CHRONIQUES, ROMAN CHILIEN, ROMAN MEXICAIN

Roberto BOLAÑO

CHILI / MEXIQUE / ESPAGNE

Voici le sixième et dernier tome des oeuvres complètes de Roberto Bolaño publié par les éditions de l’olivier, son roman posthume, un véritable monument littéraire. Remercions chaleureusement les éditions de l’Olivier pour s’être lancées dans ce vaste hommage à l’un des plus grands écrivains de son temps.

Roberto Bolaño est né à Santiago du Chili en 1953. En 1968, sa famille s’installe à México où il commence à s’engager politiquement. Il y demeure jusqu’à 1973, il va alors au Chili pour militer, mais après une expérience douloureuse (arrestation et bref séjour en prison), il parcourt une partie de l’Amérique latine et e l’Europe. Il s’installe en Catalogne et à partir de 1980 il réside à Blanes où il meurt en 2003. Il est mondialement reconnu comme un des grands créateurs de la fin du XXème siècle.

2666

1. La partie des critiques met en scène quatre universitaires européens (une Anglaise, un Espagnol, un Français et un Italien), l’élite de l’intelligence et de la culture, qui ont une passion commune, un mystérieux écrivain allemand, Beno von Archimboldi, qui a beaucoup publié depuis des décennies, mais dont on ignore absolument toute la biographie. On voit se créer des relations culturelles, puis amicales, puis (peut-être) amoureuses entre ces intellectuels de haut vol, qui bien vite vont tomber de leur piédestal grâce à l’ironie de Bolaño qui, implacablement, non sans une certaine cruauté (méritée), les remet à la place qui est la leur : de simples êtres humains : au moment où ils sont sur la trace de leur écrivain mythique, une cuvette de W.C. ébréchée dans une chambre d’hôtel occupe l’esprit du Français et tous, les quatre, mondialement reconnus, se font laminer, intellectuellement, par un « petit » professeur mexicain, Amalfitano (d’origine chilienne, exilé au Mexique, comme Bolaño lui-même), qui enseigne dans une université perdue dans le désert, qui leur offre une vision infiniment plus vaste des choses qu’ils ne parviennent que difficilement à comprendre.

Est-ce parce que Bolaño se savait proche de sa fin au moment où il écrivait 2666 qu’il a réussi à trouver et à maintenir au long des 1100 pages du livre un tel recul, une telle profondeur ? Qu’est-ce que l’essentiel pour chacun de nous ? Pour nos chercheurs, c’est le fantôme d’un écrivain, dont on ne sait même pas s’il existe vraiment ; ce qui est le centre de leur vie n’est que du vent à nos yeux. Et pourtant Bolaño réussit quand même à créer le suspense, à nous faire pénétrer dans les mystères d’Archimboldi, à nous donner envie d’en savoir plus sur lui, c’est-à-dire à faire que nous ressemblions à ces marionnettes intelligentes, ou à ces sommités minables et ridicules, au choix.

2. La parte d’Amalfitano. C’est la partie la plus courte. On y retrouve Amalfitano, le professeur d’origine chilienne qui enseigne à l’université de Santa Teresa, à la frontière Nord du Mexique, celui qui avait donné une belle leçon d’intelligence aux universitaires européens. Il ne se passe apparemment rien de spectaculaire dans cette petite centaine de pages, mais à travers les déboires conjugaux et le mal de vivre personnel du professeur, on se trouve dans un équilibre extrêmement précaire, aux limites de la folie : qui est fou, existe-t-il une normalité, est-il possible, par exemple, dans un hôpital spécialisé, de reconnaître, si on est visiteur, les patients et le personnel ? Amalfitano ne cesse de se poser la question : suis-je en train de devenir fou ? alors que sa fille est surtout inquiète de penser que les voisins pourraient le croire fou…

Sans événement majeur, au milieu d’une vie quotidienne banale et plutôt ennuyeuse, le récit oblige le lecteur à se poser des questions sur la normalité et aussi sur la création : un créateur est-il un être comme les autres ? Et un être ordinaire qui reproduit une œuvre d’art est-il fou, surtout s’il reproduit une « œuvre » surréaliste de Marcel Duchamp ?

