CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Antônio XERXENESKY

BRESIL

A. Xerxenesky

 

Antônio Xerxenesky est né en 1984 à Porto Alegre. ses études littéraires l’amènent à travailler sur Roberto Bolaño et Enrique Vila Matas. Il collabore régulièrement à des journaux et revues brésiliens.

Malgré tout la nuit tombe

2017:2020

 

Le cinéma est au centre des romans d’Antônio Xerxenesky qui avait évoqué western et morts vivants dans le délirant Avaler du sable et la figure mythique d’Orson Welles dans F. Cette fois il approche les films d’horreur, mais en évitant adroitement tous les pièges d’une telle entreprise, que ce soit en images, les quantités d’hémoglobine dans un film ou par des descriptions crapoteuses dans un roman : on ne sera pas déçu, mais pas de la façon que l’on attendait.

Alina est en pleine crise existentielle. Elle vit à São Paulo. Elle a une petite trentaine, s’ennuie considérablement entre ses soucis financiers, sa thèse universitaire inachevée et la routine de son travail qui ne présente pas le moindre intérêt. Elle est convoquée un jour au commissariat où Carla, la commissaire, une femme de son âge, lui demande de l’aider dans une enquête sur un mystérieux groupe qui semble flirter avec l’occultisme. Il y aurait eu plusieurs disparitions inexpliquées.

À quoi cela sert-il de mener une vie banale, en n’ayant que des activités routinières, en ne faisant rien de ce qu’on aime, en n’ayant personne à aimer ? Même un terrible choc émotionnel, un an plus tôt, qui aurait pu la pousser par réaction vers une existence plus positive s’est avéré impuissant à la faire évoluer.

Alina vit plongée, enterrée dans une vie des plus prosaïques : vaisselle sale dans l’évier et frigo vide, ses rapports ‒ intellectuels ‒ avec l’occultisme et ses mystères lui semblent s’être éloignés d’elle : le mémoire, puis la thèse doivent plus au hasard qu’à une passion, et pourtant renouer, par l’intermédiaire de la commissaire, avec l’inexplicable se met à l’attirer.

La première partie, qui se passe dans la journée, baigne dans la banalité. Dans la deuxième (de nuit), avec un changement virtuose, surprenant, de point de vue, tout bascule. La nuit tout devient possible, mais si tout  peut arriver, que se passera-t-il vraiment ?

Antônio Xerxenesky se montre diaboliquement habile dans sa façon d’avancer, d’un pas bien ordinaire, sur des chemins qui pourraient bien se révéler troublants, inquiétants, paniquants ou désespéramment communs. On souhaite avoir évidemment notre dose d’horreur et on l’aura, mais pas de la façon à laquelle on s’attendait : où se terre l’horreur, dans le surnaturel ou à portée de notre main ?

À l’opposé du grand spectacle, Antônio Xerxenesky a parfaitement réussi là le récit de la journée qui aurait pu être aussi banale que toutes les autres d’une jeune Brésilienne qui depuis son enfance, sans le savoir, vit entre ombre et lumière, entre chiens et loups (garous ?) et qui se pose, comme son créateur en littérature, bien des questions fondamentales. Malgré tout la nuit tombe marie vie quotidienne et brefs flashs étranges, philosophie et mystère. Et c’est le mystère qui survit !

Malgré tout la nuit tombe d’Antônio Xexenesky, traduit du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro, éd. Asphalte, 215 p., 20 €.

Antônio Xerxenesky en portugais : As perguntas, ed. Companhia das Letras, São Paulo / Areia nos dentes / F, ed. Rocco, Rio de Janeiro.

Antônio Xerxenesky en français : Avaler du sable / F, éd. Asphalte.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / FANTASTIQUE : ROMAN PSYCHOLOGIQUE / SOCIETE.

XERXENESKY, Antônio Malgré tout la nuit tombe

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org

SOUVENIR (en compagnie de Gabriela Castro) :

Antônio XERXENESKY

ACTUALITE, ROMAN BRESILIEN

Le dernier roman d’Antônio Xerxenesky présenté à Paris

xerxenesky, antônio malgré tou tle nuit tombe

 

 

07 février 19h – Lancement du roman Malgré tout la nuit tombe d’Antonio Xerxenesky, en présence de l’auteur.

