CHRONIQUES, ROMAN DES CARAÏBES

Rodney SAINT- ÉLOI

HAÏTI / ÉTATS-UNIS

Essentiellement poète, Rodney Saint-Éloi est né à Cavaillon (Haïti) en 1963. Après des études de Lettres, il a créé une maison d’édition et plusieurs magazines culturels. Au Québec, où il s’est installé, il est membre de l’Académie des lettres.

Quand il fait triste Bertha chante

2020 / 2022

Cavaillon, on le sait, est une ville du Vaucluse. Cavaillon, on l’ignore sûrement, est aussi une ville en Haïti. C’est là qu’est né le poète Rodney Saint-Eloi, c’est là que lui et sa famille n’ont plus pu vivre. Il s’est exilé à Montréal. Il est membre de l’Académie des lettres du Québec, tandis que la famille s’éparpille et que Bertha, la mère s’installe à New York. Famille, vraiment ? Une mère, quatre enfants avec chacun un père. Famille, peut-être, Bertha et les enfants assurément.

Bertha meurt à 72 ans, laissant un fils désemparé bien qu’adulte. Il se voit comme un Nègre qui passe son temps à pourchasser la malchance », « un Nègre qui repousse la mort […] pour faire accoucher l’histoire ». Un Nègre tourmenté par sa négritude. Haïti pour eux est devenu le « pays-pourri », endroit du souvenir.

Ce moment particulier, la disparition de la mère, ouvre la porte à la mémoire, aux questions, aux remises en cause. Réapparaissent, depuis la neige canadienne, le quartier de Bois-Cochon et son soleil écrasant, des voisins plus ou moins supportables, un père absent (il s’est évaporé avant même la naissance du garçon) qui pourtant offre à son fils des camions de pompiers pour Noël, ce qui par ailleurs provoque une sorte de jalousie chez ses demi-frères mais lui donne un peu de supériorité.

Au fil des souvenirs qui remontent devant le cercueil de Bertha,  les hommes de sa vie refont surface avec la présence diffuse et oppressante du dictateur et des tontons macoutes et, malgré ces menaces, la liberté que vit tout de même cette femme lumineuse. Puis viendra l‘exil, refusé d’abord (« Un être humain doit mourir chez lui », qui finit par s’imposer.

Derrière les événements d’une vie règne toujours l’amour d’un fils pour sa mère, la tendresse partagée . Quelques poèmes parsèment le récit, lui-même tellement poétique que prose et vers se confondent. On a rarement aussi bien dit la déchirure qu’est un exil, de façon aussi subtile. Ce sont des phrases qui semblent voler non dans un azur pseudo romantique, mais par-dessus les terribles réalités du pays-pourri et qui, en survolant des misères bien matérielles, les transfigurent en un souffle lyrique, un hommage à cette femme qui sait « le prix de chaque mot comme le prix de l’eau, du pain, du sucre roux… ». Une femme qui n’avait peur de rien.

Universel et intime, Quand il fait triste Bertha chante n’est pas qu’un très bel hommage à une femme, à une mère, il est le portrait d’un pays qu’on ne peut qu’aimer en le haïssant, le portrait des femmes de ce pays, de la femme, de la mère qui a fait l’homme et l’écrivain dont nous avons l’œuvre entre les mains. Bertha a vraiment tout réussi !

Quand il fait triste Bertha chante, éd. Héloïse d’Ormesson, 265 p., 19 €.

MOTS CLES : HAÏTI / CANADA / PSYCHOLOGIE / HISTOIRE / DICTATURE / SOCIETE / EXIL / EDITIONS HELOÏSE D’ORMESSON.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s