ROMAN ARGENTIN, CHRONIQUES

Roberto ARLT

Autodidacte, on l’a opposé à Jorge Luis Borges, chacun défendant un courant de littérature, directe et populaire pour Arlt, raffinée et intellectuelle chez Borges. Il n’a été reconnu par la critique et les universitaires que très tardivement, une cinquantaine d’années après sa mort, en 1942.

Terrible voyage

1941 / 2021

Peut-on embarquer l’âme sereine sur le Blue Star quand on sait qu’il vient tout juste de changer de nom et que de telles circonstances portent malheur, quand on sait qu’un astrologue (serait-ce celui, diabolique des Sept fous et des Lance-flammes ??), a prédit les pires horreurs pour sa prochaine traversée, quand on sait enfin que le cousin Luciano a dissuadé le jeune narrateur de le faire ? Il embarque quand même… et Luciano aussi.

Les passagers, comme il se doit, sont étranges, parmi eux le fils d’un émir de Damas qui envisage sur le Blue Star de faire croître son harem, un comte espagnol,  Chevalier de Malte et voleur international bien connu, une féministe suédoise, un personnel de bord exclusivement composé de débutants, un capitaine mal embouché.

La folie s’invite aussi à bord, mais on le sait bien si on a lu d’autres romans de Roberto Arlt, qui est fou dans ce monde, celui qui accuse l’autre de folie ou celui qui est accusé de l’être ? Et puis c’est la réalité qui devient folle à son tour, et quand la situation est incontrôlable, il n’y a plus qu’à laisser aller.

Le jeu de massacre est réjouissant, les normes de jadis, qui semblaient bien solides, le vernis de l’éducation bourgeoise par exemple, se renversent et la question se pose : où se trouve l’absurde ? Dans la société que les passagers avaient connue avant (et qu’ils ne respectaient pas forcément), dans le nouvel état, ou, plus probablement, partout ?

Roberto Arlt se révèle ici comme toujours comme un prodigieux inventeur de personnages et de situations qui ne peuvent que troubler le lecteur, il sait mettre le doigt sur ce qui déclenche des frissons qui ne l’empêchent jamais de rire franchement de la malhonnêteté et de la bêtise universelles dont ce même lecteur n’est pas exempt (je parle pour moi mais je sais que je ne suis pas une exception).

Ce génial Terrible voyage n’est pas qu’une perle, c’est aussi une introduction idéale au reste de l’œuvre narrative et aux chroniques de celui qui a été l’initiateur (dans les années 1920) de la modernité latino-américaine en littérature, bien avant Gabriel García Márquez, Manuel Puig ou Mario Vargas Llosa qui, tous, ont revendiqué son influence.

Terrible voyage, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laurent Tranier, éd. Toute Latitude, 99 p., 12 €.

Roberto Arlt en espagnol : Viaje terrible, ed. Eneida, Madrid. Le reste de la production littéraire de Roberto Arlt est disponible en Espagne sous diverses marques éditoriales.

Roberto Arlt en français : Les sept fous / Les lance-flammes / , éd. Cambourakis / Un crime presque parfait / Le petit bossu : L’éleveur de gorilles, éd. Cent pages / Eaux fortes de Buenos Aires / Dernières nouvelles de Buenos Aires, éd. Asphalte.

MOTS CLES : ARGENTINE / HUMOUR / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS TOUTE LATITUDE.

ACTUALITE, ROMAN ARGENTIN

Décès du romancier argentin Juan Martini

Juan Martini, né à Rosario en 1944, est décédé dimanche dernier à Buenos Aires. Il a publié nouvelles et romans, des polars appréciés en Amérique et en Europe. La vida entera a été publié en France en 1995 chez Maurice Nadeau. Plus récemment, en 2015,  les éditions Asphalte ont proposé aux lecteurs français Puerto Apache (2002).

Voici ce que j’en disais au moment de sa sortie française :

 

MARTINI, Juan

 

 Puerto Apache

2002 / 2015

 

Buenos Aires, dans la zone portuaire. Puerto Apache est un quartier squatté au début des années 2000 qui a tenté de s’organiser pour ne pas devenir bidonville mais qui s’est, malgré tous les efforts de quelques uns, enfoncé dans le désordre et la misère. Ses habitants se voient comme de vrais Portègnes tout en se sentant exclus d’une vie « normale ». C’est cette situation ambiguë que nous décrit Juan Martini, né en 1944, dont le roman La vie entière a été publié par Maurice Nadeau en 1998.

