CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

 

CUBA

 

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Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

 

La transparence du temps.

2018/2019

Quelle joie de retrouver Mario Conde, l’ex-policier qui vit à La Havane, dont les enquêtes nous avaient aidés à connaître une ville attachante et malade, vivante pourtant, lumineuse et chaude, gangrenée par la misère et la corruption mais qui tient bon. Mario Conde se voit vieillir : encore un mois et il aura soixante ans… Est-on vieux à soixante ans ? La question, terrible pour lui, est mineure, en comparaison de celle qu’il aura à résoudre.

Un de ses anciens compagnons de lycée prend contact avec lui : il vient de se faire détrousser par celui qu’il croyait être un petit ami fiable et fidèle et qui n’était qu’un gigolo. Meubles et bijoux ont disparu avec une sculpture ancienne à laquelle il tenait beaucoup.

Les premiers épisodes de la série Mario Conde étaient brefs, la résolution du mystère allait bon train, toujours complétée par des remarques sur l’état de l’île au moment où le régime castriste donnait des signes de faiblesse, ce qui faisait leur richesse. Cette fois Leonardo Padura prend son temps. La Havane, en 2014, l’époque de l’enquête, est un des centres du roman et donne lieu à de longues et très impressionnantes descriptions d’un coin de rue dans le quartier historique ou dans un des bidonvilles qui ont poussé près de là depuis les années 90. La maturité de Mario Conde, qui reste le double de Padura, partageant même avec lui sa date de naissance, lui ‒ leur ‒ permet de donner un avis éclairé sur la Révolution cubaine, son évolution et ses résultats contrastés. Tous les deux, protagoniste et auteur, sont toujours aussi clairvoyants et honnêtes par rapport à ce qui les entoure.

La recherche de Mario Conde n’est pas pour autant négligée. Où sont passés les bijoux qui ont potentiellement une jolie valeur ? Où est passée surtout la statue de la vierge dont on n’arrive pas à connaître l’origine de façon certaine ? Mais là, le narrateur se dissocie du  personnage, il en sait bien plus que lui. Ayant bénéficié depuis Les brumes du passé (la dernière apparition de Mario Conde), de la double expérience de L’homme qui aimait les chiens et de Hérétiques, romans purement historiques, il va fouiller dans un passé espagnol ou catalan (la statue est-elle d’origine catalane ou andalouse ?) et remonte de l’époque de la guerre civile jusqu’au Moyen-Âge.

Le double documentaire accompagne alors la quête de la statue. La description d’une ville croulant de plus en plus sous la misère, pas seulement dans ses bidonvilles, mais conservant malgré tout quelques oasis de luxe comme les diverses résidences des collectionneurs d’art alterne avec une évocation précise et détaillée des croisades, des origines diverses des images qualifiées de saintes puis de miraculeuses.

La lenteur de l’action et l’abondance de la partie historique peuvent surprendre le lecteur qui a fait de Mario Conde son proche depuis des années. Leonardo Padura a voulu aller au fond des choses, le curieux chapitre d’autocommentaire le confirme.

La transparence du temps, nouvel épisode de la série des Mario Conde, permet en tout cas de retrouver un univers que Leonardo Padura nous a rendu familier, enrichi cette fois d’incursion dans un passé lointain, et de refaire un bout de route avec des personnages amis à jamais.

La transparence du temps de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) Par Elena Zayas, 430 p., 23€.

Leonardo Padura en espagnol : Ses œuvres ont été éditées en Espagne par Tusquets.

Leonardo Padura en français, chez Anne-Marie Métailié.

 

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN NOIR / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETE

PADURA, Leonardo La transparence du temps

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

 

padura2011.02

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

Hérétiques

2013:2013

Après le chef d’œuvre qu’est L’homme qui aimait les chiens, paru il y a quatre ans, Leonardo Padura revient en force avec ce nouveau roman dans lequel on retrouve avec plaisir Mario Conde, le détective un peu blasé des premiers polars. Mais cette fois Conde n’est pas vraiment au centre de l’action, il n’est qu’un des éléments moteurs car, en réalité, Padura nous offre non pas un mais trois romans en un, deux enquêtes du détective et, au centre, un somptueux roman historique. Tout se rejoint à la fin, porté par le sujet commun aux trois parties mais aussi à l’ensemble de l’œuvre de Leonardo Padura : une certaine marginalité, forcément salutaire et la quête de la liberté. Ce n’est pas par hasard que Don Quichotte soit cité à plusieurs reprises.

