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CHRONIQUES

Cédric RUTTER

FRANCE / COLOMBIE

 

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Photographe et traducteur, Cédric Rutter a été enseignant en Europe et en Amérique.

La Colombie [sans Ingrid ni Pablo]

2019

Tout commence comme dans la série télé Parlement (2020) : un jeune journaliste stagiaire accepte (imprudemment) d’aller interviewer des Colombiens de passage à Bruxelles, au parlement européen. Par une suite de hasards, lui qui ne connaissait de la Colombie que, très vaguement, les noms d’Ingrid Betancourt et de Pablo Escobar, se retrouve deux mois plus tard à Bogotá. Il s’appelle Cédric Rutter et, dès ses premières minutes après l’atterrissage, il voit s’effondrer la plupart des idées reçues qu’il croyait avoir sur le pays : le premier café bu sur place est déplorable, il fait froid et personne ne porte de poncho !

Invité par des Colombiens intervenant dans la rencontre de Bruxelles, la mission de Cédric Rutter consiste à faire connaitre aux Européens les activités de diverses ONG qui, dans les provinces, tentent d’aider des populations en souffrance et de défendre les victimes des autorités officielles autant que des guérilleros et des paramilitaires. Ce qui fait la force incomparable de ce témoignage (je préfère de beaucoup ce terme à celui de reportage), c’est que son regard est vierge de toute idée préconçue.

Dès sa première incursion sur le terrain, le jeune Européen est plongé au cœur des horreurs : violences venant de toutes parts, paysans innocents tués, torturés, « disparus », rapports étroits entre politiques, militaires, caïds de la drogue. Il se révèle être un excellent journaliste, posant les bonnes questions, faisant dire à ses interlocuteurs les bonnes informations, qui couvrent les années 1980 jusqu’à 2010, date de son voyage. Un bon nombre de photos prises en cours de voyage sont un très riche complément au texte.

Les paysans auxquels le groupe (correspondants locaux des ONG et intervenants extérieurs en quête d’information) rend visite, sont les victimes, on le sait d’avance. Mais de qui ? Ce qui les domine est tellement tentaculaire, souvent sans visage, pourtant on devine qu’au-delà de la nature elle-même, qui est tout sauf charitable sous ces latitudes), du manque d’éducation (elle est refusée par la capitale et les classes dirigeantes), ce n’est pas la fatalité qui commande, mais bien des êtres humains, qu’ils soient riches propriétaires ou hommes politiques, sans compter quelques noms connus : la famille Escobar, vient de se rendre propriétaire de terres et la vie des villages voisins change radicalement. Qui sont ces Escobar ? Des proches ou des parents éloignés de ceux de la drogue ? Voilà le genre de choses, très quotidiennes, que Cédric Rutter découvre et raconte.

Dans ce pays où tout se mêle, violence, politique, corruption, agression contre l’environnement, avec en premier lieu le problème de la distribution de l’eau, il arrive souvent qu’une question posée depuis des années trouve une réponse acceptable venue non d’un responsable mais plutôt d’un ou d’une anonyme, ce qui profite à l’auteur-découvreur comme au lecteur.

L’expérience de Cédric Rutter remonte à 2010, mais ce matin-même, un flash de France-info annonce que les violences contre les paysans de certaines régions de Colombie ont repris, si jamais elles se sont interrompues. D’ailleurs, un dernier chapitre du livre met en parallèle l’actualité de 2010 en Colombie et la nôtre. Une raison supplémentaire de lire La Colombie [sans Ingrid ni Pablo].

La Colombie [sans Ingrid ni Pablo], éd. La Guillotine, 221 p., 12 €.

https://assolaguillotine.wordpress.com/

–> On peut aussi reprendre l’indispensable La faim de Martín Caparrós (éd. Buchet Chastel), chronique ici même,  sur AnnA.

MOTS CLES : COLOMBIE / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS LA GUILLOTINE

 

 

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CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN, ROMAN FRANCAIS

Marcelle AUCLAIR

FRANCE – CHILI

Née en 1899 à Montluçon, Marcelle Auclair a vécu sa jeunesse au Chili. De retour en France en 1924, elle est correspondante d’un journal chilien et, parallèlement à sa carrière de journaliste (elle fondera la revue Marie-Claire en 1937), elle publie romans et biographie, dont celles de Saint Thérèse d’Avila et de Federico García Lorca ont été longtemps des références. Elle est décédée en 1983 à Paris.

Toya

1927 / 2022

Victoria porte très mal son prénom, elle est la première à l’admettre. D’ailleurs personne ne l’appelle ainsi, elle est Toya, se dit laide et sans charme contrairement à sa jeune sœur Silvia. Sans amoureux. Élevée par une mère éternellement en deuil de son mari dans un quartier bourgeois de Santiago du Chili, entourée de femmes en noir dont la seule activité est de commenter la vie des autres. Toya quand même parfois tombe amoureuse, mais c’est de jeunes hommes qui ne pensent pas à jeter un œil sur elle. Elle se voit grandir, mûrir et se rabougrir, s’ennuyer. Derrière sa fenêtre, elle voit passer des groupes de filles de son âge suivies par des jeunes gens souriants. Un autre monde.

