CHRONIQUES

Leila GUERRIERO

ARGENTINE

Leila Guerriero est née en 1967 à Junín, après des études dans le tourisme, elle se consacre ensuite au journalisme. Elle a publié en Argentine une quinzaine de recueils de ses enquêtes.

Les suicidés du bout du monde

2005 / 2021

Les suicidés du bout du monde n’est pas un roman mais y ressemble. Leila Guerriero, qui  est journaliste dont on avait apprécié en 2017 Une histoire simple, après s’être livrée à une enquête sur le terrain, raconte une autre histoire simple et terrible.

Elle découvre étonnée le décor, Las Heras, petite ville quelque part en Patagonie, à 3 heures et demie de Comodoro Rivadavia en bus, où la seule activité possible est une promenade dans le vent et la poussière des rues et, si on y tient, un moment dans un des rares bars. Même pas un cinéma pour tuer le temps, mais des « établissements nocturnes, y’en a plein ». Tuer, c’est de se tuer qu’il s’agit. Entre 1997 et le moment de l’enquête de Leila Guerriero, en 2002, peut-être douze jeunes gens, garçons et filles, se sont suicidés à Las Heras. Peut-être, parce qu’aucun registre, officiel ou journalistique, n’existe et que la rumeur peut doubler le chiffre ou le réduire. Il faut dire que les premières statistiques sur la population de la petite ville datent… de 1999.

La rumeur, dès les premiers « cas », multiplie les pseudo explications : c’est l’effet d’une secte, un sort jeté par des Indiens enterrés tout près, etc. La journaliste, en prenant tout son temps (elle est par ailleurs bloquée dans la ville, une grève ayant coupé la route principale), rend visite aux proches des jeunes suicidés et découvre des vies immobiles, repliées sur elles-mêmes, pliant sous l’ennui ou le poids des deux religions dominantes, catholique et évangéliste.

La ville existe et vit par le pétrole, découvert vers 1960, après une période de relative prospérité grâce à la laine produite sur place. Si elle n’a rien d’attirant, quand on sait pousser une porte et gagner la confiance de celles et de ceux qui se cachent derrière, on découvre des gens non seulement attachants, mais aussi des personnages inattendus, comme cette tenancière d’« établissement nocturne » qui fut infirmière anesthésiste puis présentatrice d’émissions pour enfants à la télévision nationale, ou ce professeur d’anglais homosexuel qui fait cours maquillé mais qui souffre de sa « différence », ou encore cette fille de 19 ans pleurant de joie parce que sa mère vient d’être engagée à l’abattoir local et donc ne « travaillera » plus au bordel.

Les Heras a beau être une toute petite ville perdue et battue par la bise, elle a sa hiérarchie sociale avec, en haut, les employés du pétrole et plusieurs niveaux avant la misère noire et irrémédiable. Leila Guerriero fait vivre lieux et personnes, avec un œil distancié mais qui reste plein d’empathie.

La grande misère, à Las Heras, n’est pas que matérielle. Les grossesses précoces, multiples, souvent acceptées par fatalisme, l’absence de paroles entre parents et enfants, entre adolescents qui se fréquentent et se quittent, l’indifférence générale face au malheur des voisins, tout cela est encore bien pire que le manque d’argent, de téléphone ou de cinéma.

Leila Guerriero constate, sans le commenter, ce qu’est la perte (générale à Las Heras), de la pulsion de vie ou une « mélancolie sociale », et c’est encore plus terrible quand il s’agit, comme ici, d’adolescents.

Rodolfo Walsh, une des multiples victimes des militaires au pouvoir, un modèle de journaliste engagé et rigoureux, mort assassiné en 1977, a des « descendants » en Argentine, Leila Guerriero en est une, son livre, à l’opposé du sensationnel, du racoleur, saisit le lecteur par la simplicité de sa forme qui projette une lumière blanche, implacable, sur une réalité dont on ne doit pas détourner le regard.

Les suicidés du bout du monde, traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïra Muchnik, éd. Payot-Rivages, 223 p., 19 €.

Leila Guerriero en espagnol : Los suicidas del fin del mundo, ed. Tusquets / Una historia sencilla, ed. Anagrama / Frutos extraños, ed. Alfaguara / Zona de obras, ed. Círculo de tiza.

Leila Guerriero en français : Une histoire simple, éd. Christian Bourgois.

MOTS CLES : ARGENTINE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS RIVAGES.

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