CHRONIQUES

Ramón GÓMEZ DE LA SERNA

ESPAGNE / ARGENTINE

Ramón Gómez de la Serna est né à Madrid en 1888. Il a publié une centaine de livres d’inspiration très variée, essais, biographies, nouvelles et roman, et a créé un genre, la greguería, suite de phrases poético-humoristiques. Au début de la guerre civile espagnole, il décide de s’exiler avec sa femme, argentine, à Buenos Aires où il meurt en 1963.

Automoribundia

1948 /2020

Ramón Gómez de la Serna (1888 – 1963) est un écrivain espagnol trop peu connu en France, inventeur de formes littéraires, écrivain prolifique, lien intellectuel entre l’Europe des avant-gardes et l’Amérique latine qui elle aussi était en pleine mutation intellectuelle, il eut des rapports personnels directs avec l’Argentine. Son autobiographie au titre plein d’humour noir (Automoribundia), fut publiée en 1948, un livre de plus de 1000 pages, dont plus de 200 sur l’Argentine. Sans convictions politiques bien fixées, ce fils de député élevé dans une famille bourgeoise aux ressources plutôt modestes si on le croit, mais qui n’a jamais manqué de rien, suivait de loin les remous de l’histoire espagnole de l’époque, s’intéressant aux arts, aux discussions intellectuelles et à l’humour de tendance surréaliste. Ne sachant où se situer, ne voulant pas choisir de camp alors qu’il avait des amis des deux côtés, il décide finalement de quitter l’Espagne provisoirement pour l’Argentine où  il mourra pourtant près de 30 ans plus tard, loin d’un régime franquiste lui aussi très ambigu par rapport à cet immense artiste.

En 1931, don Ramón, comme l’appelaient ses proches, fait un premier voyage en Argentine où il est invité pour des conférences. L’accueil est très chaleureux. Ce sont des conférences savantes mais surréalistes : un jour où il doit parler de papillons, il fait mine d’attraper des images et des mots avec un filet à papillons rose, une autre fois il ôte la façade d’une guitare pour montrer son cœur au public. Ce premier séjour se complète avec un passage par le Paraguay, puis par le Chili, avant le retour à Buenos Aires où l’attend… l’amour ! Luisa Sofovich (dont le livre, La vida sin Ramón est publié en 1994), mère d’un tout jeune enfant, sera l’épouse de don Ramón.

Dès 1933 les époux Gómez de la Serna traversent à nouveau l’Atlantique, toujours pour des conférences, ils rencontrent Victoria Ocampo et parcourent le pays pour donner des conférences-malle : il ouvrait une malle déposées sur la scène et en tirait spectaculairement le sujet du jour.

En 1936, quand va éclater la guerre civile après le coup d’État militaire dirigé par le général Franco, Ramón Gómez de la Serna vit à Madrid. Il est à ce moment peu favorable à la République qui est au pouvoir depuis 1931, depuis l’abdication du roi Alphonse XIII, ce qui ne l’a pas empêché e fonder en Espagne l’Alliance des Intellectuels Antifascistes.

Craignant les violences des deux camps, il préfère quitter très vite l’Espagne pour Buenos Aires. Il y demeurera jusqu’à sa mort en 1963.

Le long séjour argentin de notre créateur génial n’est pas pour lui une période heureuse. Autodéclaré apolitique, il n’ose pas, ne peut pas penche d’un côté, même aux moments les plus dramatiques de l’histoire récente de son pays qu’il aime profondément. Il a des amis dans les deux camps, qui le sollicitent. Il ne veut fâcher personne, il craint surtout de s’engager, et il en souffre.

Il souffre aussi de son déracinement. Madrid était sa ville. Madrid et lui partageaient un esprit commun. À Buenos Aires, il se sent étranger, quoi qu’il fasse, et cette sensation désagréable ne le quittera pas. Les pages sur son arrivée en Argentine (l’émigrant qui devient émigré) sont bouleversantes, universelles, hors du temps. Ce sont des pages d’une troublante actualité.

Don Ramón a perdu de sa superbe : journaux et organisateurs e conférences le boudent : il n’est bonnement plus à la mode. Il lui arrive même de s’ennuyer, la nostalgie l’habite. Les années passent il ne s’appesantit plus sur ses activités qui ont perdu leurs côtés surréalistes, leur fantaisie à l’humour au bord de l’excès. Il fait part de ses réflexions, parfois encore farfelues, comme le charme des presse-papiers, des jaquettes de livres, avec la photo d’un coin de son  studio, les murs couverts jusqu’au plafond de reproductions d’œuvres d’art, de portraits d’anonymes ou de célébrités, le tout dans une joyeuse anarchie. J’ai vu la même chose chez son frère, Julio, avec, perdu au milieu du fatras, un Miró authentique.

Mais l’enthousiasme, les fantaisies de la jeunesse se sont éloignées. Sa nostalgie fait qu’à plusieurs reprises, la comparaison entre ses deux pays tourne au désavantage de l’Argentine, pourtant la nation où  il mourra. « Il faut aimer l’Amérique », écrit-il, mais il peine à le faire et il le fait finalement.

Ces mémoires s’achèvent le 10 juin 1948. Il mourra 15 ans plus tard sans s’être vraiment réconcilié avec son Espagne chérie et sans avoir réussi une intégration profonde. Le flamboyant inventeur de formes s’est un peu perdu.

Automoribundia, traduit de l’espagnol par Catherine Vasseur, éd. Quai Voltaire, 1040 p., 34 €.

Ramón Gómez de la Serna en espagnol : Automoribundia (1888-1948), ed. Mare Nostrum, San Agustín del Guadalix.

Plus de vingt ouvrages de Ramón Gómez de la Serna ont été publiés en traduction française entre 1922 et 2021.

MOTS CLES : ARGENTINE / ESPAGNE / HUMOUR / LITTERATURE / SOCIETES / PSYCHOLOGIE / EDITIONS DE LA TABLE RONDE.

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