Qu’est-ce que toute forme d’hérésie, sinon une volonté ou une nécessité d’échapper à une ligne religieuse imposée par des dogmes dont les raisons originelles sont de plus en plus obscures à mesure que passent les siècles. Et cela s’applique aussi à une ligne politique dont les principes ont été dévoyés par le temps et par les hommes. Cela s’applique encore aux conceptions morales dont on a de plus en plus de mal à leur trouver une signification. On trouve ces trois types de « déviances » dans cet immense roman qui avant tout est un roman, avec ses mystères, ses rebondissements, ses personnages savoureux et cet humour à la fois mordant et plein d’humanité propre à Leonardo Padura. On y découvre par exemple l’univers des emos (attention : les prendre pour des freaks ou des gothiques, malgré les apparentes ressemblances serait une véritable hérésie !), on y retrouve non seulement l’ex policier, fétiche et double de l’auteur, et ses amis de toujours, mais on s’échappe aussi de cette Havane misérable et belle qui nous est familière pour un grand saut dans l’espace et le temps.

Au centre du roman, le Livre d’Elías qui, entre parenthèses peut se lire indépendamment du reste, fait revivre Amsterdam au milieu du XVIIème siècle, à l’époque où Rembrandt, au sommet de son art, commence sa descente aux enfers, tenaillé par le manque d’argent et par un manque de reconnaissance : depuis qu’il s’écarte des canons officiels il est peu à peu marginalisé. Ce Livre d’Elías, modèle de roman historique, est à lui seul une merveille : Amsterdam, la vraie, pas celle des images toutes faites, vit littéralement sous nos yeux, avec ses beautés et ses misères : l’atelier de Rembrandt et aussi son mauvais caractère, les canaux et aussi les égouts : comment évacuer toutes les sortes d’ordures dans une ville baignant dans des eaux stagnantes ? Il est tellement tentant d’embellir le passé, surtout dans les romans, que cette volonté de vérité est à saluer. Amsterdam, avec son climat à l’opposé de celui de La Havane, est une ville qui sait accueillir, les Juifs entre autres, mais qui sait aussi châtier celui qui s’écarte des normes. Tout cela est vivant, prend les couleurs austères de la peinture flamande, et cette ambiance un peu glaçante n’empêche pas les passions de s’exprimer sous les traits de personnages qui sont, comme toujours chez Padura, des êtres humains attachants sans jamais être mièvres.

Les deux parties qui encadrent le Livre d’Elías, le Livre de Daniel et le Livre de Judith, nous l’avons dit, sont deux missions au cours desquelles Mario Conde ne se contente pas de mener l’enquête. On retrouve l’homme avec quelques années de plus sur le dos, constatant en souriant avec un rien d’amertume, les dégâts causés par le passage du temps, mais restant bon mangeur, bon buveur et toujours amoureux de Tamara. Comme Amsterdam dans la partie centrale, La Havane est une ville de contrastes, décadente et bouillonnante de vie sous toutes ses formes. Quant aux enquêtes, l’une est centrée sur des tableaux anciens, un en particulier, qui a beaucoup voyagé et qui continue de le faire, avec un million de dollars, peut-être plus, à la clé, l’autre est centrée sur un monde futuriste proche de celui du film Blade runner, passé, présent, futur, tout va décidément par trois dans ce roman.

Depuis plusieurs années, depuis plusieurs livres, Leonardo Padura est parvenu au sommet de son art, il s’y maintient avec Hérétiques, qui une fois encore nous surprend et nous séduit sans réserves.

Leonardo Padura : Hérétiques, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, Éditions Métailié, 620 p., 24 €.

Leonardo Padura en espagnol : toute son œuvre est publiée chez Tusquets.

Leonardo Padura en français : toute son œuvre a été publiée en traduction française chez Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN HISTORIQUE / POLITIQUE / SOCIETE / EDITIONS METAILIE.

