CHRONIQUES

José DONOSO

CHILI

 

DONOSO, José

José Donoso est né en 1924 à Santiago, dans une famille aisée. Après avoir pratiqué divers métiers, il a enseigné tout en publiant ses premières œuvres de fiction. Il a longtemps vécu hors du Chili où il s’est réinstallé en 1981. Il est considéré comme un des écrivains majeurs en Amérique latine.

 

L’obscène oiseau de la nuit

1970 /1972 / 2019

La collection Belfond vintage, avec des  œuvres, entre autres, de Henry Miller, Barbara Pym ou Ida Simons, accueille son premier écrivain latino, et le choix est bon ! Il s’agit du Chilien José Donoso (1924 – 1996), contemporain du Boom mais qui est resté en marge et a souffert de ce qu’il considérait comme un manque de reconnaissance de la part des critiques et de ses collègues.

Dans ce vaste roman, publié en 1970 dans sa version originale, tout ou presque tout se passe à l’intérieur, poussiéreux et gris foncé, d’une insondable Maison. Couvent, ex-couvent, orphelinat, maison de retraite pour femmes, fondation subventionnée par plusieurs générations de la puissante famille Azcoitía, la Maison va bientôt être démolie et remplacée par une Cité de l’Enfance.

Il n’y a pas d’hommes dans l’immense Maison, en dehors du mystérieux narrateur qui se dit être le serviteur des domestiques, muet qui sait tout et se voit comme une vieille de plus, un narrateur changeant qui peut devenir aussi un chœur de petites vieilles. Toutes (tous) sont à la frontière de la folie, mais qu’est-ce qu’être fou ? Dans ce monde clos, tout est normal. En réalité la folie est dans le texte, une folie débridée, de bon aloi. José Donoso se permet tout.

Les personnages hors norme défilent, se croisent, l’orpheline enceinte qui ne peut faire l’amour qu’avec des hommes coiffés d’une tête de géant en carton, l’aristocrate « fin de race » impuissant qui garde soigneusement les apparences, toutes les apparences…

Dans la Maison, il ne se passe pas grand-chose. La grossesse d’une des orphelines est au centre des conversations de quelques initiés. Pour toutes (tous) il s’agit d’exister, de montrer, de prouver qu’on existe aux yeux de toutes (de tous). D’exister pour toute la société, même si l’extérieur semble si lointain, pour les résidentes de la Maison et surtout pour soi-même.

Et quand on sort de la Maison, c’est pour se noyer dans une autre sorte d’enfermement qui peut être la famille, le couple dont on ne peut pas davantage s’évader.

Comme dans tout roman majeur, on a droit à plusieurs romans qui s’enchaînent et se mêlent. « Qui prétend qu’on puisse s’offrir une certitude dans cette affaire mouvante et floue ? ». Cette question que se pose le narrateur s’applique de toute évidence au roman tout entier. Le lecteur est tenu d’accepter ce flou constant, qui lui donne accès à une sorte de rêverie grise qui ne manque pas d’un certain charme, pour peu que la lenteur ne lui déplaise pas. Il est tenu aussi d’accepter la densité, la longueur des paragraphes. Rien n’est rapide dans cet univers clos, tout bouge dans un engourdissement un peu épais.

Roman « expérimental », L’obscène oiseau de la nuit ? Oui, sans doute. Il est un très grand témoignage des recherches créatives au moment du Boom, duquel José Donoso se sentit toujours écarté et en est resté amer. Il est probable qu’on le lira davantage aujourd’hui comme une curiosité, comme une étape importante dans la narration hispano-américaine que comme un roman normal, ce qu’il n’est surtout pas !

L’obscène oiseau de la nuit, traduit de l’espagnol (Chili) par Didier Coste, éd. Belfond, 638 p., 18 €.

MOTS CLES : ROMAN CHILIEN / SOCIETE / ANNEES 70 / PSYCHOLOGIE / EDITIONS BELFOND

DONOSO, José L'obscène oiseau de la nuit

 

ROMAN ARGENTIN

Martín CAPARRÓS

ARGENTINE

 

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Né en 1957 à Buenos Aires, il est le fils d’un célèbre psychiatre argentin. À la suite du coup d’État de 1976, il s’exile à Paris où il termine ses études d’Histoire. Après quelques années passées à Madrid, il retourne à Buenos Aires. Journaliste (Prix international Roi d’Espagne en 1994), il est également romancier (Prix Herralde en 2014).