Puerto Apache est plus un documentaire qu’un roman. Il y a bien une intrigue, une enquête que mène le narrateur, enchaîné et torturé dans les premières pages, qui cherche à savoir qui est à l’origine de cette « punition ». Mais l’auteur s’intéresse davantage à la description de ce curieux quartier et à la vie quotidienne de ses habitants, pas vraiment bidonville, mais encore moins zone résidentielle. C’est une ancienne friche industrielle récupérée par un groupe de jeunes gens sinon politisés du moins engagés pour lutter contre la misère qui, dans ces années 2000, a gagné une bonne partie de la société argentine. Ils se sont lancés dans cette aventure de réhabilitation d’une zone qui n’appartenait apparemment plus à personne et dont ils auraient pu faire un quartier tout à fait habitable. Ce projet, enthousiasmant sur le papier, se révèle bancal une décennie plus tard et, s’il reste toujours un certain enthousiasme, c’est pourtant l’amertume qui domine. Tout avait été prévu, il y a un cinéma populaire et même un début de cimetière, mais les réalités matérielles ont peu à peu dévoré les grandes idées : pour survivre il faut parfois voler, dealer, flirter avec la vraie délinquance.

C’est ce qui est arrivé au Rat, le narrateur. Son enquête avance plutôt lentement mais donne lieu à des rencontres qui permettent à l’auteur de nous faire partager des moments de la vie de ces oubliés de la société qui pourtant parviennent à exister par eux-mêmes malgré tous les obstacles.

Juan Martini : Puerto Apache, traduit de l’espagnol (Argentine) par Julie Alfonsi et Aurélie Bartolo, éd. Asphalte, 224 p., 21 €.

Juan Martini en espagnol : Puerto Apache, Sudamericana, 2002.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMAN NOIR / SOCIETE / CORRUPTION/ EDITIONS ASPHALTE.

MARTINI, Juan Puerto Apache

 

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Pedro MAIRAL

ARGENTINE

MAIRAL, Pedro

 

Pedro Mairal est né à Buenos Aires en 1970. Il publie ses premiers poèmes dans le supplément littéraire du journal El País. Una noche con Sabrina Love Une nuit avec Sabrina Love, son premier roman, a obtenu le Prix Clarín et a été adapté au cinéma. Il partage son activité entre la création (poésie et roman) et la diffusion culturel (émissions de télévision, ateliers de création etc.).

 

L’Uruguayenne.

2016/2018

Nous étions sans nouvelles de l’Argentin Pedro Mairal, dont nous avions beaucoup aimé Une nuit avec Sabrina Love (2004) et  L’intempérie (2007), bien qu’il ait publié entre-temps des chroniques et de la poésie (Supermarket spring). Le revoici, et en beauté, avec un nouveau roman, L’Uruguayenne, drôle et tragique, mené de main de maître.

Une journée dans la vie d’un homme… Lucas Pereyra est un homme ordinaire, un Argentin de 44 ans, marié, un fils, un couple qui, cahin-caha, va correctement, et une journée hors de la routine qui va changer pas mal de choses. Il est romancier et poète, il est donc tout indiqué pour raconter cette journée-là  et, peut-être, en faire son prochain roman.

Écrivain résidant à Buenos Aires, il doit toucher une assez grosse somme d’argent en paiement d’un roman à écrire destiné à un éditeur espagnol et d’un recueil de chroniques publiées en Colombie. Les règles de transfert d’argent sont telles qu’il est bien plus avantageux ‒ quoique illégal ‒ de faire passer ces 15000 dollars par l’Uruguay et les rapatrier directement en Argentine, d’où cet aller-retour d’une journée à Montevideo où il n’est pas mécontent de retrouver une jolie demoiselle uruguayenne, Guerra, rencontrée quelques mois plus tôt et qui est devenue pour lui un fantasme secret.

Lucas raconte sa journée en détail, avec des retours en arrière qui nous permettent de connaître sa vie familiale, avec aussi des flashs sur son avenir présumé, escompté ou rêvé.

Sans appuyer, mine de rien, il parle de relations de couple, de la valeur de l’argent, de troubles amoureux, d’éducation (les hilarantes pages sur ses rapports avec son fils resteront dans les mémoires !), toujours de façon légère mais tellement sentie qu’il parle à chacun de ses lecteurs, de ses amis, pourrait-on dire.

