CHRONIQUES, ROMAN ARGENTIN

Ariel MAGNUS

ARGENTINE

Ariel Magnus est né à Buenos Aires en 1975. Après des études en Argentine et en Allemagne, il est journaliste et romancier et collabore à et des revues et des journaux argentins et allemands .

Eichmann à Buenos Aires

2021

Pas de chance ! Après une séparation de 6 ans, Ricardo Klement se prépare à accueillir à Buenos Aires sa femme et ses enfants précisément le lendemain de la mort d’Eva Perón. Toute la ville est morte elle aussi, pas moyen d’acheter la moindre fleur à son épouse bien aimée ! En plus, cette Eva-là, morte à la fleur de l’âge, lui rappelle une autre Eva, morte jeune elle aussi loin de là, dans un bunker, près de son homme, dictateur lui-même… Klement n’est Klement que depuis peu. Avant, il s’appelait Adolf Eichmann.

En devenant Klement, il devient officiellement l’oncle de ses enfants et peut vivre une existence nouvelle. Il en profite pour réécrire son passé en se glorifiant auprès de sa famille des économies en reichsmarks dont il a fait bénéficier ses supérieurs qui l’avaient nommé responsable des Transports du Reich et en se targuant de la reconnaissance que lui manifestaient les Juifs qui « dépendaient » de lui dans les camps-modèles qu’il avait aidé à réaliser.

Avec une éblouissante subtilité, Ariel Magnus joue sur les nuances, les paradoxes : comment une autorité nazie peut-elle considérer un SS gradé qui découvre qu’il est un Juif pur sang ? Le cynisme ambiant est bien partagé, Eichmann n’en manque pas, mais Ariel Magnus non plus, pour le plus grand bonheur de son lecteur. Il éclate, par exemple, quand Eichmann compare l’Allemagne à Ithaque et lui-même à Ulysse qui un jour reprendra possession de son royaume… Ou quand l’auteur (autant que le narrateur) fait mine de compatir sur le sort de la malheureuse victime qu’est devenu Adolf Eichmann En procédant ainsi, il pose les vraies questions : comment peut réagir un quelconque lecteur de 2021 par rapport à la responsabilité de chacun, pas seulement celle des criminels nazis, impliqués directement ou indirectement, par rapport aussi aux dizaines d’années passées depuis le suicide d’Hitler : enterrer tout ça, comme on pousse la poussière sous le tapis, ou jeter une lumière renouvelée sur cette période ?

Elle n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire, la vie de ce pauvre Adolf : une famille à entretenir dans le secret, un secret que doivent tenir ses enfants, des moyens insuffisants pour s’inscrire dans un club huppé (la vente de peaux de lapins ne rapporte pas des fortunes), une méfiance permanente envers presque tout le monde, des complexes d’infériorité aussi, beaucoup, ses modestes origines sociales, son train de vie actuel, le manque de reconnaissance pour tout ce qu’il a apporté au IIIème Reich : il n’a même jamais été présenté au Führer. Il y a aussi, conséquence des années passées parmi les chefs nazis, ce manque absolu de confiance en quiconque (mais, de cela, il ne souffre pas, c’est devenu naturel pour lui). En tout cas, la haine viscérale contre la « race » juive ne s’est pas éteinte.

Les rebondissements ne manquent pas dans cette « histoire vraie », entièrement vraie, qui fascine, qui inquiète, qui pose des questions fondamentales : la responsabilité de chacun, le jugement, la réécriture de l’Histoire, le pardon, la nature humaine surtout.

« Capturer le personnage et le condamner à la fiction », voilà la définition, justifiée, que donne Ariel Magnus de son propre roman dans une postface des plus émouvantes. Il a du mal, son livre fini d’écrire, à ne pas replonger dans un passé si proche dans le temps et l’espace (il vit près de la résidence de la famille « Klement »). Et oui, il faut s’évader de ce passé, il faut vivre, et il ne le faut pas : il faut que ne s’éteigne pas le souvenir des horreurs, des victimes. Ce grand roman permet de réaliser brillamment cette apparente contradiction.

Eichmann à Buenos Aires, traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud, éd. de l’Observatoire, 206 p., 20 €.

Ariel Magus en espagnol : El desafortunado, ed. Seix Barral / El que mueve las piezas (una novela bélica), ed. Tusquets, Buenos Aires.

Ariel Magnus en français : une partie d’échecs avec mon grand-père, éd. Rivages.

MOTS CLES : ARGENTINE / HISTOIRE / ROMAN HISTORIQUE / PSYCHOLOGIE / DICTATURE / EDITIONS E L’OBSERVATOIRE.

Plusieurs œuvres littéraires récentes jouent avec une reconstitution, véridique ou imaginaire, d’un morceau de vie de personnages connus : Georges Bernanos et son bref passage par le Paraguay (La piste Bernanos. Paraguay de Jean-Christophe Potton, éd. Temporis, 2019) et Marcel Duchamp qui a passé quelques mois dans la capitale argentine (Buenos Aires n’existe pas de Benoît Coquil, éd. Flammarion). 

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