Elle a trente quatre ans quand Silvia se marie avec Hernan. La présence dans la maison du premier homme qui en ait franchi le seuil depuis la mort du père jette le trouble dans l’esprit de la déjà vieille fille pétrie de religion. C’est décidé : elle restera avec les jeunes mariés, s’occupera de l’organisation matérielle (Silvia est trop superficielle pour bien le faire) et sera une espèce de gouvernante non rémunérée, puis de nurse quand naît Décito, le fils de Hernan et de Silvia.

Sous la forme d’un journal écrit par Toya elle-même, Marcelle Auclair décrit de l’intérieur toute une existence de frustrations subies mais d’une certaine façon acceptées par une femme qui dès son enfance, à cause de son environnement, sait qu’elle n’obtiendra jamais ce dont elle rêverait et que parfois même elle se refusera consciemment ce qui pourrait au moins atténuer ses souffrances. L’auteure connaissait très bien la société chilienne pour avoir passé ses années de jeunesses à Santiago : une bourgeoisie très proche de celle qui régnait en Europe, le poids d’une Église catholique dominante dont elle-même sentait les contradictions (plusieurs de ses ouvrages postérieurs le montrent bien), l’importance du sentiment de culpabilité distillé par les prêtres. Toya représente directement ce microcosmos, et avec une foule de détails particulièrement justes, de ceux qui touchent leur cible même après près d’un siècle.

Ce roman oublié fait penser à un romancier chilien qui, à la même époque publiait des récits très voisins de Toya sur la société de son pays (même s’il résidait alors à Madrid), Augusto D’Halmar. Pas de mélodrame, des notations discrètes mais fortes, une femme ne doit pas exposer ses souffrances, il y a des moments d’espoir et au quotidien Toya donne une impression de sérénité parfois interrompue par des réactions plus visibles mais vite étouffées, le lecteur et plus encore la lectrice a pourtant sous les yeux une autre vérité, celle d’une femme qui vit malgré tout. Elle vit malgré tout, mais se sent capable dans son désespoir de braver les normes, d’aller très loin pour se venger de son sort. La fin du roman est déchirante.

Un (bon) lecteur se doit de suivre l’actualité littéraire, c’est ce que nous faisons sur ce blog. Mais il ne doit surtout pas se priver d’œuvres comme celle-ci que les années ont éloignées de nous mais qui valent vraiment de les découvrir même un siècle plus tard !

Toya, éd. Les Lapidaires, 208 p., 20 €.

MOTS CLES : CHILI / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / RELIGION / EDITIONS LES LAPIDAIRES.

ROMAN MEXICAIN, CHRONIQUES, ROMAN FRANCAIS

Michael COLLADO

FRANCE / MEXIQUE

Michael Collado est né en 1973 à La Seyne sur Mer. Après des études d’espagnol, il a parcouru le monde. Il réside en Thaïlande, il partage son temps ente l’enseignement et l’écriture.

Mexicayotl

2022

Arthur Loizeau est français mais vit en Californie. Il a été chanteur, a eu probablement un certain succès et passe sa retraite entre siestes et vernissages branchés. C’est au cours d’une de ces réunions un tant soit peu snobs que l’artiste fêtée, Aztlan, est enlevée avec Arthur que les ravisseurs prennent pour son époux.

Apparemment c’est une secte qui adore les anciennes divinités aztèques qui les retient dans une étrange demeure à Ciudad Juárez. Il parvient à s’évader assez vite, et alors commence une aventure inouïe quand il croise la route d’un redresseur de torts qui se fait appeler Sœur Justice, cow-boy et, comme son nom le dit, justicier. Une aventure qui est une double chevauchée, celle des westerns et la répétition de celle de Don Quichotte. De Don Quichotte Sœur Justice a hérité des doutes existentiels (suis-je à la hauteur de mes modèles) ; il sent en permanence le besoin de dialoguer d’égal à égal avec celui qui a pris le rôle d’écuyer. Du cow-boy il a le colt et la promptitude à le dégainer.

Mais si la Mancha ressemble énormément aux déserts du nord du Mexique, c’est bien en Amérique que chevauchent nos compères, une Amérique avec ses saloons, ses révolutionnaires moustachus et ses mariachis. Rien n’est réel et tout est réaliste, sans la logique tristounette de la réalité : Siècle d’Or espagnol, far west, révolution mexicaine et quartiers snobs des villes se court circuitent dans un très brillant récit baroque, drôle, coloré, bref, vivant.

Tout est jeu dans ce roman, Michael Collado joue avec les espaces, les époques, il joue avec son lecteur, qu’il espère complice, et le lecteur peut aussi jouer, par exemple à débusquer les clins d’œil, Velásquez qui pointe son nez, Cervantes évidemment, Alejandro Jodorowsky, Lewis Caroll, combien d’autres ? Un mot, une image semés comme les cailloux du Petit Poucet. Ledit lecteur pourrait être surpris par la recherche de mots incongrus, on pense parfois à Raymond Queneau et à Boris Vian, à la recherche d’images ou d’idées un peu folles, une fois passées les premières pages de surprise, d’immersion, il ne reste que la jouissance de lire un roman d’une originalité folle dans un certain classicisme, classicisme ne voulant pas dire élitisme.

Restera dans la mémoire la saveur d’un style qui ne se refuse rien, les mots détournés ou inventés (« il se demi-tourna », le « menaceur », un homme « vélocyclé » qui passe), les paysages, les dialogues, les personnages, principaux et secondaires. Un roman foisonnant.

