CHRONIQUES

Estelle-Sarah BULLE

FRANCE / BRÉSIL

D’origine guadeloupéenne, Estelle-Sarah Bulle est née à Créteil en 1974. Après des études de commerce, elle publie un premier roman, plusieurs fois primé. Les étoiles les plus filantes est son troisième roman.

Les étoiles les plus filantes

2021

1958. Rio de Janeiro est le décor naturel, majestueux, coloré et populaire d’un film français. Le metteur en scène, Aurèle Marquant reprenant une comédie musicale qui a eu un certain succès, Orfeo da Conceição s’est battu pour obtenir un financement et une légitimité. Il a trouvé à Paris sa vedette féminine, Gipsy, d’origine nord-américaine, et fait les repérages pour dénicher celui qui sera l’acteur principal qu’il souhaite débutant. Ce sera un footballeur.

On l’a sûrement deviné, l’autrice a choisi, en en modifiant certains éléments dont, curieusement, le nom du metteur en scène et quelques autres, mais pas tous, de faire revivre la création du mythique Orfeu negro, Palme d’Or à Cannes et Oscar du meilleur film étranger. Elle ne se contente pas de cela : autour des nombreuses difficultés pour réaliser un film à petit budget, avec uniquement des acteurs noirs, sans vedettes connues, sans être lui-même Nord-Américain ou Brésilien et dans un pays inconnu, elle se glisse aussi bien dans les favelas dont sont originaires la plupart des acteurs et où sont tournées plusieurs scènes, que dans les soirées « branchées », parmi les millionnaires et les artistes à la mode, ou encore dans le bureau de Juscelino Kubitschek, le président du Brésil qui décida de la création de Brasília. Et, en plus, la pression du « grand frère » du Nord et les risques de coups d’État militaires sont bien là, dans l’ombre.

C’est aussi le moment où naît la bossa nova, où arrive à son apogée la/le samba, mot curieusement masculin/mâle en brésilien et féminin/femelle en français. Cela donne à Estelle-Sarah Bulle l’occasion de montrer les débuts de musiciens qui deviendront célèbres, Baden Powell, João Gilberto, Antônio Carlos Jobim, chapeautés par Vinícius de Moraes, poète et diplomate, comme il se présentait lui-même, auteur de la pièce originale et maître respecté du nouveau courant musical.

Ce roman, presque documentaire, garde le souffle d’une épopée, modeste vu les moyens restreints des « héros », qui traversent cette aventure unique avec un courage probablement dû à une certaine naïveté, celle qui peut mener au triomphe. Les personnages restent constamment vrais dans leurs faiblesses tempérées par une volonté qui ne faiblit pas, ils traversent l’aventure sans avoir à rougir d’un faux-pas.

Le triomphe vient l’année suivante, à Cannes, face tout de même à Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, aux Quatre cents coups de François Truffaut ou à Nazarín  de Luis Buñuel, il reçoit cette Palme d’Or inattendue et peu appréciée par cette Nouvelle vague naissante.

Voilà un roman parfaitement maîtrisé, riche de contrastes, d’images, de couleurs, qui rappelle une époque un peu oubliée, celle des starlettes sur la plage de Cannes, celle des favelas de Rio dans lesquelles la violence n’occultait pas une fraternité générale, celle des premier accords de cette musique brésilienne qui fait oublier la noirceur de l’existence… tout comme le film.

Les étoiles les plus filantes, éd. Liana Levi, 432 p., 21  €.

MOTS CLES : BRESIL / CINEMA / MUSIQUE / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / EDITIONS LIANA LEVI.

La lecture des Étoiles les plus filantes peut être complétée par quelques autres, par exemple, autour de la création théâtrale au Brésil, Shakespeare à Riode Fernanda Torres (éd. Gallimard), chronique sur AnnA :

ou, sur la naissance de la samba Depuis que la samba est samba de Paulo Lins (éd. Asphalte),

ou, sur la naissance de Brasília, La nuit de l’attente de Milton Hatoum (éd. Actes Sud), parution le 6 octobre, prochaine chronique sur AnnA,

ou, encore, sans aucun rapport direct avec l’Amérique latine, mais un tel plaisir de lecteur, sur le tournage d’un film, Billy Wilder et moi, le dernier roman de Jonathan Coe (éd. Gallimard).

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