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

 

 

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

 

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Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

 

L’homme qui aimait les chiens

2011/2014 

On peut être Cubain et ne rien savoir de la vie et des idées de Lev Davidovitch, également appelé Trotski, c’est même tout à fait logique puisque le régime, s’alignant sur Moscou, évitait de parler du « traître » et donc de l’enseigner à l’école. Dans les années 70, Iván, jeune homme sans passé et sans avenir, fait la connaissance sur une plage déserte d’un mystérieux personnage accompagné par un Noir silencieux qui promène deux superbes chiens. L’homme, qui dit s’appeler Jaime López, se confie à Iván et lui parle longuement de Trotski en lui demandant, de façon plus ou moins claire, de transmettre son « message ». Le Cubain, après de longues hésitations, entreprend des recherches qui confirment les dires de l’inconnu de la plage et finira, de longues années plus tard, par rédiger un récit sur les dernières années de Trotski et sur la vie de son assassin, Ramón Mercader.

Leonardo Padura portait ce sujet depuis bien longtemps, il lui a fallu près de trente ans pour qu’il mûrisse en lui, pour lui permettre de réunir une impressionnante documentation au Mexique, en Europe et surtout dans cette Union Soviétique qui venait tout juste de mourir après avoir tenté d’imposer, plus encore que sa force, une image de justice qui voulait être un exemple pour le monde. En prenant le temps nécessaire pour entrer dans les détails, sans jamais lasser le lecteur, Padura nous conduit dans l’intimité de chacun des trois personnages principaux, Iván, Lev Davidovitch et Ramón Mercader, dans des chapitres alternés où l’on partage tout d’eux, l’idéologie aussi bien que les pensées les plus secrètes que l’auteur nous livre de façon magistrale.

On pénètre dans l’intimité familiale de Trotski. On est happé avec lui dans la spirale terrible qui le rejette, lui et les siens, d’Istanbul à Mexico en passant par Paris. On vit littéralement ses souffrances intimes, on partage avec lui un profond sentiment d’abandon et d’inutilité. On ressent avec le fugitif l’espoir aussi de pouvoir être à nouveau  une référence politique dans son lointain pays d’origine et cette volonté de défendre des idées qu’il ne cesse jamais de croire valables, cette volonté de vivre malgré tout et de ne pas sacrifier ses proches, dans la mesure où il y aurait encore quelque chose à sauver.

On suit un cheminement parallèle avec Ramón Mercader, fils plutôt malheureux d’une bourgeoise catalane qui au milieu de sa vie a décidé de rompre avec son milieu et de se lancer avec ses enfants dans une aventure militante. On assiste à son parcours de soldat pendant la Guerre civile espagnole puis à son « éducation politique », autrement dit un véritable conditionnement à Moscou, éducation à la fin de laquelle sa vie n’aura plus qu’un seul but : tuer le traître. Comme pour Trotski, on suit le personnage de si près qu’on a l’impression de participer avec lui à son évolution.

Plus surprenant si on sait que le sujet du roman est la mort de Trotski, et peut-être encore plus passionnant, le troisième volet, celui qui se situe sur l’île de Cuba et qui nous fait partager les sentiments et la vie quotidienne d’Iván, celui qui est peut-être finalement le narrateur. Entre 1977 et 2004, il mène la vie de tout Cubain et on souffre avec lui des diverses pénuries, mais aussi de l’autorité pointilleuse du régime, des mises à l’écart brutales et du formidable gâchis provoqué par l’Etat. On assiste enfin à la genèse de ce qui sera le livre qu’on a entre les mains.

On n’a jamais aussi bien montré la faiblesse pathétique de l’être humain, celle des protagonistes, tous trois écrasés par ce système sans pitié qui se voulait généreux mais dont Staline avait fait un mécanisme terrifiant, et chacun luttant pour une idée ou pour sa survie. Le gâchis humain est là, sous nos yeux, palpable et extrêmement émouvant. Idéologiquement, il est assez facile de renvoyer dos à dos victime et bourreau et de se refuser à prendre une position, morale ou politique. Ce que fait ici Leonardo Padura est infiniment plus profond, il nous montre trois êtres humains, différents mais dans le fond semblables qui, chacun à la place que lui a donnée l’Histoire, subit des contraintes qu’il n’a pas choisies mais qu’il doit traîner avec lui vaille que vaille.