Mexicayotl, éd. do, Bordeaux, 264 p., 21 €.

MOTS CLES : MEXIQUE / ETATS-UNIS / AVENTURES / PHILOSOPHIE / HUMOUR / LITTERATURE / EDITIONS DO.

ACTUALITE, CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Bruno MEYERFELD

BRÉSIL – FRANCE

Journaliste franco-brésilien, correspondant au Brésil pour Le Monde, Bruno Meyerfeld vit à São Paulo.

Cauchemar brésilien

2022

Jair Bolsonaro, petit fils d’immigrés italiens installés dans une petite ville, Eldorado (rien que ça !) à la fin du XIXème siècle., militaire de formation mais qui a quitté l’armée depuis fort longtemps, est élu à la tête du Brésil et prend ses fonctions le 1er janvier 2019. Le monde entier le connaît pour ses excès de langage et d’attitudes, le compare à Donald Trump bien qu’il dépasse considérablement les démesures du gringo, mais Bruno Meyerfeld, journaliste franco-brésilien qui vit là-bas a voulu décrypter la personnalité complexe de celui qui est encore le chef de l’État.

Chaque chapitre est rythmé par une description intime du palais présidentiel à Brasília, des appartements hantés les nuits par les déambulations silencieuses d’un homme insomniaque et paranoïaque qui erre et envoie des messages à ses ministres à 3 ou 4 heures du matin. C’est aussi un  homme qui ne connaît aucune forme de la notion d’ouverture : hors de son milieu et de sa famille, il reste étranger à tout, il n’a aucune notion de ce que sont la « bourgeoisie » locale, les grands propriétaires, les intellectuels,  les artistes, et même sa vision des militaires est très incomplète, lui qui a fini capitaine, alors le reste du monde… Il n’est sorti du Brésil que trois fois avant son élection, lui qui se trouve à la tête d’un État pivot, pas seulement en Amérique latine : le Brésil disposait de davantage de représentations dans le monde que la Grande Bretagne avant que le président Jair Bolsonaro en ferme un certain nombre.

Rien n’a échappé au journaliste franco-brésilien qu’est Bruno Meyerfeld, même pas les quelques bons côtés du personnage sulfureux et maladroit, ni ses gaffes invraisemblables (demander à Donald Trump cravaté de rose s’il n’avait rien trouvé pour homme dans sa garde-robe !) ni bien sûr son amateurisme qui devient criminel quand il nie la pandémie avec, pour conséquence, 650 000 morts du Covid sur le territoire. Ni l’influence de sa dernière épouse, pétrie d’une de ces religions douteuses venues des États-Unis. Ni sa propre influence (c’est un euphémisme) sur ses trois fils aînés dont il a fait ses acolytes (ses complices consentants) qui imposent sans douceur le pouvoir de leur père sur ce qui touche à la finance, à la communication et à la « diplomatie » à la sauce Bolsonaro : l’un d’eux était présent dans le cercle très réduit des proches de Trump le jour de l’assaut du Capitole de Washington. La communication, autrement dit la diffusion de fausses nouvelles à une échelle industrielle était l’élément principal du trio.

Aussi insaisissable que Donald Trump ou que Poutine, de quoi sera capable cet homme au lendemain de l’élection des 2 et 30 octobre ? Le livre se termine sur cette question, un livre indispensable si on veut connaître sous tous ses angles un Brésil actuel, divisé mais vivant d’espoir.

Cauchemar brésilien, éd. Grasset, 368 p., 23 €.

MOTS CLES : BRÉSIL / POLITIQUE / HISTOIRE / SOCIETE / CORRUPTION / VIOLENCE / EDITIONS GRASSET.

CHRONIQUES, ROMAN CUBAIN

Marcial GALA

CUBA

Marcial Gala est né à Cienfuegos en 1963. Poète, essayiste et romancier, il a obtenu de nombreux prix, en particulier pour La cathédrale des Noirs, puis pour Appelez-moi Cassandre. Il a publié des poèmes, cinq volumes de nouvelles et deux romans. Il vit à Buenos Aires.

Appelez-moi Cassandre

2019 / 2022

Dès les premières pages, on ne peut qu’être subjugués, éblouis. On est pris dans un tourbillon  dans lequel lieux et époques n’ont plus aucune réalité, aucune valeur matérielle. Rauli est un enfant, puis un adulte, jeune transgenre (à la fin des années 90, l’époque de l’action, on ne les appelait pas ainsi) élevé dans une petite ville cubaine que sa mère associe à sa sœur morte jusqu’à lui faire endosser des robes, puis soldat cubain en Angola, il n’est pas mort, mais sera tué, il le sait comme il connaît le sort de ses compagnons d’armes mais il n’en parle à personne. Comme Cassandre, dont il sait qu’il est non la réincarnation, mais qu’il est  Cassandre, il/elle garde pour lui/elle le secret de ce qui se produira.

Tout est limpide pourtant dans ce récit qui trouve ses racines dans un Homère dont les dieux ne seraient pas que ceux de l’Olympe mais que s’y ajouteraient les références chrétiennes et vaudoues, et aussi cette espèce de religion rajoutée par le castrisme : le marxisme-léninisme revisité par Fidel. Rauli/Cassandre a été élevé par un couple cabossé, la maîtresse du père, une Russe s’insinuant dans le foyer et éduquant le petit Rauli qui finit par accepter, malgré les écueils, sa particularité et a grandi mi-garçon, mi-fille pour la façade et fille dans un corps de garçon pour lui. À l’armée, les vexations ne manquent pas et, bien pire encore, il subit, « parce c’est comme ça ».