 

SYNOPSIS

Alina a bientôt trente ans et vit à São Paulo. Doctorante en histoire des religions, elle passe ses journées devant un ordinateur, au vingt et unième étage d’un gratte-ciel, prisonnière d’un boulot alimentaire dans la publicité. Elle peine à surmonter un deuil familial et perd peu à peu sa joie de vivre. Jusqu’au jour où elle est contactée par la police, qui a besoin de ses connaissances pour démasquer une secte soupçonnée d’enlèvements. Et si c’était là l’occasion unique de briser sa routine ? De prendre sa vie en main et de trouver un sens aux questions qui l’assaillent ?

Une journée et une nuit suffiront à ébranler les certitudes d’Alina et, par là même, celles de toute une génération anesthésiée par son quotidien. Dans Malgré tout la nuit tombe, AntônioXerxenesky fait surgir l’irrationnel dans nos existences cartésiennes, éveillant nos angoisses les plus profondes.

 

SUR l’AUTEUR

AntônioXerxenesky est né à Porto Alegre. Son premier roman Avaler du sable(Asphalte, 2015) lui a valu d’être distingué comme l’un des meilleurs romanciers brésiliens contemporains par la revue Granta. Son deuxième roman F a été finaliste du prix São Paulo de littérature et du prix Médicis étranger 2016. Malgré tout la nuit tombeest le troisième ouvrage de l’auteur publié en France aux éditions Asphalte.

 

Jeudi 7 février à 19h

Librairie Les Guetteurs de vent

108 avenue Parmentier

75011 Paris

 

http://asphalte-editions.com/livre/malgre-tout-la-nuit-tombe/

ROMAN BRESILIEN

Milton HATOUM

BRÉSIL

HATOUM, Milton

Milton Hatoum est né dans une famille d’origine libanaise en 1952 à Manaus, ville qui sert de cadre à la  plupart de ses œuvres. Il a enseigné la littérature aux États-Unis puis au Brésil. Il est aussi traducteur.

 

La ville au milieu des eaux.

2009/2018

L’Amazonie fait rêver, ceux qui n’y vivent pas davantage que ceux qui l’habitent. Les conditions de vie, le climat, les distances, au quotidien, font oublier le lieu. Pourtant il y a des gens qui s’y sentent bien, qui y ont grandi, ont connu leurs premières émotions, celles qu’on n’oublie pas et qu’on peut faire partager, si on en a le talent. C’est le cas de Milton Hatoum qui n’a jamais quitté durablement Manaus, sa ville natale et qui en parle avec un amour impartial et des mots remplis de couleurs et d’émotions.

Il n’est pas obligatoirement nécessaire de s’éloigner d’un lieu pour voyager dans le monde. C’est ce que fait Milton Hatoum, ce que font plusieurs de ses personnages, c’est aussi ce qu’il fait brillamment faire à ses lecteurs. Dans presque chacune des quatorze nouvelles qui forment le recueil, on se trouve à Manaus, sa ville, la ville au milieu des eaux du titre, une ville immobile, isolée au cœur de la forêt amazonienne qui pendant des siècles n’a été reliée au reste du monde que par les bateaux qui remontaient l’Amazone. Une ville donc repliée sur elle-même mais dont l’isolement l’a toujours poussée à tenter, difficilement, de communiquer avec le pays et le monde. Le monument mythique de Manaus, le Théâtre Amazonas, en est le symbole, avec son architecture italienne, qui reçut les plus grandes vedettes européennes qui, depuis la fin du XIXème siècle, n’auraient pas imaginé une tournée américaine sans ce détour de plusieurs semaines à l’époque.

Le théâtre Amazonas apparaît dans plusieurs de ces textes, dont la plupart ont Manaus pour cadre. Mais l’unité de lieu n’est pas de mise. On y parle, directement ou non, de San Francisco, de Paris, de Bombay et de bien d’autres lieux dans de brefs textes pleins d’humanité : émois adolescents, espoirs de jeunesse parfois déçus, rivalités amoureuses et très souvent, la présence de l’art, de la création, visuelle ou artistique.

Le dépaysement, forcément est là pour un lecteur européen (et certainement aussi pour un Brésilien de São Paulo ou de Rio), immobile mais tangible, à l’image de ce M. Delatour, un Breton qui, ayant « découvert » enfant l’Amazonie dans son village du Finistère en se penchant pendant des jours et des semaines sur une carte, a fini par s’installer à Manaus. Pour nous c’est la même chose, sans bouger de notre fauteuil, La ville au milieu des eaux sous nos yeux, Manaus devient nôtre, Milton Hatoum est devenu notre ami, comme son oncle Ranulfo, sa ville est devenue la nôtre, son plaisir d’écrire s’est fondu dans notre plaisir de lire. Un régal !