Padura sait ne jamais rester neutre, qu’il parle des rivalités entre Républicains pendant la guerre civile, des horreurs staliniennes ou des difficultés de la vie quotidienne d’un Cubain des années 80 ou 90. Avec une hauteur qui n’est jamais froideur, il dénonce la malhonnêteté, la fourberie, l’obsession du pouvoir surtout. Et cette hauteur de vues n’existe jamais au détriment de ce qui compte toujours le plus pour Leonardo Padura, omniprésent aussi dans ses romans policiers, l’amour profond, et sans restriction, pour l’Homme.

On n’a pas tous les jours l’occasion de lire une dénonciation sans pitié de toute une tranche d’histoire qui mette les larmes aux yeux. C’est le cas avec ce très grand roman.

L’homme qui aimait les chiens traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas, éditions Métailié, 671 p., 24 €.

Leonardo Padura en espagnol est publié chez Tusquets. On y trouve les six romans du cycle Mario Conde et La novela de mi vida.

Leonardo Padura en français est publié chez Anne-Marie Métailié.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMAN HISTORIQUE / POLITIQUE / SOCIETE.

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Leonardo PADURA

CUBA

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Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane, il n’a jamais quitté son quartier de Mantilla. Après avoir été journaliste dans divers organes de presse cubains, il commence à écrire des romans policiers sur fond social avec un personnage récurrent, Mario Conde. Il est également scénariste (Retour à Ithaque de Laurent Cantet, par exemple). Il est unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.

 

Ce qui désirait arriver

2016/2016

On ne présente plus Leonardo Padura, un des écrivains cubains actuels les plus traduits dans le monde. Rappelons qu’il est l’auteur de Le Palmier et l’Étoile (2009) dont a été tiré Retour à Ithaque (2014), l’excellent film de Laurent Cantet. Il a obtenu de nombreux prix dont le Prix Princesse des Asturies en 2015. Ses derniers romans, L’Homme qui aimait les chiens (2011) et Hérétiques (2014), deux œuvres puissantes, le placent parmi les grands de la littérature mondiale. Leonardo Padura publie aujourd’hui un recueil de treize nouvelles, écrites entre 1985 et 2009, réunies sous le titre de Ce qui désirait arriver.

Un journaliste rentrant à Cuba après deux ans de mission en Angola, fait escale à Madrid où il retrouve un ami d’autrefois qui a opté pour l’exil ; un étudiant sans le sou est bouleversé par la voix épaisse et chaude de Violeta del Río (personnage récurrent dans les romans de Padura) ; une vieille dame accède à une sorte révélation littéraire en écrivant une nouvelle qui relate le drame de sa vie ; une poignée de jeunes gens désoeuvrés s’entraînent mutuellement dans une série de mésaventures qui se terminera en tragédie ; un homme qui s’apprête à passer la veillée de Noël en sifflant rhum sur rhum, accoudé au comptoir d’un bar miteux est rejoint par son ex belle-sœur dont il a toujours été secrètement amoureux ; un homo désespéré déambule dans les quartiers chauds de la Havane à la recherche de l’âme sœur qui pourrait le sauver d’une solitude insupportable…

Qu’est-ce qui fait que, d’une nouvelle à l’autre, le lecteur a le sentiment de retrouver le même personnage ? Peut-être le regard empreint d’humanité bienveillante que l’auteur porte sur ses héros. Des êtres fragiles – mais ô combien attachants – souvent placés dans des situations cruciales, confrontés à des choix déterminants : profiter d’une escale pour rester en Espagne ou rentrer à Cuba ? Renouer avec une vie conjugale interrompue malgré le désarroi d’une compagne éconduite sans laquelle les deux années passées en Angola auraient été un enfer ? Les héros de Padura donnent l’impression d’avoir manqué, de peu, un rendez-vous essentiel, d’être passés, par mégarde, par manque de vigilance ou de détermination, à côté de leur existence. Certes, il leur arrive de connaître des moments de plénitude ou de grâce : la rédaction jubilatoire d’une nouvelle, un « festin de sexe » offert par une chanteuse de boléro, une nuit de rêve inespérée à Padoue… Mais ce ne sont qu’épisodes éphémères, parenthèses qui laissent une empreinte indélébile, le rappel d’une promesse que la vie n’a pas tenue, comme si le hasard en avait décidé autrement.