J’insiste, malgré le contexte (la mythologie, les religions qui  s’entremêlent, l’histoire contemporaine de Cuba), Marcial Gala a trouvé le ton juste pour conduire son lecteur sans lui imposer aucune pédanterie, aucune difficulté.

On a sous les yeux la vie « normale » dans une ville de province cubaine dans les années 70, la vie des soldats cubains près du front en Angola, avec un Raulito qui subit son destin : il n’est pas le « pédé », ce mot qu’il entend depuis ses plus jeunes années, la sexualité est hors de ses préoccupations et même de ses besoins, il est Cassandre et agit en plein XXème siècle comme elle aurait agi elle-même, elle sait son futur et celui des autres, sa famille ou les militaires qui  l’entourent, il/elle n’en dit rien, on sait pourquoi si on a lu Homère, mais il n’est pas nécessaire de l’avoir lu pour être ému par ce qu’exprime cet être mi-masculin, mi-féminin dont la force quasi divine est occultée par ses faiblesses purement humaines. Et ces faiblesses ne sont qu’illusion, car lui/elle voit l’invisible, l’insaisissable, l’infini : Hector et Ajax près de Napoléon au pied des pyramides, lui-même proche des orishás cubains. Rauli n’est que le dépositaire éphémère d’une éternité englobant le tout.

À Cuba, l’enfant chétif est la proie des violences idiotes de ses petits camarades qui se croient virils, mollement défendu par les institutrices et poussé à la féminité par sa mère. En Angola, il est la risée de beaucoup de soldats de son régiment, pas de tous, et la victime ambiguë de son capitaine, des jours, des semaines plus tôt, il voit se réaliser la mort violente de ces militaires qui sont ses compagnons. Il vit ce que lui a imposé le sort, peut-être les dieux.

J’ajouterai que cet immense roman est la démonstration évidente que l’idée de « réalisme magique » (j’avoue n’avoir jamais bien compris le sens de ces deux mots accolés en dehors d’une regrettable réduction, d’un rétrécissement de leurs sens cumulés) est absolument vaine : ce roman, comme beaucoup d’autres ainsi qualifiés, ne supporte pas d’entrer dans une case, quelle qu’elle soit : il est, ils sont, un jaillissement impressionnant d’images, d’idées, un torrent de sensations pour les personnages et pour les lecteurs. Un plaisir sensoriel et intellectuel qui ne s’épuise que parce qu’il a une fin, la page 277 ici.

Appelez-moi Cassandre est un drame très accessible aux lecteurs mais dont l’absolu dépasse les personnages.

Appelez-moi Cassandre, traduit de l’espagnol (Cuba) par François-, Michel Durazzo, éd. Zulma.

Marcial Gala en espagnol : Llámenme Casandra, ed. Arte gráfico, Buenos Aires / La catedral de los negros, ed. Corregidor, Buenos Aires.

Marcial Gala en français : La cathédrale des Noirs, ed. Belleville éditions.

MTS CLES : CUBA / HISTOIRE / GUERRE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / MYTHOLOGIE / VIOLENCE / RELIGIONS / EDITIONS ZULMA.

On peut aussi lire ma chronique publiée sur AnnA le 25 octobre 2021 sur un autre roman de Marcial Gala La cathédrale des Noirs :

ROMAN ARGENTIN, V.O.

Andrés NEUMAN

ARGENTINE – ESPAGNE

Né en 1977 à Buenos Aires dans une famille de musiciens qui s’installe en 1994 à Grenade où il vit toujours. Auteur de poésie, de nouvelles, de romans, il a obtenu de nombreux prix littéraires. Il est aussi traducteur et chroniqueur.

Umbilical

2022

Cent textes de quelques lignes, deux, six, huit chacun. Si ce roman  raconte quelque chose, c’est l’attente pleine de lumières et d’hésitations, puis l’arrivée d’un enfant dans un couple soudé depuis longtemps auquel, ne semble-t-il, il ne manquait que lui, l’enfant.

Le réalisme (inquiétudes du futur père, échographies, achats du nécessaire, choix du prénom) s’efface sous la poésie naturelle à Andrés Neuman : « À présent, elle a deux cœurs : un à elle et rebelle ; celui-là, tout petit et à nous ».

L’attente, des mois durant dont aucun ne ressemble à celui qui l’a précédé, ce sont surtout les questions paternelles, le rapport de l’enfant avec la mère est direct, physique et le père en est réduit à imaginer, à trouver des mots pour dire et pour se dire l’indicible.

Umbilical, pur récit, est un poème à la vie, à la beauté sublime de la création. Andrés Neuman, qui a tant créé, et si joliment, dans ses poèmes, ses récits et ses immenses romans, découvre une autre forme de création, qui n’effacera pas les autres, ne les occultera pas, sera leur équivalent, qui apportera une autre forme de vie.

Mais cette poésie serait vaine, ne serait que de jolis mots sur du papier sans l’émerveillement d’un homme face à cet inconnu, sans la tendresse née dès avant la naissance, qui inonde chaque page et que le futur père sait nous offrir. Une tendresse qui devient amour et qui se partage avec la mère, « artisane de la lumière » et avec la vie.