La ville au milieu des eaux, traduit du portugais (Brésil) par Michel Riaudel, éd. Actes Sud, 160 p., 17 €, 12,99 € en version numérique.

Milton Hatoum en portugais : Relato de um certo Oriente / Dois irmãos / Orfãos do Eldorado / A cidade ilhada /A noite da espera, ed. Cia das Letras, São Paulo.

Milton Hatoum en français : Récit d’un certain Orient / Deux frères / Sur les ailes du condor, Le Seuil / Cendres d’Amazonie / Orphelins de l’Eldorado, Actes Sud.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / SOCIETE / EDITIONS ACTES SUD /

ROMAN BRESILIEN

Martha BATALHA

BRÉSIL

 

BATALHA, Martha

Née en 1973 à Recife, Martha Batalha a fait des études littéraires à Rio puis aux États-Unis. Elle est journaliste, éditrice et romancière. Elle vit avec sa famille en Californie.

 

Un château à Ipanema

2018/2018

Martha Batalha aime la vie, elle ne peut pas le cacher, la vie, qui n’est pas exempte de souffrance et qui a la mort pour but inévitable, mais qui fait que ses personnages, qui n’ont rien des héros classiques, donnent envie de les accompagner quelques minutes ou plusieurs années. C’est ce qu’elle disait dans son premier roman, publié en 2016, c’est ce qu’elle répète avec ce nouveau récit, feu d’artifice de légèreté et de profondeur, d’humour et de joie dans le décor idyllique de la plage d’Ipanema.

Pour commencer, c’est l’histoire d’un grand amour. La preuve : Johan Edward Jansson mesure au moins deux mètres, si Birgit est un peu différente, « soixante-dix kilos de femme répartis sur un mètre cinquante ». Elle souffre d’une légère particularité : des voix intérieures lui conseillent de prendre un parapluie un jour ensoleillé, ce qui lui permet d’être la seule à être protégée pendant l’orage imprévisible, mais qui la poussent parfois à briser tout un service en cristal dans l’appartement de location.

Mais ils s’aiment, ces deux-là ! Et ils s’installent à Rio de Janeiro, Johan ayant été nommé consul de Suède, leur pays. On est au tout début du XXème siècle. Quand les tourtereaux partent un peu à l’aventure pour un pique-nique dominical, ils se retrouvent sur une plage déserte, plus petite que celle de Copacabana et bien plus sauvage, ils savent que c’est là qu’ils vivront. Ce sont les premiers habitants d’Ipanema.

La description d’Ipanema, qui est encore bien loin des gratte-ciel et du luxe tapageur est d’un charme subtil qui nous introduit dans un jardin d’Éden bien matériel, avec ses sales gosses qui volent les pommes du voisin, une princesse blonde (Birgit) qui s’émerveille de chaque coucher de soleil et surtout une tendresse partagée.

Martha Batalha sait à merveille passer de la drôlerie la plus débridée à l’émotion. C’est pourtant la joie qui règne, une grande joie saine et délicate. On ne peut qu’aimer très fort les personnages qui souffrent et savent étouffer leurs peurs ou leurs rancœurs. Si quelque chose ne va pas ‒ et les raisons ne manquent pas au cours d’une existence ‒, on va pleurer dans l’obscurité de la salle de bain, et le chagrin s’en va par le siphon.

Les descendants du couple d’origine, les deux Scandinaves, sont tout aussi touchants : des gens ordinaires qui pourtant ont chacun une particularité et un point commun : une fascinante capacité à s’adapter, ce qui est la clé de leur bonheur. Peu importe si la source du plaisir est charnelle, éthylique ou gastronomique, l’essentiel est qu’elle ne tarisse pas. Il est merveilleux, cet arbre généalogique dont parfois les rameaux s’entrecroisent et dont chaque branche porte des grappes d’anecdotes pleines de sève.

Sous les anecdotes d’une efficace drôlerie, Martha Batalha aborde des sujets multiples, graves pour la plupart : la décomposition d’un couple, les excès dramatiques de la dictature, le sida, la place de chacun dans la ville, dans la vie. Elle le fait avec une grâce et une délicatesse surprenante. Le moindre détail a son importance : un seul paragraphe qui résume la vie d’une domestique résume aussi l’état du Brésil dans les années 60.