Le cadre de ces treize nouvelles est la République de Cuba des années 1980 à 2000, un pays où un projet individuel peut être directement affecté par une décision gouvernementale, où un journaliste n’a pas les moyens de s’offrir une voiture, où il faut composer au quotidien avec des coupures d’électricité ou des pénuries de toutes sortes. Les destins individuels, à l’instar des dernières décennies de l’histoire cubaine, s’y dessinent selon le modèle d’une utopie avortée : le temps, la guerre ou un simple concours de circonstances font et défont les amours ; les retrouvailles ne permettent pas de réparer les erreurs du passé ; la vie s’écoule, radicalement différente de celle qu’on avait rêvée. Et pourtant, bien que chaque protagoniste compte parmi ses proches quelques exilés partis accroître la population de Miami ou d’ailleurs, aucun ne choisit de quitter son île, même si l’occasion lui en est offerte. Que l’histoire se passe en Angola, en Italie ou à la Havane, Cuba est toujours présente, avec la touffeur de certaines journées, le rhum encore et encore, sauf quand il vient à manquer, un entraînement de baseball, la mélancolie d’un boléro, l’animation de la Rampa et, en toile de fond, ce désenchantement nostalgique qui a marqué toute une génération, si bien relayé par le titre, belle formule empruntée à Marc Aurèle : Ce qui désirait arriver.

Mireille BOSTBARGE 

Ce qui désirait arriver, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, éd. Métailié, 234 p., 18 €.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / SOCIETE / POLITIQUE / PSYCHOLOGIE

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
ROMAN CUBAIN

Erick de ARMAS

CUBA

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Né en 1965 à La Havane. À sept ans, il est vedette à la télévision cubaine, il chante et joue la comédie. Après des études de médecine, devant les difficultés de plus en plus graves à vivre au quotidien, il décide de fuir son pays. Il pratique la médecine quelques années à Barcelone, avant de retourner en Belgique, le pays qui l’avait accueilli. Il partage son temps entre la musique et la médecine.

Elena est restée… et papa aussi

2007

Erick, tout jeune  médecin qui vit à La Havane, qui aime sa ville, qui aime son pays, n’a qu’une hâte : partir. La vie de tous les jours est devenue impossible : manque de tout, administration tatillonne, contrôles policiers, hygiène inexistante. Pour garder tout de même un peu de lumière il ne reste que les Cubains (pas tous, on doit aussi savoir se protéger, se méfier, les délateurs sont partout, et ce n’est pas de la paranoïa), disons les amis cubains.

L’espoir d’un départ est porté par Elena, une amie avisée qui a déjà bien avancé dans son plan. Ou par Berto, un ami rencontré sur une plage, élevé dans une ambiance hyper religieuse, lui-même pratiquant sa propre religion, mélange d’à peu près toutes les croyances mondiales. D’ailleurs si Erick veut embarquer, il devra se livrer à d’étranges rites…

Il choisit l’option Berto. Ce sera ramer dans un radeau fabriqué maison. Erick, qui est bien l’auteur, traitant son lecteur comme un ami proche, détaille sa préparation : les mètres de tuyaux en plastique, la façon de gonfler en silence des pneus de camions, l’extrême discrétion à respecter impérativement, et la vie qui doit continuer, normale, la priorité absolue de ne jamais attirer sur soi des regards soupçonneux, qu’ils viennent des voisins ou des autorités. Erick n’est pas qu’un ami pour nous, il se révèle aussi comme un écrivain au talent multiple : l’humour discret rejoint le réalisme. Ce n’est pas un reportage qu’il propose, mais bien une œuvre littéraire.

