CHRONIQUES, ROMAN COLOMBIEN

Antonio UNGAR

COLOMBIE

Antonio Ungar est né en 1974 à Bogotá. Il a longuement voyagé et a vécu dans différents pays d’Europe, du Moyen Orient et de l’Amérique. Il est l’auteur de romans, de recueils de nouvelles et de littérature pour la jeunesse et a été lauréat du Prix Herralde en 2010 pour son roman Tres ataúdes blancos / Trois cercueils blancs.

Regarde-moi

2022

Regarde-moi est le journal d’un homme jeune qui vit dans une ville européenne anonyme (semble-t-il, on finira par la reconnaître) et qui note des petits faits de son existence très terne, et surtout les activités qu’il devine dans l’appartement qui lui fait face. L’homme a jugé ses occupants avant de les connaître, il a une bonne raison pour cela : ils ne sont pas franchement blancs, peut-être des Paraguayens, c’est tout dire. Et ils ne sont pas les seules personnes douteuses dans ce pays qui n’est plus ce qu’il a été : les employées du Pôle emploi local elles-mêmes sont des Noires.

De sa fenêtre, il observe l’homme, les deux jeunes gens et la jeune fille qui ont emménagé en face de chez lui, surtout la fille. La commerçante du quartier (une Roumaine, mais il faut bien faire avec) lui donne des infos : elle s’appelle Irina, prend des cours de secrétariat. Son corps ne le laisse pas indifférent, mais il reste à distance, protégé par les rideaux derrière lesquels il se cache, par la discrétion des caméras de surveillance qu’il a installées, braquées sur l’appartement d’en face.

Le journal s’adresse à sa sœur Eva, « morte trop tôt », il l’informe de l’avancée de son grand projet qui aboutira le Jour N, un projet unique qu’il conserve soigneusement dans le mystère, même pour elle. De ses phrases d’apparence banale suintent la rancœur, la méfiance, la peur maladive, la haine. Ce narrateur est haïssable. Il passe d’une obsession à une autre : sa sœur aînée morte, la « vieille république » qu’il estime agonisante, tous ces étrangers qui sont partout, des étrangers qui tous mentent dès qu’ils ouvrent la bouche, les médicaments dont il ne peut plus se passer, la beauté d’Irina.

L’espionnage maladif (l’arrivée d’Irina chez elle est notée à la minute près) devient de plus en plus serré, compulsif. Pour lui, la vie est « un voyage claustrophobique ». Est-il à plaindre ? Le pire, c’est qu’il reste humain. Haïssable mais humain malgré tout. Il est de ces malheureux qui se rendent eux-mêmes malheureux en s’obnubilant sur des gens différents (couleur de peau, accents, attitudes, vêtements) qui ne leur ont jamais rien fait, et qui les rend responsables de leur propre pessimisme exacerbé.

En lisant Regarde-moi début 2022 en France, on ne peut qu’être troublé par cet homme tellement semblable à un M. Z (je n’ai pas la moindre envie de le nommer) qu’Antonio Ungar semble avoir deviné avant qu’il se fasse remarquer et qu’il montre dans tout son délire, son déni de la réalité, son refus de la moindre ouverture. Son personnage n’est pas seulement raciste, c’est un pauvre détraqué, il n’est pas toujours confortable de le suivre dans son déséquilibre, mais c’est une lecture nécessaire et prenante par sa progression, son suspense : jusqu’où ira son délire ?

Antonio Ungar réussit pleinement, avec ce Regarde-moi, un roman troublant, pessimiste mais nécessaire dans cette période que nous vivons, où on a l’impression qu’il est devenu impossible d’envisager un horizon serein. On peut aussi espérer que ces malades d’enfermement sur soi arriveront bien un jour à s’auto-détruire !

Regarde-moi, traduit de l’espagnol (Colombie) par Robert Amutio, éd. Noir sur Blanc (Coll. Notabilia), 211 p., 18 €.

MOTS CLES : COLOMBIE / FRANCE / POLITIQUE / VIOLENCE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EXTRÊME DROITE / EDITIONS NOIR SUR BLANC.

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dans la rubrique VO : Eva y las fieras.

Dans les chroniques : Les oreilles du loup

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