Tout n’est pas joli, dans Un château à Ipanema, il y a les militaires, il y a quelques trahisons, plusieurs adultères, mais ce Château est plein de grâce, de soleil, d’élans de vie. C’est une lecture qui vous comblera sur tous les plans et avant tout par la façon unique qu’a Martha Batalha de raconter une histoire simple. Magistral, Simplement magistral.

Un château à Ipanema de Martha Batalha, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, éd. Denoël, 341 p., 21 €.

Martha Batalha en portugais : Nunca houve um castelo / A vida invisível de Eurídice Gusmão,  ed. Companhia das Letras.

Martha Batalha en français : Les mille talents d’Eurídice Gusmão, éd. Denoël.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / HUMOUR/ PSYCHOLOGIE / SOCIETE.

BATALHA, Martha Un château à Ipanema

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org
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Martha BATALHA

BRÉSIL

BATALHA, Martha

 

Née en 1973 à Recife, Martha Batalha a fait des études littéraires à Rio puis aux États-Unis. Elle est journaliste, éditrice et romancière. Elle vit avec sa famille en Californie.

Les mille talents d’Eurídice Gusmão

2016/2016

Ce premier roman de la Brésilienne Martha Batalha, née en 1973, est très prometteur, il dResse un tableau très juste de la société carioca pendant la première moitié du XXème siècle tout en faisant un portrait drôle et très authentique des deux personnages principaux, deux soeurs de la classe moyenne qui, bien que n’en étant pas vraiment conscientes, font de leur vie une belle ébauche du féminisme.

S’il ne s’était produit un désagréable malentendu pendant leur nuit de noce, Eurídice et Antenor formeraient un couple idéal : lui, travailleur, jamais violent, généralement peu exigeant envers sa famille ; elle, calme, modeste et aussi bonne cuisinière. Pourtant sous cette apparence de perfection ménagère, on imagine quelques failles. Le vrai bonheur, conjugal ou autre, est-il dans la routine ? Malgré ses efforts Eurídice sent un manque, un petit quelque chose presque indéfinissable, qui n’est pas à sa portée. Zelia, la voisine malveillante s’en est bien rendu compte, elle ! Mais n’exagère-t-elle pas un peu, elle qui voit tout ce qui va de travers chez autrui et qui est même capable de voir le mal là où il n’est pas ?

Eurídice donc est une épouse idéale, mais… quelle est la place de l’épouse idéale dans l’organisation reconnue de la société ? Ne serait-elle pas dans l’invisibilité, comme c’est un peu la cas de la bien nommée Maria Das Dores, la bonne des Gusmão, qu’on ne voit plus, même si les plats apparaissent et disparaissent sur la table familiale ? Eurídice aura bien plus tard un projet littéraire ou philosophique et elle en connaît le titre : Histoire de l’invisibilité. Tiens, tiens…

Il est long, le chemin vers la liberté ! Les timides tentatives d’émancipation se suivent et échouent, Eurídice parviendra-t-elle au-delà de ce qui peut passer pour du féminisme (et qui en est aussi) ? Le contrepoint à l’histoire d’Eurídice est celle de sa soeur Guida, plus aventureuse et peut-être moins heureuse, mais est-il en notre pouvoir de juger sur un sujet aussi grave ? Marthe Batalha s’intéresse au fonctionnement de la société brésilienne des années 20 à 60 du siècle dernier, aux conventions, souvent risibles et pas toujours ridicules, aux petits et aux gros travers, toujours risibles, eux. On ne peut que sourire en observant ces coutumes auxquelles nous avons nous aussi peut-être sacrifié, comme le jeune homme bien sous tout rapport dont les dames et les jeunes filles scrutent attentivement les mains (porte-t-il une alliance ?) ou encore l’espèce de parade d’amour que doivent représenter les futurs fiancés, même si c’est en costume-cravate et robe d’organdi.

Le récit est truffé de récits annexes, de récits dans le récit, débordants d’humour tour à tour cruel et bienveillant, comme le portrait ce cette famille bourgeoise et incestueuse dans laquelle tout le monde se ressemble de façon ostentatoire, à quelques troublantes exceptions près.