Mais c’est l’option Elena qui reprend le dessus, tout en continuant à exercer sa fonction de médecin, ce métier qu’il aime.

Séances de santería, cette sorcellerie tropicale universellement pratiquée à Cuba, passages par des dispensaires de quartiers, flirts répétés avec de tout petits trafics qui permettent d’améliorer le quotidien (même celui d’un médecin), vie familiale, évocation du passé d’Enrique, le père, militant de la première heure et même d’avant l’arrivée des Barbus à La Havane, un homme droit et attachant : la richesse de ce roman est époustouflante, elle s’impose, sans effet inutile. Erick est un homme simple et son témoignage l’est aussi, dans la meilleure acception du terme : ce qui est sincère, ce qui est fort, n’a pas besoin de s’encombrer d’artifices.

Parmi tous les sujets abordés, et ils sont nombreux, on peut faire ressortir la spiritualité qui à Cuba (et en particulier dans le roman) prend des formes très originales : les catholiques sont encore nombreux, les adeptes de Yemayá ou d’Ochún, les partisans du régime, ceux qui sont attirés par les sectes d’inspiration nord-américaines, ceux qui ne croient plus en rien, sans qu’aucun (sauf les castristes purs et durs peut-être) ne se limite qu’à un seul courant de pensée ou de croyance : il demeure toujours un fond de catholicisme sous le verni castriste ou une pincée d’animisme sous le verni catholique. De toute façon, quelle que soit sa nature, le poids qui vient d’au-dessus, politique ou religieux, est bien là.

Erick de Armas a quitté son île natale, le titre le dit indirectement, il a senti la nécessité de partager son expérience, celle de la vie quotidienne dans les années 90, période de crise à Cuba, et il l’a fait de la plus belle façon possible, en restant dans la sincérité et la simplicité, ce qui crée une proximité rarement atteinte entre celui qui raconte et celui qui lit ou qui écoute.

Elena est restée… et papa aussi, traduit de l’espagnol (Cuba) par Alexandra Carrasco, éd. Actes Sud, 382 p., 21,80 €.

Erick de Armas en espagnol : Elena se quedó… y papá también.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / SOCIETE / POLITIQUE / RELIGIONS / CORRUPTION /EDITIONS ACTES SUD /

armas, erick de elena est restée... et papa aussi

 

*Pour découvrir le chanteur dont deux albums sont disponibles :

Vida moderna

armas, erick de vida moderna
Alivio y recuerdo 
armas, erick de alivio y recuerdo

 

ROMAN CUBAIN

Eduardo MANET

CUBA / FRANCE

 

MANET, Eduardo

 

 

Eduardo Manet est né à Santiago de Cuba en 1930. Après des études à La Havane, il est nommé Directeur du Théâtre à Cuba après la Révolution, avant de s’installer en France dès 1968. Homme de théâtre, romancier, il a publié une vingtaine de romans dont plusieurs ont obtenu des prix importants.

Le Fifre

2011

 La belle Eva Gonzalès, jeune peintre de talent, est-elle l’aïeule d’Eduardo Manet, l’homme de théâtre et le romancier d’origine cubaine ? C’est la question qu’il se pose, intrigué, encore adolescent, par une phrase sibylline que son père lâcha peu de temps avant de mourir. Eduardo la mit de côté dans sa mémoire et, un peu mystérieusement, elle lui revient, en plein XXIème siècle. Le romancier prend alors le dessus et, après une enquête minutieuse, il se lance dans un extraordinaire récit dans lequel la part personnelle et l’histoire de l’art du temps des impressionnistes s’entremêlent.

Edouard Manet est un peintre reconnu qui soulève des polémiques par la hardiesse de certains de ses sujets quand on lui présente une jeune fille qui, dit-on, a un certain talent. Eva est la fille d’un chroniqueur à succès, sa famille, quoique bourgeoise, est ouverte à toute la nouvelle création qui, vers la fin du règne de Napoléon III, éclate dans tous les domaines, poésie, roman et nouvelle, musique et bien sûr peinture. En compagnie de sa sœur Jeanne, sa cadette de sept ans, elle apprend à dessiner et à peindre avant d’être présentée au grand Manet qui reconnaît immédiatement son grand talent. Cela provoque des tensions avec Berthe Morisot avec laquelle elle entre en concurrence, et pas uniquement pour des raisons artistiques. La liaison amoureuse qu’elle a avec le maître devient une véritable passion qui se termine brusquement avec le départ inattendu de la jeune femme pour Madrid où elle passe quelques mois, logée par une tante. Pourquoi a-t-elle fui ainsi ? Qu’a-t-elle fait dans la capitale espagnole pendant ces mois d’absence ?

