CHRONIQUES

Mélanie SADLER

FRANCE – ARGENTINE

Née en Alsace en 1990, Mélanie Sadler a parcouru plusieurs régions du monde, dont l’Amérique latine. Elle enseigne la civilisation d’Amérique latine à Paris.

Borges fortissimo

2022

Saviez-vous que Jorge Luis Borges avait écrit deux romans ? On a toujours dit que toutes ses œuvres publiées sont courtes, que ce soit poésie, essais ou récits. Eh bien oui, on vient de découvrir à Buenos Aires deux romans de lui. Qui donc en fait la promo à la télévision ? Rien moins qu’un ancien président de la république à rouflaquettes, le grand, l’inoubliable Cástor Manam (manant ?). Toute la ville s’agite, des studios de la télévision où Beatriz García  García a une solide réputation d’intervieweuse de choc à la cuisine du restaurant italien où travaille Pía, jeune Indienne venue de la province férue de littérature.

Sous l’aspect d’une histoire pleine d’humour, Borges fortissimo est une brillante variation autour de la création littéraire, sur ce qui a été écrit, ce qui aurait pu l’être et sur la réception que l’on a ou qu’on peut avoir des œuvres. Ce malheureux Cástor Manam ne voit dans ce qu’il dit avoir sorti de l’ombre, ces deux romans inédits, que le rapport financier qu’ils peuvent (lui ?) rapporter ou quelques photos de son visage botoxé dans la presse bas de gamme. À l’opposé, la jeune Indienne est une vraie passionnée d’une littérature qui n’a ni dates, ni frontières, la littérature « comme une bourrasque ».

En passant du studio télé de l’interview à la modeste librairie, le Rufián melancólico (Bonjour, Roberto Arlt !), on ne s’éloigne pas du cercle littéraire de Buenos Aires, ville de culture depuis toujours. On a bien les deux aspects, le côté public, mondain, superficiel, et le côté intime dans lequel les discussions souvent enflammées vont à l’essentiel, ce qu’est vraiment la littérature et forcément ce qui pose bien plus de questions qu’elle ne donne de réponses. Cela n’empêche pas les personnages de vivre dans une Argentine avec une inflation monstrueuse, celle de la lutte des femmes pour faire avancer leurs droits.

Il n’en reste pas moins qu’on sourit tout au long de cette fiction dont on se prend à souhaiter qu’elle raconte un fait réel, un coup de tonnerre (légèrement effrayant tout de même) dans le monde un peu replié sur lui-même que sont la littérature, la télévision et l’édition. Et on peut appliquer à ce roman ce que dit Mélanie Slader de Borges, qu’il ne faisait que « mener sa barque en nous faisant perdre pied dans les lisières que se disputent la fiction et la réalité ».

La réalité, pour Mélanie Slader, c’est un immense amour du livre, de la littérature et de la lecture qui devient un bien universel, libérateur, partagé par la jeune indienne qui en a été privée dans son village et en tombe amoureuse dès que l’occasion lui est offerte, par les jeunes libraires, par la journaliste spécialisée et même par ce pédant de Cástor. Il n’est pas fréquent d’avoir sous les yeux un tel hommage à ce bien pourtant si simple, si quotidien qu’est un bon livre, hommage qu’on est obligé d’appliquer aussi à ce Borges fortissimo, savant et léger, drôle et puissant, fantaisiste et réaliste. Un régal !

Borges fortissimo, éd. Flammarion, 276 p., 19 €.

MOTS CLES : ARGENTINE / LITTERATURE / CREATION / POLITIQUE / SOCIETE / HUMOUR / PSYCHOLOGIE / EDITIONS FLAMMARION.

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