Umbilical, ed. Alfaguara, Barcelona, 125 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / ESPAGNE / POESIE / PSYCHOLOGIE / AMOUR / EDICIONES ALFAGUARA.

Souvenir (avec sa traductrice en français, Alexandra Carrasco), Saint-Etienne, octobre 2021 :

Quelques autres chroniques sur les romans d’Andrés Neuman parues sur AnnA :

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Nicole DENNIS-BENN

JAMAÏQUE

Née en 1982 à Kingston. Après des études secondaires en Jamaïque, elle s’installe aux Etats-Unis pour y étudier, à l’Université de Cornell. Elle y réside toujours, avec son épouse. Elle se consacre à la littérature depuis 2017.

Si le soleil se dérobe

2019 / 2022

Patsy, jamaïcaine de 28 ans, vit dans un quartier que l’on peut qualifier de moyen, de populaire. Elle est une modeste fonctionnaire, a eu avec Roy, un policier local, une fille âgée à présent de cinq ans, Tru, qu’elle a bien du mal à élever avec sa propre mère, Manman G. Elle rêve de la vie aux États-Unis où est partie il y a un certain temps sa meilleure amie Cicely qui a passé des années avant de donner de ses nouvelles. Adolescentes, elles ont vécu des années d’amitié amoureuse et, si Cicely s’est éloignée, physiquement et sentimentalement, Patsy garde une forte nostalgie de ces amours de jeunesse, au point de tout faire pour quitter son île et tenter sa chance au pays de Cocagne. Retrouver Cicely surtout.

Elle finit par obtenir un visa de tourisme et fait le grand saut après avoir confié leur fille à Roy, marié et père de trois garçons. Nicole Dennis-Benn, elle-même immigrée aux États-Unis, décrit de façon extrêmement minutieuse et sensible le parcours d’une femme sans diplôme et très vite sans papiers dans la métropole nord-américaine, d’abord accueillie par son ex-amie qui a d’une certaine façon réussi, puis livrée à elle-même, en parallèle avec l’évolution de Tru, abandonnée dans une famille inconnue qui doit l’accompagner dans sa croissance.

Aucun aspect de la vie de tous les jours n’échappe à l’auteure, le froid que découvre la femme qui découvre une métropole new-yorkaise qui n’a presque rien à voir avec l’image qu’elle s’en faisait, celle qui lui avait donné les images télévisées qui inondaient son île, qui découvre le froid de l’hiver et les prix inabordables pour les gens comme elle, les propriétaires inflexibles, la quasi impossibilité de se créer des relations avec collègues et voisins, les petits trucs pour se faire embaucher par des gens bien installés, eux. Au fil des mois, des années, elle se crée un espace et finit par s’installer, se sentir chez elle, même si elle sait qu’elle restera toujours une marginale.

Parallèlement au parcours nord-américain de Patsy, Nicole Dennis-Benn montre avec la même sensibilité l’évolution sur une dizaine d’années de Tru, petite fille qui se sent à juste titre rejetée, oubliée par sa mère, qui est prise en charge par ces inconnus, Roy et Malva, sa femme, obligée par son mari d’accepter cette intruse pour laquelle elle ne peut empêcher une certaine tendresse (une fillette seule de six ans !). Les rapports humains à l’intérieur de la nouvelle famille sont complexes, le devoir et le sentiment. Tru grandit en garçon manqué, plus attirée par le football que par les poupées, fuyant son autre attirance qu’elle sent naître en elle envers les filles bien davantage que vers les garçons mais n’osant pas se l’avouer et encore moins en parler aux autres.

Entre Patsy et Tru, le silence de dix ans, Patsy étant piégée par sa situation qu’elle juge peu glorieuse (comment avouer qu’elle gagne à peine de quoi manger ?) et Tru attendant sans se décourager un simple coup de fil de sa mère. Nous, lecteurs, sommes les seuls à avoir tous les éléments et donc à comprendre les divers personnages, chacun d’eux est dans l’ignorance de l’autre, cela donne au récit une profondeur et une sensibilité notables.

Romanesque, parfois à la frontière du mélodrame mais n’y tombant jamais, ce roman est d’une puissance rarement atteinte, il aborde une foule de thèmes sociaux et psychologiques que l’auteure traite avec une maîtrise qu’on avait déjà remarquée dans son ouvrage précédent, Rends-moi fière, confirmant ainsi ses solides qualités.

Si le soleil se dérobe, traduit de l’anglais (Jamaïque) par Benoîte Dauvergne, éd. de l’Aube, 568 p., 24 €.

Nicole Dennis-Benn en anglais : Patsy, ed. Oneworld.

Nicole Dennis-Benn en français : Rends-moi fière, éd. de l’Aube.

MOTS CLES : JAMAÏQUE / CARAÏBES / ETATS-UNIS / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EXIL / EDITIONS DE L’AUBE.

On peut lire (ou relire) mes commentaires sur le premier roman publié en France de Nicole Dennis-Benn, Rends-moi fière :

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Perla SUEZ

ARGENTINE

Née en 1948 à Córdoba, Perla Suez a terminé des études de Lettres et de Cinéma en France, puis au Canada. Ses vingt premiers romans sont destinés aux enfants avant qu’elle s’adresse à un plus vaste public. Depuis 2000, elle a publié une dizaine de romans. El país del diablo a obtenu le Prix Rómulo Gallegos.