La richesse du roman est multiple. Tous en gardant en permanence un équilibre miraculeux entre les différents pôles du récit, Eduardo Manet nous parle, familièrement, amicalement, des débuts du courant impressionniste, de la vie quotidienne dans les ateliers de peinture et des rapports amicaux ou méfiants entre artistes, des amours orageuses entre personnalités affirmées, avec, au centre de tout, sa propre recherche : est-il réellement le descendant du grand peintre ?

Dans un style alerte, Eduardo Manet fait vivre, vraiment vivre sous nos yeux, ces personnages que l’on connaît plus par leur œuvre que par leur personne, il nous fait pénétrer dans leur intimité, nous les montre comme des êtres, non comme des génies,  nous fait rêver sur des amours contrariées et sur la force presque incontrôlable de la création : un peintre ou un romancier qui voudrait la limiter ne le pourrait pas : peindre, pour Edouard, est une nécessité vitale, comme l’est écrire pour Eduardo.

Le fifre, éd. Écriture, 259 p., 19,95 €.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / SOCIETE / ROMAN HISTORIQUE / EDITIONS ECRITURE

 

MANET, Edurdo Le Fifre

SOUVENIR :

MANET, Eduardo Paris

 

ROMAN CUBAIN

Eduardo MANET

CUBA / FRANCE

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Eduardo Manet est né à Santiago de Cuba en 1930. Après des études à La Havane, il est nommé Directeur du Théâtre à Cuba après la Révolution, avant de s’installer en France dès 1968. Homme de théâtre, romancier, il a publié une vingtaine de romans dont plusieurs ont obtenu des prix importants.

Les trois frères Castro

2010

Tout commence par des retrouvailles dans un quartier de La Havane, celles de José Antonio Montes, ex-officier du ministère de l’Intérieur avec Salvador Ferrer, l’ex-président du comité de défense du Cerro, son quartier. José Antonio est venu, après des années d’absence, lui annoncer la mort de Fidel Castro.

Eduardo Manet aborde dans cet ambitieux roman tout le XXème siècle cubain, à partir de l’arrivée sur l’île d’un Aragonais en 1907, c’est-à-dire peu après l’indépendance. Le père de Salvador Ferrer était entré au service de la famille Castro, avait été le contemporain des sept enfants et s’était lié d’amitié avec les garçons, en particulier avec l’aîné, Ramón, le moins connu des trois. Fidel, tout jeune déjà, était une vraie terreur, aux dire des voisins, ce qui motiva son « placement » dans une école de frères maristes réputée pour la qualité des études mais aussi pour sa discipline.

Ainsi commence la saga des trois frères Castro. Il faut dire qu’Eduardo Manet les a connus, il a même fait une partie de ses études avec Raúl. Malgré son départ de Cuba en 1968 (il n’a pu y retourner qu’en 2014), il a su garder un regard distancié sur toute la période castriste, ne tombant jamais dans une caricature fréquente (dans un sens ou dans l’autre) de ce régime qui a provoqué haine et enthousiasme.

C’est précisément la grande réussite de ce roman : en racontant ces trois destins à la fois très humains et légendaires, Eduardo Manet fait découvrir presque un siècle de l’histoire d’un pays qui a été mêlé de près à l’histoire mondiale. Là aussi la distance prise par le narrateur est idéale : les deux personnages principaux, José Antonio et Salvador, après avoir été proches idéologiquement du pouvoir, ont douloureusement déchanté sans pour autant tout rejeter en bloc. La Révolution a beaucoup apporté aux habitants de l’île, surtout aux plus méprisés, mais le pouvoir est ce qu’il est, et, on peut en dire autant de l’être humain, Fidel et ses deux frères étaient des êtres humains…

Il est rare qu’un roman historique parvienne à rester aussi juste, aussi équilibré entre ses deux niveaux, l’histoire et les personnes. C’est le cas ici. La tâche n’était pas aisée, Eduardo Manet l’a réussie à la perfection.