En principe sa journée à Montevideo est rigoureusement programmée : retirer l’argent, rencontrer Guerra, passer probablement un agréable moment avec elle (le premier tête à tête, appelons-le ainsi, s’était achevé de façon abrupte), peut-être aller saluer son ami Enzo et regagner son foyer pour reprendre sa vie de père de famille. Ce joli plan est peu à peu mis à mal.

Le charme principal de Lucas, s’il en a un, est ce côté ingénu : il est tout sauf prétentieux mais assez sûr de lui pour penser que tout ne peut que lui sourire. Hélas, le moindre joint qu’on lui propose le met au bord de l’asphyxie et il se rend compte qu’il n’est pas si facile de tromper impunément sa femme ou de gérer une toute nouvelle fortune. Le retour au foyer n’aura rien à voir avec ce qu’il avait rêvé.

Cela fait un bien fou de rire des infortunes des autres, surtout si la victime de nos rires est le narrateur lui-même. Pedro Mairal déploie tout au long de son roman un humour plutôt cruel, d’une efficacité absolue qui fait ressortir encore davantage la justesse et la profondeur des thèmes abordés. L’Uruguayenne est un véritable bijou.

L’Uruguayenne de Padro Mairal, traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin, éd. Buchet-Chastel, 144 p., 14 €.

Pedro Mairal en espagnol : La uruguaya, ed. Libros del Asteroide, Barcelona / Una noche con Sabrina Love, ed. Anagrama, Barcelona / El año del desierto, ed. Salto de página, Madrid  / Salvatierra, ed. El Aleph, Barcelona.

Pedro Mairal en français : Tôt ce matin / Une nuit avec Sabrina Love / L’intempérie / Salvatierra, éd. Rivages / El gran surubi, éd. Les Rêveurs / Supermarket spring : poésie argentine contemporaine, éd. L’Atelier du tilde, Lyon.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / SOCIETE / HUMOUR / EDITIONS BUCHET-CHASTEL

MAIRAL, Pedro L'Uruguayenne

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
ACTUALITE, ROMAN ARGENTIN

Rencontre avec Paula Porroni

 


 

La Maison de l’Amérique latine à Paris (227, Boulevard Saint-Germain (7ème ) propose une rencontre avec Paula Porroni (voir ma chronique sur le blog)

le 19 février à 19 h.

 

PORRONI, Paula Invitation

 

 

porroni, paula bonne élève

Rencontre avec l’auteur à l’occasion de la parution de son livre (Noir sur Blanc, Notabilia) traduit par Marianne Millon

Animée par Ariane Singer (Le Monde).

 

Bonne élève est le portrait d’une jeune femme de Buenos Aires qui a fait de brillantes études en histoire de l’art dans une université du nord de l’Angleterre.
De retour en Argentine, elle ne trouve pas de travail, et repart en Angleterre quelques années plus tard. Sa mère lui a donné un an pour se bâtir une nouvelle vie, l’entretenant grâce à l’héritage du père. Mais le pays est en crise lui aussi.
Déclassée, elle loue des chambres de plus en plus minables, travaille dans une bibliothèque universitaire en attendant un mieux qui ne vient pas, rattrapée par la précarité.

 

Paula Porroni est née à Buenos Aires en 1977. Après des études universitaires de lettres dans la capitale argentine, elle a suivi un master en études latino-américaines à l’université de Cambridge puis en écriture créative à New York. Elle vit actuellement à Londres. Bonne élève est son premier roman, remarqué par la critique dès sa parution. Elle est aussi l’auteure de nouvelles publiées dans diverses revues.

 

En association avec la Librairie polonaise.

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Kike FERRARI

ARGENTINE

FERRARI, Kike

 

Pas commune, la trajectoire de Kike Ferrari, né en 1972, balayeur dans le métro de Buenos Aires, représentant syndical et écrivain. Il a obtenu le Prix Casa de las Américas en 2009. Il est l’auteur d’essais, de nouvelles et d’une demi-douzaine de romans.

De loin on dirait des mouches

2011 / 2012/2019

Ça trafique un max, autour du señor Machi, il faut savoir ce que l’on veut, et lui, il le sait. Et ce qu’il voulait, il l’a : il est riche, très riche, il se trouve plutôt bel homme. Les autres, on ne sait pas ce qu’ils pensent de lui, de toute façon il n’y a que son avis qui compte. Et il est craint de tous, sauf peut-être de sa femme, qui le méprise. Et enfin il est bien entouré : Pereyra, son homme de main au langage fleuri, vulgaire diront les mal intentionnés, ne se gêne pas pour buter tout ce qui peut déranger le patron.