Martha Batalha excelle pour faire de la vie de chaque jour d’une femme plutôt banale que la vie n’a pas épargné, comme on dit, un tableau débordant de couleurs, parfois sombres, mais tellement variées qu’il en ressort des bouffées d’optimisme. Elle flirte aussi avecce qui ressemble parfois à une saga familiale qui ne se prend jamais très au sérieux, dans laquelle même les morts brutales peuvent prendre des allures de farce.

En se plaçant entre le drame et la comédie, Martha Batalha nous montre avec un regard bienveillant et acéré la vie humaine, en toute simplicité.

Les mille talents d’Eurídice Gusmão de Martha Batalha, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, éd. Denoël, 320 p., 20 €.

Martha Batalha en portugais : A vida invisível de Eurídice Gusmão, Companhia das Letras.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / SOCIETE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE.

BATALHA, Martha Le smille talents...

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ROMAN BRESILIEN

Antônio XERXENESKY

BRESIL

A. Xerxenesky

 

Antônio Xerxenesky est né en 1984 à Porto Alegre. ses études littéraires l’amènent à travailler sur Roberto Bolaño et Enrique Vila Matas. Il collabore régulièrement à des journaux et revues brésiliens.

F

2014/2016

Avaler du sable, publié en français il y a un an et demi avait surpris, bousculé, ravi ses lecteurs, Antônio Xerxenesky apparaissait à vingt-six ans comme une révélation des lettres brésiliennes. Voici son deuxième roman au titre on ne peut plus bref, F, qui confirme la première impression.

De l’extérieur, elle a tout pour elle, Ana, la narratrice. Née dans une famille brésilienne « bien sous tout rapport », elle possède la jeunesse (on sait qu’elle a vingt-cinq ans), le charme (on ne peut l’imaginer que jolie), l’énergie (elle avoue sans détours qu’elle a déjà tué quantité d’êtres humains en étant rétribuée pour ça). Pourtant, apparaît assez vite un indéniable défaut : elle a tendance à voir les choses, en particulier ce qui touche à la création, de façon négative. Les Quatre-cents coups est un film raté, Led Zeppelin lui casse les oreilles. Ce détail ne lui pose donc pas de problème majeur quand on lui demande d’aller assassiner Orson Welles.

Pour qui a lu le délirant et génial (je n’exagère pas) Avaler du sable, F pourra surprendre : le style est devenu classique, avec évidemment une pointe d’humour toujours bien venu, ce qu’Antônio Xerxenesky lui-même définit quand il écrit à propos d’un conte que lit l’héroïne: « une langue polie, héritée des auteurs réalistes du XIXème siècle ». Ce classicisme, loin d’ôter du charme, en rajoute au contraire, en faisant ressortir par une fausse neutralité les « excès » qui sont racontés.

Ce roman est aussi passionnant à suivre qu’un film de Quentin Tarentino, mais la comparaison s’arrête là, c’est bien une œuvre littéraire que fait Antônio Xerxenesky. Toute ressemblance avec le cinéma, si elle n’est pas fortuite, nous mènerait sur une fausse piste. Le cinéma est presque partout dans ce roman, qui est et reste purement un roman.

Des tueurs à gages, chacun de nous en a rencontré beaucoup (au moins dans l’univers de la fiction !). Ana leur ressemble et en est très différente. Sa morale propre est assez savoureuse, un mot banalement grossier la choque sincèrement, ses passions culturelles l’aident à bien faire son « métier ». Antônio Xerxenesky fait de telle sorte que le parallèle entre artiste et tueur à gages n’apparaisse pas comme un paradoxe mais comme une évidence logique. Tout est très relatif dans F, à commencer par les goûts de chacun : on peut adorer Cléo de 5 à 7 et détester La Chambre verte, adorer La Nuit des morts vivants et détester L’Avventura, il faut surtout ne rien s’interdire, ne jamais censurer ses goûts. La vraie question (la seule ?) est de savoir si les  œuvres, films ou livres, seraient susceptibles, en humanisant le monde, de le transformer, de l’améliorer.

Il nous est donc offert tout un panorama de réflexions d’une profondeur inattendue dans un polar sur l’art (le film d’horreur Zombies ne pourrait-il pas être considéré comme l’égal de Falstaff ?) ou sur la politique (peut-on avoir un jugement sensé sur Cuba ou les États-Unis quand, à seize ans, on n’a vécu que sous la dictature militaire brésilienne ?).

