE.

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Juliana LEITE

BRÉSIL

Entre les mains

2018 / 2021

C’est un roman qui se mérite : paragraphes indépendants, peu ou pas d’explications, des indications semées, sur le présent et sur un passé peut-être assez récent. L’idéal serait, à la fin de la lecture, de la reprendre au début.

Au début, on se retrouve à l’hôpital. Elle vient d’être victime d’un accident et lutte contre la mort. Une voix nous informe des risques, des espoirs : oui, elle devrait s’en sortir. La voix en question ne cherche pas à nous informer, elle veut communiquer des sensations, celles des différents personnages autour de la femme accidentée.

Pendant que la santé de l’accidentée s’améliore peu à peu, les différents narrateurs nous mènent dans une agence bancaire, dans quelques salles de soins et jusqu’aux frigos de la morgue, rouges à lèvres compris, la morgue étant en rapport direct avec une naissance. Les personnages qui, à une exception près, ne sont pas nommés, tissent, comme l’accidentée le faisait dans sa vie active, un tableau éclaté de vies qui se croisent et se rejoignent.

Avec de la patience, beaucoup de patience, la même mise par la tisseuse pour achever son tapis ou pour recoller les minuscules détails brisés d’une statuette, le lecteur pourra reconstituer des fragments de cette convalescence vue par elle et ses proches. Cette évocation devient plus fluide en même temps que la conscience de la femme devient plus claire.

Je pense avoir compris ce qu’a voulu Juliana Leite : recréer l’esprit de la femme accidentée qui récupère peu à peu lucidité et activités, mais j’avoue n’avoir pas été capable d’adhérer à ces paragraphes illogiques (on sait pourquoi ils le sont) qu’il faut survoler en n’en comprenant que des bribes.

Entre les mains est un roman-expérience, aux deux sens du terme : expérience littéraire de l’auteure et expérience de vie de la protagoniste. Le (dieu) lecteur y reconnaitra ce qui lui revient.

Entre les mains, traduit du portugais (Brésil) par Anne-Claire Ronsin, éd. De l’Aube, 296 p., 21 €.

Juliana Leite en portugais : Entre as mãos,ed. Record.

MOTS CLES : BRÉSIL / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS DE L’AUBE.

CHRONIQUES

Frei BETTO

BRÉSIL

BETTO, Frei

Carlos Alberto Libânio Christo (Frei Betto en religion) est un dominicain, né en 1944 à Belo Horizonte. Théologien de la libération et militant politique, c’est un proche de Lula. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, essais, réflexions philosophiques et religieuses, souvenirs et romans.

Hôtel Brasil 

1999 / 2004 / 2019

Bien sûr, il y a pour commencer la découverte d’un cadavre, décapité, qui gît dans un couloir d’une pension modeste, on pourrait dire minable, de Rio de Janeiro. L’homme assassiné vendait (trafiquait ?) des pierres précieuses mais n’avait aucun ennemi connu et menait une vie paisible. Le commissaire Del Bosco est chargé de l’enquête, il a soigneusement lu le Manuel imposé par sa hiérarchie et n’a pas la moindre intention de sortir des règles officielles qui y sont développées. Pour réussir son examen d’entrée, il a dû potasser le Manuel (avec majuscule), il s’agit maintenant d’appliquer !

Pourtant très vite on se rend compte que ce n’est pas l’enquête en soi qui intéresse Frei Betto. Dans une première partie, il fait défiler devant le commissaire, mais bien davantage devant le lecteur une série de personnages, les habitants de la pension, ce qui donne des portraits d’une grande richesse, drôles ou émouvants. Parmi eux une midinette qui rêve de devenir star, un journaliste, un attaché parlementaire qui n’a pas su doubler ou tripler sa maigre fortune comme ses patrons, un travesti et un homme sans profession définie, qui aide les jeunes paumés qui traînent dans les rues… et qui ressemble un peu à l’auteur.

On sortira de la pension, et c’est toute la société brésilienne des dernières années du XXème siècle qui est décrite, des policiers véreux aux enfants des rues qui s’entretuent pour survivre, des bourgeois bien installés qui découvrent par hasard l’instabilité de leur propre situation aux intellectuels arrogants qui pensent avoir tout compris et qui sont aussi désarmés que n’importe qui  face à la cruauté de la société dans laquelle ils vivent.

Formellement, si l’on s’en tient aux normes, Hôtel Brasil est un peu bancal. C’est un polar qui n’en est pas un, un roman social qui se prend pour un polar, un roman psychologique entre deux scènes de violence. Mais au diable les normes, au diable l’éventualité d’être formellement correct, comme on dit politiquement correct ! Frei Betto nous fait cadeau d’un roman plein de vie (la vie quotidienne est-elle équilibrée ?), dont les personnages sont de vraies personnes, qu’il a probablement croisées et qu’il montre sans masque. Tout le bénéfice de ce pseudo désordre est pour le lecteur qui se sent immergé dans ce Rio de Janeiro frappant de réalisme.

À noter que Hôtel Brasil a été publié dans sa version originale en 1999 et dans sa version française, par les éditions de l’Aube en 2004, cette réédition est la bienvenue ! Frei Betto, né en 1944 est frère dominicain, proche de la Théologie de la Libération, militant politique. Il a passé plusieurs années en prison, a vécu dans une favela, été proche de Luiz Inácio Lula. Il est l’auteur d’une œuvre très variée, souvenirs, récits pour la jeunesse, chroniques, etc.

Hôtel Brasil de Frei Betto, traduit du portugais (Brésil) par Richard Roux, postface du traducteur, 344 p., 14 €.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / ROMAN POLICIER / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DE L’AUBE.

BETTO, Frei Hôtel Brasil