L’ennui, quand on fréquente des gens infréquentables, c’est qu’il arrive un moment où on ne sait plus à qui on peut faire confiance. C’est vraiment pas juste ! Il se sent vraiment désarmé, le pauvre señor Machi, quand il découvre dans le coffre de sa belle BMW un cadavre dans un état déplorable. Il se voit obligé de s’en occuper tout seul.

Kike Fernández ne se contente pas d’un récit seulement noir, il nous fait pénétrer dans l’intimité de son patron-magouilleur, dans son intimité, c’est bien le cas de le dire car le brave homme est porté sur le sexe, et aussi sur diverses drogues, sans parler de petites pilules bleues qui font parfaitement le lien entre les deux ; d’élégantes menottes en fourrure (synthétique) roses donnant une touche de distinction sophistiquée, pense-t-il aux ébats. Elles auront hélas un rôle dans l’« affaire ».

Peut-on compatir à ses malheurs, pas vraiment ! Son problème majeur, c’est qu’il se croyait inattaquable, qu’il avait soigneusement verrouillé son immunité (au cas où… tout de même), mais qu’il n’est plus certain de rien désormais. La réalité rejoint la fiction quand on croise un homme jadis condamné pour avoir assassiné ses parents et qui, tout juste sorti de prison, est devenu l’avocat d’une association qui milite pour les droits de l’homme qu’il a joliment arnaquée, et qui a à voir avec notre señor Machi.

Kike Fernández en effet ne cantonne pas son récit aux dérives de son « héros ». Il profite de la noirceur du personnage pour donner une idée grinçante de la vie publique argentine avec, toujours, le fantôme de Juan Perón qui n’est jamais parvenu à s’effacer. Même si Machi, prudent, a tout fait pour ne se rapprocher franchement d’aucun parti politique, il a mené ses juteuses affaires en suivant inconsciemment le modèle péroniste et ne cesse de rappeler qu’on est « en famille » quand on travaille pour lui… Hum ! Bien sûr ce sont ses employés, et s’ils sont ses employés, c’est bien qu’ils lui appartiennent et donc on peut faire ce que l’on veut de ce qui nous appartient, non ?

La lecture de ce roman est véritablement réjouissante : on y trouve le suspense, la psychologie, la société, la morale, mais sous la forme d’un humour extrêmement cruel mais tellement sain, puisqu’il dézingue un pourri. Kike Fernández nous venge brillamment, si nous faisons partie des gens honnêtes, des lecteurs honnêtes. C’est gonflé et, je le répète, réjouissant !

De loin on dirait des mouches, traduit de l’espagnol (Argentine) par Tania Campos, 227 p., éd. Albin Michel. 18 €.
Kike Fernández en espagnol : Que de lejos parecen moscas , ed. Amargord, Madrid., 2011 / ed. Alfaguara, Madrid, 2018.
De loin on dirait des mouches a été publié en français en 2012, éd. Alvik.

 

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / ROMAN NOIR / SOCIETE / POLITIQUE / HUMOUR.

FERRARI, Kike De loin on dirait des mouches

 

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Ana María SHUA

ARGENTINE

Ana Maria Shua

Photo : Silvio Fabrykant

Ana María Shua est née à Buenos Aires en 1951 où elle réside. Elle a publié des œuvres de genres très variés, récits pour la jeunesse, romans, poèmes, elle apprécie particulièrement la microfiction. Elle est également scénariste.

 

Sois patient

1980 / 2014

 

Un homme, le narrateur, est hospitalisé. De quoi souffre-t-il ? Nous ne le saurons jamais. Est-il même malade ? Il nous raconte par le menu son séjour, ses rapports chaotiques avec le corps médical, avec ses rares visiteurs, avec les autres patients. Cela pourrait être émouvant ou dramatique, mais non, si l’on meurt dans ce livre, c’est de rire.

L’Argentine Ana María Shua a écrit ce roman en 1980, on peut y voir (mais on n’est pas obligé) une charge indirecte contre la dictature militaire qui faisait rage à l’époque. Avec le recul, rien n’a vieilli, ce récit reste un petit bijou d’humour noir et d’absurde dans lequel l’équilibre entre tragique et comique est constamment maintenu : un médecin qui ne s’exprime qu’avec des plaisanteries d’un goût douteux, une cousine visiteuse qui en profite pour faire des galipettes avec le médecin en question, un directeur de l’hôpital, toujours absent, qui apparemment est lui-même un des patients et un narrateur qui passe son temps à essayer de tout comprendre alors que tout lui échappe, voilà le tableau.