Au passage, comme si de rien n’était, Antônio Xerxenesky égratigne plutôt gentiment le mode de vie des Brésiliens, des Nord-Américains et des Parisiens en jouant, mais jusqu’à un certain point seulement, sur les clichés qui les concernent.

Passionnant, riche d’idées et de sensations, ce très bel hommage au cinéma et à la littérature répond aussi à la question fondamentale posée : oui, un roman peut donner, sinon au monde du moins à ses lecteurs, une belle bouffée de bonheur.

F, traduit du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro, éd. Asphalte, 230 p., 21 €.

Antônio Xerxenesky en portugais : Areia nos dentes / F, éd. Rocco / Entre (nouvelles), éd. Movimento/ A página assombrada por fantasmas (nouvelles),  éd. Rocco.

Antônio Xercenesky en français : Avaler du sable, éd. Asphalte.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / POLAR / ROMAN NOIR / HUMOUR.

F

 

Souvenir (en compagnie de Gabriela Castro)

Antônio XERXENESKY

 

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org
ROMAN BRESILIEN

Antônio XERXENESKY

BRÉSIL

 

A. Xerxenesky

Antônio Xerxenesky est né en 1984 à Porto Alegre. ses études littéraires l’amènent à travailler sur Roberto Bolaño et Enrique Vila Matas. Il collabore régulièrement à des journaux et revues brésiliens.

 

Avaler du sable.

2010 /2015

Il y a mille manières de se dépayser en littérature : changer d’époque et attaquer un bon vieux Zola, changer d’endroit et se lancer dans un Mankell nordique et potentiellement dépressif, changer d’atmosphère et se laisser enivrer par le dernier Murakami. Mais depuis le 6 février, date de la sortie en France de Avaler du sable, du jeune Brésilien Antônio Xerxenevsky, on peut avoir tout cela, et encore bien plus en moins de deux cents pages !

Un Far-West de studio cinématographique, probablement vers la fin du 19ème siècle, sert de décor principal à ce roman foisonnant et dépouillé, tragique et drôle, rédigé sur une vieille machine à écrire par un romancier qui est un personnage imaginé par un romancier dont l’ordinateur a tendance à bugger.

On est à Mavrak, petite bourgade du Far West qui possède son saloon, avec son tricheur au poker, que ses « victimes » expulsent par une fenêtre dès les premières pages, deux familles qui s’affrontent depuis des générations et un sherif pas très normal. La preuve ? il ne boit que de l’eau et les femmes légères du saloon ont tendance à l’effrayer ! N’oublions pas l’auteur du texte, qui fait de brèves incursions dans son récit. Et puis dans ce décor typique, on a aussi un petit Roméo et Juliette local et sensuel et enfin, survolant cette île au cœur du désert, il y a la peur, universelle et traîtresse, qui est en chacun et qui la plupart du temps se confond avec la culpabilité.

Antônio Xerxenesky joue avec une maîtrise étonnante si on pense qu’il avait moins de trente ans quand il écrivait cela, avec les codes, les clichés littéraires ou cinématographiques qu’il utilise pour mieux les détourner, dont il se moque pour leur donner plus de profondeur : on ne sait plus vraiment si le fauteuil dans lequel on se trouve est celui du salon familial ou celui de notre cinéma habituel, on (re)découvre un décor connu et même familier, on s’installe tranquillement dans une routine qui très vite vole en éclats.

Antônio Xerxenesky joue aussi, et de façon très subtile, avec le sable du titre, celui du désert sur lequel Mavrak est bâtie, qui prend au long du roman une foule de formes : il change de texture et de couleur en fonction des sentiments des personnages, jusqu’à grincer entre leurs dents dans les moments de souffrance, il est utile quand il est sablier, prend une terrible réalité quand un jeune homme pense soudain qu’un jour, peut-être prochain, sa dépouille s’y retrouvera pour l’éternité… ou pour quelques années, puisqu’on voit aussi des morts se relever et envahir Mavrak pour transformer la bourgade en champ d’horreurs.

Il faut vraiment découvrir d’urgence ce roman qui surprend à chaque chapitre, découvrir aussi ce jeune écrivain plus que prometteur dont le deuxième roman vient de sortir au Brésil.

Antônio Xerxenevsky : Avaler du sable, traduit du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro, Éd. Asphalte, 173 p., 15 €.