À qui de droit.

2008 / 2017

Plus de trente ans après les années noires de la dictature, l’Argentine est passée par plusieurs crises, politiques, économiques, crise morale aussi. Ceux qui ont vécu la période des tortures et des enlèvements sont à présent face aux jeunes générations, souvent, les incompréhensions entravent le dialogue. Martín Caparrós réussit à poser les vraies questions dans un roman haletant.

Début du XXIème siècle, Juanjo, devenu ministre du régime désormais démocratique rencontre plus ou moins régulièrement son ami Carlos Montana, le Rouquin, ancien militant d’extrême gauche trente ans plus tôt, dont la femme, Estela, enceinte, a « disparu » après avoir été torturée.

Comment, le temps d’une génération étant passée, peut-on revenir sur une époque aussi dramatique, quand on a vécu directement ou non de telles horreurs ? Martín Caparrós le fait avec sa hauteur de vue habituelle, sans jamais oublier qu’il est ici un romancier.

Le mot vengeance a-t-il un sens pour Carlos ? Et si oui, s’appliquerait-il à l’individu ou à la collectivité ? Les souvenirs intimes ont-ils eux-mêmes un sens quand chacune des trente années qui se sont écoulées ont lentement modifié la réalité des choses passées et que l’un des protagonistes a gardé à jamais le rayonnement de sa jeunesse alors que l’autre a mûri, puis vieilli ? Qui finalement a eu raison, le vainqueur apparent, le vivant malgré lui, la disparue devenue martyre ? Et puis, question aussi fondamentale, ne vaut-il pas mieux enterrer le passé, tirer un trait, oublier ? C’est ce que Carlos tente de faire depuis trente ans. Mais il n’est même pas sûr qu’Estela soit morte à la suite de sa disparition. Il n’a jamais eu aucune preuve de son décès, il ne peut donc pas, il n’a jamais pu tirer ce trait qui lui aurait permis de continuer, de vivre « peinard » (un mot qu’il aurait dû détester et qu’il accepte désormais).

Ces problématiques qui pourraient paraître abstraites à un lecteur d’un XXIème siècle déjà bien entamé prennent vie, deviennent des faits par l’intermédiaire de Juanjo et de Carlos, de Valeria, la petite amie actuelle de Carlos, d’un colonel ou d’un aumônier qui ont été actifs sous la dictature.

À travers ses quelques personnages, Martín Caparrós évoque, d’un regard désabusé mais pas désespéré toute l’histoire de l’Argentine depuis les années glorieuses (économiquement), celles qui ont suivi la Première Guerre mondiale, puis son lent effondrement dont les causes restent mal expliquées pour Carlos et ses compagnons. Carlos est-il aigri, comme le lui reproche le fantôme d’Estela ? Il est en tout cas aussi lucide que Martín Caparrós.

Le véritable personnage central, celui autour duquel tournent tous les autres, est absent, invisible, injoignable, déjà mort à la première page. C’est un prêtre respecté de tous qui a eu un rôle essentiel trente ans auparavant. La réflexion historique, politique et philosophique devient alors thriller, la manipulation prend le pas sur la nostalgie peut-être malsaine d’une époque où tous (« vainqueurs » et victimes) sont passés à côté de ce qu’ils espéraient.

On est rarement allé aussi loin dans l’analyse du bien, du presque bien, du pas tout à fait bien autour de la lutte révolutionnaire, et cela sans jamais lasser le lecteur. Une fois de plus, avec À qui de droit, Martín Caparrós prouve qu’il est un maître des Lettres argentines.

À qui de droit, traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco, éd. Buchet/Chastel, 369 p., 22€.

 

CAPARROS, Martín A qui de droit

 

 

 

Martín Caparrós en espagnol : A quien corresponda / Los Living / Una luna / El hambre, Anagrama  / El enigma Valfierno, Planeta / Un día en la vida de Dios, Seix Barral.

Martín Caparrós en français : Valfierno, Fayard / Living / La faim, Buchet/Chastel.

MOTS CLÉS : Roman latino-américain / Roman hispano-américain / Romanciers argentins / Histoire de l’Argentine / Dictature militaire / Disparus /Amnistie.

 

Souvenir

2016-11-03 Martín Caparrós

PUBLICATION ORIGINALE : espaces-latinos.org