Notre narrateur subit, pendant un temps indéterminé, ce séjour qui lui est imposé (par qui ?), observe donc, évolue au long de ces jours, qui deviennent des semaines, commente la façon dont les autres et lui-même agissent et fait ainsi ressortir l’absurdité des relations courantes, l’absurdité de notre existence. Un Français peut bien sûr penser à Ionesco ou encore à Pierre Dac, l’ombre de Kafka plane aussi sur ce véritable jeu de massacre jouissif. Mais les références, si elles s’imposent, ne font pas oublier l’originalité réelle de ce texte qui ne ressemble qu’à lui-même.

Cela n’empêche pas Ana María Shua de glisser une foule de questions sur la santé (physique et mentale), sur les établissements de soins, sur le fonctionnement de la société. Son grand talent ici c’est de multiplier les surprises, les rebondissements, tous plus sinistres et drôles les uns que les autres. Autant dire que le lecteur est comblé.

Ana María Shua : Sois patient, traduit de l’espagnol (Argentine) par Philippe Poncet, Éditions Folies d’encre, 175 p., 19 €.

Ana María Sua en espagnol : Soy paciente, / La muerte como efecto secundario / Botánica del caos, Sudamericana, Buenos Aires.

Ana María Shua en français : La mort comme effet secondaire / Botanique du chaos (micro-récits), Éditions Folies d’encre / Botanique du chaos, bilingue, Éditions Équi-librio. / Contes du monde, éd. PUL, Lyon.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / HUMOUR

 

SHUA, Ana María Soi spatient

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Ana María SHUA

ARGENTINE

Ana Maria Shua

Photo : Silvio Fabrykant

Ana María Shua est née à Buenos Aires en 1951. Elle a passé plusieurs années exilée en France pendant la dictature militaire argentine. Elle a publié des œuvres de genres très variés, récits pour la jeunesse, romans, poèmes, elle apprécie particulièrement la microfiction. Elle est également scénariste.

Contes du monde

2008 / 2018

Avez-vous jamais eu envie de goûter un peu de viande de nzangamuyo? Mieux vaut ne pas essayer, même si on doit à l’animal la création des montagnes et des rivières. On fait de jolies rencontres dans ces contes, girafes, lions, araignées, des hommes aussi, forts ou misérables, les forts étant souvent des misérables qui tentent de le cacher et vice-versa (ah, le lièvre qui triomphe du rhinocéros et de l’hippopotame réunis !).

Ce sont des mythes fondateurs ou des fables morales, Ana María Shua fait bien ressortir la variété de ces récits aussi bien faits pour être dits que lus. Sa contribution, précisément, a été de les mettre sous une forme écrite (et bien écrite), qui puisse être lue à haute voix, et ainsi comme racontés aux enfants et aux adultes. On imagine facilement, en lisant un conte togolais ou une légende nordique, une assemblée d’Africains ou d’Islandais assis par terre, les yeux et les oreilles grand ouverts !

Chaque civilisation apporte sa propre vision de la vie humaine. Nous le savons, bien sûr, mais quel plaisir simple et profond, de le redécouvrir sous une forme aussi pure: les Inuits qui souffrent du manque de lumière, les Shuars à la recherche du feu… Ce que tous partagent est la survie: tous ou presque souffrent : la faim, la cruauté de la nature ou des autres humains, la mort. Et ce dont parlent tous ces contes, merveilleux, réalistes ou fantastiques, c’est de sentiments très humains, vengeance, jalousie ou force de l’amitié et de luttes pour améliorer un peu ses conditions de vie, ou tout simplement pour survivre alors que tout, frères humains, nature ou dieux, sont contre nous.

Contes du monde, traduit de l’espagnol par Mila Christel Bathurt, préface de Jean-Yves Loude, édition bilingue, éd. Presses Universitaires de Lyon, Lyon, 536 p., 16 €.

En espagnol : Cuentos del mundo , ed. Anaya, Madrid, 2008.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / REALISME MAGIQUE / EDITIONS PUL

SHUA, Ana María Contes du monde

 

 

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Paula PORRONI

ARGENTINE

porroni, paula

Paula Porroni est née à Buenos Aires en 1977. Après des études internationales, en Argentine, aux États-Unis et en Grande Bretagne, elle publie son premier roman en 2016 à Barcelone.

