CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Chico BUARQUE

BRÉSIL

Fils d’un historien et sociologue mondialement reconnu, Chico Buarque est un poète, chanteur, auteur de théâtre. Il a été un des initiateurs, avec Vinicius de Moraes, Carlos Jobim ou Caetano Veloso de la bossa nova. Il est aussi un homme engagé, plusieurs de ses textes on été censurés et il a été lui-même emprisonné à plusieurs reprises. Il est l’auteur de six romans.

Le frère allemand

2014 / 2016

Brillantissime ! Ce roman faussement autobiographique qui l’est quand même un peu, écrit par un homme qui, à 70 ans passés retrouve une extraordinaire fraîcheur pour évoquer des (ses ?) émois d’adolescent avec un entrain plein d’humour ou pour laisser pointer un désir presque inavouable d’être reconnu par un père impressionnant, sommité intellectuelle pris par ses lectures et ses rencontres avec tout ce que le Brésil des années 60 compte de créateurs. Le narrateur, ce Francisco de Hollander, délicatement, timidement, raconte ses failles et le choc de la découverte qui marque le début de son adolescence : avant de se marier au Brésil, le père, Sergio de Hollander, a eu un fils en Allemagne dont personne ne lui a jamais parlé.

Francisco n’ose confier ses doutes ni à sa mère ni à son unique frère, il pressent que le secret devrait rester intact. Il se met plutôt à échafauder des hypothèses sur ce demi-frère tout en vivant pleinement les précaires équilibres de l’adolescence : amours passagères, délinquance occasionnelle et toujours cette pesante impression de n’exister vraiment pour personne.

La virtuosité de Chico Buarque s’exprime totalement dans ce Frère allemand, toujours profond et léger à la fois. Il passe du rire au drame, des naïvetés du garçon qui se confie en toute innocence aux tortures de la dictature. Et puis il pratique quelques jeux de miroir en faisant vivre, ou revivre, une famille dont lui seul connaît les rapports avec la sienne, une famille dont le père est reconnu comme critique littéraire, pas comme historien, une famille qui s’appelle de Hollander, dont un fils est surnommé Ciccio.  Il ne s’agit pas de se demander ce qui est « vrai » et ce qui est inventé, cette vaine question qu’entendent à longueur de temps tous les romanciers et qui généralement les horripile. Non, ici c’est bien l’auteur lui-même qui fait de cette question sans réponse un jeu troublant et d’autant plus beau qu’il est  lui aussi complètement gratuit : le roman est un roman, il faut le prendre tel quel, même si, forcément, il nous arrive de nous demander si, peut-être…

Cette virtuosité est partout, dans un formidable brassage de thèmes (nazisme et condition juive, génie et désillusion des artistes, amour des livres et de la littérature, paternité et filiation, pour n’en citer que quelques uns) et un envoûtant brassage de styles : une prodigieuse mise en abyme non dénuée d’humour, par exemple quand le narrateur tente lamentablement de se faire passer pour le pianiste de João Gil, sans savoir que le chanteur n’utilise pas de pianos sur scène, cet épisode suivant de près une cruelle allusion aux camps de concentration nazis. Et par-dessus tout cela, cette virtuosité s’impose tout au long du récit dans le mélange d’invention et de réel, la note finale et quelques photos imposant le vertige qui a accompagné la lecture.

Et, niveau suprême, ce roman éblouissant est aussi un émouvant hommage de Chico Buarque de Holanda à Sergio Gunther, son demi-frère allemand qu’il n’a pas connu mais à qui il élève ce tombeau magnifique. Un Sergio Gunther qui, ironie de l’histoire, a été lui aussi un chanteur et un homme de télévision relativement connu en Allemagne de l’Est dans les années 60, celles où son demi-frère brésilien commençait à triompher.

Le frère allemand de Chico Buarque, traduit du portugais (Brésil) par Geneviève Leibrich, éd. Gallimard, 269 p., 22,50 €.

Chico Buarque est publié au Brésil aux éd. Companhia das Letras, São Paulo.

Chico Buarque en français est publié aux éd. Gallimard.

MOTS CLES : BRESIL / ALLEMAGNE / FAMILLE /L PSYCHOLOGIE / HISTOIRE / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

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