Le pays du diable

2015 / 2022

Par quel miracle Perla Suez arrive-t-elle à faire que nous entrions de façon aussi intime dans ce monde d’affrontement, moment d’histoire pour tout un pays, l’Argentine, moment absurde pour nous, lecteurs extérieurs ?  Entre 1878 et 1885, l’État argentin donna à ses troupes l’ordre d’envahir de vastes territoires indiens (mapuches, parmi d’autres) pour, officiellement, (re)prendre les terres conquises jadis par les Espagnols. C’est le cadre historique qu’utilise Perla Suez, mais ce n’est qu’un cadre, ce qu’elle veut montrer, ce sont aussi des destins humains. D’un côté, des Indiens isolés qui existent par leur culture, en face une troupe de jeunes gens, qui se retrouvent là obligés ou par hasard, et parmi eux un Indien. Ce pourrait être l’image glorieuse, en cinémascope, version Hollywood, c’est la misère humaine. La force, énorme, du récit, c’est le contact direct que l’auteure impose. C’est vrai pour les deux « camps ». Mais, quand on est à côté des Indiens, c’est pour suivre une cérémonie séculaire dont on devine les racines. Le rite a beau être simple, le dépouillement n’empêche pas la grandeur. Peu avant un massacre général, Lum, une adolescente, devient machi, une chamane, désormais elle aura un pouvoir.

Du côté de la troupe, c’est le contact avec la boue, les insectes, la faim. « Aller à la guerre, c’est pire que d’élever des cochons », dit un lieutenant fatigué, et sa fatigue, son découragement se ressentent à chaque page.

Pendant qu’aux États-Unis la conquête de l’Ouest était l’application de la loi de la jungle, le plus fort étant évidemment le Blanc (on a voulu oublier qu’il y avait une certaine proportion de cowboys noirs, esclaves affranchis), en Argentine, c’est l’armée qui faisait la conquête de terres vierges à offrir aux futurs exploitants venus d’Europe. Cette campagne la « Conquête du Désert », dura presque huit ans. Les victimes, aux États-Unis comme en Argentine, furent les mêmes, les Indiens. Ici, c’est Lum.

Cette «  conquête », Perla Suez en montre l’absurdité tragique. Les militaires, qu’on voit rarement actifs, jouent aux cartes, font griller des viandes juteuses, ils ont fini par oublier la cause de leur présence. La nature est cruelle, ils le sont quand ils ont à avancer pour retrouver leur camp de base. Lum, seule face à ces deux réalités, l’armée argentine et la nature, observe, elle souffre, sans bien comprendre pourquoi, de voir un oiseau tué par une arme militaire. Nous devinons, par contre qu’étant indienne, ayant été initiée, elle a le contact naturel avec ce qui l’entoure, elle partage d’ailleurs ce contact avec l’Indien soldat, celui qui est entre les deux mondes.

La volonté de Perla Suez de refuser tout « effet de style », de contenir ses phrases et ses mots, rend la violence qui est partout encore plus choquante : elle nous montre simplement une fille et des hommes tout à fait ordinaires, un paysage qui n’a rien de grandiose et pourtant, grâce à ce parti-pris de la narratrice, elle transfigure ces « petits » personnages, ces « petits » événements en un drame qui s’élève au niveau de l’épopée modeste et universelle à la fois. Elle crée un réalisme si réel qu’il en devient fantastique à plusieurs reprises.

Je parlais de miracle pour commencer, c’en est un, pas religieux, littéraire.

Le pays du diable, traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Aubergy, éd. L’Atinoir, 155 p., 14 €

El país del diablo, ed. Edhasa, Buenos Aires, 2015, 192 p.

MOTS CLES : ARGENTINE / HISTOIRE / ROMAN HISTORIQUE / SOCIETE / VIOLENCE / EDITIONS L’ATINOIR.

Cette chronique a été publiée sur Anna le 26 novembre 2020 dans la section VO.

Par ailleurs on peut lire mon commentaire d’un autre roman de Perla Suez, Furia de invierno, publié, toujours dans la section VO, le 16 décembre 2020 :

CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Ricardo ROMERO

ARGENTINE

ROMERO, Ricardo

Né en 1976 dans la province d’Entre Ríos, après des études de Lettres à Córdoba, il s’est installé à Buenos Aires où il est éditeur. Il a publié une demi-douzaine de romans.

Les chiens de la pluie

2011 / 2022

Il pleut très fort cette nuit à Paraná, au nord-ouest de Buenos Aires. Minute après minute, dans différentes parties de la ville, des gens vivent l’instant : un gardien de cimetière handicapé mental léger dont le chien Duque a disparu, une jeune femme dont la robe rouge attire les regards, deux tueurs à gage,  deux hommes, voisins de couloir dans un hôtel miteux que tout semble opposer (quitter la ville ou y revenir), un adolescent qui s’accroche à sa batterie qu’on entend dans tout le quartier.

Au début on est désorienté, on n’a pas de repères, l’obscurité, la solitude semblent être tout ce qui  pourrait les rapprocher, la pluie battante qui paraît ne jamais devoir s’arrêter. Les actions des personnages sont étranges mais ont pourtant l’air raisonnées. Étranges aussi les phrases, comme une poésie un peu poisseuse qui est celle de la ville dont l’averse fait briller les ombres. Le narrateur nous fait partager certaines images que voient ou croient voir les personnages et nous fait douter de ces visions : un fantôme peut-il avoir avec lui un parapluie ?

