CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Luciana PEKER

ARGENTINE

Luciana Peker est née en 1973. Elle est journaliste et activiste féministe. Elle fait partie du mouvement Ni Una Menos.

La révolution des filles

2019 / 2022

Le 30 décembre 2020, la loi sur la liberté de l’avortement est votée à Buenos Aires. Elle est entrée en vigueur un mois plus tard. Luciana Peker raconte la lutte de la jeunesse pour obtenir ce nouveau droit dans un pays encore marqué par un catholicisme peu ouvert qui rêve de conserver son influence « morale ». On voit même le pape argentin (et jésuite) se faire lobbyiste pour tenter en vain d’empêcher le vote.

La révolution des filles se revendique un livre militant. Les nuances  n’y ont pas leur place, on sait quel parti prend la journaliste, il n’y a pas de piège, la démarche est transparente et honnête. Luciana Peker fera aussi ressortir les slogans objectivement dérangeants, par exemple le verbe appartenir dans « Les enfants appartiennent à leurs parents, pas à l’État », slogan anti-avortement qui fait tristement miroir avec une « recommandation » des dictateurs argentins : « Savez-vous où sont vos enfants ? » qui sous-entend que les enfants en question sont peut-être de dangereux « subversifs ». Quant à la version féminine « Savez-vous où sont vos filles ? », elle est bien pire, sous-entendant, elle, que les filles sont des dévergondées qui ne pensent qu’à s’amuser, et avec qui ?, et que les mères sont coupables de les laisser libres et responsables si un « malheur » arrive.

Un message revient tout au long du livre, dans les multiples témoignages de femmes, anonymes ou célèbres, chacune dans son style propre, qui disent l’apport qu’ont été leurs filles ou leurs fils dans leur prise de conscience du problème. Ici les actrices sont les jeunes, les filles du titre qui, à l’âge où leur mère subissait encore le poids de la tradition (un euphémisme), manifestent dans la rue, dans leur université ou même dans leur collège pour faire évoluer une mentalité attardée.

Le livre, essentiellement informatif (on n’y trouvera pas de grandes révélations sur la société, la psychologie de nos dirigeants ou l’opinion des penseurs), montre bien comment ce courant (difficile à nommer ou à qualifier clairement), plutôt spontané a pu se faire un chemin. Il montre les coulisses des mouvements, comme une manif réprimée et ses conséquences ou les retombées dans les familles de la prise de position d’une fille, aînée ou cadette.

Il y aurait beaucoup de sujets de discussion possibles (les rapports entre partis politiques et mouvements féministes, par exemple, sont décrits d’une façon très péremptoire), et c’est tant mieux, tout ce qui  ouvre au dialogue est sain, pourvu que les deux dialoguants acceptent un avis différent, sinon opposé. L’abondance des focalisations que propose l’auteure (l’inégalité des salaires entre hommes et femmes comme l’exposition du sexe sur les réseaux sociaux  parmi bien d’autres) ne facilite pas une réflexion profonde, particulièrement sur l’idée même de « morale » (même si ce mot est plus que difficile à définir) : y a-t-il une limite à la liberté d’une fille de 13 ou 14 ans ? Luciana Peker semble ne jamais se poser la question qui devrait être une piste de réflexion intéressante, comme parler globalement de féminicide sans nuancer : peut-on mettre sur le même plan une mère de famille tuée par la violence aveugle d’un mari et une ado naïve qui par manque d’information s’est exhibée sur internet avant de rencontrer un inconnu majeur ? Cela se discute, me semble-t-il, même si, évidemment il ne fait aucun doute que les deux sont des victimes.

Ces quelques points propices à une discussion n’occultent pas le côté informatif de ce livre, la solide documentation, les nombreux chiffres avérés et son optimisme final : les idées poussiéreuses et dangereuses s’effacent, peut-être pas assez vite, mais elles s’effacent, grâce à la jeunesse.

La révolution des filles, traduit de l‘espagnol (Argentine) par Anne-Charlotte Chasset et Ariana Saenz Espinosa, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 350 p., 22 €.

Luciana Peker en espagnol : La revolución de las hijas, ed. Planeta, Buenos Aires.

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