Bonne élève

2016/2019

Paula Porroni, née à Buenos Aires en 1977 et ayant acquis une solide formation universitaire à Buenos Aires, Cambridge et New-York, a publié ce premier roman en 2016 à Barcelone (dans une maison d’édition dont le siège se trouve… sur l’Avenue República Argentina, cela ne s’invente pas !), un premier roman qui a immédiatement été remarqué et que les éditions Noir sur Blanc nous offrent dans sa version française.

La narratrice est une de ces étudiantes brillantes qui ont du mal à sortir du système universitaire qui leur assure un confortable cocon. Elle ne sait pas clairement vers où va se diriger le cours de sa vie : encore un an ou deux sur les bancs d’une université ? Laquelle ? Trouver un emploi ? Lequel ? Ce dont elle est sûre, c’est qu’elle est revenue s’installer en Grande Bretagne pour fuir à nouveau son pays, l’Argentine, sa ville, Buenos Aires, et surtout sa mère avec laquelle elle ne peut s’empêcher  quand même de communiquer sans arrêt par messagerie. Son colocataire grec est au moins aussi paumé qu’elle, accumulant les refus des entreprises qu’il vient de solliciter.

Elle ne parvient pas à se fixer, le souhaiterait-elle ? Alors elle vivote. Mais dans vivoter il y a vivre, c’est tout le paradoxe de ce qu’elle décrit : rien de ce qui l’entoure ne lui plaît vraiment, et pourtant elle accepte le tout en vrac : sa logeuse avare, son sort, sa dépendance à sa mère et celle plus indirecte, car il est mort depuis quelques années, à son père, ses étranges relations qu’il est difficile d’appeler amitié avec Thomas et Anna, un couple de son âge qui vit à Londres.

C’est bizarre et familier, profondément pessimiste avec des trouées d’espoir : elle doute et elle y croit, elle est attirée par le gouffre et par le sommet, alors où est sa place ? L’automutilation est-elle une aide pour s’élever ou pour finir de tomber ?

En réalité elle essaie un peu tout, frôle l’anorexie tout en buvant des litres de bière et en étant incapable de se passer de somnifères. Est-ce un rôle qu’elle s’obligerait à jouer pour elle-même et pour les autres ? Cette insatisfaction générale au fond n’est pas pour lui déplaire, c’est sa façon d’exister, d’être.

Tout est très dépouillé dans ce récit, rien d’inutile, les phrases sont brèves, Paula Porroni ne glisse que l’essentiel pour troubler le lecteur et le rapprocher de ce que peut vivre la jeune fille, de ce qu’elle peut ressentir face à un futur qui lui fait probablement peur, mais elle ne se l’avouera jamais. Notre jeune romancière, elle, maîtrise parfaitement ce qu’elle souhaite faire partager, on peut sans risque l’associer pour ses qualités d’écriture à Liliana Colanzi, Mariana Enríquez, Guadalupe Nettel, Lina Meruane, cette génération émergeante de jeunes femmes pessimistes et très talentueuses.

Bonne élève de Paula Porroni, traduit de l’espagnol (Argentine) par Marianne Million, éd. Noir sur Blanc, 144 p., 15 €.

Paula Porroni en espagnol : Buena alumna, ed. Minúscula, Barcelona.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / PSYCHOLOGIE / SOCIETE : EDITIONS NOIR SUR BLANC.

porroni, paula bonne élève

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
ROMAN ARGENTIN

Rodrigo FRESÁN

ARGENTINA

fresan, rodrigo

Né en 1963 à Buenos Aires, Rodrigo Fresán, il est considéré comme un rénovateur du roman argentin. Également musicien (il a été le membre d’un groupe de rock dans les années 90) et traducteur de l’anglais, il publie des œuvres hors normes qu’il révise et augmente à chaque nouvelle édition. Il vit à Barcelone depuis 1999.

 

La part inventée 

2014/2017

Quelques sous-titres à ce nouveau livre de l’Argentin Rodrigo Fresán seraient possibles, par exemple « Tout  savoir autour de la littérature » ou « Vie, mort et postérité des écrivains » ou encore « magie et lassitude de l’Écrivain », l’Écrivain étant un des personnages récurrents, qui n’est pas qu’un écrivain, mais aussi une espèce de Dieu tout puissant mais qui doute, qui rit, qui manipule, souffre. La part inventée pourrait presque ressembler à un bilan si son auteur était plus âgé, ce sera sans aucun doute une étape importante dans sa création.

Installons-nous bien. Prenons notre temps. Au début, tout est un peu flou, on distingue peu à peu la silhouette d’un petit garçon sur une plage, celle de ses parents qui ne s’entendent plus guère mais qui continuent à lire ensemble le même roman dans deux éditions différentes, une vieille habitude… On est partis pour un univers sensoriel. Proust n’est pas très loin, et chez Rodrigo Fresán on voyage souvent dans un halo lumineux, parfois insaisissable mais si beau, parfois d’une netteté éblouissante.