Antônio Xerxenesky au Brésil : Areia nos dentes, 2010. / A página asombrada por fantasmas (nouvelles), 2011  / F, roman, 2014, tous parus chez Editora Rocco Ldt., Rio de Janeiro

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / WESTERN.

Avaler du sable

 

Souvenir (en compagnie de Gabriela Castro)Antônio XERXENESKY

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ROMAN BRESILIEN

Guiomar de GRAMMONT

BRÉSIL

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GUIOMAR DE GRAMMONT est née à Ouro Preto EN 1963. Universitaire dans sa ville natale, elle est auteure de romans, de pièces de théâtre, historienne et philosophe. Son roman O fruto de vosso ventre a obtenu le Prix Casa de las Américas (Cuba) en 1995.

 Les ombres de l’Araguaia.                             

2015 / 2017

 

Brésil, années 70, la dictature militaire semble devoir durer toujours. Un groupe d’étudiants utopistes tente de reproduire le modèle cubain : installer dans l’État de Pará, au Nord-Ouest du pays, une guérilla qui convaincrait les paysans de participer à une lutte qui mettrait fin aux injustices. Le bilan sera impitoyable pour les jeunes gens. Bien des années plus tard la sœur d’un des participants disparus tente de retrouver la trace de son frère disparu.

Ce serait une famille normale s’il ne manquait le fils, Leonardo. Étudiant et militant, il était passé très vite à la clandestinité et avait disparu. Le père se réfugie dans le silence et dans l’invention de jouets pour sa fille Sofia, la mère Luisa dans le souvenir et l’espoir de son retour et Sofia, encore enfant, grandit en apprenant tout doucement le sens du mot absence : le vide, me manque, mais aussi comme une présence en négatif qui finit par perturber son existence d’adolescente puis de jeune adulte. À la mort du père, en 1992, vingt ans après la disparition de Leonardo, elle ne peut que reprendre les vagues recherches entamées des années plus tôt.

Une soixantaine d’étudiants transformés en guérilleros dans la forêt amazonienne, entre cinq et dix mille militaires chargés de les éliminer, voilà la réalité historique qui est le fond du roman de Guiomar de Grammont ; une impressionnante inégalité des forces, des violences pratiquées des deux côtés, exploitées pour déstabiliser l’adversaire ; et, à la fin, la presque totalité des guérilleros tués par l’armée. Telle est la Guérilla de l’Araguaia dans toute sa brutalité.

Sofia a récupéré de façon peu claire un cahier : deux voix, une masculine et une féminine, racontent la vie quotidienne des jeunes utopistes, leur générosité, leur espoir de convaincre les paysans voisins de l’utilité de leur lutte, les dangers naturels et humains, et aussi, sous-entendu mais omniprésent dans l’esprit de Sofia et celui du lecteur qui le connaissent d’avance, le dénouement sanglant et l’oubli : qui connaît encore au Brésil cette dérisoire épopée ? Tout a été fait pour que soit oubliée la longue période de dictature subie par le pays et ses conséquences.

La grande habileté de Guiomar de Grammont est d’avoir fait alterner l’enquête de Sofia dans diverses régions brésiliennes et même à Cuba avec les longues citations du mystérieux cahier qui plonge au même titre Sofia et le lecteur dans la réalité des entraînements au cœur de la forêt équatoriale et dans les horreurs de la répression.

Le thriller que constitue la quête de Sofia prend une profondeur de tragédie, plus il avance, plus s’accentue la sensation du vide laissé par Leonardo et sa compagne. Guiomar de Grammont ne néglige aucun personnage, même secondaire : elle nous fait partager, dans un style à la fois assuré et délicat, sensible, l’esprit des parents du disparu et surtout de Sofia, parvenant à mettre sur un plan d’égalité les violences causées par l’Histoire et les pensées, les sentiments, la noblesse et les faiblesses de simples personnes qui toutes sont des victimes directes ou non.

Avec cette enquête historique mais profondément humaine, Guiomar de Grammont non seulement réussit un roman émouvant, elle donne surtout une leçon d’histoire et d’humanité.

Les ombres de l’Araguaia , traduit du portugais (Brésil) par Danielle Schramm, éd. Métailié, 240 p., 18 €.

MOTS CLES : ROMAN BRESILIEN / DICTATURE / FORÊT VIERGE / ROMANCIERS BRESILIENS

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Souvenir :

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PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org