Tout est dans l’immobilité, dans l’arrière-plan, chaque action, pour minime qu’elle soit, ne peut que poser des questions au lecteur. Heureusement, Bolaño n’y répond jamais.

3. La partie de Fate nous emmène aux Etats-Unis, dans le milieu de la presse spécialisée (une revue pour Noirs, faite par des Noirs). Fate est un journaliste qui, au moment où meurt sa mère, est envoyé pour couvrir un match de boxe dans le nord du Mexique pour remplacer le titulaire de la rubrique qui, lui aussi, vient de mourir subitement. Dans cette ambiance morose, il découvre tout à fait par hasard une ville, Santa Teresa, qui vit au rythme des meurtres de jeunes femmes. Son instinct de journaliste se réveille et il propose, en vain un article sur les assassinats. Il se contente de suivre de façon très passive ses collègues, mexicains et américains, qui, d’un bar au lobby d’un hôtel, occupent leur temps à de vagues conversations et à quelques beuveries, indifférents finalement aux multiples drames qui se produisent presque sous leurs yeux.

4. La partie des crimes, la plus longue, la plus terrible aussi, est une énumération sans fin des assassinats de femmes à Santa Teresa. C’est un constat (tout y est rigoureusement vrai, c’est aussi du roman (seuls des noms sont changés). Mais surtout Bolaño y fait éclater son génie de créateur : une fois de plus, il semble qu’on lise la chronique des faits divers du journal local, et pourtant, pour chaque cas il nous fait pénétrer au cœur de la vérité humaine, qu’on soit avec la famille d’une disparue, à côté de la famille ou des journalistes ou encore dans les milieux des nouveaux riches trafiquants de drogue ou homme politiques. Pour chacun d’eux, tout est humain, qualités et défaut, et la profondeur atteinte est extraordinaire. Rien de lassant ou de monotone dans cette longue liste des victimes ; on s’évade de l’énumération par de longues digressions, tranches de vies annexes, toujours inattendues, comme les apparitions récurrentes de la voyante à la télévision locale, qui commente et juge avec son bon sens d’autodidacte les drames.

5. La partie d’Archimboldi est la biographie d’un Allemand, né en 1920 dans une région reculée, passionné uniquement de plongée dans les eaux glacées de la Baltique. Un parcours sinueux, sans enthousiasmes, Hans Reiter se trouve confronté au grand séisme que connaît l’Allemagne, y participe physiquement mais reste, dans son esprit, totalement extérieur à tout ce qu’il vit, souffrances du soldat, horreurs qu’il côtoie, le hasard dirige son destin (comme le hasard dirige le destin de Boris Abramovich Ansky, un Russe né en 1909, dont Reiter lit les mémoires et qui est véritablement un double, côté soviétique. Après la guerre, Reiter continue une vie mi errante mi sédentaire, est pris par le besoin d’écrire et sera édité en prenant le pseudonyme de Benno von Archimboldi. Cette biographie fictive, plus vraie qu’une vraie, est en fait une longue méditation sur ce qu’est un écrivain tel que le voit (le vit) Bolaño, un dilettante investi sans qu’il le sache d’une mission ou plutôt qui DOIT faire ce « métier ». Tout cela avec beaucoup de modestie : un écrivain peut avoir une influence mondiale (on le sait de puis la première partie, celle des critiques), lui reste un homme petit, avec sa réalité, modeste. Inlassablement, Bolaño nous montre les limites de cette fonction d’écrivain, avec son humour habituel (les petitesses des grands auteurs, les avanies que leur fait subir un régime dictatorial (le destin d’Ivanov, écrivain fêté par le régime soviétique, avant d’être jeté aux oubliettes, sans qu’il en comprenne le motif). Un auteur ne peut pas faire autrement qu’écrire, mais son rôle s’arrête là, s’il est reconnu, influent, tant mieux, ce n’est pas ce qui compte le plus.

Un peu avant de mourir, Bolaño nous offre son testament, mais un testament plutôt jouissif que tragique, son immense force est bien là.

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