CHRONIQUES

Nicole DENNIS-BENN

JAMAÏQUE

Née en 1982 à Kingston. Après des études secondaires en Jamaïque, elle s’installe aux Etats-Unis pour y étudier, à l’Université de Cornell. Elle y réside toujours, avec son épouse. Elle se consacre à la littérature depuis 2017.

Rends-moi fière

2016 / 2021

1994. Margot est le pivot de cette « famille » composée de quatre femmes, Thandi, la sœur cadette, bien plus jeune, Delores, la mère et la grand-mère muette, Merle. Elles vivent à River Bank, petit village jamaïcain, dans une modeste case. Margot fait partie du personnel d’un palace et ne refuse pas de passer quelques heures intimes avec des clients en échange de dollars qui lui permettent de vivre un peu moins chichement avec, en prime, des promesses de promotion que lui fait régulièrement son patron.

Thandi réussit bien dans ses études (elle a 15 ans) et termine ses années de collège, Delores fait ce qu’elle peut pour rendre la vie de ses proches moins chaotique en vendant des bricoles au marché, et Margot, encore hésitante, vit une histoire d’amour et de tendresse avec Verdene, une voisine qu’elle a toujours connue, tout en étant courtisée par Alphonso, son patron à l’hôtel. Elle est obligée de tenir secrète sa liaison avec Verdene, autant qu’elle le puisse dans un quartier où tout le monde se connaît et s’observe.

Comment imaginer un avenir pour chacune des membres de cette petite communauté ? Les rapports sociaux sont tacitement codifiés : les « supérieurs » ont la supériorité et en jouissent, les « inférieurs » n’ont qu’à accepter leur infériorité, et ils le font parce que leurs parents leur ont fait admettre que c’était comme ça. D’ailleurs, à l’intérieur de la même classe sociale, les relations restent compliquées et l’homosexualité de Margot n’arrange pas les choses par rapport à ses proches. Verdene et elle doivent garder la plus extrême discrétion et elles savent que, même en quittant River Bank, elles n’ont que peu de chances de vivre en paix en Jamaïque.

Le contrepoint existe pourtant, il vient de la pureté des amours débutantes entre Thandi et un voisin, naïf comme elle. Ils découvrent leur attirance partagée et c’est un souffle d’air sur le quartier où en général on se soupçonne plus qu’on ne s’accepte.

Un danger d’une autre sorte se profile, la rentabilité des terrains, l’intérêt des autorités (politiques et économiques) est clairement de transformer ce quartier de cases et de gens modestes en « paradis » touristique pour étrangers.

La misère quotidienne, c’est le piège imaginé par une employée pour obliger sa cheffe à démissionner dans la honte, ce sont les larmes d’une mère qui vient de vendre ou de louer sa fille à peine adolescente contre des dollars, c’est cette même somme volée pour acheter un visa de contrebande.

Malgré une réalité évidente (les Noirs, les Blancs, leurs rapports conflictuels), malgré la lutte des femmes pour se transcender qui échoue le plus souvent, Nicole Dennis-Benn sait rester au juste degré d’une humanité qui n’est que plus belle parce que jamais idéalisée. Elle sait aller aussi dans les bas-fonds glauques de ce que vivent beaucoup de filles et de femmes malmenées par des machos qui n’ont pour horizon que de se satisfaire vite et mal avec les plus démunies, les plus naïves ou les plus jeunes des filles de leur quartier. Elle sait montrer avec empathie et simplicité les écueils pour vivre un amour « interdit » et sincère.

Percutant et émouvant, dur et proche de ses personnages, Rends-moi fière donne une image inédite d’une île des Caraïbes en pleine tourmente, du capitalisme sauvage des palaces à touristes à la boue des bidonvilles, de la mesquine trahison des uns à la dignité naturelle des autres. Une mention à la traductrice qui, au moyen d’équivalences astucieuses, rend en français les couleurs du parler créole et toute une ambiance. Une réussite totale, Rends-moi fière.

Rends-moi fière, traduit de l’anglais (Jamaïque) par Benoîte Dauvergne, éd. de l’Aube, 413p., 23 €.

Nicole Dennis-Benn en anglais : Here Comes the Sun, ed. Norton/Liveright.

MOTRS CLES : JAMAÏQUE / CARAÏBES / SOCIETE / PSYCHOLOGIE / VIOLENCE / EDITIONS DE L’AUBE.

2 réflexions au sujet de “Nicole DENNIS-BENN”

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