CHRONIQUES, ROMAN URUGUAYEN

Mario LEVRERO

URUGUAY

Mario Levrero est né à Montevideo en 1940. Il a durant sa vie pratiqué une foule de « métiers » divers en rapport avec ses activités littéraires : libraire, scénariste de bandes dessinées, animateur d’ateliers littéraires et bien sûr romancier. Il est considéré comme l’un des créateurs majeurs en Amérique hispanique. Il est mort en 2004 à Montevideo.

Le roman lumineux

2005 / 2021

Si on veut jouer à la comparaison, ce Roman lumineux  peut faire penser à Luis Buñuel qui s’est amusé à montrer, dans Le charme discret de la bourgeoisie, un groupe de bourgeois qui passent tout le temps du film à souhaiter un bon repas ensemble et qui ratent lamentablement leur coup à répétition, ou à Marcel Proust qui se plaint abondamment, entre nombre d’autres choses, de son impossibilité de rédiger l’œuvre de sa vie, ce qu’il est précisément en train de faire sous nos yeux. Le narrateur du roman lumineux, qui s’appelle bien Mario comme celui de la Recherche s’appelait Marcel, vient d’obtenir une bourse prestigieuse qui lui permettra de reprendre une esquisse abandonnée, intitulée Le roman lumineux. Hélas, les premières mensualités versées par Monsieur Guggenheim passent dans des travaux électriques dans le modeste appartement du créateur ou dans l’achat de mobilier semble-t-il indispensable (deux fauteuils, dont un pour lire), il l’explique dans un journal qu’il tient avant d’aller se coucher, entre 3 et 4 h 30 du matin.

Il y parle de son quotidien, les sorties avec des amies bienveillantes qui le fournissent en escalopes milanaises et en ragouts de lentilles, qui l’accompagnent faire un tour de quartier et passer chez un bouquiniste qui lui vend des séries de polars qu’il a déjà lus. Il s’y plaint des addictions dont il est victime, les jeux de cartes proposés par son ordinateur et les visites, fréquentes et interminables, sur des sites pornographiques. Il y revient avec une indéniable délectation sur ses misères physiques et morales (quand son estomac se réjouit d’un léger mieux, c’est sa vue qui se dégrade)… et le roman n’avance pas. Il faudra attendre la page 463 pour lire enfin : CHAPITRE PREMIER !

Et pourtant, il n’est pas question de sauter ce qui semble être un prologue qui pourrait sembler démesuré. Ce qui est démesuré, c’est la multiplicité, l’intensité de cet énorme vide existentiel, qui n’est qu’apparent.

Le déroulé des jours est plutôt monotone : quelques cours par semaine que donne le narrateur à quelques pseudo-étudiants qui n’ont pas l’air des plus motivés, les promenades susdites avec ces dames compatissantes, l’achat et la lecture des polars dont il connaît le dénouement. Mais, en commençant la lecture, on entre dans une véritable Odyssée moderne (d’ailleurs Ulysse apparaît sous diverses formes), mais une Odyssée immobile. Paradoxal, direz-vous ? Vous avez raison, le paradoxe est partout dans ce roman lumineux, le vide apparent de ces centaines de pages n’est qu’apparent, les remarques confiées à la plume (ou au clavier) abordent, souvent avec humour, des sujets universels, souvent en rapport direct avec notre monde actuel : les addictions (tabac, écrans, sexe et ses représentations, médicaments), des sujets intemporels aussi : la survie de l’être humain plongé dans une désespérance originelle, comment la surpasser, si toutefois cela est envisageable.

Et il offre souvent aussi des motifs pour sourire ou même rire franchement. Étalé sur des mois, le destin d’un pigeon mort et de sa présumée compagne bien vivante dont le narrateur-auteur-observateur explique avec une rigoureuse rationalité le  mystère des attitudes colombines, nous tient en haleine et nous fait nous poser des questions, oserai-je dire vitales ? Oui, malgré le comique de la situation,  ce pauvre tas de plumes prend une profondeur étonnante.

Il n’est pas banal d’écrire 500 pages pour répéter qu’on n’est pas capable d’écrire ce qu’on voudrait écrire, Mario Levrero le fait avec un panache modeste et pourtant étincelant, ce fatras génial montre de façon lumineuse un des mystères de la création, littéraire dans ce cas : comment peut-on sortir aussi comblés de ce récit qui n’est ni un roman, ni un essai psychologique, ni un journal, qui est une œuvre majeure ?

Le roman lumineux, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Robert Amutio, éd. Notabilia, 592 p., 29 €.

Mario Levrero en espagnol : La novela luminosa, El discurso vacío / Diario de un canalla. Burdeos, 1972 /La banda del ciempiés : Dejen todo en mis manos,  ed. Literatura Random House.

Mario Levrero en français : Fauna, éd. Complexe, Bruxelles et Paris / J’en fais mon affaire, éd. L’Arbre vengeur / Le discours vide, éd. Notabilia.

MOTS CLES : URUGUAY / LITTERATURE / HUMOUR / CREATION / PSYCHOLOGIE / EDITIONS NOIR SUR BLANC.

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