« Je préfère me présenter comme un auteur profondément engagé dans l’irréalité », se confie-t-il. Il y a pourtant des personnages, dans La part inventée, le Garçon, sa Sœur, l’Écrivain, sont-ils nés dans la réalité ou dans l’imagination de l’auteur ? Sont-ils plus ou moins réels que Scott Fitzgerald ou que Bob Dylan, qui apparaissent, disparaissent et réapparaissent au long des huit parties qui composent le livre.

Car, sans jamais s’égarer, Rodrigo Fresán prend des chemins de traverse, mène son personnage central, cet Écrivain, ce Garçon ou cet Homme Seul sur la plage de son enfance, dans une salle des urgences d’un hôpital anonyme ou dans un avion suspendu à dix mille mètres d’altitude, fait vivre, écrire et mourir William S. Burroughs, cite dans une même phrase Flaubert et Kubrick sans la moindre pédanterie.

Il magnifie et ridiculise le « métier » d’écrivain et parallèlement il ridiculise sans la magnifier la belle famille de Pénélope, la Sœur, une famille allergique à l’écrit, dont les membres pensent avoir réussi une œuvre littéraire si leurs tweets atteignent les 140 signes et qui s’inquiètent désormais d’avoir un écrivain (sans majuscule !) dans la famille, une famille catholique tendance ouvertement traditionnelle dont les deux voyages marquants ont été une visite au Vatican et une autre à Disneyland, car pour eux la religion est un spectacle à peine plus obligatoire qu’une telenovela.

Rodrigo Fresán glisse quelques obsessions ‒ du personnage ? de lui-même ?‒, l’admiration, la dévotion pour Scott Fitzgerald et aussi, indirectement, pour un de ses avatars postérieurs, le flambant neuf Prix Nobel de littérature, Bob Dylan. Ainsi toute une partie du roman fait vivre de façon saisissante la naissance de Tendre est la nuit. Quelques autres obsessions, en vrac : Pink Floyd, 2001, l’Odyssée de l’espace ou Vladimir Nabokov.

Le roman s’achève avec un éblouissant portrait de notre monde moderne et l’analyse pleine d’une amertume amusée, d’une dérision mâtinée d’auto-dérision, pleine de l’évolution de ce qu’on a appelé pendant des siècles « intellectuel » et qui est devenu mécanique ou informatique. Au risque de passer pour passéiste, l’auteur (à moins que ce soit le personnage)  donne sa liste de ce que le modernisme de ces toutes dernières années nous a fait perdre à tous. Par exemple il remarque, très justement, qu’apprendre la nouvelle grammaire, celle qui se crée sous nos yeux, tkt, j t explik, est au moins aussi ardu que cet exercice qui consistait à se mettre dans la tête celle que l’école nous a apprise. Tout est vrai, drôle, tragique, les questions qu’il pose ramènent aux bases : est-on plus cultivé quand notre tablette est riche de 2000 romans qu’on n’a pas lus et qu’on n’aura jamais le temps de lire ? Quel enrichissement rapportons-nous d’un voyage dont nous revenons avec 4000 photos de paysages que nous n’avons pas regardés, trop attentifs au bon moment pour presser le bouton et réussir le clic ?

Ainsi on navigue du grave au léger, victimes ravies (aux deux sens du mot) par cet Écrivain-personnage qui nous prend et nous retient dans la construction apparemment fragile de son édifice de soie et de béton, une construction admirable de force et de subtilité. Tout est imaginé et réel, tout est inventé et rien n’est né dans l’imagination du personnage-écrivain, puisque tout vient de lui, est lui. Rodrigo Fresán demande beaucoup à son lecteur, parce qu’il le respecte, et il lui donne encore bien plus. On a souvent tort d’être impressionné à l’avance par un ouvrage : c’est valable pour Proust ou pour Bolaño, on peut aujourd’hui rajouter Fresán. Ne pas oser se lancer, ce serait se priver d’une très grande leçon de littérature, celle qui s’écrit et celle qui se lit.

La part inventée de Rodrigo Fresán, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 576 p., 25 €.

Rodrigo Fresán en espagnol : La parte inventada, Mantra / La velocidad de las cosas / Jardines de Kensington / Vidas de santos / El fondo del cielo / Esperanto, Literatura Random House  / Historia argentina, Anagrama.