Peu à peu chacun nous devient plus familier. La succession de courtes scènes, toutes situées précisément, heure et lieu, qui s’arrêtent d’un coup nous mettent dans ces mêmes sensations, obscurité, humidité, solitude, celle du lecteur cette fois. Il faut se laisser porter par l’inconnu qui peu à peu s’éclaircit.

Les acteurs du récit vivent leur vie nocturne et mouillée malgré l’obscurité humide de cette soirée qui devient petit matin, une certaine logique apparaît, elle semble paradoxale parmi ces actes inexpliqués qui finissent par faire découvrir leur raison d’avoir été. Mais après tout l’explication, la raison, le raisonnable sont-ils nécessaires ? Le plaisir de la lecture est ailleurs, dans cette atmosphère qui colle physiquement aux hommes et aux femmes, jeunes et vieux, pris dans des activités dont ils sont les jouets, dans leur lutte pour nouer des liens avec d’autres, proches ou inconnus, avec des résultats variables.

L’enfer est-il sur cette terre imbibée de cette pluie qui ne s’arrête que quelques minutes pour mieux recommencer, dans cette nuit humide où l’on tue ou on se fait tuer comme si rien d’autre n’était envisageable, ou sous cette terre boueuse, dans les effondrements provoqués par l’averse, dans les galeries creusées jadis qui deviennent des labyrinthes  où s’égarent chiens et hommes ? N’est-il pas en chacun des personnages qui ne savent plus…

Les chiens de la pluie, traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïra Muchnik . ed.. Asphalte. 272 p., 22 €.

Ricardo Romero en espagnol : Perros de la lluvia, ed. Norma – La Otra orilla.

Ricardo Romero en français : Je suis l’hiver, éd. Asphalte.

MOTS CLES : ARGENTINE / ROMAN NOIR / VILLE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS ASPHALTE.

On peut aussi lire sur AnnA mon commentaire sur Je suis l’hiver de Ricardo Romero :

CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES, ROMAN FRANCAIS

Catherine BARDON

FRANCE / REPUBLIQUE DOMINICAINE

BARDON, Catherine

Auteure de guides touristique, Catherine Bardon vit depuis plusieurs années entre la France et la République dominicaine. Sa saga en quatre tomes Les déracinés autour d’une famille juive en République dominicaine a connu un grand succès public.

La fille de l’Ogre

2022

Flor de Oro naît en 1915 en République dominicaine, fille d’Aminta et de Rafael, télégraphiste et bon danseur qui entre dans l’armée et monte très vite les échelons. En bon macho, Rafael aurait voulu avoir un garçon, il se contente de Flor de Oro et joue au minimum son rôle de père, très occupé par ses maîtresses et préoccupé par son ascension sociale, qui se confirme. Sa fille ne pourra être une simple métisse peu ou mal éduquée. À huit ans elle est envoyée en France où elle vit dans un pensionnat pour jeunes filles jusqu’à 1932.

À son retour à Saint-Domingue, Rafael (Trujillo) est désormais président de la République et elle doit et devra jouer son rôle, celui de la fille du dictateur. Séparée de sa mère (Rafael a divorcé et épousé une femme plus jeune), ne voyant que très rarement son père, elle est plongée dans une solitude dorée, dans un ennui de chaque jour, d’autant plus qu’à la première occasion, une garden-party officielle, elle a commis une faute énorme, elle a discrètement flirté avec un beau lieutenant nommé Porfirio.

Dans un pays où déjà on ne compte plus les disparitions inexpliquées, la situation du jeune homme devient problématique. Mais le caractère de Flor est forgé dans le même métal que celui de son père, même si elle n’excelle pas dans le rôle de fille du Généralissime ni dans celui d’épouse : le mariage a été célébré en grande pompe dans la demeure de Rafael. La mariée a 17 ans, le marié 23. Pendant ce temps la République dominicaine devient en quelques années la propriété privée du papa de Flor.

Malgré sa position, qu’on pourrait penser privilégiée, Flor vit quelques hauts et  bien des bas, c’est ce que conte avec beaucoup de vivacité Catherine Bardon dont on sent bien qu’elle a aimé prendre en main la destinée de cette femme pour en faire un grand roman historique et sentimental sur une malheureuse ballotée entre l’Histoire de son pays. Elle donne une épaisseur à  ce personnage qui pourrait n’être qu’une marionnette le plus souvent manipulée par un père ou des maris et qui pourtant existe bien comme le personnage principal du roman.

Mais tout est ambigu dans les rapports entre épouse et époux, entre fille et père, entre fille et position officielle. Elle est victime de sa situation mais l’accepte et sait aussi en profiter, elle aime ce (premier) mari volage, souffre de l’espionnage incessant de sa vie personnelle voulu par son père mais elle l’admire, ferme les yeux sur un pouvoir de plus en plus aveugle lui aussi.

À mesure que Flor avance en âge le pouvoir de son père se radicalise : il veut être le seul, absolument le seul à régner sur son pays, multipliant les massacres d’opposant, d’étrangers, faisant main basse sur les propriétés et les richesses des gêneurs. Et il suffit d’un mot ou d’un geste pour devenir gêneur. Il veut aussi faire en sorte que toute personne qui l’approche se sente minuscule, inexistante, inutile, sa fille la première.