Les trois frères Castro, éd. Écriture, 255 p., 18,95 €.

MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / HISTOIRE / SOCIETE / EDITIONS ECRITURE

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Souvenir :

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ROMAN CUBAIN

Vladimir HERNÁNDEZ

CUBA

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Vladimir Hernández est né en 1966 à La Havane. Après des études d’ingénieur, il commence à écrire des nouvelles de science fiction. Lauréat d’un prix international, il se rend en Espagne pour le recevoir et décide de rester en Europe. Il réside avec sa famille à Barcelone.

Indomptable.

2016/2017

Cuba de nos jours. La télévision officielle montre les émeutes au Venezuela, les tensions entre Russes et Ukrainiens et même une épidémie de choléra dans le pays. Les Cubains ont d’autres préoccupations, celle de vivre les privations au quotidien, et le jeune héros de ce premier roman d’un Cubain qui réside à Barcelone, celle de simplement survivre : sans le vouloir vraiment il est entraîné dans une aventure violente dans laquelle il risque sa vie à chaque instant.

 

Mario Durán et Rubén Figueredo, tous deux nés pendant la Période spéciale, qui suit immédiatement la chute de l’URSS, pendant laquelle Cuba se débattait dans des problèmes économiques insurmontables, sont devenus des amis inséparables. Ils sont tous deux spécialistes en informatique et leurs compétences complémentaires les avaient aidés à se rapprocher. Mais que faisait Durán en prison ? Et comment se fait-il qu’on l’ait libéré bien plus tôt que prévu, sans lui donner d’explication ? Rubén, qui vient le chercher à sa sortie de prison, semble rouler sur l’or. La réponse à ces questions arrive vite : un mystérieux Sandoval, un grand Noir musclé style voyou vient leur confier une « mission », visiblement il a eu les moyens de les faire libérer ainsi.

La « mission » est un classique : ouvrir un coffre fortement protégé par de l’informatique de haut niveau. Il ne manque ni le borgne patibulaire, ni la superbe fille, elle aussi un brin inquiétante, ni le commanditaire inconnu. Voilà pour le côté « classique » d’Indomptable. Le plus, c’est le rythme, la maîtrise de Vladimir Hernández à faire avancer de façon implacable son récit et à tenir le lecteur en haleine à chaque instant.

Les trois parties du roman s’apparentent aux trois actes d’une tragédie (à l’envers ?). En parallèle avec l’histoire qui avance sans faiblir, Vladimir Hernández montre le quotidien des Cubains modestes, les ravages intimes causés pour beaucoup par la guerre menée vingt ans plus tôt en Angola, les privations de chacun, les luttes sans fin pour améliorer l’ordinaire, le désenchantement de tous. Le père de Durán, traumatisé par son passé militaire, matérialise sa propre désillusion en collectionnant de façon  obsessionnelle de vieux magazines parce qu’il veut prouver avec ces documents les mensonges de l’État qui réécrit l’Histoire.

Pourtant aucun ne renonce. Indomptable, le surnom de Durán, peut s’appliquer à la plupart des Cubains. À côté de Durán, luttant contre plus forts que lui, on voit vivre des petites gens, son père Gilberto ou Dunia, fille d’un compagnon de guerre de Gilberto qui s’occupe de lui. Rien n’est facile pour eux, mais ils luttent à leur manière, c’est aussi ce que montre fort bien cet excellent roman qui allie suspense et action.

Indomptable, traduit de l’espagnol (Cuba) par Olivier Hamilton, éd. Asphalte, 256 p., 21 €.

Vladimir Hernández en espagnol : Indómito,, Roca, Barcelone / Habana réquiem, Harpercollins, Madrid.

 

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MOTS CLES : ROMAN CUBAIN / ROMANCIERS CUBAINS / SOCIETE / VIOLENCE / CORRUPTION

Souvenir :

 

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PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org