CHRONIQUES, ROMAN PERUVIEN

Renato CISNEROS

PÉROU

Renato Cisneros est né en 1975 à Lima, dans une famille qui se partage entre la littérature et la politique. Son père a été un ministre très proche des dictateurs latino-américains. Après des études de communication et de journalisme, il exerce à la radio, la télévision et dans la presse écrite. Il a publié des recueils de nouvelles, de poésie et quatre romans.

 La distance qui nous sépare

2015 :/ 2017

Poète depuis son enfance, journaliste, présentateur de radio et de télévision, Renato Cisneros est aussi le fils d’un des dirigeants les plus durs de la dictature militaire qui a sévi au Pérou dans les années 1970. L’idée de ce qu’il appelle un roman s’est imposée à lui : tenter de reconstituer ce qu’il a  vécu avec cet homme rigide, ami personnel de Videla ou de Pinochet qui était avant tout son père. Et il réussit de façon magistrale.

Comment parler à autrui d’une famille « multiple », dont la plupart des aïeux a eu au moins deux descendances parallèles, dont la plupart ces hommes a eu un destin national dans la presse ou dans la politique et dont un des derniers rejetons, Renato, se retrouve en 2015 dans la plus grande perplexité par rapport à lui-même et à ses proches ? Écrire un roman (c’est ainsi qu’il qualifie son ouvrage) est pour lui la réponse évidente.

Pourtant rien n’est moins facile que d’écrire sur soi ou sur ses parents les plus proches. Surtout si le passé de son père est sulfureux, et celui du père de Renato Cisneros, le général Luis Federico Cisneros Vizquerra surnommé le Gaucho, est corsé : ami de Viola et de Videla (les dictateurs argentins dont il a été le compagnon à l’école militaire de Buenos Aires), de Pinochet entre autres tenants de manières fortes, passant sa retraite à tenter de mettre sur pied un deuxième 11 septembre chilien (le coup d’État de 1973), il était aussi un chef de famille rigoureux et un homme dont le fils découvre peu à peu les faiblesses.

Vers le milieu du XXème siècle, on disait d’un film sur la vie d’un grand musicien ou d’un souverain que le scénariste avait « romancé » la vérité historique. Le mot était gentiment péjoratif. Renato Cisneros rend ses lettres de noblesse au mot. En partant de témoignages et surtout de ses propres sensations, il fait de cette autofiction une œuvre d’art.

Freud nous l’a dit et répété : Tuer son père ! C’est précisément de que fait Renato Cisneros, mais pour le faire renaître autre : celui que le fils croyait avoir pour père, qui révèle sur des photos anciennes pouvoir être capable d’être soumis (à des amours passées) et même de sourire ; celui aussi, inconnu de sa famille, qui fréquentait ses « collègues » Videla ou Pinochet et partageait leurs idées.

Au fond de tout plane le mystère de la naissance, celle de Renato et celle de tout être humain : serait-il né si un amour de jeunesse frustré s’était réalisé ? Planent aussi tous les non-dits  hérités du « grand-père bâtard » (comme l’est aussi d’une certaine façon Renato) avec les conséquences familiales et personnelles. La « distance » du titre est une de ces conséquences. Écrire une vaste fresque sur son pays, sa famille, son origine, son père en particulier, est sûrement la meilleure façon pour Renato Cisneros de s’élever, ou plus simplement de lutter victorieusement contre une forme de folie qui, après avoir menacé son ascendant, s’approche dangereusement de lui.

Ce n’est pas un règlement de comptes qu’il nous propose ou, si c’en est un, il est universel, envers le Gaucho, envers l’auteur-narrateur, envers son pays.

La probité absolue est la base de ce récit, le Renato Cisneros de 2015 (au moment de la rédaction) qui revient sur ce qu’écrivait huit ans plus tôt le journaliste Renato Cisneros est d’une lucidité qui n’épargne ni le général Cisneros ni le journaliste et donc ni le père ni le fils. Mais grâce à cet exercice auquel il s’est soumis et qu’il a poussé jusqu’à ses limites les plus extrêmes, Renato Cisneros a fait un immense pas en avant, essentiellement personnel mais pas seulement. On ne peut que le remercier de faire partager à ses lecteurs ce modèle d’honnêteté.

La distance qui nous sépare de Renato Cisneros, traduit de l’espagnol (Pérou) par Serge Mestre, éd. Christian Bourgois, 320 p., 23 €.

Renato Cisneros en espagnol : La distancia qu nos separa, Planeta / Dejarás la tierra, Planeta, 2017 / Nunca confíes en mí / Raro, Santillana.

MOTS CLES : HISTOIRE / POLITIQUE / DICTATURE / FAMILLE / PSYCHOLOGIE / SOCIETE / EDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS.

PUBLICATION ORIGINALE : http://www.espaces-latinos.org

Voir aussi sur AnnA mon commentaire sur le deuxième tome du dyptique familal de Renato Cisneros, Tu quitteras la terre.

1 réflexion au sujet de “Renato CISNEROS”

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