Catherine Bardon fait avancer avec brio ce récit plein de rebondissements, d’aventures sentimentales dans un décor de paillettes et aussi de violences qui restent dans la coulisse mais qu’on sent très proches. Elle met au centre de cette vie en dents de scie la relation chaotique entre le dictateur et sa fille sans cacher une réelle sympathie pour elle qui peut, parfois, sembler un peu excessive : malheureuse, Flor de Oro l’a été sans aucun doute, mais elle a abondamment profité des avantages que son père le dictateur sanguinaire lui a offerts sans qu’elle se pose de questions sur la nature du régime ou l’origine de l’argent qui coulait généreusement. Il n’en reste pas moins que la destinée de cette femme fragile est unique et qu’elle méritait bien qu’on la raconte, et qu’elle est racontée à la perfection.

Vie privée et histoire politique d’un pays alternent et se complètent mutuellement, ce qui rend passionnante l’histoire de cette femme qui n’a jamais su être à sa place.

La fille de l’Ogre, éd. Les Escales, 407 p., 21 €.

MOTS CLES : REPUBLIQUE DOMINICAINE / CARAÏBES / HISTOIRE / DICTATURE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / FAMILLE / EDITIONS LES ESCALES.

On peut compléter cette lecture par le roman de Mario Vargas Llosa sur les dernières semaines de Rafael Trujillo, La fête du Bouc (éd. Gallimard).

Un autre roman latino-américain autobiographique récent La distance qui nous sépare du Colombien Renato Cisneros évoque de façon magistrale les rapports entre un fils et son père, proche conseiller des pires dictateurs latino-américains du 20ème siècle. On peut lire mon commentaire :

CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

José FALERO

BRÉSIL

José Falero est né à Porto Alegre en 1987. Il a vécu ses premières années dans un bidonville et a pratiqué divers métiers dans la construction, la restauration… et dans un supermarché. Supermarché est son premier roman.

Supermarché

2020 : 2022

Deux hommes se partagent la vedette, avec, en arrière plan, deux ou trois comparses dont M. Geraldo, le directeur d’un supermarché dans un quartier un peu bourgeois de Porto Alegre. Deux de ses rayonnistes, autrement dit des hommes à tout faire dans l’établissement, Pedro et Marques que M. Geraldo soupçonne de lui choper diverses marchandises dans la réserve, mais qu’il a du scrupule à mettre à la porte. Il n’a aucune preuve contre euxet, en plus, ce sont les meilleurs professionnels de son équipe. Pedro est un grand lecteur, de Marx en particulier, et Marques est un auditeur consciencieux des discours de son collègue et ami.

La théorie sur le fonctionnement de l’économie moderne et mondiale énoncée par Pedro est un modèle qu’on devrait imposer dans les écoles spécialisées à former ceux qui s’intituleront économistes, qu’on lit dans les revues sérieuses, qu’on entend à la radio, qui se plantent la plupart du temps (et pas qu’un peu) dans leurs prévisions.

Mais une théorie ne suffit pas, il faut passer à la pratique et enfin accéder à la richesse (Marx a-t-il été correctement digéré ?). Or passer à la pratique est facile : ils vendront de la marijuana. Le hic, qui apparaît dès le premier jour de l’entreprise, c’est d’appliquer la belle théorie de Pedro et son concept social, voire carrément socialiste (l’égalité, la confiance, etc.) se révèle d’une complexité inattendue et insoluble.

Sous des aspects de comédie constamment drôle par ses situations et surtout son langage, José Falero dresse très habilement un tableau désabusé de la société brésilienne (pas seulement brésilienne, d’ailleurs), les inégalités sociales, le rapport à l’argent, ce qu’on nomme la réussite, le regard des autres. Si l’auteur semble ne plus se faire aucune illusion sur les réalités économiques mondiales et régionales, il s’en amuse avec une ironie, un humour cynique qui est une des grandes réussites du roman. Un autre mérite est la langue utilisée, celle des jeunes néo-délinquants, brillamment traduite dans un français plein de saveur populaire, la tchatche convaincante de Pedro et la lourdeur sympathique de Marques qui refuse,  proteste, consent, accepte et finit plus enthousiaste encore que son pote : deux hommes, pas des héros, quoique…

Quant aux arguments longuement exposés par Pedro, ils sont déroutants, tordus, mais leur conclusion est finalement d’une évidence confondante. Pedro décidément est un véritable philosophe doublé d’un économiste doué.

Alors, la morale dans tout ça ? Supermarché oblige à rire en la laissant de côté. Il n’est ni amoral, ni immoral, il est extra-moral ! Tout en débordant d’humour, il est aussi purement social, chaque chapitre offre une surprise, les émotions ne manquent pas, l’émotion tout court non plus. Oui, on est clients de ce Supermarché, révélation de cette rentrée littéraire de 2022. Un pur plaisir qu’on n’a pas volé !

Supermarché, traduit du portugais (Brésil) par Hubert Tézenas, éd. Métailié, 336 p., 22 €.

José Falero en portugais : Os supridores, ed. Todavia, São Paulo.

MOTS CLES : BRESIL / HUMOUR / AVENTURES / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / AMITIE / EDITIONS METAILIE.

En lisant ce Supermarché, on peut penser à un roman argentin dont le thème est voisin, La nuit de l’Usine de Eduardo Sacheri. Voici mon commentaire :