Rodrigo Fresán en français : Mantra / La vitesse des choses / Vies de saints, éd. Passage du Nord-Ouest / Histoire argentine / Le fond du ciel / Les jardins de Kensington, éd. Le Seuil.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / EDITIONS LE SEUIL

fresan, rodrigo la part inventée

PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org
CHRONIQUES, Non classé, ROMAN ARGENTIN

Rodrigo FRESÁN

 

ARGENTINA

fresan, rodrigo

Né en 1963 à Buenos Aires, Rodrigo Fresán, il est considéré comme un rénovateur du roman argentin. Également musicien (il a été le membre d’un groupe de rock dans les années 90) et traducteur de l’anglais, il publie des œuvres hors normes qu’il révise et augmente à chaque nouvelle édition. Il vit à Barcelone depuis 1999.

 

La part rêvée 

2017/2019

 J’avais intitulé ma chronique sur le premier élément de sa future trilogie La pure littérature. Rodrigo Fresán continue de creuser le même sillon, toujours aussi profond et aussi brillant. Sommeil et rêve (le même mot en espagnol), raison et délire, insomnie et création, tout cela est bien au rendez-vous, surprenant par une culture universelle, chanson, roman, films, après La part inventée et avant La parte recordada, qui pourrait se traduire d’après Isabelle Gugnon par La part remémorée, en presque 600 pages, il navigue dans l’onirisme sans pourtant s’éloigner du réel qu’est l’existence humaine.

Quand on entre dans l’univers de Rodrigo Fresán, on sait immédiatement que c’est du jamais vu, du jamais lu, qui nous attend. Et on n’est pas déçus !

Engendré par le plus grand des hasards quelques minutes avant que la mère, renversée par une voiture, ne tombe dans un coma profond dont elle ne sortira jamais, le narrateur, qui s’autodéfinit comme excrivain a donc passé neuf mois en communication directe avec une semi-morte, a partagé ses rêves et ses sensations les plus secrets. Coma, sommeil, rêves, vie, l’excrivain nous entraîne dans un monde cotonneux et coloré, silencieux et vivant, troublant et passionnant.

On ira mettre le pied sur la lune en compagnie d’une étrange famille dont tous les membres ont des prénoms mixtes et l’histoire (les faits historiques, avérés ou non, tel ce premier voyage sur la lune) se mêle au rêve, au cinéma (Bonjour, Stanley Kubrick !) ou à la littérature. Ainsi Vladimir Nabokov n’achève pas  un projet de scénario pour Hitchcock… Jusqu’où Fresán nous emmènera-t-il dans ce délire pourtant tout à fait réaliste, réel même, le rêve lui-même est bien réel, non ?

Le délire en question tourne aussi beaucoup autour des Hauts de Hurlevent lu, relu, su, récrit par une Pénélope qui vit du et dans le rêve, il tourne autour de Feu pâle, roman de Nabokov publié en 1961. Du rêve, on passe à la création, à la littérature.

On ne sait plus où est le centre, d’ailleurs il y en a plusieurs qui se chevauchent, comme dans les beaux kaleidoscopes, le narrateur omnipotent glisse à l’occasion vers l’actualité pour dénoncer les nouveaux moyens de « communication » qui conduisent à l’isolement de chacun, il rend hommage à Bob Dylan et à Enrique Vila-Matas… Cette impression possible de désordre, le lecteur la ressent, elle fait partie du « contrat » qui fait partager le cours de sa pensée, pas forcément logique, bien qu’elle soit cohérente, à l’intérieur de La part rêvée et aussi d’un livre à l’autre. C’est lui, le maître d’œuvre, à nous de le suivre… et d’attendre la troisième partie.

La part rêvée de Rodrigo Fresán, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Le Seuil, 569 p., 26 €.

Rodrigo Fresán en espagnol : La parte soñada / La parte inventada / El fondo del cielo /Jardines de Kensington / Vidas de santos / La velocidad de las cosas / Historia argentina / Mantra, ed. Literatura Random House / Esperanto, ed. Tusquets.

Rodrigo Fresán en français : Esperanto, éd. Gallimard : Mantra / La vitesse des choses / Vies de saint, éd. Passage du Nord-Ouest / Histoire argentine / Les jardins de Kensington / Le fond du ciel / la part inventée, éd. Le Seuil.

MOTS CLES : ROMAN ARGENTIN / EDITIONS LE SEUIL

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PUBLICATION ORIGINALE : www.espaces-latinos.org