CHRONIQUES, ROMAN BRESILIEN

Chico BUARQUE

BRÉSIL

Fils d’un historien et sociologue mondialement reconnu, Chico Buarque est un poète, chanteur, auteur de théâtre. Il a été un des initiateurs, avec Vinicius de Moraes, Carlos Jobim ou Caetano Veloso de la bossa nova. Il est aussi un homme engagé, plusieurs de ses textes on été censurés et il a été lui-même emprisonné à plusieurs reprises. Il est l’auteur de six romans.

Budapest

2003 / 2005

La plupart du temps, on achète un roman si on a envie de lire une histoire, « avec un début, un milieu et une fin ». La démarche du lecteur est alors de s’attacher aux personnages et de suivre, avec plus ou moins d’enthousiasme, le déroulement de l’intrigue jusqu’au mot fin. Avec Chico Buarque, il vaut mieux procéder autrement. Peut-être parce que dans beaucoup de ses chansons ou dans ses comédie musicales, il raconte des histoires, lorsqu’il écrit des livres, il renonce à une trame narrative classique. Le personnage de Embrouille (publié en français en 1992) est peut-être poursuivi par un homme mystérieux (on ne saura jamais si sa crainte est fondée et, si elle l’est, pour quelles raisons on le pourchasse) et le récit nous montre des moments, parfois oniriques, parfois bien réels, de cette fuite. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas quand même une narration, c’est la continuité de l’action (ou le manque de continuité) qui peut surprendre. Même chose pour Court circuit (édition française, 1997), dans lequel l’ambiance est assez semblable, les personnages et les événements étant différents.

La grande nouveauté de Budapest par rapport aux deux premières œuvres, ce sont d’une part une grande profondeur des thèmes abordés et l’irruption du comique dans l’univers de Chico Buarque. L’humour était déjà là, mais discret, fugace. Il est ici partout. José Costa, le narrateur, nègre de profession, autrement dit écrivain anonyme, l’est aussi, indirectement, dans sa vie de tous les jours : il a par exemple un fils, qui est bien à lui, mais dont il est dépossédé par son épouse, avec laquelle il entretient des relations plutôt distantes. Toute son existence n’est pas vraiment à lui, à l’image des livres qu’il écrit sous le nom des autres. A l’occasion d’une étape imprévue en Hongrie à cause d’un problème technique, il est immobilisé quelques heures à Budapest et cet arrêt inopiné déclenche un enchaînement de révélations pour notre Brésilien qui, jusque là, avait une fâcheuse tendance à se complaire dans la banalité. Et la première de ces révélations est la langue, le hongrois, réputé comme l’une des langues les plus difficiles, qu’il va se faire un devoir d’apprivoiser, et finalement de dominer. Ce banal incident, la panne d’avion, va finir de dédoubler sa vie : une moitié en Europe, une moitié à Rio, les deux moitiés étant rigoureusement symétriques.

Pas de récit à proprement parler, mais une succession de scènes dont l’ensemble baigne dans une atmosphère à la fois assez mystérieuse et hyper-réaliste, qui est pour beaucoup à l’origine du charme émanant du roman. A travers ses allers-retours entre deux villes, deux femmes, deux pays, mais surtout deux langues, le personnage va progresser sur tous les plans, même si la fin laisse planer un doute sur l’optimisme de la morale.

Le lecteur n’a qu’à se laisser porter par ces images, ces changements de lieux et de moments et surtout par cet humour très subtil et toujours porteur de sens. Rien en effet n’est inutile dans ces 150 pages et l’auteur aborde en profondeur un bon nombre de sujets de réflexion autour du double, de la création, de l’identité collective et individuelle, des relations hommes-femmes ou parent-enfants. Encore mieux que dans ses deux premiers romans Chico Buarque maîtrise parfaitement ses effets et réussit exactement ce qu’il voulait faire : déconcerter tout en amusant et en donnant à réfléchir. Que demander de plus à un roman, en 2022 ?

Budapest, traduit du portugais (Brésil) par Jacques Thiériot, éd. Gallimard, 154 p., 13,90 €. et Folio, 8,90 €.

Chico Buarque en portugais : Budapeste, ed. Companhia das Letras.

MOTS CLES : BRÉSIL / HUMOUR / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / LITTERATURE / EDITIONS GALLIMARD.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

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